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Le microdosage de substances psychédéliques : bref historique et nouveaux axes de recherche

Vittorio Biancardi

 

Résumé

Le micro-dosage est un phénomène social de plus en plus répandu parmi la communauté des consommateurs et consommatrices des substances dites psychédéliques. Il consiste une consommation d’un dixième de la dose typique de substance (principalement LSD ou Psilocybine) de façon fréquente, deux ou trois fois par semaine, pour améliorer les capacités cognitives ou comme auto-thérapie. L’analyse de ce phénomène est actuellement très fragmentaire et inconsistante, tant du point de vue des sciences humaines que du point de vue des sciences dites «dures». L’objectif de cet article est de présenter les résultats d’un premier travail historique et ethnographique à ce propos, tout en mettant en discussion la thèse selon laquelle la consommation fréquente des petites doses de champignons hallucinogènes constitue une pratique répandue parmi les peuples traditionnellement liés à l’usage de dites substances.

Mots-clés: Microdosing, psychédélique, hallucinogène, histoire, ethnographie, Mexique


Rattaché à l’Université de Milan, Vittorio Biancardi est doctorant au CRH/EHESS. Son travail de recherche, qui relève d’une méthodologie à la fois historique et anthropologique, est axé sur l’usage à faible dose des substances dites psychédéliques.


Introduction. Qu’est-ce que le microdosage ?

Le microdosage, plus connu sous le nom anglais de microdosing, est une pratique qui s’est répandue au sein de la communauté des consommateurs de substances psychédéliques depuis quelques années. Elle consiste à ingérer de très petites doses de substances psychédéliques (dans le cas du LSD, moins de 15 microgrammes) à des fins thérapeutiques, récréatives ou productives. Le mot « psychédélique », qui signifie littéralement « qui rend l’âme manifeste », est dérivé des mots grecs psyché : âme et delóun : révéler. Son origine remonte à 1956, l’année où le psychiatre anglais Humphrey Osmond a proposé, dans une lettre adressée à l’écrivain Aldous Huxley, de l’appliquer aux nouvelles substances psychotropes qui induisent des modifications de conscience, telles que le LSD, la psilocybine et la mescaline. Ces substances sont connues aussi sous le nom d’hallucinogènes.  Cette contribution est un travail préliminaire, qui vise aussi à dresser un « état de l’art » partiel, à travers une double méthodologie, à la fois historique et anthropologique, les origines de la pratique du microdosage et à analyser sa présence au sein de différentes communautés de consommateurs, en particulier chez une communauté de consommateurs de champignons hallucinogènes, celle de Huautla de Jiménez, au Mexique, et celle des jeunes participants au mouvement de la contre-culture, selon un témoignage découvert dans une revue italienne publiée en 1971.  Tracer un historique des témoignages sur l’usage de petites doses de substances hallucinogènes servira notamment à comprendre si cette pratique du micro-dosage constitue une «habitude humaine» ou s’il s’agit d’une toute nouvelle pratique ; ce qui nous donnera peut-être des informations précieuses sur les risques connectés à ce type d’usage. Il n’existe pas de travaux quantitatifs sur le nombre total de consommateurs et sur leurs caractéristiques sociales : les substances psychédéliques font l’objet d’un regain d’intérêt scientifique depuis peu de temps.  Après une brève introduction portant sur les raisons qui ont contribué à transformer la pratique du microdosage en phénomène social, répandu à l’échelle mondiale, nous nous limiterons à un historique fragmentaire de la consommation de champignons et de LSD[1] à petites doses à partir des premiers témoignages fournis par un observateur du XVIe siècle, de ceux que nous a laissés le siècle dernier et des recherches menées sur le thème au cours des deux dernières années.

En dernier, nous essaierons de démontrer, grâce aux données fournies par un travail ethnographique, que la pratique du microdosing, terme inventé par James Fadiman indiquant une modalité (frequence, dose) de consommation spécifique, ne rentre pas dans les habitudes du peuple mazateque.

La « découverte » de James Fadiman

En 1966, la Drug Enforcement Administration (DEA), l’organisme de contrôle des stupéfiants états-unien, interdit le Diéthyllysergamide (de l’allemand Lysergsäurediethylamid, généralement abrégé en LSD ou LSD-25, une substance découverte par hasard par le chimiste suisse Albert Hofmann en 1943[2]). La LSD fait l’objet, à l’époque, d’un processus complexe de démocratisation et de politisation, évidemment impossible à gérer pour le gouvernement de Washington. Celui-ci ordonne alors de l’inscrire dans le Schedule I, la liste des substances « à fort potentiel d’abus et sans usage médical reconnu[3] ».

Dans l’introduction du quinzième chapitre d’un livre publié en 2011 sous le titre The Psychedelic Explorer’s Guide, le psychologue états-unien James Fadiman affirmait que, consommé à petites doses[4], la LSD pourrait entraîner des bénefices d’ordre psychique[5],  tout en ayant le même effet qu’un stimulateur cognitif[6] (en anglais, cognitive enhancer). Après l’ingestion d’une très petite dose, selon Fadiman, le consommateur ne ressentirait pas les effets collatéraux qui accompagnent une dose normale de la même substance comme, par exemple, la distorsion des sens et de la perception ou encore la dépersonnalisation:

« Certaines consommations de LSD sont encore très loin d’être détectées. Les plus fascinantes de ces consommations sont les doses inférieures au seuil de la perception d’à peu près 10 microgrammes. En si petite quantité, le LSD agit comme un stimulant cognitif, mais sans les effets secondaires des plus grandes doses […] « Lorsque les gens prennent une quantité inférieure au seuil de perception – dans le cas du LSD, à peu près 10 microgrammes (que l’on appelle aussi une microdose, une sous-dose ou un « tener ») – les effets sensoriels courants associés aux doses supérieures de LSD ou de psilocybe – une lueur ou une étincelle sur les bords des êtres vivants, un entrelacement sensoriel comme le fait d’entendre en couleur ou de goûter la musique et un décloisonnement des frontières de l’ego – n’apparaissent pas[7]. »

Fadiman cite alors plusieurs témoignages sur les effets produits par les microdoses sur les capacités créatives des consommateurs[8]. Le psychologue américain s’est intéressé toute sa vie aux effets des substances psychédéliques sur la psyché, et en particulier sur la façon dont elles influencent un trait humain qui reste très difficile à définir : la créativité.

C’est en 1966, dans un contexte social dominé par la peur des effets imprevisibles de la LSD, que James Fadiman reçoit une lettre d’apparence officielle, signée par la DEA, lui enjoignant, ainsi qu’à son équipe, d’arrêter immédiatement leurs recherches : Fadiman n’a ensuite plus jamais administré de la LSD a un patient. Son travail portait alors en particulier sur le professional problem solving : c’est-à-dire sur la question de savoir si et comment l’ingestion d’une dose normale d’acide lysergique produisait un stimulant positif sur la capacité à résoudre des problèmes de différentes natures dans le domaine professionnel[9].

En 1999, Robert Forte[10], une figure très connue dans le champ de la science psychédélique, fait part au docteur Fadiman de l’intérêt de A. Hofmann pour les microdoses[11]. Hofmann souligne que la plupart des recherches sur les substances ne prennent pas en considération l’administration de petites doses ; pourtant, selon le chimiste suisse, ce mode d’ingestion particulier aurait pu remplacer la consommation de médicaments à base d’amphétamines tels que la Ritaline et l’Adderall, utilisés comme stimulants ou pour combattre les troubles de l’attention. Fadiman a continué par la suite à s’intéresser aux effets spécifiques des microdoses. Il cherche alors du coté des populations indigènes de l’Amérique centrale et de l’Amérique du Sud les preuves d’une utilisation de substances psychédéliques à petite dose, comme en témoigne un passage de son livre :

« Les cultures indigènes connaissent et consomment les doses de substances psychédéliques inférieures au seuil de perception depuis des siècles. Jusqu’à récemment, ce savoir a été négligé. Après avoir été impliqué dans la recherche sur les dosages inférieurs au seuil de perception depuis plus d’un an, j’ai eu honte de mon préjugé culturel lorsque j’ai pris conscience que j’avais ignoré l’évidence, et que les guérisseurs indigènes ou chamans, en utilisant leurs propres plantes psychédéliques, avaient exploré systématiquement et pleinement tous les niveaux de dosage »[12].

On lit dans une autre note de Fadiman :

« […] lorsque j’ai présenté mes découvertes originales et uniques à un ami anthropologue […], il m’a fait remarquer que les groupes indigènes du Mexique et de toute l’Amérique du Sud utilisaient les plantes psychédéliques depuis des centaines et probablement des milliers d’années. Avais-je imaginé qu’ils n’avaient jamais utilisé de faibles doses ? Au cas où j’aurais eu besoin de preuves, il m’a indiqué une œuvre en six volumes, écrite par un jésuite peu après la conquête espagnole du Mexique, qui comprenait des descriptions de faibles doses de différentes substances psychédéliques. En ce qui concerne les utilisations modernes, il m’a donné un exemple : « Lorsque je sens venir un rhume, je prends une petite dose de psilocybes. Je n’ai pas eu de rhume depuis quinze ans. » Il m’est apparu finalement que j’étais arrivé en retard à une soirée commencée depuis très longtemps »[13].

Le jésuite mentionné par l’ami anthropologue de Fadiman est en réalité le moine franciscain Bernardino de Sahagún, auteur de la monumentale Histoire générale des choses de la Nouvelle-Espagne, l’un des travaux les plus importants sur la colonisation de l’Amérique centrale par la couronne d’Espagne. Sahagún y mentionne l’utilisation d’un champignon appelé teonanacatl[14], qui, ingéré à faible dose, aurait le pouvoir de guérir des maladies telles que le rhume ou la goutte, alors qu’à haute dose, il pousserait à la luxure. Comme il le reconnaît lui-même, sa « découverte » serait en réalité la redécouverte d’une pratique existant depuis des siècles chez les populations traditionnellement liées à la consommation des psilocybes. Y a-t-il effectivement des preuves d’une utilisation de petites doses dans un but productif[15] ou thérapeutique chez les populations de l’Amérique centrale ? Existe-t-il un équivalent du microdosage, par exemple, dans la communauté de Huautla de Jiménez ?   C’est dans ce village, situé dans la Sierra Mazateca, au Mexique, que le banquier et ethnomycologue new-yorkais Robert Gordon Wasson a découvert les propriétés hallucinogènes des psilocybes, en 1955 . Il s’agit d’une découverte importante, les Mazatéques étant un des seuls peuples à utiliser les champignons dans un objectif rituel depuis des siècles. C’est à cause de cette capacité de conservation des pratiques anciennes que j’effectuerai un travail ethnographique à Huautla de Jiménez, pour comprendre si la pratique du micro-dosage fait partie ou non des habitudes du peuple Màzateque. Les hypothèses susmentionnées ne sont pas encore étayées par des documents historiques ou par les faits. Mais avant d’essayer de répondre à ces questions, il est utile de comprendre la raison d’un tel intérêt pour un phénomène qui pourrait, à première vue, sembler marginal.  Pour cela, nous allons brièvement évoquer plusieurs manifestations de ce phénomène pour essayer de cerner un peu mieux ce qu’il implique, dans quels contextes il se manifeste, quelles en sont les causes et les conséquences de sa réussite.

L’utilisation de microdoses de LSD dans la Silicon Valley

La pratique du microdosage s’est répandue considérablement après la publication de plusieurs articles qui décrivaient les habitudes de consommation de microdoses de LSD chez certains employés des entreprises de la Silicon Valley. Cette relation heureuse entre les substances psychédéliques, la contre-culture et les entrepreneurs de l’industrie high-tech de la Silicon Valley, située à proximité de San Francisco, a commencé pendant la période des années 60[16]. La révolution culturelle, portée dans un premier temps par le mouvement hippie états-unien et dont l’un des noyaux principaux se trouvait à Haight-Ashbury, un quartier central de San Francisco, voyait dans l’usage des substances psychédéliques un moyen d’élargir la conscience et de faciliter en même temps les échanges au sein des communautés[17]. La LSD est devenue une « arme » chimique aux mains de jeunes et moins jeunes rebelles décidés à en finir avec l’establishment, la guerre et toutes les formes de domination. Dans le même temps, non loin de Haight Ashbury, d’autres s’attelaient à la conception des premiers ordinateurs qui ont constitué la base de ce qui allait devenir Internet[18]. Culturellement et socialement proches, les mondes de la contre-culture et du Personal Computer se sont entremêlés tout au long de la deuxième moitié du siècle dernier. Steve Jobs lui-même a déclaré avoir pris de la LSD, et que celui-ci avait contribué au développement des inventions qui ont rendu le nom d’Apple Computers célèbre dans le monde entier[19]. C’est à peu prés à la meme période que James Fadiman fait la connaissance de Timothy Leary[20], l’un des principaux représentants de la contre-culture de l’époque, un psychologue de Harvard connu pour son travail de démocratisation de l’acide lysergique. C’est par Leary que Fadiman obtient sa première dose de LSD. Durant cette période, Fadiman est en contact avec des personnalités importantes des mondes de la contre-culture et de l’informatique, comme l’auteur et éditeur Stewart Brand et l’ingénieur informatique Douglas Engelbart[21].

Ce n’est donc pas un hasard si, aujourd’hui encore, dans la Silicon Valley, les nouvelles générations d’employés, de programmeurs et d’entrepreneurs du secteur de la high-tech sont aussi des consommateurs de LSD et d’autres substances psychédéliques. Le premier article portant sur la consommation de microdoses chez un jeune entrepreneur, sous le pseudonyme de Kevin, a été publié en 2015 dans le magazine Rolling Stone[22]. Quelques mois plus tard, le magazine Forbes a publié un article sur le même thème[23]. Des dizaines d’articles ont depuis vu le jour, dans des magazines grand public connus dans le monde entier comme dans des revues scientifiques. Entre février et décembre 2017, plus de quarante articles ont été recensé, pour la plupart dans des revues de renommée internationale et écrits principalement en français, en italien et en anglais.

Dans la plupart des articles cités, l’utilisation de petites doses de LSD est présentée d’un point de vue neutre, sans préciser les aspects négatifs et les risques possibles liés à la consommation. Au contraire, ils rapportent souvent les témoignages directs – généralement positifs – des consommateurs eux-mêmes. Le microdosage est présenté comme une manière nouvelle et facile d’augmenter la créativité, de réduire les effets négatifs associés à la vie professionnelle (par exemple l’anxiété ou la nervosité) et, dans le meilleur des cas, de mieux jouir de la vie[24]. Suite à ça, la pratique du microdosage s’est répandue très rapidement chez les consommateurs de LSD. C’est ce que confirment les recherches scientifiques entreprises sur ce thème, la diffusion de sites Web et de vidéos en ligne indiquant les modalités correctes de consommation des micro-doses et l’augmentation des inscriptions et des récits d’expériences qui en découlent sur des forums de discussion en ligne comme Reddit[25].

Les micro-doses dans l’histoire

Une pratique ancienne ?

Bernardino de Sahagún, franciscain et historien du XVIe siècle mentionén plus haut, est habituellement cité comme l’une des premières sources, et l’une des plus fiables, qui font état de l’utilisation de champignons hallucinogènes au Mexique pendant la période coloniale[26]. Voici le passage qui nous intéresse, tiré de son Histoire générale des choses de la Nouvelle-Espagne :

« Il y a dans ce pays un petit champignon qui s’appelle teonanacatl qui pousse sous le foin dans les champs et dans les déserts. Il est rond ; son pied est haut, mince et cylindrique. Il a mauvais goût, fait mal à la gorge et enivre. Il est médicinal contre les fièvres et la goutte. On en mange deux ou trois, pas davantage. Il cause des hallucinations et des angoisses précordiales. À forte et même à petite dose il porte à la luxure »[27].

Bernardino de Sahagún est la seule source de la période de la conquête qui se réfère à un usage des psilocybes à des fins thérapeutiques et à faible dose. C’est la source que cite indirectement Fadiman dans sa note[28]. Aucun autre commentateur de l’époque n’évoque ce mode particulier de consommation des teonanacatl. De tels témoignages posent pourtant différents types de problèmes. Comme le souligne Giorgio Samorini dans son article « I funghi nei documenti storici[29] », il se peut que le témoignage de Sahagún soit trompeur, et ce pour diverses raisons. La première concerne les différences entre le texte nahuatl et le texte espagnol. L’Histoire générale se divise en effet en deux parties, l’une écrite dans la langue du peuple mexica et l’autre dans la langue des colons, et les différentes versions ne coïncident pas toujours. Dans l’un d’eux, la mention de la luxure provoquée par les champignons n’apparaît que dans la version espagnole, et pas dans la version nahuatl. Ensuite, les informateurs de Sahagún étaient pour la plupart des Indigènes christianisés et baptisés : on peut donc supposer que, comme lui, ils n’ont jamais été en contact direct avec les champignons « embriagantes » [qui enivrent] – manger les champignons était un péché puni du fouet de l’Inquisition, comme l’indique Alessandro Stella, historien du Moyen Âge et spécialiste de l’histoire de la prohibition des drogues[30].

Alors pour retracer l’histoire de l’ingestion des substances psychédéliques à petite dose dans la période qui précède le XXe siècle, le témoignage de Sahagún reste non seulement le premier et le plus important dont nous disposions, mais aussi le seul.

Témoignages du XXe siècle

Les témoignages suivants, qui racontent des expériences réalisées à l’aide de faibles doses de substances hallucinogènes, viennent des récits de quelques pionniers célèbres du psychédélisme du siècle dernier. La très grande majorité des travaux généralement cités comme références dans les psychedelic studies[31], la branche de la science qu’étudie les phénomènes connectés aux substances hallucinogènes, ne comportent ni ne mentionnent la consommation de faibles doses. Bien qu’il ait affirmé avoir eu recours à de toutes petites doses de LSD pendant une bonne partie de sa vie[32], Albert Hofmann ne cite pas ce type particulier d’utilisation dans ses travaux. Il en est de même d’Aldous Huxley, écrivain anglais, auteur des livres à succès Les Portes de la perception ou Le Meilleur des mondes. On ne trouve rien non plus qui ressemble au microdosage actuel dans les travaux de Roger Heim, mycologue et directeur du Musée national d’histoire naturelle de Paris à l’époque de la découverte des champignons par le banquier new-yorkais Gordon Wasson[33] (avec lequel il a commencé rapidement une collaboration scientifique). Son jeune assistant Roger Cailleux[34] rapporte en revanche une ingestion de champignons à faible dose, qui date entre 1956 et 1960 :

« Des trois expériences réalisées avec les téonanacatl, les deux premières, relatives au Psylocibe Mexicana HEIM, n’ont porté que sur de très faibles quantités de champignons. Il me semblait intéressant, en effet, de connaître ou d’approcher le seuil d’inactivité de cette espèce. Pour la première expérience, je n’absorbai que 0,25 g de carpophores secs, correspondant à trois champignons de taille moyenne, que j’avalais presque sans mastiquer et sans éprouver d’irritations de la gorge ou de nausées. Aucun des phénomènes ordinairement décrits par d’autres expérimentateurs (R. HEIM, R.G. WASSON, A. HOFMANN, A. BRACK) ne se manifestant, je suivis tout d’abord le cours normal de mes occupations. Ce n’est que deux heures trente après l’ingestion […] que, les yeux clos, devant une fenêtre, et contre toute attente, m’apparurent des motifs abstraits faiblement colorés, vite brouillés par un voile aux couleurs vives et changeantes, rouge, orangé, vert, laissant rapidement place à un ensemble régulier de points lumineux rouges et verts se détachant sur fond noir. Me rendant ensuite dans une pièce voisine obscure, j’assistai, les paupières fermées, à la succession de courtes scènes colorées, de dominance rouge, et d’un relief étonnant : une salle de projection cinématographique avec ses spectateurs immobiles, un quai de gare désert et des terrines semblables à celles utilisées pour la culture des psilocybes. Un voile coloré noya subitement le tout et le spectacle s’acheva ainsi. Les visions avaient duré de huit à dix minutes sans me causer aucun trouble d’ordre physique »[35].

Cette expérience ne peut être définie comme du microdosage. L’ingestion n’a eu lieu qu’une seule fois ; elle ne s’est pas répétée dans le temps ; et bien que la dose indiquée par Cailleux s’apparente à ce que l’on désigne aujourd’hui comme une microdose sur les sites spécialisés[36], les hallucinations provoquées par l’ingestion, même si elles sont de très brève durée, indiquent clairement qu’il ne s’agit pas d’une dose sub-threshold[37]. Néanmoins, cette expérience est intéressante pour deux raisons au moins. En premier lieu parce qu’il s’agit du premier témoignage d’un Occidental qui a fait lui-même l’expérience des faibles doses de champignons. Cailleux souligne en outre qu’après l’ingestion, pendant deux heures et demie, il a suivi « le cours normal de [s]es occupations ». On peut supposer qu’il a continué à travailler malgré la dose de champignons ingérée. Et si tel était le cas, il s’agirait du premier document attestant une utilisation « profane[38] » à but productif (dans un contexte professionnel) d’une dose quasi insignifiante de psilocybine.

En 1955, en compagnie d’Édith Boissonnas et de son ami Jean Paulhan, Henri Michaux, poète et expérimentateur de substances psychédéliques[39], se soumet à différentes auto-expérimentations avec de faibles doses de mescaline. Son désir est simple, et proche de celui des jeunes entrepreneurs à qui l’on demande, dans un contexte totalement différent, d’être créatifs à tout prix. Édith Boissonnas, poète suisse et amie de Michaux, écrit dans son journal :

« Après une dose faible de mescaline (le 2 janvier 1955) chez Henri Michaux (avec Jean P.) je n’éprouvai rien. Visiblement J. et H.M. étaient dans une sorte d’ivresse, agréable chez J., cruelle disait M. (j’ai été blessé dira-t-il plus tard) »[40].

Il s’agit là d’un autre exemple de prise de substance psychédélique, même si la dose exacte ingérée par Michaux à cette occasion nous est inconnue. La substance et la nature de l’intérêt du consommateur diffèrent du cas précédent. Le poète cherche ici une réponse à la question : « quelle drogue peut rendre l’écriture facile[41] ? » Il la trouve, en l’occurrence, dans la mescaline – fournie par son ami psychiatre Julian de Ajuriaguerra.

Hanscarl Leuner, Ronald Sandison et la thérapie psycholytique

« […] les groupes de thérapie psycholytique dans lesquels moi-même (1960-86) et d’autres avons eu l’autorisation de pratiquer avec des patients autrement inaccessibles ont produit des réductions importantes de l’état perturbé d’un grand pourcentage de ces patients »[42].

C’est sur ces mots que Hanscarl Leuner[43], l’un des pionniers de la thérapie psycholytique, introduit l’important travail bibliographique de Torsten Passie[44]. Ce dernier a participé, à la fin des années 1990, à la compilation de la bibliographie la plus complète sur l’application des substances psychédéliques à la psychothérapie[45]. Le titre, Psycholytic and Psychedelic Research 1931-1995. A Complete International Bibliography, fait référence aux deux méthodes principales mises au point au cours du XXe siècle par la psychiatrie et la psychologie pour aider les patients « immunisés » contre la thérapie psychanalytique en introduisant l’administration de substances psychoactives, principalement la LSD et la psilocybine. Les deux approches diffèrent sensiblement. L’un des facteurs qui concourent à définir la ligne de démarcation entre les deux méthodes est la dose administrée au patient ; la différence de dosage constitue en outre la raison principale pour laquelle il nous paraît intéressant de mentionner le travail de Leuner, de Passie et d’autres pionniers de la thérapie psycholytique.

La thérapie psycholytique[46], en allemand Psycholytische Therapie, comprend « L’activation et l’approfondissement du processus psychanalytique avec de petites doses de LSD (30-200 mg), de psilocybine (3-18 mg), de LE-25 (30-80 mg), etc., en produisant des images oniriques symboliques, des régressions et des phénomènes de transfert[47] ». La thérapie psychédélique comprend au contraire l’administration de  « Hautes doses de LSD (300-800 mg) amenant à de supposées expériences cosmiques-mystiques. Il en résulte des sentiments d’unité, de joie extatique et une connaissance existentielle[48] ».

Une autre différence entre les deux méthodologies réside dans la fréquence de prise. S’il faut « un grand nombre de séances (10-50)[49] » pour garantir l’efficacité de la thérapie psycholytique, trois suffisent en ce qui concerne la thérapie psychédélique. L’utilisation de faibles doses de substances psychédéliques, dans le cas de la méthodologie mise au point par H. Leuner, n’entraîne pas de changement dans le déroulement de la thérapie. Des séances d’analyse individuelles et collectives sont prévues, en effet, pour que le patient retravaille le matériel psychique apparu sous l’influence de la substance. Si le rôle principal de la LSD est de faciliter la libération du matériel inconscient chez le patient, l’un des objectifs des séances « normales » est de revenir sur les moments vécus sous l’effet de la substance en se concentrant principalement sur les mécanismes de défense et sur la psychologie du moi et en comparant la réalité vécue sous les substances psychédéliques à la réalité quotidienne, pour effectuer le passage entre les deux dans les meilleures conditions.

Passie définit ainsi l’obectif de la thérapie : « Guérison par la restructuration de la personnalité dans un processus de maturation et de relâchement des liens parentaux aux premiers stades de développement. Meilleure harmonie intrapsychique et sociale[50]. » Il est curieux de remarquer que les adeptes actuels du microdosage présentent la recherche de bien-être individuel et social comme l’une des raisons principales de leur consommation de LSD. La thérapie psycholytique constitue donc un cas de microdosage avant la lettre, bien que les doses administrées aux patients aient été légèrement plus élevées[51] que celles indiquées par Fadiman pour aider dans le processus de traitement contre la dépression[52].

Torsten Passie est aussi l’auteur du travail le plus complet sur la recherche sur les microdoses[53]. Nous indiquerons deux autres pionniers de l’utilisation des substances psychédéliques dans la psychothérapie. Les psychologues Betty Eisner[54] et Ronald Sandison [55], respectivement états-unienne et anglais, comptent avec Leuner parmi les thérapeutes les plus célèbres qui ont expérimenté la thérapie psycholytique sur leurs patients.

Microdosing et contre-culture : le cas italien

En 1962, Gary Fisher[56], psychologue et pionnier de l’utilisation des substances psychodysleptiques[57] en psychothérapie, a publié dans le deuxième numéro de la Psychedelic Review un article intitulé « Some Comments Concerning Dosage Levels of Psychedelic Compounds for Psychotherapeutic Experiences ». On y lit notamment :

« Usage de petites doses sur des sujets expérimentés :

L’auteur de ces lignes [G. Fisher, ndr.] a souvent remarqué que les sujets expérimentés tendent à se limiter à une dose dont ils ont constaté qu’elle provoque une expérience psychédélique. Nous sommes de l’avis que ce niveau est inutilement élevé, et nous suggérons que ces personnes expérimentent de plus petits dosages. L’expérience montre qu’après avoir eu quelques expériences avec des doses plus élevées, le sujet constate qu’il a besoin d’une quantité de matériel plus petite pour provoquer une expérience psychédéliques. Cependant, les personnes continuent souvent d’utiliser des doses de 100 à 300 µg de LSD. Nous posons comme hypothèse qu’à mesure que la dose diminue, les variables de l’environnement et la clarté d’esprit avant la séance deviennent de plus en plus importantes. Par conséquent, avant les séances de petites doses, une période de mutation est très utile pour permettre à la personne de se relaxer et d’effacer de sa conscience les choses insignifiantes. On a découvert que des doses aussi faibles que 10 à 25µg de LSD ou un ou deux mg de psilocybine produisaient des états de conscience élargie assez étonnants »[58].

Fisher poursuit en décrivant l’utilisation potentielle de faibles doses pour les sujets réfractaires – par crainte ou pour d’autres raisons – à l’ingestion d’une dose normale :

« Cependant, si une personne est extrêmement inquiète ou effrayée à l’idée de vivre une expérience psychédélique, et si le traitement psychédélique est malgré tout indiqué, de petites quantités de drogue dans une atmosphère spécialement créée peuvent être utiles. Des doses de 25 à 75 µg de LSD sont suggérées, et pour certains sujets qui sont extrêmement sensibles aux drogues, on peut utiliser des quantités plus petites encore »[59].

Ces deux passages, qui soulignent l’importance et l’utilité des microdoses de LSD, et qui témoignent évidemment de leur utilisation pendant des séances de psychothérapie, ont été repris intégralement, avec un grand nombre de références bibliographiques, dans le premiér numéro du journal italien Re Nudo[60][61]. Important organe de diffusion d’informations et de propagande politique du mouvement des jeunes et contre-culturel italien durant la période 1970-1980 – et au-delà –, le journal a compté des milliers de lecteurs dans toute l’Italie. Le premier numéro, où l’on trouve les informations sur l’utilisation de la LSD en petites doses, à une époque où la LSD était illégal en Italie, s’est vendu à 9 000 exemplaires dans les librairies de la seule ville de Milan. Un tel article constitue un document historique qui prouve que les participants au mouvement de la contre-culture de l’époque connaissaient les effets de l’usage de petites doses de LSD. Un membre du Centro di Iniziativa Luca Rossi de Milan a pu dire dans un entretien[62] que, dans les années 1970, l’expérience psychédélique avait constitué une part importante du processus de subjectivation des jeunes prolétaires, en Italie comme ailleurs. Ce sujet fera l’objet d’un approfondissement dans un prochain article.

L’exemple de Re Nudo en est la preuve. Le collectif éditorial de la revue a en effet constitué le principal noyau organisateur de ce qui s’est appelé le « Festival du jeune prolétariat[63] », un grand rassemblement musical et politique qui a eu lieu à cinq reprises[64]. Plusieurs milliers de personnes ont participé à chaque édition du festival (la dernière a rassemblé 100 000 personnes, en 1976). Pendant ce type de rassemblement, les participants expérimentaient, individuellement et collectivement, différentes substances psychoactives. On peut donc poser l’hypothèse qu’une partie des participants à ces festivals, ou du moins une partie des lecteurs du journal, savait qu’il était possible, et dans certains cas utile, de consommer la LSD en petites doses, au moins pour favoriser l’« accès » à cette substance à ceux qui avaient peur de vivre une expérience complète. Une autre hypothèse possible est que, dès cette époque, on utilisait les microdoses pour favoriser le processus créatif. La documentation manque en la matière. Il s’agit en tout cas d’une hypothèse qui, si elle se confirmait, ouvrirait des axes de recherche nouveaux et intéressants.

Abstraction faite de ces hypothèses, la republication de l’article de Fisher dans l’un des principaux journaux de la contre-culture italienne constitue la preuve que les groupes de « jeunes prolétaires » italiens de l’époque avaient une profonde connaissance de l’utilisation et de l’expérimentation des substances comme la LSD et la psilocybine. En termes chronologiques,  il s’agit du témoignage le plus récent que j’ai pu trouver avant la reprise des recherches sur les substances psychédéliques intervenue dans la deuxième moitié de la première décennie des années 2000.

Microdoses et créativité : nouveaux axes de recherche

Dans un article publié en décembre 2017 dans la revue Chimères, j’ai notamment pu montrer les principes de la théorie de Fadiman sur les microdoses et exposer les premiers résultats de ses recherches[65]. La même année, le psychologue états-unien a présenté à la « Psychedelic Science » – la plus grande conférence au monde sur les psychedelic studies, qui s’est tenue à Oakland au mois d’avril – une série de données tirées de questionnaires remplis par des expérimentateurs et expérimentatrices de microdoses de LSD. L’objectif de l’étude était d’apporter une première démonstration partielle de l’efficacité des microdoses dans le traitement de la dépression et d’autres problèmes de santé mentale, notamment les états anxieux et les troubles de l’attention[66].

Parmi les effets positifs enregistrés par les consommateur ayant participé à la première étude-pilote de Fadiman, on trouve notamment : la réduction des états d’anxiété ; l’augmentation de la sociabilité chez les sujets atteints du syndrome d’Asperger ; l’augmentation positive de l’humeur durant la phase dépressive des sujets bipolaires ; la réduction de la sensation de « descente » après l’absorption répétée de substances psychotropes; une tendance plus fortes à vivre le moment présent et l’augmentation des capacités créatives et techniques – en particulier, dans les cas étudiés par Fadiman, en ce qui concerne la codification informatique et le design ; la réduction de la prise de substances telles que la caféine, la nicotine, l’adderall, la venlafaxine ; le soulagement des états dépressifs; l’amélioration générique des habitudes concernant la santé[67] ; les expériences de « visions intérieures »[68] ; l’amélioration des processus d’apprentissage[69] ; l’augmentation de la concentration dans les salles d’étude ; l’élimination des douleurs pendant les périodes menstruelles, la réduction des douleurs en cas de migraines ; l’amélioration des prestations physiques[70] ; la réduction de la tendance à procrastiner ; l’augmentation des capacités communicatives et de la fluidité du langage ; la facilitation à dépasser le « blocage de l’écrivain » ; l’amélioration qualitative des prestations pendant le travail.

En 2018, plusieurs chercheurs et organismes ont mené des études qui se rapprochent de plus en plus des normes scientifiques. À ce jour, en effet, aucune expérience sur les microdoses n’a pu être menée à bien en laboratoire, en raison de l’interdiction qu’impose la législation sur la consommation de substances psychédéliques dans la plupart des pays du monde. Malgré tout, la première étude consacrée aux rapports entre microdosage et santé mentale a été menée par deux chercheurs de l’université d’York[71], Rotem Petranker et Thomas Anderson. Ils ont analysé les réponses apportées par 909 participants recrutés sur la base du volontariat sur les réseaux sociaux Facebook et Twitter et sur le forum Reddit. Les chercheurs disent que :

« Recrutés sur des forums en ligne, des consommateurs de microdoses actuels et anciens ont obtenu des résultats moins élevés dans les mesures des comportements dysfonctionnels et des émotions négatives et plus élevés dans la sagesse, l’ouverture d’esprit et la créativité lorsqu’on les compare au groupe de contrôle de ceux qui ne consomment pas de microdoses »[72].

 

Fig. I : Comme évoqué dans l’introduction, ce graphique indique le nombre de personnes inscrites au forum en ligne Reddit.com/r/microdosing. Au cours du seul mois d’octobre 2018, le nombre de personnes inscrites a presque doublé, passant de 24 389 à 43 400.

 

Bien que les résultats des tests aient en partie confirmé les hypothèses, comme cela s’est produit pour James Fadiman[73], cette étude présente certaines limites, mises en évidence par les chercheurs eux-mêmes. L’une d’elles concerne la nature de l’échantillon pris en compte dans les analyses. Celui-ci n’est en effet que partiellement représentatif, car plus de 70 % des participants sont issus de pays anglo-saxons, blancs, de classe moyenne, de genre masculin et majoritairement hétérosexuels[74].

Quoi qu’il en soit, les limites rencontrées par les chercheurs ne réduisent pas l’importance de l’étude, qui se présente comme la première étude formelle réalisée sur le sujet, et qui pourrait constituer la première d’une longue série.

C’est dans cette ligne que s’inscrit la dernière étude sur le rapport entre les microdoses et la créativité, publiée le 25 octobre 2018[75]. Luisa Prochazkova et son équipe ont demandé aux participants à un événement de la Dutch Psychedelic Society[76] de se soumettre à trois tests pour mesurer la créativité[77]. Il s’agit en l’occurrence d’une notion fluide, difficile à définir. Malgré cela, l’une des principales découvertes à propos des microdoses, si l’on en croit du moins ce que rapportent les consommateurs, réside précisément dans l’augmentation de ce paramètre psychologique. C’est donc dans ce domaine que se situe l’intérêt des chercheurs qui travaillent sur ce thème. Comme leurs prédécesseurs, Prochazkova et ses collaborateurs ont essayé, dans cette étude quantitative, d’établir si les microdoses entraînaient une amélioration de la capacité créative. Les résultats ont été positifs : après avoir effectué les tests, les chercheurs ont enregistré chez les participants une augmentation aussi bien de la « pensée convergente » que de la « pensée divergente », deux des principaux paramètres liés à la créativité. Comme leurs prédécesseurs, Prochazkova et ses collaborateurs affirment que leur étude constitue l’une des premières études quantitatives, mais que, pour être certains des effets positifs des microdoses, il faudrait réaliser des études plus rigoureuses – contrôlées par placebo et en double aveugle.

À cet égard, la Beckley Foundation londonienne, une véritable institution dans le domaine de la Psychedelic Research, travaille précisément sur une étude qui consiste en l’auto-administration de microdoses et de placebo à un groupe de volontaires, qui ingéreront la substance tous les trois jours, selon un programme fourni par l’équipe de chercheurs, et réaliseront dans le même temps différents tests[78].

Le domaine de la recherche quantitative s’ouvre également à des recherches de ce genre. Restent à attendre les résultats d’autres expériences et un assouplissement de la législation en matière d’utilisation des substances psychédéliques à des fins thérapeutiques et de recherche scientifique pour se prononcer définitivement, autant que possible en tout cas, sur ce – nouveau ? – mode d’ingestion de la LSD, de la psilocybine et d’autres hallucinogènes.

Pour une ethnographie des comportements de microdosage parmi une communauté originaire du Mexique.

Comme l’avait anticipé James Fadiman[79], il est utile de se concentrer sur les modalités de consommation spécifiques des peuples traditionnellement liés à l’usage des substances psychédéliques pour mieux comprendre la nature de la pratique du microdosage. À cet effet, dans ce paragraphe, après avoir cité d’autres témoignages d’auteurs mexicains sur la consommation de petites doses provenant eux aussi du XXe siècle, nous exposerons les raisons qui nous ont amené à effectuer une enquête ethnographique d’une durée de trois mois à Huautla de Jiménez. Les résultats complets de l’enquête feront l’objet d’un autre texte.

Pour un approfondissement des aspects historiques et anthropologiques sur la consommation des champignons parmi les peuples originaires, nous renvoyons aux travaux de C. Levi-Strauss et  S. Gruzinski, et a ceux de  F. Collard et E. Samama en ce que concerne  l’histoire de la pharmacopée et des poisons[80].

Deux témoignages historiques sur l’utilisation des petites doses de substances psychédéliques – et qui ont trait une fois encore aux psilocybes – nous parviennent donc de très loin et d’un cadre entièrement différent, lié à une profonde connaissance du fonctionnement des champignons teonanacatl. Le premier, qui est peut-être moins pertinent mais qui présente une certaine curiosité, concerne l’origine du mot « microdose ».

Gutierre Tibon, milanais de naissance, établi au Mexique en 1940, essayiste, homme de radio dans les turbulentes années 1960, a parlé pour la première fois de microdoses dans son livre La ciudad de los hongos alucinantes, publié en 1983 : « Il suffit d’un microgramme (un millionième de gramme) par kilo pour produire des hallucinations : incroyable puissance de la microdose[81]. » Grand connaisseur des champignons hallucinogènes, et de la culture mexicaine en général, Tibon connaissait déjà le seuil d’apparition des effets de la LSD.

Dans La ciudad de los hongos alucinantes, il a longuement écrit sur Huautla de Jiménez, patrie de la curandera Maria Sabina et destination, précisément à l’époque où il écrivait, d’un grand nombre de jeunes qui étaient à la recherche des célèbres champignons décrits par Wasson et d’autres anthropologues, mycologues, biologistes, gens de lettres, poètes et musiciens. Tibon est allé plusieurs fois à Huautla ; il y a rendu visite à quelques curanderas et participé lui-même à une velada[82].

Le second témoignage figure dans la biographie de la « sabia »[83] mazatèque la plus célèbre au monde évoquée dans le témoignage précédent. Autobiographie de Maria Sabina, la sage aux champignons sacrés (Paris, Seuil, 1979), de l’écrivain mazatèque Alvaro Estrada, publié en 1977, est un entretien que l’auteur a réalisé avec Maria Sabina, intégralement en langue mazatèque – la seule langue que parlait la chjota chjine[84] –, et qui a été traduit ensuite en espagnol. Ce livre intéressant retrace la biographie d’une femme qui a passé la plus grande partie de sa vie en situation de pauvreté absolue et qui est devenue soudainement connue dans le monde entier en racontant ses aventures et ses malheurs. La page 30 de la biographie raconte l’épisode de sa première ingestion des ‘nti si tho[85]. Pendant qu’elles s’occupaient des poules de la famille sur une colline non loin de leur maison, Maria Sabina et sa petite sœur ont trouvé quelques champignons. Maria Sabina connaissait déjà le pouvoir des santitos : elle avait assisté à leur utilisation au cours d’une velada pour son oncle malade. Évidemment poussées par la curiosité, elles en ont mangé deux :

« Quelques jours après la veillée où le Sage Juan Manuel avait guéri l’oncle, Maria Ana et moi nous gardions les poules dans la campagne pour empêcher qu’elles soient mangées par un épervier ou un renard. Nous étions assises sous un arbre, quand tout à coup je vis près de moi, à portée de main, plusieurs champignons. C’étaient les mêmes champignons que ceux que le Sage Juan Manuel avait mangés, je les connaissais bien. Mes mains cueillirent délicatement un champignon, puis un autre. De tout près, je les observai.

– Si je te mange toi, et toi, je sais que vous me ferez chanter de jolies chansons… leur dis-je.

Je me rappelais que les grands-parents parlaient de ces champignons avec grand respect. C’est pour cela que je savais qu’ils n’étaient pas mauvais.

Sans plus réfléchir, je portai les champignons à mes lèvres et les mâchai. Leur goût n’était pas agréable, au contraire, ils étaient amers, ils sentaient la racine, la terre. Je les mangeai tout entiers. Ma sœur Maria Ana, qui m’observait, avait fait de même.

Après avoir mangé les champignons, nous avons eu la tête qui tournait, comme si nous étions un peu soûles et nous nous sommes mises à pleurer : mais l’étourdissement a passé et alors nous avons été très contentes. Plus tard, nous nous sommes senties bien »[86].

Il s’agit d’un cas d’ingestion de petite dose – un ou deux champignons, en effet, ne suffisent pas à provoquer des hallucinations – par une jeune mazatèque. Bien sûr, en ce qui concerne Maria Sabina, ce n’était que le premier de ses innombrables « voyages » avec les champignons sacrés.

Maria Sabina est-elle un cas isolé ? Combien d’enfants mazatèques sont-ils allés se promener ou ont-ils fait paître le bétail dans les champs à proximité des villages de la Sierra, en pleine saison des pluies, ont-ils trouvé quelques santitos et ressenti la même envie d’en manger un ou deux, curieux de l’effet qu’ils provoquaient chez leurs parents ou leurs grands-parents ?

D’après les témoignages précédents, tout laisse pressentir l’existence d’un usage « profane » et à petites doses chez les « peuples indigènes », du moins chez les Mazatèques. Un travail ethnographique à Huautla de Jiménez nous permettra de confirmer cette hypothèse et de trouver des informations précieuses qui seront utiles à ceux qui, en Europe ou aux États-Unis, voudront s’essayer à l’expérimentation des microdoses, que ce soit pour des motivations d’ordre thérapeutique, professionnel ou ludique.

Deux anthropologues ont déjà rapporté plusieurs témoignages qui vont dans le sens de notre hypothèse. Le premier, Ben Feinberg, est l’auteur de The Devil’s Book of Culture. History, Mushrooms and Caves in Southern Mexico[87]. Dans un article publié sur le site Chacruna.net en mars 2017, où l’on trouve une série de textes sur le processus  que certains connaissent sous le nom de « Renaissance psychédélique[88] », on peut lire :

« Aujourd’hui, un grand nombre de Mazatèques adoptent aussi des approches plus individuelles de la guérison. Quand j’ai commencé à explorer ce sujet, en 1993, j’ai entendu à maintes reprises une série de « règles officielles » très concrètes pour la prise de champignons (toujours en intérieur, la nuit, et toujours avec un guérisseur). Mais quand les gens m’ont raconté leurs histoires individuelles, ils ont souvent enfreint ces règles. J’ai parlé à Lupe, qui a pris des champignons toute seule, une femmes adulte sans expérience, pour trouver le moyen de faire revenir un mari qui l’avait abandonnée (ça a marché : il s’agissait de la sorcellerie de la sœur de son mari). Et j’ai parlé avec Enrique, dont la femme avait ingéré de la sauge tous les quatre jours pendant deux mois avant d’être soudain guérie de la folie de la dépression post-partum. Et Juana, qui utilisait les champignons toute seule, pour soigner une jambe blessée. Et Alex, qui en prenait simplement pour s’amuser »[89].

L’anthropologue états-unien se réfère donc à une utilisation profane et hors contexte rituel des psilocybes : une approche curative – ou plus simplement récréative, comme dans le cas d’Alex – détachée du contexte de la « culture traditionnelle » mazatèque. Des histoires semblables doivent être très courantes. Une chjota chjine m’a expliqué dans le cadre d’un entretien qu’un jour, elle avait mangé un ou deux champignons qu’elle avait trouvés par hasard au cours d’une promenade au Nindo Tokosho[90]. Le témoignage d’une autre chjota chjine nous est rapporté par Citali Rodriguez, une anthropologue de l’université nationale autonome du Mexique (UNAM), qui, comme Feinberg, a effectué un long travail de terrain à Huautla :

« Doña Inés, quant à elle, parle de sa première expérience d’ingestion : « un de mes oncles qui savait aussi donner les champignons […] nous a fait asseoir pour prendre les champignons, nous en a donné quelques-uns quand nous étions petites[91] ».

Doña Inés raconte un cas semblable à celui de Maria Sabina, une ingestion de champignons à faibles doses à un très jeune âge. La coutume veut en effet, chez les Mazatèques, que les petits garçons et les petites filles qui participent à une velada, et particulièrement ceux qui sont destinés à devenir des « personas de conocimiento », accompagnent les adultes en mangeant un ou deux champignons[92]. Santiago, un garçon de vingt-trois ans, habitant de Huautla et père de trois filles, m’apprend que sa fille aînée a reçu un « santito » pendant que sa grand-mère pratiquait la cérémonie traditionnelle[93]. C’est le seul contexte identifié comme socialement accepté d’ingestion d’une petite quantité de champignons : il s’agit toujours d’une consommation inscrite dans un cadre rituel.

Les peuples originaires utilisent-ils ou non des microdoses ? Les témoignages de Feinberg et de Rodriguez, comme ceux que j’ai recueillis moi-même pendant un travail de terrain à Huautla[94], ne suffisent pas, en effet, à établir avec certitude qu’il existe une consommation « chaotique » – fréquente et répondant aux objectifs les plus variés, comme le dit indirectement Fadiman – de microdoses chez les peuples indigènes qui pratiquent de longue date les substances psychédéliques.

En effet, on considère comme micro-dose une quantité de LSD comprise entre 8 et 15 microgrammes, selon la définition de T. Passie[95], qui appelle les doses comprises entre 15 et 50 microgrammes des « mini-doses[96] ». Il est difficile d’établir avec exactitude la quantité de psilocybine contenue dans un seul champignon, mais il ne s’agit surement pas d’une dose suffisamment faible pour pouvoir être définie  une micro-dose. Les témoignages ici présentés ont le mérite de démontrer qu’un usage, bien qu’il soit limité, de psilocybe en mini-doses existe chez les mazatéques. En mini-doses, mais pas en micro-doses. La pratique du microdosing (qui prévoit la consommation d’une micro-dose chaque trois jours pour une période de temps) n’est pas prise en considération par la communauté de Huautla. Le microdosing semble finalement être une pratique née et développée en Occident, en harmonie avec les exigences des populations principalement européennes et américaines. Il faut donc relire la pratique du microdosing sous le prisme des idéologies sous-jacentes aux sociétés occidentales, mais sans oser tracer un rapport avec les modalités de consommation des peuples originaires, vouées à l’usage des substances hallucinogènes – ce que fait Fadiman dans son livre The psychedelic explorer’s guide.

Conclusion

J’ai essayé dans ces quelques pages de couvrir l’histoire de l’usage de substances psychédéliques à faibles doses, des premiers témoignages jusqu’à nos jours. Il s’agit évidemment d’une histoire incertaine, partielle, dont la majeure partie reste à écrire et qui, du fait de la rareté des sources dont nous disposons, pourrait tout simplement ne pas exister. Les expériences qui ont été réalisées ces dernières années (ou qui sont encore en cours) montrent le regain d’intérêt pour ce thème, un intérêt qui a longtemps été considéré comme minoritaire au sein même de la minorité que constituent les consommateurs de substances psychédéliques. Mais, comme toujours quand il s’agit de commencer des recherches dans un champ nouveau, l’enthousiasme peut s’accompagner de conclusions hâtives.

Par exemple, dans le passage que nous avons cité du premier paragraphe de Bernardino de Sahagún, celui-ci parle de « deux ou trois [champignons], pas davantage[97] ». On considère l’ingestion de deux champignons comme une petite dose mais ce n’est pas une microdose au sens indiqué par James Fadiman[98]. Le microdosage est utilisé aujourd’hui notamment dans le contexte thérapeutique. Pour être efficace dans la lutte contre la dépression, par exemple, la LSD ou la psilocybine doivent être ingérés à faibles doses et à fréquence élevée, tous les trois jours précisément[99]. Or ni Bernardino de Sahagún ni les autres chroniqueurs de l’époque (ni, comme nous l’avons vu brièvement et comme nous essaierons de le montrer par ailleurs, les peuples indigènes contemporains) ne donnent de descriptions de l’ingestion de microdoses de champignons à une fréquence si élevée, ni hier ni aujourd’hui. L’hypothèse que les peuples indigènes du Mexique, dont le rapport aux psilocybes (le cas du peyotl est différent et nous ne l’abordons pas ici) remonte à des dizaines de siècles, utilisent les microdoses de champignons reste, en somme, une hypothèse qu’un premier travail de terrain à démenti. Un travail ethnographique plus approfondi et plus précis permettra toutefois d’établir ou infirmer la véracité d’une telle affirmation.


[1]     Nous traiterons seulement ici de l’utilisation de la LSD et des psilocybes, bien qu’il ait pu exister autrefois une utilisation à petite dose du peyotl, de l’ayahusca, de l’ololiuqui ou de la sauge des devins (salvia divinorum), qui sont autant d’exemples de végétaux hallucinogènes présents sur le continent américain.

[2]     L’histoire de la découverte de la LSD-25 mériterait un chapitre à part (et a déjà fait l’objet d’un certain nombre de livres, dont le célèbre LSD : mon enfant terrible, où Albert Hofmann raconte en détail l’histoire de sa découverte). Il suffit ici de rappeler que, le jour où Hofmann a reçu accidentellement deux gouttes de LSD sur les doigts, il était en train d’effectuer des expériences sur un champignon appelé ergot, un champignon qui infeste normalement les cultures de seigle, et dont on pensait qu’ il contenait un principe actif, l’ergotamine, susceptible de soulager les douleurs de l’accouchement.

[3]     https://www.dea.gov/drug-scheduling.

[4]     Une dose normale de LSD oscille entre 100 et 200 microgrammes. Une microdose représentant environ un dixième de dose normale, elle consiste en 10-20 microgrammes de substance pure.

[5]     Biancardi, V., « La recherche sur les microdoses de substances psychédéliques. James Fadiman, Sophie Korbe et les « micro-doses » », Chimères, 2017/1, n° 91, p. 139-148.

[6]     Ces substances sont connues aussi sous le nom de « nootropes ». Il existe des nootropes naturels et des nootropes de synthèse (Cf. Erowid).

[7]     J. Fadiman, The Psychedelic Explorer’s Guide, Rochester, Park Street Press, 2011, p. 192-194.

[8]     Charles, l’un des témoins interrogés par Fadiman, déclare par exemple : « J’ai découvert que j’avais eu certains éclairs de génie (ou qui m’ont en tout cas semblé géniaux) à la fois dans les résultats de mon travail et dans des projets créatifs personnels », ibid., p. 196.

[9]     J. Fadiman, W. W. Harman, R. H. McKim, R. E. Mogar et M. J. Stolaroff, Psychedelic Agents in Creative Problem Solving, San Francisco, The Institute for Psychedelic Research of San Francisco State College, 1965. P. Stafford et B. G. Golightly la décrivent comme : « La plus importante des études pilotes publiées qui portent sur les aptitudes créatives et techniques des drogues psychédéliques à la résolution de problème. Détails de deux séances de groupe – programmées pour le développement : a) d’un lecteur phonographique amélioré, b) de nouveaux jouets créatifs pour les enfants. Organisation aussi de 22 séances individuelles. Participation, entre autres, d’un ingénieur, d’un architecte, d’un physicien, d’un designer de mobilier, d’un mathématicien et d’un dessinateur publicitaire. Mise en évidence d’une amélioration par les substances psychédéliques de onze aspects distincts du processus créatif. Résultats d’une batterie des tests psychologiques et créatifs ; et discussions sur les changements à long terme », dans P. Stafford, B. G. Golightly, LSD. The Problem-Solving Psychedelic, New York, Award Books, 1967.

[10]    R. Forte, Entheogens and the future of religions, San Francisco, CA, Council on spiritual practices, 1997

[11]   «[…] la première fois que j’ai entendu parler du microdosage, par Robert Forte, et du fait qu’Albert Hofmann l’avait pratiqué pendant des décennies, j’ai été plus amusé qu’intrigué. […]. Soutenu par ces prises de conscience, j’ai commencé à poser des questions aux rares personnes que j’ai pu trouver qui avaient pratiqué les microdoses. Albert Hofmann avait dit des effets de ces doses qu’ils constituaient le domaine « négligé » des substances psychédéliques. Si Sandoz avait été plus intéressé, il avait l’impression qu’ils auraient pu mettre au point un produit plus utile et plus sûr que la Ritaline ou son descendant, l’Adderall », dans J. Fadiman, Microdose Research without approvals, control groups, double-blinds, staff or funding, note non publiée.

[12]   Dans Fadiman, The Psychedelic Explorer’s guide. op. cit., p. 193.

[13]   Fadiman, Microdose Research, op cit.

[14]   Le mot a longtemps été traduit, à tort, par « chair des dieux ». Teonanacátl signifie en réalité « champignon qui enivre ».

[15]   Par « but productif », j’entends de petites doses ingérées dans des contextes ni rituels, ni récréatifs, ni thérapeutiques. Dans une communication privée avec l’anthropologue spécialiste de Huautla de Jiménez, Marcos Garcia de Teresa, il me signale, par exemple, que la chjota chjine Maria Sabina a déclaré dans une interview qu’il lui était arrivé par le passé de prendre un ou deux champignons « pour se donner de la force ». On pourrait supposer qu’il s’agissait d’effectuer des travaux domestiques ou dans les champs (Maria Sabina a toujours travaillé la terre, dès son plus jeune âge).

[16]   J. Markoff, What the Dormouse said. How the Sixties Counterculture Shaped the Modern Computer Industry, New York, Penguin, 2011.

[17]  Ibid.

[18]   Ibid.

[19]   Armstrong, W., Steve Jobs: LSD Was One of The Best Things I’ve Done in My Life , sur thefix.com, 10 juillet 2011

[20]   J. Markoff, What the Dormouse said. How the Sixties Counterculture Shaped the Modern Computer Industry, New York, Penguin, 2011, op. cit.

[21]   Ibid.

[22]   https://www.rollingstone.com/culture/culture-news/how-lsd-microdosing-became-the-hot-new-business-trip-64961/

[23]   https://www.forbes.com/sites/robertglatter/2015/11/27/lsd-microdosing-the-new-job-enhancer-in-silicon-valley-andbeyond/#571991a5188a. L’article, qui cite celui publié précédemment dans Rolling Stone, présente le microdosage comme une nouvelle possibilité d’utilisation.

[24]   On en trouve un exemple dans le livre de Ayelet Waldman, brillante avocate états-unienne et mère de famille, qui raconte comment elle a vaincu sa dépression grâce aux mircodoses de LSD dans A Really Good Day. How Microdosing Made a Mega Difference in My Mood, My Marriage and My Life, New York, Knopf, 2017.

[25]   Voir plus loin, figure 1.

[26]   Un autre franciscain, quant à lui français, André Thevet, dans son Histoyre du Mechique, datée d’avant 1574 et basée sur les écrits du missionnaire Andrés de Olmos, Antigüedades Méxicanas (1543), fait allusion à une herbe des Otomis qui « les faisoyt hors de sens et voyr beaucoup de visions », A. Thévet, « Histoyre du Mechique, manuscrit français inédit du XVIe siècle », dans Journal de la Société des Américanistes, n.s., vol. 2,, 1905 (1574), p. 18. Parmi les premiers colons espagnols, on cite souvent deux autres auteurs qui ont remarqué les psilocybes, Francisco Hérnandez, Historia Natural de Nueva España, 2 vol., Université nationale autonome du Mexique, Mexico, 1959 (1571-1576),et Toribio de Benavente, dit Motolinia, Historia de los indios de la Nueva España, Mexico, Editorial Porrúa, 1990 (1541).

[27]   Bernardino de Sahagún, Histoire générale des choses de la Nouvelle Espagne, Paris, G. Masson, 1880 (1569), p. 738.

[28]   Fadiman, Microdose Research, op cit.

[29]   Article publié sur le site Web de Giorgio Samorini, https://samorini.it/antropologia/americhe/funghi-in-messico/funghi-documenti-storici/.

[30]   A. Stella, note personnelle, 14 janvier 2019.

[31]  B. Sessa, The Psychedelic Renaissance: Reassessing the Role of Psychedelic Drugs in 21st Century Psychiatry and         Society, Muswell Hill Press, 2012.

[32]   Cf. Fadiman, Microdose Research, op cit.

[33]   Gordon Wasson, spécialiste des champignons, père de l’ethnomycologie, est le premier à avoir publié (dans un article devenu célèbre, paru dans la revue Life en 1957) la nouvelle de la découverte du rituel mazatèque des champignons hallucinogènes. En compagnie de son épouse, Valentina Pavlovna Wasson, il est l’auteur de l’ouvrage monumental Mushroom, Russia and History. Avec Roger Heim, Wasson a publié la première monographie sur les psilocybes du Mexique, Les Champignons hallucinogènes du Mexique.

[34]   Avec son professeur Heim, Cailleux est l’un des premiers à avoir cultivé des champignons de l’espèce psylocibe Mexicana Heim en Europe.

[35]   R. Cailleux, Trois essais d’ingestion avec les psilocybes hallucinogènes, 1958, p. 283.

[36]   Le site Thirdwave.com, par exemple, indique qu’une microdose de psilocybes oscille entre 0,20 et 0,30 g de poduit déshydraté.

[37]   On appelle sub-threshold dose, ou « dose inférieure au seuil [des hallucinations] », une dose qui ne provoque aucune sorte d’hallucination. C’est un synonyme moins fréquent de « microdose ».

[38]   Le premier exemple d’utilisation profane (mais pas en microdose) a été décrit par Valentina Pavlovna Wasson, qui avait ingéré une dose normale de psilocybe en compagnie de Gordon et de sa fille Mary. V. Pavlovna Wasson, « I ate the magic mushroom », This Week Magazine, mai 1957, p. 8-10, 36.

[39]   Cf., entre autres, Misérable miracle. La mescaline, Paris, Gallimard, coll. « Poésie/Gallimard », 1991 et Connaissance par les gouffres, Paris, Gallimard, 1961.

[40]   É. Boissonnas, Journal pour moi seule, 11 janvier 1955.

[41]   Lettre de H. Michaux à J. Paulhan, 1956.

[42]   H. Leuner, préface de T. Passie, Psycholytic and Psychedelic Research 1931-1995. A Complete International Bibliography, Laurentius Publisher, 1997.

[43]   Voir T. Passie, « Hanscarl Leuner. Pioneer of Hallucinogen Research and Psycholytic Therapy », Newsletter of the Multidisciplinary Association for Psychedelic Studies MAPS, vol. 7, n° 1, hiver 1996-1997, p. 46-49.

[44]   Une définition de la thérapie psycholytique selon Passie : « Vers 1950, Leuner a développé une technique de rêverie en psychothérapie (établie aujourd’hui comme l' »imagerie affective guidée »). Il a déterminé qu’en utilisant de petites doses d’hallucinogènes, il était possible d’intensifier et de renforcer les images utiles d’un point de vue thérapeutique. Les expériences de régression et de catharsis ont également été favorisées », dans Passie, Psycholytic and Psychedelic Research, op. cit., p. 11.

[45]   La bibliographie, qui contient plus de 700 travaux issus de toutes les régions du monde, constitue l’une des rares tentatives de description bibliographique systématique de soixante-cinq années de psychedelic research, ibid., p. 22.

[46]   Le mot est dérivé du grec ancien ψυχή, l’âme, et λύσις, la dissolution. Littéralement, « qui dissout l’âme ».

[47]   Ibid., p. 13.

[48]   Ibid.

[49]   Ibid.

[50]   Ibid.

[51]   La thérapie psycholytique utilisait des doses comprises entre 30 et 200 microgrammes de LSD. On considère aujourd’hui 100 microgrammes comme une dose entière.

[52]   Fadiman, The Psychedelic Explorers’s Guide, op. cit., p. 194.

[53]   T. Passie, The Science of Microdosing Psychedelics, Falmouth, Psychedelic Press, 2018.

[54]   B. G. Eisner, S. Cohen, « Psychotherapy with Lysergic Acid Diethylamide », Journal of Nervous and Mental Disease, 1958, p. 127:528.

[55]   R. Sandison, A Century of Psychiatry, Psychotherapy and Group Analysis, Londres, Jessica Kingsley Publishers Ltd, 2001.

[56]   Dans les 1950 et 1960, Fisher a mené des recherches pionnières sur l’usage des substances psychédéliques sur les enfants atteints de schizophrénie et d’autisme. Il a étudié par la suite les utilisations possibles de substances psychédéliques sur les adultes atteints de graves maladies mentales et les patients atteints de cancer en phase terminale. Fisher a collaboré avec Timothy Leary au Mexique, dans les Caraïbes et à New York.

[57]   Un autre mot pour désigner les substances psychédéliques, « psychodysleptique », est dérivé de « psycholeptique » (Cf. la définition de « psycholytique »), avec l’insertion du préfixe dys-, forgé en opposition à « psychoanaleptique ». Le mot a été utilisé surtout dans les premières années de la recherche sur les usages de la LSD en psychothérapie. Le mot « psychotomimétique », littéralement « qui imite la psychose », a connu lui aussi une certaine mode à l’époque des premières expériences avec la LSD.

[58]   G. Fisher, « Some Comments Concerning Dosage Levels of Psychedelic Compounds for Psychotherapeutic Experiences », Psychedelic Review, vol. 1, n° 2, automne 1963, p. 208-218.

[59]   Ibid.

[60]   « LSD Quiz », Re Nudo n° 1, 1971.

[61]   Pour plus de détails, voir A. Valcarenghi, Non contate su di noi, Rome, Arcana, 1977.

[62]   Entretien avec C. A., avril 2017.

[63]   M. Guarnaccia, C. Fucci (dir), Re Nudo Pop & Altri Festival. Il Sogno di Woodstock in Italia 1968-1976, Milan, VoloLibero, 2010.

[64]   Le festival s’est tenu à Ballabio en 1971, à Zerbo en 1972 et au Parco Lambro de Milan en 1974, 1975 et 1976.

[65]   V. Biancardi, « La recherche sur les microdoses de substances psychédéliques. James Fadiman, Sophie Korbe et les « micro-doses » », dans Chimères, 2017/1, n° 91, p. 139-148.

[66]   « Les données se basent sur les comptes-rendus de 418 volontaires, parmi lesquels 284 hommes, 126 femmes et 5 personnes identifiées comme trans ou genderqueer. L’âge des participants varie entre 18 et 78 ans, avec un âge moyen de 34 ans ; trois quarts des participants citent la « dépression » comme la raison principale pour laquelle ils ont entrepris l’auto-expérimentation. Conformément aux prévisions, la majorité des participants ont rapporté une augmentation sensible de leur sens de la détermination, une attention et une concentration plus grande, et un accroissement de l’énergie, en plus d’une forte diminution du mal-être dû à la dépression », ibid., p. 144

[67]Ce qui comprend notamment les choix alimentaires, les exercices physiques, le yoga, la méditation.

[68]Fadiman et d’autres parlent d’« insight », littéralement « vision intérieure ». C’est un des effets les plus recherchés des consommateurs de psychédéliques, dans la mesure où de tels moments peuvent donner l’impression de discerner clairement ses pensées et son état de santé.

[69]Des langues et des mathématiques, en particulier.

[70]Fadiman signale des cas d’amélioration relatifs à la pratique et à la composition musicale. Pour approfondir, cf. : Oroc, J., Psychedelics and extreme sports, in M.A.P.S. bulletin, Spring 2011 Vol. 21, No. 1.

[71]   T. Anderson, R. Petranker, D. Rosenbaum, C. Weissman, Cory,E. Hapke, K. Hui, L.-A. Dinh-Williams et N. Farb, Microdosing Psychedelics : Common Practices, 2018, 10.13140/RG.2.2.16302.00329.

[72]   Ibid.

[73]   Les résultats de l’étude, présentés par James Fadiman et son assistante Sophie Korbe pendant la conférence Psychedelic Science qui s’est tenue à Oakland en avril 2017, apparaissent dans la vidéo « James Fadiman & Sophia Korb : Microdosing – The Phenomenon, Research Results & Startling Surprises ».

[74]   Anderson et Petranker, Microdosing Psychedelics, op. cit.

[75]   L. Prochazkova, D. P. Lippelt, L. S. Colzato, et al., « Exploring the Effect of Microdosing Psychedelics on Creativity in an Open-Label Natural Setting », Psychopharmacology, décembre 2018, vol. 235, p. 3401–3413.

[76]   La Société psychédélique des Pays-Bas, fondée en 2016, est l’une des nombreuses Sociétés psychédéliques qui sont apparues en Europe et aux États-Unis au cours de la dernière décennie. Son objectif, comme celui de tant d’autres Sociétés semblables, est de diffuser des informations et des découvertes concernant les substances psychédéliques. On lit sur son site : « Promouvoir l’utilisation sûre, informée et responsable des substances psychédéliques et des états altérés de la conscience – pour favoriser la guérison, l’épanouissement personnel et l’évolution de la culture. »

[77]   Le Picture Concept Task est le test utilisé pour mesurer la « pensée convergente », tandis que l’Alternative Uses Task est celui qui est utilisé pour mesurer la « pensée divergente ». Le test des matrices progressives de Raven est utilisé quant à lui pour mesurer les modifications de l’« intelligence fluide ».

[78]   « La Beckley Foundation et l’Imperial College London sont heureux de lancer une étude nouvelle et novatrice sur le microdosage de substances psychédéliques. L’objectif de l’étude est de tester si le microdosage de substances psychédéliques a des effets au-delà du placebo sur le bien-être psychologique et la fonction cognitive. Le caractère unique de cette étude est une procédure de vérification qui permet aux auto-expérimentateurs de mettre en œuvre leur propre contrôle placebo. Nous appelons cela un modèle d’étude en « auto-aveugle ». Cette dimension « auto-aveugle » augmente la valeur scientifique de l’étude et introduit un jeu de devinettes intéressant pour les participants – ai-je pris une microdose ou un placebo aujourd’hui ? Cette touche d’inconnu rendra l’expérience de microdosage plus attrayante et invitera les participants à réfléchir sur leur pratique », présentation de l’expérience sur le site https://selfblinding-microdose.org/.

[79]   J. Fadiman, The Psychedelic Explorer’s Guide, op cit.

[80] Collard, F., Samama, E. (dir.), Le corps à l’épreuve: poisons, remèdes et chirurgie : aspects des pratiques médicales dans L’antiquité et au Moyen Age, Paris, L’Harmattan, 2002.; Gruzinski, S., La colonisation de l’imaginaire. Sociétés indigènes et occidentalisation dans le Mexique espagnol XVIe-XVIIIe siècle, Editions Gallimard, 1988; Levi-Strauss, C., Les champignons dans la culture. À propos d’un livre de M. R. G. Wasson, in: L’Homme, 1970, tome 10, n°1. pp. 5-16.

[81]   G. Tibon, La ciudad de los hongos alucinantes, Mexico, Era Ediciones, 1983, p. 145.

[82]   C’est le nom que l’on donne dans la zone de la Sierra Mazateca au rituel fondé sur les champignons hallucinogènes. Le mot est dérivé de « vela », qui signifie « bougie ».

[83]   Littéralement  le terme signifie « personne sage » en langue mazatèque. C’est une autre façon de définir les « curanderos » (les guérisseurs).

[84]   Expression mazatèque qui peut se traduire en espagnol par « persona de conocimiento » et en français par « personne de savoir », utilisée pour désigner les curanderos. Le mot « chaman » est impropre, en effet, car il n’appartient pas à la culture de référence (Cf. Samorini, L’uso dei funghi in Messico, op. cit.).

[85]   Autre expression mazatèque, qui désigne les psilocybes du groupe des psilocybe cubensis. En espagnol, les Mazatèques préfèrent utiliser l’expression « pequeños que brotan », ou « petits qui poussent », On rencontre fréquemment des mots affectifs pour désigner les champignons (les Mazatèques utilisent aussi très souvent « niños santos », les « enfants saints » ou « santitos », les « saints »).

[86]   A. Estrada, Autobiographie de Maria Sabina, la sage aux champignons sacrés, Paris, Seuil, 1994, p. 30.

[87]   B. Feinberg, The Devil’s Book of Culture. History, Mushrooms and Caves in Southern Mexico, Austin, University of Texas Press, 2003.

[88]   B. Sessa, The Psychedelic Renaissance : Reassessing the Role of Psychedelic Drugs in 21st Century Psychiatry and Society, Londres, Muswell Hill Press, 2012.

[89]   B. Feinberg, « Undiscovering Huautla : City of the Magic Mushrooms », publié sur le site chacruna.net, 24 mars 2017.

[90]   Nindo Tokosho est l’expression utilisée par les Mazatèques pour indiquer un mont sacré proche de Huautla de Jiménez. On dit de ce mont, connu aussi sous le nom de « Cerro de la adoracion », qu’il est habité par un chikon, un esprit très puissant que l’on appelle « Chikon Tokosho ». Les chikon sont des entités surnaturelles qui habitent les forêts, les fleuves et les lieux sacrés en général des populations de la Sierra.

[91]   Citée dans C. Rodriguez, Mazatecos, ninos santos y gueros en Huautla de Jiménez, UNAM, Colleccion posgrado, 2017.

[92]   Entretien personnel avec Santiago,  12 décembre 2018

[93]   Conversation privée, 18 novembre 2018.

[94]   Le travail de terrain que j’ai effectué à Huautla s’est étalé sur trois semaines, respectivement en novembre et décembre 2018 et en janvier 2019.

[95]   Passie, T., The Science of Microdosing Psychedelics, Falmouth, Psychedelic Press, 2018.

[96]   Ibid.

[97]   Sahagún, Histoire générale, op. cit., p. 738.

[98]   Une microdose représente un dixième de dose standard, soit 10 microgrammes de LSD ou trois grammes de champignons frais. Un Psilocybe cubensis frais pèse à lui seul plusieurs grammes. Deux ou trois champignons ne constituent donc pas une microdose.

[99]   Conformément aux indications qui figurent sur le site de James Fadiman, thethirdwave.com.


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Commémorations et révolutions : la francité architecturale à Mexico (1904-1914)

Ana Marianela Porraz Castillo

 

Résumé

À la veille de la commémoration du centenaire de l’Indépendance du Mexique (1900-1910), le général Porfirio Díaz et son ministre des finances José Yves Limantour, décident de financer de nombreux chantiers monumentaux à Mexico, dont la réalisation de quelques-uns est attribuée à certains architectes italiens et français. Soucieux de s’impliquer dans cette célébration, les membres de la colonie française décident de faire don d’un monument au Porfiriat, tandis que les industriels de la vallée de l’Ubaye (Barcelonnettes) entreprennent la rénovation des grands magasins « à la française ». C’est durant cette période d’effervescence que le Français Fernand Marcon, ancien étudiant en architecture de l’École des beaux-arts de Paris, arrivé à Mexico en 1904, commence à travailler sur le grand chantier du Palais Législatif attribué à son ancien professeur Émile Bénard. Très rapidement, Marcon entre en relation avec d’autres architectes et participe à plusieurs autres projets, notamment pour les industriels Barcelonnettes. En tant qu’architecte et photographe, son témoignage constitue une vision privilégiée des fortes transformations urbaines et des bouleversements sociaux de l’époque. Par le biais d’une documentation inédite, cet article constitue une réflexion sur le rôle d’une « architecture française » au Mexique, dans un moment de forte remise en cause du régime porfiriste et de ses alliés.

Mots-clés : Révolution mexicaine, Porfiriat, colonie française du Mexique, Fernand Marcon, architecture.


Architecte mexicaine spécialisée en paysage et histoire, elle a travaillé dans les champs du design, de l’urbanisme et de la conservation du patrimoine au Yucatán, Mexique. Marianela s’est intéressée très tôt à l’histoire et à la théorie de l’architecture à partir de son expérience en tant qu’enseignante à l’Université Marista de Mérida et à l’École Supérieure d’Arts du Yucatán. Plus tard, elle a développé sa réflexion par le biais d’une formation en recherche en histoire culturelle et sociale, parcours architecture et ses territoires à l’École nationale supérieure d’architecture de Versailles (ÉNSA-V/UVSQ/Paris-Saclay). Marianela est actuellement doctorante contractuelle au laboratoire LéaV (ÉNSA-V). Sa thèse Architectures françaises à Mexico (1907-1950) : l’agence Dubois et Marcon à l’épreuve de la modernité mexicaine, encadrée par Annalisa Viati (LéaV) et Sylvie Bouffartigue (CHCSC), se situe entre la recherche en architecture et les études hispaniques.


 

Introduction

Après la conquête espagnole, le Porfiriat[1] (1877-1910) a constitué l’une des périodes de transformation urbaine les plus notables à Mexico. Sous la consigne Orden y Progreso (« Ordre et Progrès[2] ») le général Porfirio Díaz (1830-1915) a entrepris un processus de rénovation du pays qui a accéléré son développement économique, en particulier dans la capitale[3]. À cette époque, la ville de Mexico a connu un élargissement territorial important et sa structure urbaine coloniale a été fortement transformée[4].

Les deux décennies antérieures à la célébration du centenaire de l’Indépendance (1910) ont été marquées par la mise en œuvre de divers projets de réaménagement, principalement engagés par le ministre des Finances, José Yves Limantour, ainsi que par de nombreux chantiers privés. La ville est alors devenue un véritable laboratoire de formes et de modèles architecturaux dans lequel des maîtres d’œuvre mexicains, français, italiens, anglais et américains se sont activés pour ériger de nouvelles constructions, publiques ou civiles, se distinguant par la qualité de leur facture ainsi que leurs innovations techniques et fonctionnelles mettant en scène ce nouvel élan de modernité[5].

La période du Porfiriat (1877-1910) a été également présentée comme celle de l’européanisation par excellence. L’arrivée massive de capitaux étrangers – notamment européens et américains –, a été encouragée par le président grâce à la mise en place de nouvelles législations[6] particulièrement favorables aux investisseurs étrangers dans le but de moderniser l’industrie.

L’un des cas les plus reconnus et étudiés est sans doute celui de la migration française. Ce processus a surtout été mené par les Barcelonnettes, des migrants originaires de la vallée de l’Ubaye dans les Alpes françaises, qui ont investi le commerce et l’industrie textile mexicains tout au long du XIXe siècle[7]. Ce groupe a notamment nourri le goût des élites pour les vêtements et la mode française, ce qui s’est manifesté architecturalement par la construction de grands magasins (Ill. 1) mais aussi d’ateliers, d’usines, de villas et de bureaux implantés dans les principales villes du pays, comme Mexico, Puebla et Guadalajara[8].

Cependant, toute cette richesse et ce développement économique n’ont pas été exempts de profondes inégalités sociales, comme l’attestent les textes du journaliste John K. Turner (1879-1948), rassemblés dans son livre. Le Mexique Barbare[9] ou les photographies des régions éloignées de Charles B. Waite (1861- 1929)[10] (Ill. 2). Le phénomène d’exploitation des ressource naturelles, par le biais du système des haciendas et des latifundios[11], a mené les populations indigènes rurales et ouvrières à subir un quotidien marqué par l’isolement et l’extrême pauvreté. En 1907, la répression brutale exercée par le gouvernement contre les ouvriers grévistes de l’usine textile barcelonnette de Río Blanco a joué un rôle décisif dans la montée en puissance des contestations. De même, l’opposition et le mouvement anti-réélection[12] dirigé par Francisco I. Madero ont exercé une forte pression sur un système qui était devenu insoutenable[13].

C’est dans ce climat marqué par le développement économique et les tensions sociales que Fernand Marius Henri Marcon (1877-1965) débarque à Mexico en 1904 afin d’intégrer l’équipe d’architectes chargée de la construction du Palais législatif du Mexique. Ce chantier, confié par Porfirio Díaz à Émile Bénard dès 1902, a été réalisé dans le cadre d’un grand programme de travaux publics mis au point par le régime afin de célébrer le centenaire de l’Indépendance nationale.

Fernand Marcon, architecte drômois passionné de photographie, a documenté pendant quelques décennies ses séjours à Mexico[14]. Ses clichés[15] peuvent être considérés comme autant de témoins de ses voyages, de sa vie quotidienne dans la capitale mexicaine et de sa collaboration professionnelle avec l’agence Bénard. Il a également photographié ses propres projets pour la colonie française[16], développés avec l’architecte Paul Adolphe Dubois (1874-1953) et Antonin Godard (1881- ?) entre 1907 et 1929.

En s’appuyant principalement sur une documentation iconographique inédite[17], le présent travail constitue une réflexion sur le rôle et l’implication de certains architectes français dans la transformation de la ville de Mexico à l’époque du tournant révolutionnaire, afin de mettre en évidence la diffusion de certaines pratiques architecturales, leurs effets sur l’image urbaine et leur patrimonialisation.

Le chantier inachevé du Palais Législatif

Inspiré du modèle des sociétés occidentales, le régime du dictateur Porfirio Díaz cherchait non seulement à conquérir l’opinion internationale, mais aussi à gagner l’acceptation de certaines classes sociales du pays. En s’appuyant sur l’histoire, les arts et l’architecture monumentale, son gouvernement voulait démontrer sa puissance[18].

Depuis la fin du XIXe siècle le ministre des finances, Joseph Yves Limantour et les membres de son équipe ont planifié toute une série de travaux publics ainsi que la construction de plusieurs monuments dans le but de commémorer le centenaire de l’Indépendance Nationale en 1910. En tout, sept bâtiments ont été officiellement inaugurés durant les célébrations : l’Asile Général, l’École Normale Primaire[19],  l’Édifice des Communications et Transports, l’Édifice de la Poste, le bâtiment des Relations Extérieures, la Colonne de l’Indépendance et l’Hémicycle de Benito Juárez[20]. Cependant, deux chantiers sont restés inachevés : le nouveau Théâtre National (Ill. 3), assigné depuis 1901 à l’architecte italien Adamo Boari (1863-1928) et le Palais Législatif, attribué en 1902 à  Émile Bénard.

Le projet du Palais Législatif du Mexique a été sans aucun doute l’une des constructions les plus significatives de ce moment de commémoration, non seulement par sa taille imposante (14 517 m²[21]), mais aussi par la charge symbolique dont il est le dépositaire : conçu à une échelle monumentale, le siège du Parlement était censé illustrer la fermeté du régime de Díaz.  Malgré les polémiques suscitées par le concours international, le gouvernement a décidé de confier la commande à Émile Bénard[22]. L’architecte avait notamment collaboré avec Charles Garnier pour l’Opéra de Paris et avait été lauréat du Grand Prix de Rome en 1867. Il avait également remporté le premier prix au concours de l’Université de Berkley (en Californie) en 1899 et avait été professeur à l’École des Beaux-Arts de Paris entre 1889 et 1904[23]. Il s’était installé à Mexico en 1903 afin de négocier avec le Porfiriat sur le projet du Palais Législatif. En 1904, il avait ouvert son cabinet au Mexique, avec l’aide de Maxime Roisin (1871-1961), co-directeur du projet.  À cette époque, l’équipe de l’agence, située dans la rue Tamaulipas à Mexico[24], se composait de seize personnes[25] (Ill. 5), dont la plupart étaient des architectes français formés à l’École des Beaux-Arts de Paris. S’y ajoutaient les inspecteurs du Ministère de Communications et des Œuvres Publiques du Mexique (SCOP), ainsi que les étudiants – architectes, sculpteurs et dessinateurs – de l’Académie des Beaux-Arts de San Carlos[26].

Empruntant un style néoclassique-éclectique, le projet du Palais a été développé à partir d’un plan rectangulaire et suivait une articulation spatiale cruciforme. Le noyau de l’édifice, la Salle des pas perdus[27], était entouré de quatre cours intérieures et était couronné d’une double voute en fer (Ill. 4). Le nouveau siège parlementaire devait être édifié dans l’avenue Juárez. Il était ainsi situé dans l’alignement direct du Palais National, selon les vœux de ses commanditaires[28].

En mai 1904, Fernand Marcon a rejoint l’agence du Palais Législatif (Ill. 5), après un court séjour aux États-Unis[29]. Fils d’un ébéniste et d’une couturière, il était originaire de la Drôme (Saint-Julien-en-Vercors). C’est grâce à une bourse du département qu’il a pu faire des études d’architecture à l’École des Beaux-arts de Paris (entre 1899 et 1905) où il a été l’élève d’Émile Bénard[30]. Il a travaillé au Mexique avec celui-ci pour le projet du Palais Législatif (1904-1909), où il a rencontré les architectes Paul Dubois et Antonin Godard[31].

L’exploitation de certaines de ses photographies ainsi que d’une partie de sa correspondance nous permet de restituer le travail réalisé à l’atelier durant cette période. Les plans, dessins, maquettes et esquisses affichés dans les locaux du cabinet pendant toute la durée du chantier incarnent aujourd’hui le témoignage des intenses journées de travail de cette équipe internationale.

D’autres clichés ont également été pris au cours des visites effectuées sur le chantier. Sur l’un d’entre eux, on peut observer des ouvriers s’affairant à côté de rails : ces chemins de fer éphémères ont très probablement été montés afin de faciliter l’acheminement des matériaux sur le chantier. On y remarque aussi les imposants pylônes de fer servant à supporter la structure du bâtiment, qui, une fois terminé, aurait dû transformer l’image de la ville par son allure singulière (Ill. 6 et 7).

Même si le chantier a été symboliquement inauguré durant les festivités du centenaire, cette métaphore monumentale du gouvernement de Porfirio Díaz n’a jamais eu la chance de voir le jour. Selon Javier Pérez Siller et Martha Bénard Calva, l’ampleur des travaux, le manque de stabilité du terrain et les désaccords entre les membres de l’équipe auraient entraîné de sérieux problèmes. De plus, le conflit armé de la Révolution Mexicaine en 1911 a compliqué financièrement la situation. À cause de tout cela, l’ambitieux projet n’a jamais été achevé[32].

Malgré l’échec du Palais Léglistaif, l’expérience du travail collectif autour de ce chantier semble avoir été fructueuse notamment pour les jeunes architectes français et mexicains qui ont largement perfectionné leurs compétences dans le métier. Certains se sont même associés afin de se présenter à des concours et de réaliser[33] leurs propres projets. Tel est le cas de Fernand Marcon, qui dès 1907 s’est associé à Paul Dubois et plus tard à Antonin Godard, afin de travailler sur des projets à Mexico[34].

L’architecte Adolphe Paul Dubois (1874-1953), originaire de Lille, a été subventionné, durant son cursus à l’École des Beaux-Arts de Paris, par le département du Nord et la ville de Lille. Il a été l’élève d’Henri Deglane et a participé avec lui, en tant que dessinateur, au projet du Grand Palais de Paris (1900). Après ses études, il est nommé inspecteur du Palais Législatif du Mexique par Émile Bénard (1904-1909). Il a également été professeur de l’École des Beaux-Arts de San Carlos (Mexique) de 1913 à 1914 et de 1919 à 1929[35].

Antonin Gabriel Godard (1882- ?), originaire de Pont-Évêque (Isère), a, quant à lui, étudié l’architecture aux Beaux-Arts de Paris dans l’atelier d’Émile Bénard. Il a travaillé pour lui dans le cadre du projet du Palais Législatif (1904-1909). Entre 1909 et 1914 il a collaboré avec Paul Dubois et Fernand Marcon[36].

L’agence Dubois-Marcon[37], héritière des enseignements de l’École des Beaux-Arts de Paris, a travaillé de façon constante[38] durant presque deux décennies à Mexico (1907-1914 et 1919-1929). Elle a été à l’origine d’une quinzaine de projets[39] commerciaux, industriels, sanitaires et d’habitation pour la colonie française, dont certains ont d’ailleurs été récemment restaurés[40]. Si bien d’autres architectes européens et français ont travaillé au Mexique[41], rares sont ceux qui ont réussi à traverser la période révolutionnaire[42]. De plus, peu ont des profils aussi multiples que celui de Paul Dubois, qui a dirigé l’agence tout au long de son existence et qui a enseigné à l’Académie des Beaux-Arts de San Carlos entre 1907 et 1929[43].  Sa production est donc la preuve que les idées et les concepts admis en Europe à la fin du XIXe siècle, que ce soit en matière d’architecture comme en matière d’esthétique, ont été enrichis par de multiples références et adaptés avec succès au contexte social, constructif et architectural du Mexique[44] de l’époque.

L’implication de la colonie française dans la célébration de l’Indépendance du Mexique

Le centenaire de l’Indépendance du Mexique a été un moment véritablement fédérateur. En effet, la célébration a été marquée par la participation d’ambassadeurs de divers pays et de différentes communautés de migrants. Par exemple, l’Allemagne a fait don à la capitale d’une sculpture dédiée à l’explorateur Alexander Von Humbolt[45], qui avait visité le pays au début du XIXe siècle. De son côté, la colonie espagnole, après la visite de l’ambassadeur, le général et marquis de Polavieja, a célébré avec enthousiasme l’initiative du gouvernement mexicain de rebaptiser l’une des rues principales à la mémoire de la reine espagnole Isabelle la Catholique[46].

Durant les festivités, les membres de la colonie française, et particulièrement les Barcelonnettes, se sont engagés à participer au défilé du Comité National du Commerce. Les grands magasins El Palacio de Hierro (Le Palais de Fer) et le Centro Mercantil, deux des entreprises les plus rentables du pays, ont décoré leurs bâtiments (Ill. 8) et ont construit des charriots pour le défilé (Ill. 9). L’album officiel du Comité nous donne une idée de cette participation :

« Il a attiré fortement notre attention sur le charriot du grand magasin El Palacio de Hierro. Un groupe de jongleurs défilait à la gloire de l’entreprise. Au centre se trouvait un roi d’armes de l’époque médiévale. Un groupe de douze pages suivait un cortège d’artistes en costumes de soie bleue ; le charriot représentait le balcon d’un château, entouré de guirlandes de fleurs et de rubans dorés (…) Le chariot du magasin El Centro Mercantil était composé d’une grande plateforme de couleurs violette et or, décorée avec des guirlandes de fleurs (…) un ensemble de drapeaux français et mexicains agrémentaient la cloison du fond, devant laquelle une femme, incarnation de la patrie, brandissait un drapeau mexicain »[47].

Cette description montre une volonté des propriétaires des grands magasins de se représenter avec des symboles du passé et de la patrie, en révélant une communauté fortement ancrée dans la tradition et le nationalisme.

À l’instar d’autres pays, la colonie française a également décidé d’offrir au Mexique une sculpture à l’effigie de Louis Pasteur[48] (Ill. 10), en guise de présent pour la commémoration. Le monument a été installé dans un parc qui portait le nom du scientifique, situé face à la gare. Le comité de la colonie française a commissionné Paul Dubois, Fernand Marcon et Antonin Godard[49] afin de réaliser le piédestal de la sculpture. Cette commande souligne les liens étroits qu’entretenaient la colonie française avec le cabinet Dubois-Marcon-Godard puisque les architectes avaient déjà été engagés en 1908 sur le chantier de rénovation du Cercle français de Mexico, un lieu de sociabilités réservé à l’élite coloniale[50]. Auguste Génin a décrit cette intervention comme « une œuvre de caractère bien français, tant par la disposition que par le choix des décorations inspirées par notre architecture du XVIIIe siècle »[51].

Quelques années plus tard, en 1913, certains membres de la colonie française ont de nouveau sollicité les services de l’agence pour la construction d’un nouvel hôpital. Depuis 1842, l’Association Française, Suisse et Belge de Bienfaisance et Prévoyance garantissait des services de santé à la communauté des migrants. Faute de places, l’hôpital avait déjà dû être déplacé, et ce, à plusieurs reprises. Face à cette situation, le président de l’association, Joseph A. Signoret, épaulé par son conseiller technique, le docteur Antonin Cornillon, a voté un projet d’édification de nouveaux locaux plus spacieux et mieux adaptés aux patients que ce soit en termes de confort, de soins et d’hygiène.

Le projet, qui s’étendait sur un terrain d’environ 2,25 ha, a d’abord été attribué à l’architecte Eugène Quenot. Néanmoins, la tâche a été réassignée à l’équipe Dubois, Marcon et Godard (Ill. 11). L’organisation spatiale de l’hôpital a été complètement modifiée par les architectes. L’ensemble architectural était conçu sur un schéma de longs pavillons distribués au milieu des jardins, communiquant par des galeries couvertes. Le nouvel établissement a été réalisé selon des préceptes hygiénistes, dans le but de recevoir plus de patients (33 chambres gratuites et 44 payantes). Une maison de santé a été spécialement créée pour les membres associés de la colonie, mais il est arrivé que des personnes extérieures y soient également prises en charge. L’hôpital a été inauguré en septembre 1914 et a fonctionné jusqu’à 1974.

L’agence Dubois-Marcon et les grands magasins à la « française »

La présence architecturale de la communauté française dans la capitale mexicaine a été notamment représentée par les grands magasins. Ce type de bâtiments commerciaux, très répandu dans les grandes villes, a connu une évolution architecturale constante en Europe et particulièrement vers la fin du siècle. Héritiers des bazars et des passages couverts[52], les grands magasins se sont implantés dans les capitales européennes en introduisant des nouveaux modèles et formes de consommation répondant aux lois du système capitaliste.

Pendant la seconde moitié du XIXe siècle, l’activité des Barcelonnettes s’est considérablement développée et s’est avérée fructueuse notamment grâce à l’industrie textile[53]. En 1890, 110 maisons commerciales françaises ont été recensées au Mexique selon Auguste Genin[54]. Parmi elles, on pouvait retrouver les grands magasins El Palacio de Hierro (Joseph Tron), El Puerto de Liverpool (E. Ebrad), La Ciudad de Londres (J. Ollivier), La Francia Marítima (frères Meyran), El Correo Francés (Lambert et Reynaud) ou encore El Puerto de Veracruz (Signoret et Honnorat). Ces bâtiments, qu’ils soient l’apanage de propriétaires mexicains ou étrangers, ont véritablement transformé le paysage visuel du centre-ville dominé jusqu’alors par des styles architecturaux anciens, remontant à la période de la Nouvelle-Espagne[55]. Les grands magasins français se caractérisaient principalement par leur taille imposante, la richesse de leur décoration, la qualité de leurs finitions ainsi que par leurs innovations technologiques (introduction du fer, et plus tard, du béton armé).

En 1907, Paul Dubois et Fernand Marcon ont commencé à travailler ensemble pour les Barcelonnettes, dans le cadre de leur nouvelle agence indépendante, comme l’atteste une perspective pour le grand magasin Al Puerto de Veracruz, propriété des familles Signoret et Honnorat[56]. Ce projet de grand magasin n’a malheureusement pas abouti mais il incarne le début d’une longue collaboration entre la communauté des industriels et les associés, qui s’est prolongée jusqu’à la fin des années 1920.

En 1909, à la veille de la célébration de l’Indépendance, le grand magasin Fábricas Universales, appartenant à la famille Gassier-Reynaud, a inauguré son nouveau bâtiment, dont l’édification était confiée à l’architecte Eugène Ewald et à l’ingénieur Miguel Ángel de Quevedo. Cette même année, la société du Palacio de Hierro (Palais de Fer) a entamé la rénovation de son bâtiment emblématique. L’immeuble, conçu à l’origine par Georges Debries et Georges Pierron[57] et réalisé par Eusebio et Ignacio Hidalga[58], couvrait, selon Auguste Genin, une superficie d’environ 1000 m² et constituait à la fin du XIXe siècle le plus haut bâtiment commercial du Mexique[59].

La nouvelle commande du réaménagement du Palais de Fer est attribuée à Paul Dubois, Fernand Marcon et Antonin Godard. Le projet a été achevé en 1911[60], moment même où le bâtiment acquérait son caractère emblématique (Ill. 12 et 13) notamment grâce à l’accès principal en rotonde d’angle, les fenêtres tripartites soulignant la structure de fer et le dôme, avec une horloge et un phare. La nouvelle extension de 600 m2[61] a été érigée selon le même système constructif des étapes antérieures. Un nouveau grand hall couvert par une verrière et un escalier à double révolution a également été ajouté à l’édifice[62]. La façade a été unifiée par un auvent et le nom du grand magasin y a été intégré. L’illumination artificielle et le nouveau restaurant constituaient les principaux attraits du magasin[63]. De plus, la libération des espaces intérieurs, la fluidité de la circulation et l’incorporation de grandes vitrines aux façades, éléments caractéristiques de ce type d’édifices, ont certainement modifié l’espace public de la ville et ont changé les modes de sociabilité des élites dans la capitale mexicaine.

Entre 1911 et 1913, Paul Dubois, Fernand Marcon et Antonin Godard ont participé une nouvelle fois à la rénovation du grand magasin El Centro Mercantil (Ill. 14) situé à l’angle de l’ancienne rue de Tlaperos et de la place de la Constitution (la place principale de Mexico). Le bâtiment avait été construit entre 1897 et 1899 par les ingénieurs militaires mexicains Daniel Garza et Gonzalo Garrita et par le promoteur d’origine espagnole José de Teresa Miranda. Inauguré le 2 septembre 1899 par le Général Porfirio Díaz, cet édifice, dont l’allure rappelle celle d’un centre commercial moderne, était destiné à abriter vingt-trois magasins et une centaine de bureaux sur 3 600 m². Il est devenu la propriété de Sébastien Robert et Joseph Pinoncely en 1907, date à partir de laquelle il a subi des transformations successives[64].

Les trois architectes ont été chargés du réaménagement intérieur de l’édifice. Ils ont ajouté la ferronnerie[65] aux balcons, ont changé tous les meubles, ont remis de nouvelles portes[66] et ont installé une verrière zénithale, signée par le maître Jacques Gruber[67]. Grâce à cette rénovation, l’intérieur de l’édifice s’est transformé en l’un des espaces les plus iconiques du cœur de ville et est devenu le symbole de la sophistication et du « bon goût » des élites. Ses multiples transformations[68] en respectant son caractère et sa préservation contemporaine[69] témoignent aujourd’hui de son ancrage profond dans le patrimoine architectural de la ville et dans l’imaginaire de ses habitants[70].

Conclusion

Les bâtiments des commerces français au Mexique ont joué le rôle de « pavillons d’exposition », dans lesquels il était fondamental d’exprimer les avancées technologiques et de transporter les clients dans le luxe et la sophistication française, cadre idéal pour inciter la consommation des produits d’outre-mer. Ces types de stratégies ont été planifiés dans le contexte des programmes de modernisation des grands magasins – dans lesquels Paul Dubois, Fernand Marcon et Antonin Godard se sont investis – en intégrant le fer et les arts décoratifs au langage architectural, transformant l’image de la ville.

En ce qui concerne la participation de la colonie française dans la célébration du Centenaire de l’Indépendance mexicaine, nous constatons une ambivalence. D’une part, elle dévoile une présence complètement ancrée dans la tradition, évoquée par les charriots des grands magasins pendant le défilé du Comité de Commerce ou encore par la décoration du Cercle français du Mexique. D’autre part, elle exprime la nécessité de la communauté française à se représenter comme les porteurs de la science, du progrès et de l’hygiénisme[71].  Cette ambiguïté, a été également relevée par Hélène Homps, qui a expliqué comment les migrants de la vallée de l’Ubaye ont su adapter le langage architectural « moderne » ou « traditionnel » en fonction des diverses typologies en France et au Mexique[72].

Ces années de commémoration ont incarné un moment d’inflexion de la vie nationale. D’un côté, elles ont constitué le point culminant du gouvernement du général Porfirio Díaz, en termes de représentations – défilés, célébrations, fêtes – et de construction de monuments. D’un autre, elles ont fait l’objet d’une forte réflexion sur l’avenir du pays et ont incarné le moment privilégié de l’expression du mécontentement populaire.  Durant cette période, les chantiers du Palais Législatif et du Théâtre National, dirigés par des Européens, ont symbolisé le désir d’appartenance du gouvernement Díaz à la société occidentale. Les deux constructions ont été interrompues à cause de la violence et de l’incertitude amenées par le mouvement révolutionnaire (1910-1920) (Ill. 15).

L’immense structure du Palais Législatif et le chantier du Théâtre National – un peu plus avancé – sont restés près de trente ans à l’abandon, témoignant à la fois de l’ambition de Porfirio Díaz et de l’échec de son mandat. Ces ruines se sont additionnées à la destruction des multiples bâtiments engendrés par le mouvement armé, qui a dévasté la capitale pendant plus de dix ans.

Pendant les années qui ont suivi la Révolution, plusieurs architectes mexicains ont participé à la reconstruction de la ville. En 1934, le Théâtre National est inauguré sous le nom du Palais de Beaux-Arts, accompli par l’architecte Federico Mariscal, incorporant des motifs préhispaniques en style art-déco. En 1938, Carlos Obregón Santacilia a construit le Monument à la Révolution (Ill. 16 et 17), en récupérant la partie centrale du Palais Législatif d’Émile Bénard, pour élaborer un arc de triomphe décoré de sculptures représentant le peuple mexicain[73]. Situé sur le boulevard Reforma, l’une des artères les plus importantes de la métropole, cette construction rend hommage à Bénard, en s’appropriant la double voûte centrale.

Malgré les paradoxes identitaires du XXe siècle au Mexique, tout porte à croire que ces modèles d’architecture transatlantique ont encore une place dans l’histoire et le patrimoine bâti du Mexique contemporain.

Annexe (sources)

I. Notices biographique rédigées par Marie-Laure Crosnier Leconte, Dictionnaire des élèves architectes de l’Ecole des beaux-arts (1800-1968), INHA [en ligne]. (Fernand Marius Henri Marcon, Paul Adolphe Dubois, Antonin Gabriel Godard, Émile Bénard, Firmin Balzac, Henri Cayon, Pierre Le Bougeois, Henri-Charles Touaillon).

II. Fonds de Fernand Marcon (donation en 2015 de Mere-Marcon et en 2016 d’Anne Gillet), Musée de la vallée de l’Ubaye à Barcelonnette. Nous avons pu dresser un premier état du fonds et une description à Hélène Homps-Brousse, directrice du Musée, entre 2017 et 2018.

III. Projets à Mexico de l’agence Dubois Marcon. Premiers projets (1906-1907) : concours pour l’École Normale à Popotla (1906, non réalisé), agrandissement du grand magasin Al Puerto de Veracruz (1907, non réalisé). Avec Antonin Godard (1908-1914) : Cercle Français de Mexico (1908), agrandissement du grand magasin El Palacio de Hierro (1909-1910), piédestal et place pour le Monument à Pasteur (1910), agrandissement et transformation du grand magasin El Centro Mercantil (1910-1913), construction de l’Hôpital français (1912-1914). Après la Première Guerre Mondiale (1919-1929) : reconstruction du grand magasin El Palacio de Hierro (1914-1921), transformation du grand magasin La Ciudad de México (1919-1929), deux fabriques de filature et tissage (1919-1929 et non identifiées), construction du Monument aux morts de la guerre du 14-18 au Panteón Francés (1920), construction de l’édifice CIDOSA (1922), construction de la Villa de Hyppolite Signoret (1923), construction de la Villa de Antonin Conillon (1924), construction du grand magasin El Correo Francés (1925) agrandissement du grand magasin Al Puerto de Liverpool (1926-1928), restauration de l’Église française du Mexique (1929). Liste non exhaustive constituée à partir du croisement de l’annexe II, IV et V.

IV. AN 19771065/86 – dossier d’agrément de Paul Dubois comme architecte de la reconstruction en 1941 (n° d’agrément 0368).

V. AN, 19771065/163 – dossier d’agrément de Fernand Marcon comme architecte de la reconstruction en 1944 (n° d’agrément 5240) et fonds Marcon, Musée de la vallée de l’Ubaye à Barcelonnette.

VI. Elizabeth Rojas Fuentes, Catálogo de los archivos documentales de la Academia de San Carlos, 1900-1929, México, UNAM, 2000. p. 83, 270, 430, 462, 482, 483, 605, 626, 706, 1171, 1272.

VII. Comité Nacional de Comercio, Álbum oficial del Comité Nacional de Comercio, primer centenario de la República, 1810-1910, Gómez de la Puente, México, 1910, p. 7, Centre de documentation Raíces Francesas de México (RFM).

 

Illustrations et légendes

 

Ill. 1. Auteur anonyme, couverture originale du livre de la réouverture du bâtiment du Palacio de Hierro (Palais de Fer) en 1911, cote TL028, Archives Privées du Palacio de Hierro (APH) ©.

 

Ill. 2. Charles B. Waite, photographie des enfants devant un four en pierre traditionnel au Mexique, photographies du Fond Marcon, Musée de la Vallée de l’Ubaye©.

 

Ill. 3. Fernand Marcon, boulevard Alameda avec le chantier du Théâtre National au fond vers 1910, aujourd’hui le Palais de Beaux-Arts, plaques de verre du Fond Marcon, Musée de la Vallée de l’Ubaye©.

 

Ill. 4. Fernand Marcon, vue de la structure du Palais Législatif vers 1907, plaques de verre du Fond Marcon, Musée de la Vallée de l’Ubaye©.

 

Ill. 5. Fernand Marcon, carte postale avec une photo de l’atelier d’Émile Bénard et ses collaborateurs dans la rue Tamaulipas à Mexico en 1904, correspondance du Fond Marcon, Musée de la Vallée de l’Ubaye©.

 

Ill. 6. Fernand Marcon, vue de la maquette du Palais Législatif avec deux membres de l’équipe d’Émile Bénard, plaques de verre du Fonds Marcon, Musée de la Vallée de l’Ubaye©.

 

Ill. 7. Fernand Marcon, vue du chantier du Palais Législatif vers 1907, plaques de verre Fond Marcon, Musée de la Vallée de l’Ubaye©.

 

Ill. 8. Auteur anonyme, vue du grand magasin El Centro Mercantil en 1910 le jour du défilé de la Commission Nationale du Commerce, Álbum oficial del Comité Nacional de Comercio, primer centenario de la República, 1810-1910, Gómez de la Puente, México, 1910, p. 6-7, conservé au centre de documentation de Raíces Francesas de México (RFM) ©.

 

Ill. 9. Ramos photographie, vue du cortège du charriot du grand magasin El Palacio de Hierro en 1910 le jour du défilé de la Commission Nationale du Commerce, Álbum oficial del Comité Nacional de Comercio, primer centenario de la República, 1810-1910, Gómez de la Puente, México, 1910, p. 6-7, conservé au centre de documentation de Raíces Francesas de México (RFM)©.

 

Ill. 10. Fernand Marcon, vue de la sculpture de Louis Pasteur le jour de son inauguration en 1910, plaques de verre Fond Marcon, Musée de la Vallée de l’Ubaye©.

 

Ill. 11. Compagnie Mexicaine, vue aérienne de l’hôpital français en 1932, cote FAO_01_000413, ICA©.

 

Ill. 12. Auteur anonyme, carte postale commémorative de l’inauguration du bâtiment du Palacio de Hierro (Palais de Fer) en 1911, avec l’horloge amenée de Paris qui couronne la coupole, cote TL024, Archives Privées du Palacio de Hierro (APH)©.

Ill. 13. Fernand Marcon, vue intérieure de l’escalier de la rénovation du grand magasin El Palacio de Hierro vers 1910, plaques de verre Fond Marcon, Musée de la Vallée de l’Ubaye©.

 

Ill. 14. Fernand Marcon, vue intérieure du hall lors de la rénovation du grand magasin El Centro Mercantil entre 1910 et 1913, photographies du Fond Marcon, Musée de la Vallée de l’Ubaye©.

 

Ill. 15. Fernand Marcon, manifestation devant le Palais de Gouvernement sur la place de la Constitution en 1910, plaques de verre du Fond Marcon, Musée de la Vallée de l’Ubaye©.

 

Ill. 16. Monument à la Révolution en 2018, édifié par l’architecte Carlos Obregón Santacilia en réutilisant la structure de la voûte centrale du Palais Législatif de Bénard A. Marianela Porraz Castillo©.

 

Ill. 17. Détail du monument à la Révolution et les sculptures d’Oliverio Martínez en 2018, A. Marianela Porraz Castillo©.


[1] Périodes du gouvernement du président Porfirio Díaz, de 1877 à 1880 et de 1884 à 1910.

[2] Un exemple de la pensée de Porfirio Díaz peut être appréhendé dans cette citation : « Ils ont régné pendant si longtemps à l’étranger, répandus par des ennemis gratuits, des opinions si extravagantes et si absurdes par rapport à nous, que rien n’était plus important que de supprimer ces erreurs et de combattre ces mauvais des empêchements qui, semant la méfiance vis-à-vis de nos procédures et le découragement vis-à-vis de nos capacités d’ordre et de progrès, ont longtemps entravé l’immigration d’armes et de capitaux, l’instauration de crédits extérieurs et la disparition de grandes entreprises industrielles ». Informe del ciudadano General Porfirio Díaz a sus Compatriotas acerca de los actos de su administración en los períodos constitucionales 1/12/1884 – 30/11/1896, México, Imprenta del Gobierno, 1896, p. 13 in Paolo Riguzzi, « México próspero: las dimensiones de la imagen nacional en el Porfiriato », Revista Historias, INHA, no. 20, 1988, p. 137-157.

[3] Cf. Israel Katzman, Arquitectura del siglo XIX en México, México, Centro de Investigaciones Arquitectónicas, Universidad Nacional Autónoma de México, 1973.

[4] Bien que Federico Fernández Christlieb fait remonter le début de l’influence de l’urbanisme français dans la capitale de la Nouvelle-Espagne vers 1775, cette influence ne sera pleinement ressentie que lors du Porfiriat. Federico Fernández Christlieb, « La influencia francesa en el urbanismo de la ciudad de México: 1775-1910 » in Javier Pérez Siller et Chantal Cramaussel (ed.), México Francia: Memoria de una sensibilidad común; siglos XIX-XX, Universidad Autónoma de Puebla, El Colegio de Michoacán, CEMCA, 1998, p. 227-265/ 227 ; de plus, Selon Ramón Vargas Salguedo, à la veille de la célébration de l’Indépendance en 1910, des bâtiments ont été démolis, des rues et des allées ont été créées, des systèmes de transport efficaces ont été importés et l’offre du logement s’est dupliquée dans les nouveaux quartiers. Ramón Vargas Salguedo, « Las fiestas del centenario: recapitulaciones y vaticinios », in Fernando González Cortázar (dir.) La arquitectura mexicana del siglo XX, México, Conaculta, 1996 (1994), p. 36.

[5] Hélène Homps-Brousse, (dir.), L’Aventure architecturale des émigrants barcelonnettes, France – Mexique, Paris, Somogy éditions d’Art/ Barcelonnette, Musée de la Vallée, 2013, p. 17.

[6] Avec la France, il faut notamment mentionner le traité commercial que le gouvernement de Porfirio Díaz a signé en 1888. Patricia Martínez Gutierrez, El Palacio de Hierro. Arranque de la modernidad arquitectónica en la ciudad de México, México, Facultad de Arquitectura, Instituto de Investigaciones Estéticas, Universidad Nacional Autónoma de México, 2005, 159, p. 37. Pour obtenir plus d’informations sur l’économie du pays à l’époque Cf. Javier Pérez Siller, « Inversiones francesas en la modernidad porfirista: mecanismos y actores » in México Francia: Memoria de una sensibilidad común; siglos XIX-XX. Tomo II [en línea]. Mexico, Centro de estudios mexicanos y centroamericanos, 1993 (consulté le 20 novembre 2018). Disponible en ligne: <http://books.openedition.org/cemca/836>. ISBN: 9782821828001. DOI: 10.4000/books.cemca.836.

[7] Cf. Leticia Gamboa Ojeda in Hélène Homps-Brousse (2013) p. 11-15.

[8] En 1926, la fondation de l’association Paris-Mexico réunissait quelques 135 chefs d’établissements et chefs français influents à Mexico, originaires pour la plupart de Barcelonnette et de sa vallée. Bernard Toulier in Homps-Brousse op. cit., 2013, p. 6.

[9] John Kenneth Turner, México bárbaro, México, Editorial Porrúa, Colección sepan cuántos, (1911) 2003, 285 p.

[10] Charles B. Waite est un photographe américain qui est arrivé au Mexique à la fin du XIXe siècle. Il a été embauché par les entreprises de chemins de fer et les compagnies minières des États-Unis, qui ont proliféré durant le gouvernement de Porfirio Díaz. Ultérieurement, il a travaillé sur différentes campagnes photographiques pour des expéditions scientifiques, archéologiques ou touristiques, en réalisant un grand travail documentaire. Cf. Díaz Benigno Casas, « Charles B. Waite y Winfield Scott: lo documental y lo estético en su obra fotográfica », in Dimensión Antropológica, vol. 48, enero-abril, 2010, pp. 221-244. Disponible sur: http://www.dimensionantropologica.inah.gob.mx/?p=4570

[11] Ce système a été décrit par Raymundus Thomas Joseph Buve dans “Protesta de obreros y campesinos durante El Porfiriato: unas consideraciones sobre su desarrollo e interrelaciones en el este de México central”, Boletín De Estudios Latinoamericanos, no. 13, 1972, p. 1-20 (p. 1). Selon lui, le développement du système d’exploitation rural et industriel [haciendas] a nécessité un fort besoin en main-d’œuvre à partir du XVIe siècle. Ce phénomène, associé à la pression croissante de la demande en services, a contraint une grande partie de la population paysanne indigène à entrer en relation avec les propriétaires fonciers (…). La grande autorité politique et le pouvoir politico-financier presque absolu des propriétaires, leur ont permis d’isoler ce système local du monde extérieur. Le processus d’incorporation des communautés indigènes aux haciendas a mené à des réactions collectives de la part des paysans et des ouvriers, qui se manifestaient par des formes violentes, ou des expressions individuels, tels que le pillage ou la fuite. En ligne sur :  http://www.jstor.org/stable/25674484 [consulté le 28 mars 2019].

[12] Ce mouvement avait pour objectif la non-réélection du président et général Porfirio Díaz.

[13] La Révolution Mexicaine a été initiée avec la proclamation du Plan de San Luis pour Francisco I. Madero le 20 novembre 1910. Certains auteurs reconnaissent la fin du conflit armée au moment de l’arrivée du président Aldolfo de la Huerta en 1920. Cf. Berta Ulloa, Revolución mexicana: 1910-1920, México, Secretaria de Relaciones Exteriores, 1963, 538 p.

[14] Il est resté à Mexico durant trois longs séjours entre 1904 et 1929, voir annexe II.

[15] Photographies et plaques de verre font partie du fond Marcon, voir annexe II.

[16] Projets à Mexico de l’agence Dubois Marcon, voir annexes III, IV et V.

[17] Fonds Marcon, voir annexe II.

[18] Cf. Ignacio Ulloa del Río, Palacio de bellas Artes: rescate de un sueño, Mexico, D.F., Universidad Iberoamericana, 2007, p. 40.

[19] Les deux œuvres construites par l’ingénieur Porfirio Díaz, le fils du président.

[20] Ramón Vargas Salguero in Fernando González Cortázar (dir), (1994) 1996, op.cit. p. 17-41.

[21] Javier Pérez Siller et Martha Bénard Calva, 2009, op.cit. p. 117

[22] Ibidem. 98-111.

[23] Cf. Javier Pérez Siller et Martha Bénard Calva, El sueño inconcluso de Émile Bénard y su Palacio Legislativo, hoy Monumento a la Revolución, México, Artes de México y del Mundo SA, 2009, 199 p. Israel Katzman, Arquitectura del siglo XIX en México, México D.F., Centro de Investigaciones Arquitectónicas, Universidad Nacional Autónoma de México, 1973, 269 p. ; autres sources voir annexe I.

[24] Pérez Siller et Bénard Calva (2009), op. cit. p. 117

[25] Parmi lesquels les français Firmin Balzac (1863-1956), Henri Cayon (1978-1943), Pierre Le Bourgeois (1879-1971), Henri-Charles Touaillon (1873- ?), Paul Adolphe Dubois (1874-1953), Antonin Gabriel Godard (1881- ?), Fernand Marius Henri Marcon (1877-1962), Gilles Raquenet, Jean-Pierre Bénard et Frontin. Les travaux ont été suivis par les membres du Ministère de Communications et Œuvres Publiques du Mexique (SCOP), et particulièrement par Gilberto Montiel, qui serait l’inspecteur général du chantier. Cf. Pérez Siller et Bénard Calva (2009), op. cit. p. 120 ; voir annexe I et II.

[26] Les étudiants en architecture Jesús Tito Acevedo, Federico Mariscal, Manuel Ituarte, Eduardo Macedo y Arbeu et le sculpteur Ocampo (Agustin L.?). Pérez Siller et Bénard Calva (2009), op. cit. p. 125.

[27] Salle principale d’un palais de justice servant de lieu de rencontre et d’attente avant d’entrer dans une chambre. Jean-Marie Pérouse de Montclos, Architecture, description et vocabulaire méthodiques, Paris, Éditions du Patrimoine / Centre des Monuments Nationaux, 2011. p. 504

[28] Pérez Siller et Bénard Calva (2009), op. cit. p. 148.

[29] Fonds Marcon, voir annexe II.

[30] En 1902, il expose au Salon des artistes français à Paris un portail de l’église collégiale de Saint-Bernard, à Romans (Drôme). Voir annexe I.

[31] Voir annexes I, II et V.

[32] Pérez Siller et Bénard Calva (2009), op. cit. p. 127.

[33] Par exemple, le jeune architecte Jesús T. Acevedo et Paul Dubois se sont présentés au concours de l’École Normale Primaire à Popotla, projet remporté par l’ingénieur Porfirio Díaz, fils du président. Voir annexe IV et Ana Fernanda Canales González, La modernidad arquitectónica en México; una mirada a través del arte y los medios impresos, thèse de doctorat sous la direction de Juan Miguel Hérnandez Léon et Concha Lapayese Luque, Universidad Politécnica de Madrid, 2013, p. 151.

[34] Voir note 18.

[35] Voir annexes I, II et VI.

[36] Voir annexe I, II et VI.

[37] Ce cabinet, qui selon l’historien de l’architecture Enrique X. De Anda était l’un des plus importants de la ville de Mexico dans les années 1920, opérait des deux côtés de l’Atlantique et a traversé les conflits de la Révolution mexicaine et de la Première Guerre mondiale, collaborant activement avec des professionnels mexicains et étrangers. Cf. Enrique Xavier De Anda Alanis, La arquitectura de la Revolución Mexicana. Corrientes y estilos en la década de los veinte, México, Instituto de Investigaciones Estéticas, Universidad Nacional Autónoma de México, (1990) 2008, p. 90.

[38] L’architecte Paul Dubois s’est installé de façon quasi pérenne à Mexico de 1904 au 1914 et de 1919 au 1929 (première adresse de l’agence : Isabel la Católica, 25, Mexico). Fernand Macron a fait des allers-retours, ponctués cependant de trois séjours longs au Mexique entre 1904 et 1924. Le reste du temps, il semble qu’il ait travaillé sur ses projets mexicains depuis la France (agence installée au 9 cours Lafayette à Lyon et dans la Drôme).

[39] Voir annexe III.

[40] Le Palacio de Hierro a été restauré en 2010 par l’atelier mexicain Taller de arquitectura y urbanismo (Ta+U). Le Centro Mercantil a été restauré en 2000 par les architectes Helen et Javier Cardenas-Lopez.

[41] Comme Adamo Boari, Silvio Contri, Émile Bénard, Maxime Roisin, Albert Pepper et Paul Artaria, entre autres. Cf. Enrique Xavier De Anda Alanis, La arquitectura de la Revolución Mexicana. Corrientes y estilos en la década de los veinte, México, Instituto de Investigaciones Estéticas, Universidad Nacional Autónoma de México, (1990) 2008, p. 88-93; Ana Fernanda Canales Gonzalez, La modernidad arquitectónica en México; una mirada a través del arte y los medios impresos, thèse de doctorat sous la direction de Juan Miguel Hérnandez Léon et Concha Lapayese Luque, Universidad Politécnica de Madrid, 2013. p. 125; Louise Noelle, “Arquitectos y arquitectura francesa en México, siglo XX”, in Guy Burgel (dir.) et al., Paris-Mexico, en reflet, Villes en Parallèlè, Nanterre, n° 45-46, 2012, p. 240-260.

[42] Nous pouvons mentionner également que Firmin Balzac (1863-1956), architecte français qui, comme Paul Dubois, fût inspecteur du Palais législatif à l’agence de Bénard, est resté au Mexique jusqu’en 1939. Il a créé des édifices publics et privés à Mexico : banque de Londres et Mexico, Edificio Versalles, chapelle de Guadalupe, laboratoires Collière et laboratoires Rueff, etc. Il a été membre de la Société scientifique mexicaine Antoine Alzate; fondateur de la filiale de l’Alliance française de Mexico en 1910, inspecteur de l’enseignement de l’Alliance française et donateur pendant 26 ans. Voir Marie-Laure Crosnier Leconte, « Notice biographique de Firmin Balzac », Dictionnaire des élèves architectes de l’Ecole des beaux-arts (1800-1968), INHA (en ligne), http://agorha.inha.fr/inhaprod/ark:/54721/0017 [consulté le 5 décembre 2018].

[43] Cf. Ana Marianela Porraz Castillo, « Un étranger à l’Académie des Beaux-Arts de San Carlos : l’architecte Paul Dubois à l’épreuve des générations révolutionnaires (Mexico, 1913-1929) ». Revue fabricA, no. 12, 2019, p. 146-165.

[44] L’analyse du travail de l’agence Dubois-Marcon, en rapport avec l’œuvre des architectes mexicains post-révolutionnaires est l’objet de la thèse d’Ana Marianela Porraz Castillo, inscrite à l’Université de Paris-Saclay depuis septembre 2017. Le travail est développé au LéaV (ENSA-V) et au CHSCS (USVQ), sous la direction d’Annalisa Viati Navone et la codirection de Sylvie Bouffartigue, avec le soutien du Ministère de Culture et Communication.

[45] Géographe, naturaliste et explorateur Allemand du XIXe siècle. Il a publié entre 1816 et 1831, Le voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent, où il a décrit la nature et la géographie des provinces de la Nouvelle Espagne. Alexander Von Humbolt et A. Bondpland, Voyage aux régions équinoxiales du nouveau continent, fait en 1799, 1800, 1801, 1802, 1803 et 1804, Paris, N. Mazé, 1816-1831, 30 tomes.

[46] Voir annexe VI (p. 7)

[47] Ibidem. p. 6-7.

[48] Une réplique de la sculpture en bronze d’Antonin Carles, créée en 1889 et située à Dole, dans le Jura.

[49] Ces architectes ont été également très actifs dans la société mexicaine en organisant depuis 1908 les rencontres de la Société Internationale des Amis des Arts.  Article du journal El Diario 27 septembre 1908, p. 5, Hemetoteca Nacional [en ligne] http://www.hnm.unam.mx/index.php/hemeroteca-nacional-de-mexico

[50] Homps-Brousse (2013), op. cit. p. 186

[51] Auguste Genin, Les français au Mexique, du XVIe à nos jours, Paris, nouvelles éditions Argos, 1933 in Homps-Brousse (2013), p. 186.

[52] Cf. Bernard Marrey, Les grands magasins des origines à 1939, Paris, Picard, 1979, 269 p.

[53] Bien qu’ils se soient ensuite étendus à d’autres domaines, tels que les banques, le tabac, la poudre, etc. Gamboa Ojeda in Homps-Brousse, 2013, op. cit. p. 11.

[54] Françoise Dasques, Deux Rome. Paris-Mexico 1784-1910, Paris, L’Harmattan, 2015, (v. II), p. 166.

[55] Le territoire qui est aujourd’hui le Mexique a été la vice-royauté de la Nouvelle Espagne entre 1535 et 1821.

[56] Fonds Marcon, Musée de la vallée de l’Ubaye à Barcelonnette.

[57] Homps-Brousse (2013), op. cit. p.33.

[58] Martínez Gutiérrez (2005), op. cit. p. 57.

[59] Ibidem, p. 50.

[60] Le bâtiment a brulé lors d’un incendie le 15 avril 1914 et a été reconstruit en béton armé par la même agence (Dubois-Marcon) en 1921.

[61] Voir annexe V.

[62] Cf. Martínez Gutiérrez, 2005, op. cit. 159 p. et fond Marcon, Musée de la vallée de l’Ubaye à Barcelonnette.

[63] Martinez Gutierrez (2005), op. cit. 113-144.

[64] Homps-Brouse (2013), op. cit.  p. 36.

[65] Fer forgé par la société Schwartz-Haumont. Fonds Marcon, voir annexe II.

[66] Dans le fonds Marcon (voir annexe II) se trouvent des détails échelle 1:1 du design des meubles et des portes.

[67] Restaurée dans les années 2000 par Helen et Javier Cardenas López.

[68] L’édifice subira une dernière transformation architecturale, que l’on peut qualifier de régionaliste ou néocoloniale : la façade sud-est est recouverte d’un parement de tezontle rojo (pierre volcanique mexicaine de couleur rouge) pour être accordée au Palais National, qui est transformé également en 1931, sous la présidence de Calles. Hélène Homps-Brousse (2013), op. cit.  p. 36.

[69] Le bâtiment est devenu un hôtel (El Gran Hotel) en 1968, à l’occasion des Jeux Olympiques. Inauguré à nouveau en 2005 comme El Gran Hotel de la Ciudad de México, après une longue fermeture pour travaux. Ibidem.

[70] Par exemple l’intérieur de l’édifice est apparu dans plusieurs films et court-métrages. En 1992 le vidéoclip du groupe du rock mexicain Maná « Oye, mi amor » a été tourné là-bas, ainsi que plus récemment a eu des apparitions dans le film du James Bond « Spectre » (2015) et la série de « Narcos-Mexico » (2018).

[71] Notamment nous constatons cette volonté dans la donation de la sculpture de Pasteur et la construction de l’Hôpital français.

[72] Pour leurs villas en France et au Mexique, les Barcelonnettes ont préféré une architecture régionaliste Haute-Alpine, dont la filiation stylistique se trouve du côté de la demeure urbaine locale classique héritée du XVIIIe siècle (tandis que pour les commerces et bureaux au Mexique, ils ont choisi une architecture considéré plus moderne). Homps-Brousse (2013), op. cit.  p. 58.

[73] Œuvre d’Oliverio Martínez.

Les primes dans les foires aux chevaux (1802-1806) : un instrument de promotion de l’élevage du cheval en France

Boris Cattan

 

Résumé

De 1802 à 1806, le ministre de l’intérieur Chaptal décide de faire distribuer par les préfets des primes et des encouragements lors de foires aux chevaux dans les départements les plus réputés pour leur production. L’objectif est de relancer l’élevage de cet animal indispensable aux armées et aux besoins civils après les ponctions dues aux guerres en stimulant l’émulation dans les campagnes. Au delà d’une mesure guidée par les circonstances, ces primes et encouragements font apparaître un élevage du cheval moins mal en point que ce qui pouvait être crû à l’époque et mettent en lumière une politique nationale cohérente prise depuis Paris en accord avec les préfets, privilégiant selon les cas l’amélioration de l’espèce ou l’accroissement de la production.


L’auteur est professeur agrégé en histoire et géographie et enseigne à l’École nationale de Chimie, physique et biologie de Paris. Après avoir obtenu une maitrise en 1992 avec Michel Vovelle sur la crise agricole de l’an III, il reprend ses recherches sous la direction de Pierre Serna à l’université de Paris I et aux Instituts d’Histoire Moderne et Contemporaine et d’Histoire de la Révolution Française (IHMC-IHRF) . Il travaille actuellement sur le cheval pendant la Révolution française et plus particulièrement sur son élevage et la question des haras sur lesquels il réalise un doctorat sous la direction de Pierre Serna.


 

Introduction

La période révolutionnaire a été consommatrice en chevaux. La guerre qui s’installe durablement et qui oppose la France aux grandes puissances européennes en prélève un grand nombre. Les levées et les réquisitions qui se multiplient dans les premières années de la République conduisent très rapidement à une diminution du stock de chevaux disponibles si bien que ceux-ci manquent dans les campagnes et dans les villes pour les transports et les travaux agricoles[1]. Daniel Roche estime, à partir de l’enquête sur les animaux ruraux de l’an III, que le nombre de chevaux diminue de 25 % entre 1789 et 1795 et qu’à cette dernière date, la France est parvenue aux limites de ses capacités reproductrices[2]. En effet, ces dernières sont connues grâce au recensement des chevaux entiers et des juments susceptibles d’être utilisés pour la reproduction ordonné par le Comité de salut public le 15 prairial an 2 (3 juin 1794). Sur les 193 districts ayant répondu souvent de manière partielle, voire douteuse, il existe sur le sol de la République 3155 chevaux entiers mesurant au moins 4 pieds et 10 pouces (soit 1,57 m) et 71 956 juments poulinières de 4 pieds et 7 pouces et plus (soit 1,489 m). Or, pour espérer le strict renouvellement des générations, il faut 150 000 naissances par an. En l’an II et en l’an III, on peut espérer au mieux 40 000 à 50 000 naissances[3].

Aussi dès le printemps de l’an II, le Comité de salut public, réfléchit aux mesures à prendre pour procurer à la France les chevaux dont elle a besoin, tant aux armées, que dans les campagnes et dans les villes. Cette réflexion aboutit à loi du 2 germinal de l’an 3 qui rétablit les haras supprimés le 29 janvier 1790 mais qui est difficilement appliquée[4]. Si des dépôts d’étalons sont bien établis, leur nombre limité à trois ne peut assurer une relance efficace de la production du cheval[5].

La politique des dépôts d’étalons n’ayant pas eu les effets escomptés et, dans l’attente d’une réorganisation définitive des haras, le ministère de l’Intérieur dirigé par Jean-Antoine Chaptal à partir de 1800 oriente alors ses efforts vers une politique de stimulation de l’initiative privée en encourageant et en récompensant ceux qui prennent le risque de produire du beau et bon cheval en conservant et en entretenant les plus beaux étalons et les plus belles cavales. Cette stimulation va se concentrer sur le réseau des foires qui connaît, à partir de 1795, un très sensible étoffement grâce à de nombreuses créations à l’initiative des municipalités comme l’a démontré Dominique Margairaz[6]. Si l’on s’en tient aux seules foires signalées dans l’Almanach national entre 1798 et 1804 – état qui n’est pas complet mais qui est significatif –, la France compte 2 339 jours de foires par an durant lesquelles se vendent des chevaux. Celles-ci se déroulent dans 621 communes de la République, territoires conquis inclus[7].

Ces foires aux chevaux et les encouragements n’ont pas donné lieu à une étude sans doute parce que l’historiographie concernant le cheval est relativement récente et qu’elle s’est consacrée principalement à l’analyse de l’administration des Haras, des pratiques et des cultures équestres[8]. Elle a laissé en friche l’étude des conditions de la production, des acteurs et des marchés qu’avait voulu mener Octave Festy. Quant à la période révolutionnaire, le chantier des animaux n’a été que très récemment ouvert par Pierre Serna et son équipe de l’Institut d’Histoire de la Révolution française et de l’Empire à la fin des années 2000[9]. Les sources livrant des informations sur les marchés aux chevaux ainsi que les primes qui y ont été distribuées ne sont pourtant pas rares et sont déposées aux Archives nationales dans dix copieux cartons aux cotes F 10 1138 à F 10 1146 et F 10 1077-1081.

L’analyse des procès-verbaux des distributions des primes et des échanges épistolaires entre les ministres et les autorités départementales qui préparent l’organisation des concours montrent la mobilisation de tout un éventail d’acteurs, de l’éleveur au maquignon, du préfet au maire en passant par le ministre de l’Intérieur, de l’artiste-vétérinaire à l’ancien officier de cavalerie. Elles mettent également en évidence l’importance de l’intervention des préfets, nouvellement créés, comme relais et informateurs efficaces d’un pouvoir fortement centralisé et qui, à la différence des commissaires du Directoire exécutif, des procureurs syndics ou des agents nationaux de district, ont l’avantage de la relative stabilité dans leur poste et de missions très larges en matière économique[10]. Ces distributions apparaissent autant comme un palliatif au système des étalons réunis qui a exposé ses limites, que comme une expérience qui se prolonge après 1806 quand le décret du 10 juillet réorganise définitivement les Haras. Il s’agit en fait de montrer que les foires aux chevaux et les primes qui y ont été décernées constituent des éléments fondamentaux d’une politique du cheval qui se met en place à la fin de la période révolutionnaire et qu’elles témoignent des choix stratégiques entrepris dans la production et l’amélioration de l’espèce à l’échelle de tout le territoire.

Nous concentrerons notre travail sur une période de quatre années, de l’an 10 / 1802, date de l’établissement des premières primes lors des foires aux chevaux, à 1806 moment du rétablissement définitif d’une administration des Haras. Pour cela, nous mettrons en lumière les origines plus ou moins lointaines des mesures de stimulation de l’élevage (I). Puis, nous nous attacherons à montrer son application progressive (II) ainsi que le rôle déterminant des préfets (III). Enfin nous ferons un bilan nuancé témoignant des réussites mais aussi des échecs de cette mesure (IV).

Une mesure tardive prise dans l’urgence

Il ne faut pas attendre la Révolution et l’Empire pour que se pose la question de la distribution de primes pour encourager l’élevage du cheval. Déjà, sous l’Ancien régime, au XVIIIe siècle, des responsables des Haras, tel le Marquis Voyer d’Argenson qui fut directeur de leur administration, jugeaient nécessaire d’aider et d’encourager les éleveurs pour produire de beaux et bons chevaux. Dans certains départements de l’administration générale des Haras ou dans celle du Grand écuyer, des gratifications étaient distribuées par les intendants sur avis des inspecteurs des haras, aux gardes-étalons pour récompenser leur zèle. Mais celles-ci étaient versées à la fois comme récompenses et comme indemnisation en raison des dépenses importantes que l’entretien d’un étalon occasionnait et que les privilèges accordés ne compensaient pas en totalité. Souvent, ces gratifications étaient distribuées par les intendants de manière totalement arbitraire et avantageaient dans les faits ceux qui avaient déjà des privilèges acquis par la naissance[11].

Dans les premiers temps de la Révolution, il n’est plus question pour le gouvernement de multiplier les encouragements. Bien au contraire, l’administration des Haras est supprimée dès février 1790 et les étalons royaux sont vendus à partir de 1791. Quant aux départements récemment créés et les municipalités réorganisées, ils ne sont pas en mesure d’agir. Certes, certains départements cherchent à maintenir un service de la monte en confiant des étalons à des gardes comme en Haute-Saône, dans le Cantal, dans le Calvados ou dans l’Orne[12]. Mais cela reste exceptionnel. Pour ce qui est des distributions de primes lors des foires et des marchés, on n’en trouve nulle trace dans les écrits envoyés par les municipalités ou des départements aux autorités nationales ce qui peut amener à penser, à juste titre, qu’elles sont exceptionnelles. Celles-ci existent cependant, mais indépendamment des foires et des marchés pour récompenser les propriétaires d’étalons et de juments poulinières[13].

La guerre va changer la donne. Le 28 prairial an 2 (16 juin 1794), la Commission d’agriculture et des arts installée moins de deux mois plus tôt présente un rapport dans lequel elle estime bon « d’encourager par des récompenses quelconques ceux des cultivateurs ou herbagers qui auront fait le plus grand nombre d’élèves, et ceux réputés les meilleurs » en les achetant ou par une récompense pécuniaire[14]. Après un an de débat, la loi du 2 germinal an 3 (22 mars 1795) est votée et dispose dans son article XII qu’« il sera fait incessamment un rapport à la Convention nationale sur les primes à distribuer aux cultivateurs qui élèvent des chevaux, et sur les encouragements à donner à ceux qui formeront des établissements de haras, pour l’amélioration de l’espèce[15]. » Malheureusement, rien n’indique que la Convention ou le 4ème Bureau du ministère de l’Intérieur, ni qu’un quelconque ministre, n’aient travaillé sur ce point. Pendant les deux années qui suivent l’adoption de la loi, les rapports sur les haras se limitent à la situation des dépôts sans que la question des primes ne soit abordée. Il faut attendre le rapport d’Eschasssériaux jeune « sur l’organisation des haras et les moyens propres à concourir au but de ces établissements » pour que soit proposée à nouveau une mesure allant dans ce sens. Instruit par des demandes pressantes émanant des départements, il propose que soient accordés 250 000 francs pour les primes et encouragements qui récompenseraient les plus belles productions et pour ceux qui acquerraient des étalons[16]. Les conclusions de ce rapport restèrent, elles aussi, lettres mortes.

De fait, devant l’inaction des autorités centrales, les départements pendant le Directoire vont être tentés d’établir des encouragements sur leurs propres deniers. Les expériences sont restées très rares du fait de ressources financières limitées. Cette situation se prolonge dans les deux premières années du Consulat malgré les sollicitations des autorités locales et d’amateurs de chevaux, bien souvent d’anciens officiers de cavalerie à la retraite. Ainsi, le Conseil Général des Côtes du Nord tente d’en distribuer en l’an 8 et en l’an 9 mais y renonce parce que le montant des centimes additionnels ne le permet pas[17]. Ailleurs, dans la Manche, le ministre de l’Intérieur autorise le préfet en l’an X, qui lui demande des étalons que le Directeur du Haras du Pin n’est pas en mesure de lui fournir, à utiliser le budget du département pour stimuler l’activité comme les consuls l’encouragent à le faire :

« Ces moyens vous les trouverez dans l’arrêté des consuls du 25 vendémiaire dernier qui vous laisse, pour être employées en amélioration d’après l’avis du conseil général du département, les sommes restantes en excédent sur les dépenses de chaque année ; et vous ne pouvez faire un meilleur usage de ces sommes que de les affecter au paiement de primes à distribuer aux propriétaires qui auraient de beaux étalons et qui surtout élèveraient des poulains de race distinguée[18]. »

Les choses évoluent progressivement à partir de l’an 9. Chaptal, qui remplace Lucien Bonaparte à la tête du ministère de l’Intérieur le 16 brumaire, va prendre en main la question des haras. Certes, il n’est ni partisan des dépôts d’étalons qu’il juge trop onéreux et inefficaces, ni d’une intervention trop énergique de l’État. Il pense au contraire qu’il faut s’appuyer sur les propriétaires et les notables ruraux, qui sont aussi les plus riches, pour relancer l’élevage du cheval. Il profite de la création des préfets pour lancer auprès d’eux en floréal an 10 une enquête pour connaître la situation des haras dans leur département et attend de ces derniers qu’ils lui fassent remonter des propositions. D’autre part, il demande à Jean-Baptiste Huzard de rédiger une instruction qui sera imprimée et envoyée dans les départements et qui servira de guide pour les cultivateurs et propriétaires de chevaux afin d’améliorer l’espèce[19]. Les deux hommes se connaissent bien, chacun membre de l’Institut et figurant parmi les fondateurs de la Société d’encouragement pour l’industrie nationale en 1801[20]. Huzard est plus particulièrement reconnu pour son expérience dans le milieu vétérinaire et du cheval. Breveté de l’école d’Alfort, il est devenu inspecteur général des écoles vétérinaires en 1796.

Dans son Instruction sur l’amélioration des chevaux en France, après avoir constaté et expliqué les causes de la « dégénération » des équidés en France, Huzard s’emploie à décrire les moyens d ‘améliorer l’espèce en distinguant ceux qui appartiennent aux particuliers de ceux qui sont du ressort du gouvernement. Pour ces derniers, il consacre un chapitre entier aux primes et encouragements qu’il juge indispensables car, selon lui, la relance de l’élevage nécessite des avances importantes alors que les profits sont douteux et tardifs. Elles doivent être plus considérables que toutes celles qui ont été proposées par l’administration de l’Ancien régime et être données à ceux qui amènent les plus beaux chevaux entiers et les plus belles poulinières, à l’exclusion des chevaux étrangers, lors des foires afin d’encourager aussi leur commerce. Des récompenses doivent être distribuées également pour les meilleures productions âgées d’un, deux et trois ans[21]. En résumé, il s’agit aussi bien de stimuler l’élevage et améliorer l’espèce, de privilégier les races françaises que de dynamiser le marché.

Une mise en place progressive

Douze départements et trente-et-une foires sont l’objet de distribution de primes sur les fonds du ministère entre le 28 juillet 1802 et le 25 avril 1806. Leur établissement est progressif. Les préfets sont les intermédiaires obligés du gouvernement dans les départements. Non seulement, ils l’informent de la situation des foires et des chevaux mais ils relaient aussi les demandes des particuliers et cherchent à obtenir des encouragements pour les foires aux chevaux locales.

Quant au ministère, il obéit à une règle qui ne se démentira pas pendant ces cinq années. Les douze départements choisis ont déjà amorcé leur spécialisation au XVIIIè, dans l’élevage et la commercialisation du cheval qu’ils produisent. Il y a une similitude troublante entre la carte produite (voir ci-contre) et celle plus ancienne élaborée par René Musset au début du XXè siècle. Seules la Franche-Comté et la Navarre, pourtant renommées pour la qualité de leur élevage spécialisé ne bénéficieront pas de cette mesure avant le rétablissement définitif des haras. Enfin, aucun département qui pratique un élevage pour la consommation locale ne pût en profiter [22].

Le premier département à bénéficier de la distribution des primes est le Calvados. Un rapport de Silvestre et de Lancel, chefs de la 2ème Division et du Bureau d’agriculture au ministère de l’Intérieur, daté du 1er thermidor an 10, désigne les foires à chevaux de Normandie comme étant les premières à pouvoir en profiter. Tirant avantage de la proximité de la foire de Guibray, principale place commerciale de la région qui se tient le 22 thermidor, les rédacteurs du rapport demandent au ministre de verser 3800 francs de récompense pour les propriétaires des deux plus beaux étalons et des deux plus belles poulinières de race normande. Le ministre accepte, prévenant le préfet du Calvados de sa décision et l’invitant à donner toute la publicité nécessaire à l’opération. Le préfet est amené également à choisir le jury composé d’un artiste vétérinaire, de deux marchands et de deux cultivateurs parmi les mieux instruits et les mieux formés. Le ministre insiste pour que les naisseurs et les éleveurs soient récompensés en priorité parce qu’« il est essentiel que l’encouragement arrive directement à sa véritable destination, à celui qui a élevé le cheval ; le but serait manqué s’il était accordé seulement à l’acquéreur, entre les mains duquel les chevaux deviendraient alors une véritable source d’agiotage[23] ». Et pour convaincre du sérieux des intentions du gouvernement, une note émanant du Bureau d’agriculture précise que le ministre est décidé à faire acheter par le gouvernement le cheval qui aura obtenu le premier prix lors de cette foire[24].

Le choix de commencer par un département normand n’est pas étonnant dans la mesure où cette région est en matière de cheval la plus intégrée de France. Elle produit, élève, dresse et commercialise des chevaux pour la selle, le carrosse et le trait comme l’a d’ailleurs montré René Musset[25]. Certains ne sont d’ailleurs pas nés en Normandie, mais en Bretagne, dans le Perche et en Picardie et y sont amenés pour y être élevés puis vendus[26]. C’est aussi en Normandie que les chevaux de tous les sexes et âges sont les plus nombreux. L’enquête sur les animaux ruraux de l’an 3 étudiée par Daniel Roche en recense 223 800, sans compter les mules, mulets et ânes, pour les quatre départements normands (Seine-inférieure, Orne, Calvados, Manche) soit autour de 20 % du total national (19,61% exactement). Quant aux chevaux et juments susceptibles d’être utilisés pour la reproduction, les résultats du recensement ordonné en prairial an 2 par le Comité de salut public, certes très incomplet et peu fiables, avancent le nombre de 14 416 en Normandie – 14 033 poulinières et 383 chevaux entiers – soit 19,4 % du total national[27].

Département Demande Accord Somme accordée Foires
Calvados ? 8 thermidor an 10 3 800 fr Guibray, Caen et Bayeux
Manche 16 thermidor an 10 29 frimaire an 11 3 800 fr Floxel
Côtes-du-Nord 9 fructidor an 10 28 thermidor an 11 3 800 fr Pontrieux et Lanion
Eure ? 3 ventôse an 11 3 800 fr Bernay
Orne 7 ventôse an 11 24 germinal an 11 3 800 fr Pin, Mortagne et Alençon
Haute-Vienne 7 floréal an 11 20 floréal an 11 3 800 fr St Loup (Limoges)
Cantal 16 messidor an 11 12 fructidor an 11 3 800 fr Aurillac
Finistère 3 vendémiaire an 12 16 brumaire an 12 3 800 fr Quimper, La Martyr, Morlaix, Lanhouarneau et Guiquelleau
Corrèze 1er brumaire an 12 14 frimaire an 12 1 200 puis 1 800 fr et enfin 3 800 fr Tulle
Loir et Cher 3 brumaire an 12 Ventôse an 12 3 800 fr Blois, Mondoubleau et la Ville aux Clercs
Seine inférieure Prairial an 12 3 frimaire an 12 3 800 fr Dupré et St Romain
Deux-Sèvres Pluviôse an 13 10 ventôse an 13 3 800 fr Chalpdeniers, de St Romans et de  St Maixent
Vendée 15 avril 1806 25 avril 1806 3 000 fr St Gervais et Fontenay

Départements et foires où sont distribués des primes et encouragements entre 1802 et 1806
(source : Archives nationales F10 1138 à F 10 1146)

 

Onze autres départements sont autorisés jusqu’en 1806 à distribuer des primes lors des foires aux chevaux pour un total de 48 600 francs en 1806, à prendre sur les fonds du ministère consacrés à l’achat d’étalons. Ces foires concernent trente communes dont sept sont situées dans les autres départements normands. Les choix sont somme toute logiques. Ils correspondent aux départements où l’élevage du cheval est le plus important, c’est-à-dire dans l’Ouest et le centre de la France ; les premiers concernés étant ceux de Normandie, de Bretagne et du Limousin. Le gouvernement s’attache aussi à stimuler les chevaux du Poitou et du Perche en accordant des encouragements aux départements des Deux-Sèvres et du Loir-et-Cher. A l’inverse, l’Est de la France et les trois départements parisiens (Seine, Seine-et-Marne et Seine-et-Oise) n’ont pas connu de distribution de primes sans que l’on sache si elles ont été demandées puis refusées par le ministère de l’Intérieur. On n’en trouve pas de traces dans les cartons des Archives Nationales. Il semble que les départements de l’Est n’aient pas été une priorité pour le ministère car manifestement le cheval qui y est produit n’est pas de la plus belle qualité[28]. Plus surprenante est l’absence de demandes d’établissement de primes dans les départements pyrénéens, région pourtant louée pour la qualité du cheval navarrin qu’elle élève. A la fois léger, souple et nerveux, l’espèce est pourtant de plus en plus dépréciée – les contemporains l’estimant même « dégénérée » – et se voit être de plus en plus concurrencée par le mulet. Le ministre encourage les préfets des Hautes et Basses-Pyrénées à établir des primes dans leurs départements mais sans grand succès.

Les mules et mulets ne sont pas oubliés mais ce seront les derniers à profiter des bonnes grâces du gouvernement en 1805 et 1806. Champagny, le nouveau ministre, fait suite à la demande du préfet des Deux-Sèvres en accordant des primes aux propriétaires des trois plus belles mules de 4 ans présentées lors de la foire du 8 ventôse (27 février) de Sainte-Néomaye et des trois plus belles mules de l’année de la foire de St Romans du 26 ventôse (7 mars). Le ministre est séduit par l’argument du préfet qui lui explique que l’exportation des mules et des mulets rapporte un million au pays[29]. Il suit aussi l’avis de Huzard qui considère que « le commerce des mulets est trop important à une grande partie des départements de la France, pour que le Gouvernement ne se hâte pas d’encourager, par des récompenses proportionnées à la valeur des animaux, les propriétaires qui se livreront à la propagation de cette belle race d’âne, ou qui en importeront de propres à améliorer les nôtres et à faire de beaux mulets[30]. » Huzard reconnaît l’importance de l’élevage du mulet dans ce département et notamment dans l’arrondissement de Melle qui « contient vingt-et-un Haras au moins de six baudets chacun ; et [où] on peut porter à plus de six mille, le nombre de juments qui y sont employées à la production des mulets[31] ».

On ne connaît qu’un seul refus du ministre. Il concerne le département du Tarn et permet de comprendre quelles pouvaient être les conditions pour que les primes soient accordées. Elles sont au nombre de deux. Premièrement, comme déjà mentionné, il faut que l’élevage du cheval soit une activité traditionnelle et essentielle du département, ce qui n’est pas le cas de toute la France comme en Seine-et-Marne et en Seine-et-Oise où on utilise cet animal qu’après qu’il ait été dressé en Normandie, en Flandre ou dans le Perche. Deuxièmement, il faut que le nombre de chevaux rassemblés lors des foires soit important. Ainsi, avant d’accepter de distribuer les primes, le ministre demande aux préfets des renseignements sur les foires aux chevaux organisées dans leurs départements et surtout sur le nombre de chevaux qui y est rassemblé. C’est parce que le tableau des foires envoyé par le préfet du Tarn fait apparaître qu’il n’y a pas plus de 100 chevaux vendus lors de chacune d’elles, alors qu’à la seule foire de Caen il s’en vend 3 000, que le ministre refuse de faire suite à sa demande[32].

Il y a donc une politique méthodique suivie par le ministère. Elle est économe en fonds, progressive et s’applique aux départements où naissent et sont élevés les plus beaux chevaux. Elle participe du choix conscient de renforcer la spécialisation de certaines régions.  Elle repose sur une collaboration étroite entre les préfets des départements et les bureaux du ministère.

Le préfet, « cheville ouvrière » de l’opération

Si l’impulsion vient du ministère, le rôle des préfets est déterminant à la réussite de l’opération. Ils sont d’ailleurs presque toujours à l’origine des demandes des primes. En créant l’institution préfectorale, le Premier Consul réorganise l’administration locale, confie aux préfets et sous-préfets non seulement la direction de l’administration, la levée des conscrits, les réquisitions pour l’armée, « la prompte rentrée des contributions » et le maintien de l’ordre dans les départements mais il les charge aussi d’encourager la production agricole, le commerce et l’industrie[33]. Le cas du Calvados a été exemplaire et les préfets vont très rapidement vouloir bénéficier de la même mesure. Ainsi, le préfet de la Manche sollicite des primes pour la foire de Floxel du 3ème jour complémentaire de l’an 10 quand il apprend par Le Moniteur que le Calvados y a droit[34]. Il attend toutefois une année car la réponse positive du ministre lui parvient trop tardivement. Le préfet de l’Orne les réclame le 7 ventôse an 11 (26 février 1803) et ne manque pas d’arguments pour décider le ministre : d’une part, trois des quatre primes accordées à Guibray l’ont été à des propriétaires de son département et d’autre part, il serait inadmissible de laisser disparaître une activité aussi essentielle au département qui accueille un des trois grands dépôts d’étalons. Enfin, il est nécessaire pour les finances du l’Orne de maintenir le prix des herbages qui s’écroulerait sans cette activité[35]. Ces primes sont accordées par le ministre pour les foires d’Alençon, du Pin et de Mortagne. Dans une note adressée au préfet de Corrèze datant du début de l’an 12, le directeur du haras de Pompadour Piot-Seltot, s’étonne que des primes n’aient pas été établies dans ce département alors que celui de la Haute-Vienne les a obtenues en floréal an 11 pour la foire de la Saint-Loup à Limoges où justement « une partie des chevaux qu’on y voit, sont élevés dans la Corrèze, qui d’ailleurs a une foire à Tulle très renommée [36] ».

Quand cela leur est possible, les préfets savent utiliser les demandes de leurs administrés pour être convaincants. Ainsi, le préfet des Côtes-du-Nord qui avait déjà demandé au ministre le 9 fructidor de l’an 10 d’« affecter une somme de quatre à cinq mille francs à répartir en primes aux propriétaires des plus beaux étalons et juments » de son département, renouvelle cette demande le 16 du même mois en l’accompagnant d’une lettre du maire de Pontrieux qui demande 600 francs pour récompenser les plus beaux poulains amenés lors de la foire organisée par sa commune le 26 fructidor[37]. Le ministre, après avoir reçu le tableau des foires, accepte de verser 3 800 francs : 3 200 francs lors de la foire de Lannion qui durent trois jours et 600 francs pour celle de Pontrieux pendant laquelle se vendent, tant à des nourriciers du département qu’à ceux de la proche Normandie, 400 à 500 poulains bretons des Côtes-du-Nord des Pays de Quimper et de Léon dans le Finistère[38].

Aussitôt le principe d’une distribution des primes à un département accepté par le ministre, les préfets nomment les membres du jury et font imprimer l’arrêté pour organiser les opérations du concours. Les démarches du préfet du Calvados vont servir de modèle à celles des autres préfets. Conformément aux demandes du ministre, le jury désigné par le préfet est « composé d’un artiste-vétérinaire, de deux des cultivateurs les plus instruits dans ce genre d’occupation et de deux des marchands les mieux formés parmi ceux qui fréquentent les foires à chevaux du département ». Le préfet rappelle que les prix ne seront distribués « qu’aux propriétaires et cultivateurs faisant profession d’élever des chevaux ». Les participants devront se faire inscrire à la sous-préfecture de Falaise au plus tard la veille du concours et devront certifier par une attestation du maire de leur commune qu’ils sont bien éleveurs de chevaux[39] . Ce procédé est adopté par tous les préfets sauf par Montalivet, préfet de la Manche, qui organise le premier concours en deux temps : d’abord un premier concours dans chaque sous-préfecture désignant les chevaux qui se rendent ensuite au chef-lieu le 5 ventôse an 11 pour le concours final récompensant les deux plus beaux chevaux entiers et les deux plus belles poulinières[40]. Ce mode d’organisation ne se répète pas les années suivantes. En effet, constatant le très petit nombre de chevaux amenés aux divers concours alors qu’il est difficile de trouver en nombre suffisant des hommes expérimentés et formés pour constituer les jurys, le préfet Montalivet se résout à n’organiser à l’avenir qu’un seul concours, lors de la foire de St-Floxel, les premiers et deuxièmes jours complémentaires de chaque année.

Les préfets interviennent également auprès du ministre de l’Intérieur pour essayer d’améliorer ce dispositif sur trois aspects pratiques.

Le premier, repris par plusieurs préfets, est de demander que les primes soient exclusivement réservées aux propriétaires du département. À plusieurs reprises, les préfets préviennent le ministre des inconvénients d’autoriser les propriétaires des autres départements à concourir, notamment parce que cela décourage les propriétaires du département. C’est le cas par exemple les deux premières années dans le Calvados, où la moitié des primes sont décernées à des propriétaires de l’Orne dont les chevaux ont été par la suite vendus hors du département. De même, en Corrèze, Piot-Seltot appuyé par l’inspecteur général des haras Dupont regrette que les premiers prix pour les chevaux entiers et juments aient été attribués à des propriétaires de la Haute-Vienne limitrophe, ce qui provoque la « jalousie » et l’« aigreur » des propriétaires de la Corrèze contre ceux qui viennent « leur enlever les prix ». Il souhaite qu’« une ligne de démarcation » entre les deux départements soit fixée, c’est-à-dire d’interdire aux propriétaires de la Haute-Vienne de concourir en Corrèze[41]. On retrouve la même demande émise par le département de la Manche un peu plus tôt. Toutefois le ministre refuse toute demande allant dans ce sens sous prétexte que ce ne serait pas faire preuve de réciprocité avec les autres départements. D’ailleurs, il demande à partir du moment où les premières primes sont distribuées que la plus grande publicité soit faite dans le département où a lieu la foire mais aussi dans les circonscriptions limitrophes. Dans le cas de la Manche, il consent à exiger que les primes soient réservés à des chevaux normands ce qui n’a pas de réelle signification, sinon que ces chevaux doivent avoir été élevés chez un herbager des cinq départements de l’ancienne province[42]. En revanche, le ministre accepte rapidement, à la demande des préfets, que les chevaux déjà récompensés ne puissent plus être présentés à tout nouveau concours organisé. En conséquence, il demande que les préfets s’informent entre eux des résultats des concours et marquent les chevaux primés, ce qu’ils ne manqueront pas de faire.

Le deuxième aspect touche au devenir des chevaux primés et notamment des étalons. Nous avons vu plus haut que le ministre de l’Intérieur a formulé le souhait d’acheter le cheval qui s’est vu décerner le premier prix de l’an 10 à la foire de Guibray. Cela s’est fait mais à un prix très élevé, empêchant la généralisation de ces achats car les chevaux récompensés prennent de la valeur[43]. Devant cette situation, certains préfets demandent au ministre, s’il ne peut les acheter, d’obliger les propriétaires des chevaux reproducteurs et qui ont été primés à rester dans le département, quitte à leur accorder une indemnité annuelle. Le ministère rejette cette dernière proposition car contraire aux droits attachés à la propriété et surtout parce que les primes attribuées avaient déjà rempli selon lui le but de l’encouragement[44].

Troisième amélioration proposée par les préfets, la demande d’aménagement de la distribution des primes. C’est d’ailleurs la seule requête qui sera acceptée par le ministère. Ces aménagements prennent trois formes : la désignation d’accessits, la sélection du type de cheval à récompenser et le nombre de primes distribuées. La première forme a été encouragée partout où elle fut possible. Ces accessits permettent aux chevaux qui les ont reçus de gagner en valeur auprès des maquignons. La demande de ventilation des primes en fonction de la classe de chevaux présentés ne pose pas plus de problème au ministre. Ainsi, dans le département de la Manche, dès l’an 12, le préfet informe qu’il a préféré partager les primes en parts égales entre les « chevaux noirs carrossiers » et les « chevaux de couleurs » (autrement dit de selle) parce que ces deux « races » ne sont pas compatibles, au vu de la différence de leurs formes et de leurs qualités : « les chevaux noirs ont des qualités solides et utiles, mais moins brillantes ; et dans le fait, c’est les exclure du concours que de les y faire entrer avec les chevaux de couleurs ». Cette décision est indispensable parce que le préfet veut relancer la production de ces « beaux chevaux noirs carrossiers qui, pendant longtemps ont fait la réputation et la richesse du Cotentin[45] ».

En revanche, les aménagements demandés pour le nombre ou la destination des primes  sont diversement accueillis par le ministre . Celui-ci accepte que celles destinées aux étalons et poulinières soient transformées en récompense pour leurs plus belles productions mais refuse le cas inverse. Ainsi, dans la Haute-Vienne, le ministre autorise le préfet à les transformer en gratifications pour les plus belles productions quand elles ne sont pas décernées aux chevaux entiers et poulinières[46]. En revanche, dans le Cantal, le préfet prend la liberté de soustraire aux 3 800 francs accordés pour les plus belles productions à la foire de la Saint-Urbain, 1 360 francs en l’an 12 et 1 550 francs en l’an 13, pour indemniser les propriétaires qui auront amené à la foire les plus beaux étalons. À chaque reprise, le ministre refuse cette distribution qui se déroule quand même en l’an 12, le préfet prétextant que le courrier du ministre lui était parvenu trop tard[47]. Somme toute, ces deux décisions sont cohérentes : le ministère privilégie les productions plutôt que les reproducteurs dans ces deux départements.

Comme on peut le constater, cette politique d’encouragement lors des foires aux chevaux réclame l’implication permanente des préfets qui interviennent activement dans l’économie de leurs départements. Le dialogue n’est jamais rompu entre le ministère et les préfets qui informent et guident les choix du ministre qui, il faut bien le reconnaître, adopte une attitude très pragmatique et s’adaptent aux conditions locales. Se dégage de la correspondance entre eux un subtil équilibre entre interventionnisme et libéralisme qui n’est pas une nouveauté dans l’élevage des chevaux[48].

Succès des primes et amélioration de l’élevage : vers la restauration de l’administration des haras

Les procès-verbaux de distribution des primes lors des foires sont conservés dans les cartons des Archives nationales. Les renseignements qu’ils livrent sont précieux sur les noms et les qualités des propriétaires des chevaux récompensés ou sur la nature et la taille des animaux pour lesquels une prime a été versée. Un tableau synthétique permet de s’en faire une idée mais aussi de mieux connaître l’état de l’élevage du cheval dans les premières années du XIXème siècle.

  Nombre de primes et accessits Nombre de primes non-distribuées Cheval entier poulinières Poulains et pouliches Taille moyenne des chevaux adultes
Calvados 38 8 22 (55,5%) 13 (32,5%) 5 (12,5%) 1,634
Corrèze 73 0 2 28 43 1,556
Cantal 16 0 2 5 11 1,50
Côtes du nord 81 0 28 33 5 1,55
Finistère 39 0 ? ? ? ?
Eure 12 4 5 3 1,59
La Manche 40 6 23 11 0 1,617
Orne 73 1 11 (16,4%) 28 (42,4 %) 27(40,9 %) 1,59
Seine inférieure 8 2 3 (50%) 3 (50%) 0 1,556
Loir et Cher 47 0 6 (13,6%) 19 (40,4%) 22 (47,2%) 1,57
Deux-Sèvres 28 4 1 (3,6%) 6 mules (21,4 %) 21 (75,3%) 1,607 pour les mules
Vendée 9 0 3 (33,3%) 2 (22,2%) 4 (44,4%)
Haute-Vienne 148 0 5 (3,4%) 53 (35,8%) 54 (36,4%) 1,48
Total 612 25 111 (21,26%) 204 (39,08%) 207 (39,65%)  

Tableau synthétique des primes distribuées sur les fonds du ministère de l’Intérieur lors des foires aux chevaux entre l’an 10 et 1806
(source : Archives nationales, sous-série F10)

Les discours des préfets apportent des éléments précieux sur l’état des de l’élevage dans les départements où les encouragements sont distribués. D’après ces sources, les distributions de primes ont atteint l’un des objectifs, celui de rendre plus attractives les foires concernées. Ainsi, dès l’an 11, le préfet du Calvados juge que « ces deux distributions ont produit parmi les cultivateurs l’effet qu’on avait lieu d’attendre[49].»  On retrouve la même satisfaction chez Piot-Seltot, le directeur du haras de Pompadour, en l’an 13, que le préfet du département confirme dans une lettre très optimiste adressée au ministre :

« L’on a remarqué généralement avec satisfaction à cette dernière foire (il s’agit de la foire de Tulle du 13 prairial) l’influence de la distribution faite l’année dernière. Le concours a été plus nombreux et les animaux mieux choisis ; il ne s’agit donc que de soutenir cette première impulsion pendant quelques années, et bientôt on verra comme renaitre dans ce département la race précieuse des chevaux limousins, que la révolution avait presque éteinte[50]. »

D’une manière générale, le nombre de chevaux présentés au concours augmente d’année en année et la qualité de la production également. Cela témoigne, comme le rapportent certains préfets, d’une confiance retrouvée à l’égard du gouvernement mais aussi d’une reprise générale que confirmeront les auteurs dans les premières années du xixe siècle et les statistiques chevalines ordonnées par le ministre du gouvernement en 1811-1812.[51]

Seul le préfet de la Manche et futur ministre de l’intérieur Montalivet s’inquiète de la situation de l’élevage dans son département. Lors de la première distribution à Saint-Lô en l’an 11, il observe que « le petit nombre d’étalons qui ont été amenés aux divers concours qui ont eu lieu, m’a offert une nouvelle épreuve bien affligeante de la grande pénurie qui existe, à cet égard[52] ». Trois ans plus tard, son successeur note, au contraire, que le nombre de chevaux entiers présentés est plus considérable et la qualité bien meilleure à tel point que les chevaux qui ont obtenu le 1er prix l’année précédente n’auraient obtenu le 2ème prix la présente année[53].

Au total, 612 chevaux reçoivent des primes, des gratifications ou des accessits pendant les quatre années de notre étude. Une petite partie des primes n’est pas distribuée parce que les chevaux présentés n’ont pas été jugés comme suffisamment méritants. Les procès-verbaux mentionnent le sexe et l’âge pour 522 des chevaux primés. Ce sont les poulains et pouliches qui sont les plus récompensés (39,65 % des primes et accessits distribués) et les poulinières (39,08%). Les étalons ou chevaux entiers sont beaucoup moins nombreux (21,26 % du total). Ces chiffres bruts donnés, on peut affiner l’analyse et distinguer deux catégories parmi les départements ayant organisé des foires. Elles recoupent, en fait, les deux orientations de la politique du cheval telles qu’elles ont pu être définies par Huzard et que nous avons exposées plus haut.

Une première catégorie rassemble des départements où les récompenses ont été très nombreuses et ont porté en majorité sur les productions plus que sur les reproducteurs. Très clairement, il s’agit pour eux de relancer les naissances dans les départements comme le Finistère, les Côtes-du-Nord, la Haute-Vienne, la Corrèze et l’Orne. On y trouvait d’ailleurs avant la Révolution les deux principaux haras royaux administrés par le Grand écuyer, à savoir Pin dans l’Orne et Pompadour en Corrèze. Les deux-tiers des primes y ont été versés : 39 % ont été allouées aux poulains et pouliches, 33 % aux poulinières et 5 % aux étalons (on ne connaît pas la destination pour 23 % des primes). Les préfets ont opté ici pour la multiplication de primes afin de stimuler la production. On y rattachera, pour la commodité de la démonstration, les départements du Cantal et du Loir-et-Cher

Une deuxième catégorie de départements regroupe ceux qui ont essentiellement distribué des primes à des chevaux adultes. Ce sont les départements normands du Calvados, de l’Eure, de la Seine-inférieure et de la Manche qui ont distribué 98 primes dont 53 aux chevaux entiers et 30 à des poulinières. Ce sont des grands chevaux destinés au carrosse ou à la selle. Il est téméraire d’estimer la qualité de ces étalons. Seule la taille peut être, en dernier ressort, un élément d’appréciation[54]. À ce sujet, on ne remarque pas de baisse sensible – pas plus de deux centimètres – avec celle mesurée à la veille de la Révolution, hormis dans le cas de la Seine-inférieure où la baisse est très importante (plus de 10 cm !). Ainsi, la taille moyenne des chevaux primés dans l’Orne est de 1,602 m alors qu’en 1790 la taille moyenne des étalons de l’Orne était de 1,614 cm et celle des étalons du haras de Pin 1,627 m en 1780[55]. Mieux encore, les étalons primés dans le Calvados mesurent en moyenne 3 cm de plus que ceux de 1790. Conformément aux idées développées par Jean Baptiste Huzard, l’effort du gouvernement porte sur l’amélioration de l’espèce et la reconstitution des races normandes. Il ne s’agit ici pas tant de produire en quantité que de rechercher les plus beaux reproducteurs, mâles et femelles du pays afin de restaurer les races de chevaux français. Cette amélioration doit commencer par les races normandes pour être généralisée à l’ensemble des races françaises comme le suggère Huzard[56].

Département Taille des étalons en 1789 Taille des étalons lors des foires
Calvados 1,621 m 1,65 m
Manche 1,612 m 1,615 m
Orne 1,614 m 1,602 m
Seine inférieure 1,664 m 1,548 m
Eure 1,621m 1,606 m

Taille moyenne des chevaux primés dans les départements de la ci-devant Normandie (source : PV de distribution des primes lors des foires aux chevaux, AN F 10)

 

Conclusion

Des distributions des primes et encouragements lors des foires aux chevaux entre 1802 et 1806, on peut tirer quelques conclusions utiles. Premièrement, l’élevage du cheval ne paraît plus aussi convalescent qu’en 1802. Le nombre de chevaux primés et surtout de poulains et de pouliches récompensés témoigne de ce retour à la normale que d’autres sources confirment. Deuxièmement, le choix des foires par le ministère atteste d’une politique délibérée de favoriser les naissances dans les grandes régions productrices de chevaux de selle et la production d’étalons en Normandie afin de diffuser cette espèce en France. Troisièmement, l’influence de Jean Baptiste Huzard dans l’élaboration de cette politique semble déterminante tant dans sa conception que dans sa réalisation, en particulier parce qu’elle privilégie les « races » locales et françaises aux « races » étrangères notamment anglaises.

Cette politique des primes est indéniablement un succès si bien qu’elle sera généralisée dans soixante-trois départements à partir de 1806, avec le décret qui restaure définitivement l’administration des haras le 10 juillet 1806. Ainsi, se trouveront réunis haras impériaux et propriétaires de chevaux reproducteurs dans un intérêt commun : la production du cheval de guerre, des campagnes ou des villes.


[1]      Boris Cattan, Les chevaux sous la Convention Nationale, urgences des besoins civils et militaires et mise en place d’une politique de l’élevage du cheval dans la France républicaine en l’An II et l’An III, mémoire de Master II dirigé par Pierre Serna, Université de Paris I, 2015. J’estime dans ce mémoire qu’au moins cent mille chevaux ont été prélevés par les armées l’an II.

[2]      Daniel Roche, « Les chevaux de la République : l’enquête de l’an III », Revue d’histoire moderne et contemporaine, vol. 55-4, no.4, 2008, p 82-121.

[3]      Boris Cattan, Les chevaux sous la Convention Nationale…op.cit, p.158-169. Les réponses des districts s’inquiètent également parce que la monte s’annonce très médiocre. En effet, elle est souvent réalisée à partir de chevaux considérés de mauvaise qualité, c’est-à-dire trop jeunes ou trop âgés, de petite taille …

[4]      Boris Cattan, Les chevaux sous la Convention …op.cit, p. 253-255 et « L’élevage du cheval et la loi relative au haras du 2 germinal an III » (Article à paraître aux AHRF, varia, 20194).

[5]      Ce sont les haras du Pin, de Rosières et de Pompadour. Jusqu’en l’an 13, ils n’étaient composés d’au plus 200 chevaux dont la plupart âgés et usés. Un rapport du Bureau d’agriculture au ministre de l’Intérieur daté de fructidor an 13 en recense 198 en comptant les 16 étalons réunis à Versailles et à Angers (AN- F10 633).

[6]      Dominique Margairaz, Foires et marchés dans la France préindustrielle, Paris, Éditions de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, Coll « Recherches d’histoire et de sciences sociales », 33, 1988. Pour la période de l’Ancien régime, Christian Desplat (ed.), Foires et marchés dans les campagnes de l’Europe médiévale et moderne, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 1996.

[7]      Calculs réalisés par nos soins à partir de l’Almanach national de France an VIII de la République française une et indivisible présenté aux deux Conseils et au Directoire Exécutif, Chez Testu, Paris. Les éditions des années IX à XII proposent des tableaux inchangés.

[8]      Concernant l’historiographie récente consacrée au cheval, citons les ouvrages de Daniel Roche, La culture équestre de l’Occident, XVIème-XIXème siècle, Fayard, Paris, 2008-2015, 3 vol., de Nicole de Blomac, Voyer D’Argenson et le cheval des Lumières, Belin, coll. « Histoire et société », Paris 2004, ou de Jacques Mulliez, Les chevaux du Royaume : Aux origines des haras nationaux, Belin, Col « Histoire et société », Paris, 2004. Plus généraliste, la synthèse commode de Jean-Marc Moriceau, Histoire et géographie de l’élevage français, du moyen-âge à la Révolution, Fayard, Paris, 2005.

[9]      Pierre Serna, Comme des bêtes. Histoire politique de l’animal en Révolution (1750-1840). Paris, Fayard, 2017.

[10]    Igor moullier, le ministère de l’intérieur sous le Consulat et le Premier Empire (1799-1814). Gouverner la France après le 18 brumaire, thèse de Doctorat Université Lille III, dir. Gérard Gayat, 2004. Michel biard, Les lilliputiens de la centralisation. Des intendants aux préfets : les hésitations d’un « modèle français », Seyssel, Champ Vallon, 2007.

[11]    Alain Blanchard rappelle dans le cas du Limousin que les gardes-étalons percevaient une gratification prélevée sur la capitation. Dans un tiers des cas, les gardes étaient des nobles qui n’y étaient pas imposés. Voir Bernadette Barrière, Nicole de Blomac, Cheval limousin, chevaux du Limousin, PULIM, Limoges, 2006.

[12]  Dans ce dernier département, les communes et le département parviennent à maintenir le Haras du Pin jusqu’en mars 1793.

[13]    Ainsi, le département de la Haute-Saône s’engage à verser le 26 février 1791 des primes de 6 livres pour chaque poulain produit par les plus belles juments et 60 livres aux propriétaires de l’étalon qui aura produit 15 poulains dans l’année et 100 livres pour 20 étalons produits (AN F 10 631, Arrêté du Directoire du département de la Haute-Saône).

[14]    AN F 10 207, Rapport de la Commission d’agriculture et des arts au Comité de salut public, 28 prairial an II.

[15]    Collection Baudoin, Décret relatif aux haras, 2 germinal an II, http://artflsrv02.uchicago.edu/cgi-bin/philologic/getobject.pl?c.58:19.baudouin0314

[16] Rapport fait par Eschassériaux jeune sur l’organisation des haras et les moyens propres à concourir au but de ces établissements, Au Conseil des Cinq-Cents, séance du 28 fructidor an VI.

[17]  AN F10 1139, Lettre du préfet au ministre de l’Intérieur, le 16 fructidor an 11.

[18]  AN F10 1142, Lettre du ministre de l’Intérieur au préfet de la Manche, le 17 germinal an 10.

[19]  Jean Baptiste Huzard, Instruction sur l’amélioration des chevaux en France destinée principalement aux cultivateurs, présentée par le conseil général d’Agriculture, Arts et Commerce du ministère de l’Intérieur, Paris, Imprimerie de Madame Huzard, an X.

[20] Serge Chassagne. « Une institution originale de la France post-révolutionnaire et impériale : La société d’encouragement pour l’industrie nationale ». Histoire, économie et société, 1989, 8ᵉ année, n°2. pp. 147-165.

[21]   Jean Baptiste Huzard, Instruction… op.cit, p 266-271.

[22]    René musset,  L’élevage du cheval en France ; précédé d’une Bibliographie de l’élevage du cheval en France du XVIIe siècle à nos jours ; suivi d’Études sur l’élevage du cheval dans le Perche, le Boulonnais et la Basse-Normandie,  Paris, librairie agricole de la Maison rustique, 1917, p. 81.

[23] AN F10 1138, Lettre du ministre au préfet du Calvados, le 8 Thermidor an 10. Cette lettre sera envoyée pour être publiée dans Le Moniteur Universel du 12 Thermidor an 10 pour faciliter la publicité de l’opération.

[24]  AN F10 633, Rapport au ministre de l’intérieur, le 1er thermidor an 10.

[25]    René Musset, L’élevage du cheval … op.cit, p. 81.

[26]  René Musset, L’élevage du cheval … op.cit, p.81.

[27]  Daniel Roche, « Les chevaux de la République…, op.cit, p.96-97. Boris Cattan, Les chevaux de la Convention …op.cit, p. 158.

[28]    Jean-Baptiste HUZARD, Instruction…op.cit, p. 55-61. L’auteur juge « dégénérés » les chevaux vosgiens et de la Champagne, tout comme ceux de la Meurthe et attend beaucoup des Haras de Rosières et de Deux-Ponts.

[29]    AN AF 10 1145, Lettre du préfet au ministre, le 15 pluviôse an 13.

[30]    Jean-Baptiste Huzard, Instruction…op.cit, p. 250.

[31]    Id, p. 43-45.

[32]    AN F 10 1146, Rapport au ministre de l’Intérieur, le 6 germinal an 13 et lettre du ministre au préfet, du même jour.

[33]    AN F 1a/23, Circulaire du ministre de l’intérieur aux préfets, 21 ventôse an VIII.

[34]    AN F 10 1142, Lettre du préfet de la Manche au ministre, le 16 thermidor an 10.

[35]    AN F 10 1143, Lettre du préfet au ministre, le 7 ventôse an 11.

[36]    AN F 10 1139, Note de Piot Seltot au préfet de Corrèze, non datée. Cette note sera envoyée le 1er Brumaire an 12 au ministre qui acceptera d’octroyer les primes le 14 frimaire an 12.

[37]    AN F10 1139, dossier foires- distribution des primes, Lettres du préfet au ministre, des 9 et 16 fructidor an 10. Lettre du maire de Pontrieux au ministre, le 13 fructidor an 10.

[38]    AN F 10 1139, Lettre du ministre au préfet, le 28 thermidor an 11.

[39]    AN F 10 1038, Lettre du ministre au préfet du Calvados, le 8 thermidor an 10. Ces conditions seront les mêmes partout où seront établies des primes dans les foires aux chevaux.

[40]    AN F 10 1142, Projet d’arrêté du préfet de la Manche, le 29 frimaire an 11. Cet arrêté est approuvé par le ministre de l’Intérieur le 21 nivôse an 11.

[41]    AN F 10 1139, Lettre de Piot Seltot au ministre, le 5 juin 1807. C’est ce que préconise Dupont dans sa lettre au ministre du 1er juin 1807 (AN- F 10 1139).

[42]    AN F 10 1145, Rapport présenté au ministre et approuvé, le 12 pluviôse an 13.

[43]    L’étalon récompensé par un premier prix s’était vendu 6 000 francs au lieu des 3 600 francs qui étaient demandés à l’origine.

[44]    A une demande du préfet de la Haute-Vienne, le ministre répond que « le gouvernement en allouant des primes aux propriétaires des plus beaux chevaux, n’acquiert sur ces chevaux aucun droit de propriété et il est loin de vouloir imposer à ces propriétaires des obligations qui pourraient gêner leur industrie [et] contrarier leurs vues. » (AN F10 1146, lettre du préfet au ministre, le 19 fructidor an 11).

[45]    AN F 10 1142, Lettre du préfet au ministre, le 14 prairial an 13.

[46]    AN F 10 1146. A titre d’exemple, sur les 3 800 francs à distribuer le 2 prairial à la foire de la St Loup, le ministre accepte que 1000 fr soient donné au plus beau cheval entier, 600 francs à la plus belle poulinières et le reste de la somme, soit 2200 francs en gratification pour les autres très belles juments – il y en aura 14 – et aux plus belles productions.

[47]    AN F 10 1138, Lettre du préfet au ministre, Le 28 fructidor an 12. A raison, le préfet regrette que le ministre ne s’y soit pas opposé dès qu’il eût pris connaissance de son arrêté du 26 fructidor an 11 qui faisait mention de ces primes. Il regarde cette prime comme « légitime et indispensable » pour des propriétaires qui « par amour de leur pays, par intérêt pour la France entière » ont fait des sacrifices considérables pour se procurer et entretenir des étalons.

[48]    François Hincker, « Comment sortir de la Terreur économique ? », dans Michel vovelle, (dir.), Le tournant de l’an III, Réaction et Terreur blanche dans la France révolutionnaire, paris, 1997, p. 149-159.

[49]    AN F10 1138, Lettre du préfet au ministre, le 3 thermidor an 11. Il est vrai qu’il demande aussi le renouvellement de l’opération.

[50]    AN F10 1139, Lettre du préfet au ministre, le 16 prairial an 13.

[51]    P.E Herbin, Statistique générale et particulière de la France et de ses colonies avec une nouvelle description topographique, physique, agricole, industrielle et commerciale de cet état par une société de gens de lettre et de savant, Paris, F. Buisson, an XII, t.1, p.245-260. Cette augmentation est confirmée entre autres par Chaptal ou le préfet Peuchet.

[52]    AN F10 1142, Lettre du préfet au ministre, le 7 ventôse an 11.

[53]    AN F10 1142, Lettre du préfet au ministre, le 30 brumaire an 14.

[54]    Au XVIIIè siècle, la taille est un des éléments d’appréciation de la beauté du cheval. On juge que son élévation est signe d’une amélioration de l’espèce.

[55]    Calculs réalisés à partir du petit registre Noms et signalements des chevaux du Haras du Roi, 1er janvier 1780 déposé aux Archives nationales à la côte O 1 914. Cependant, les 69 étalons du haras mesurent en moyenne 1,627m.

[56]    Jean-Baptiste Huzard, Instruction…op.cit, p. 67-70.

Les femmes meurtrières dans la Bretagne du XVIIIe siècle

Marie Christine Delamotte

 

Résumé

Bien que les archives criminelles de la Bretagne du XVIIIe siècle conservent les traces d’assassinats particulièrement sanglants commis par des femmes, les meurtrières restent peu nombreuses. Le cas breton fait état de plusieurs caractéristiques propres à ces criminelles. Elles agissent rarement seules, le plus souvent en famille, si bien que leur degré de complicité est généralement difficile à évaluer. Elles tuent par des coups excessifs, lors d’une querelle ou d’un vol qui tournent mal mais elles peuvent aussi préméditer un assassinat par intérêt ou pour se débarrasser d’un mari. Les meurtres au sein de la famille sont sans doute largement sous-estimés, mais c’est l’infanticide qui se révèle être le meurtre féminin par excellence. Cette similitude avec le constat fait en d’autres régions montre que l’on ne peut pas parler d’une véritable spécificité bretonne pour le XVIIIe siècle mais au contraire d’un exemple représentatif ; même si le meurtre en Basse-Bretagne développe des spécificités en fin de période, avec une violence plus marquée.

Mots-clés : Femmes, meurtre, infanticide, Bretagne, 18e siècle


Marie Christine Delamotte, Tempora, Université de Rennes 2,

Née en 1955, après une carrière de professeur des écoles, elle est doctorante et travaille à une thèse sur La violence féminine en Bretagne au 18e siècle, sous la direction de Dominique Godineau.

Publication récente :

Marie Christine Delamotte, « Le triste sort des bâtards nouveau-nés en Pays rennais à la fin de l’Ancien Régime », Histoire culturelle de l’Europe [En ligne], Revue d’histoire culturelle de l’Europe, Regards portés sur la petite enfance en Europe (Moyen Âge-XVIIIe siècle), Pratiques liées à la petite enfance, mis à jour le : 15/01/2018,

URL : http://kmrsh.unicaen.fr/mrsh/hce/index.php?id=567

mc.delamotte@outlook.fr


 

Introduction

Pendant longtemps, la violence féminine a été ignorée. Minoritaire dans les archives comme dans les statistiques, elle est restée invisible. Mais depuis une vingtaine d’année, elle fait l’objet d’un intérêt nouveau sous l’impulsion d’historiennes[1] ou de sociologues[2]. Des chercheurs d’horizons différents se penchent sur l’histoire des femmes criminelles et s’interrogent sur leur représentation dans l’imaginaire collectif. Le XIXe siècle est abondamment documenté : une justice bien organisée depuis 1790 et une presse en plein essor offrent de nombreuses sources imprimées et iconographiques. Cet état de fait permet de mener des travaux spécifiques sur les femmes face à la justice[3], ou les grandes criminelles comme Violette Nozières[4]. En Bretagne, Annick Le Douget fait une large place aux femmes criminelles dans son livre sur la violence au village dans le Finistère[5] tandis qu’Annick Tillier se penche sur l’infanticide[6]. La période de l’Ancien Régime, avec une justice à l’organisation complexe et des archives moins bien conservées, n’offre pas autant de possibilités. Les femmes criminelles apparaissent dans des travaux plus vastes sur la violence en général[7], la criminalité dans un lieu ou une juridiction en particulier, à une période donnée[8]. Le XVIIIe siècle, avec des archives plus abondantes que celles des siècles précédents, permet néanmoins quelques recherches spécifiques sur les femmes, comme celles de Karine Lambert[9] sur la Provence ou de Dominique Godineau[10] pour la période révolutionnaire. En ce qui concerne la Bretagne, aucun ouvrage ne leur est spécifiquement dédié, même si Jean Quéniart aborde cet aspect dans son livre, Le Grand Chapelletout[11]. Les crimes féminins, selon la définition de l’époque, présentent des aspects très divers, allant de l’avortement et l’adultère au vol et aux violences verbales et physiques ; l’homicide n’en représente qu’une infime partie. Les femmes meurtrières sont encore peu connues et peu étudiées, dans l’Ancien Régime en général et en Bretagne en particulier. L’étude des archives bretonnes du XVIIIe siècle, notamment celles du Parlement de Bretagne, permet d’en esquisser un portrait, certes imparfait car vu à travers le filtre judiciaire. Toutefois, il s’agit ici d’analyser l’existence de caractéristiques spécifiques à ces meurtres et de s’interroger sur la représentativité du cas breton. Pour cela, nous verrons quel rôle jouent les femmes dans les homicides, quelles sont leurs motivations et modes d’action dans le contexte de la Bretagne du XVIIIe siècle.

La faible représentation des femmes dans les archives du Parlement de Bretagne

En examinant les archives du Parlement de Bretagne, on retrouve, entre 1689 et 1789, les traces d’environ 210 procédures pour homicide dans lesquelles des femmes sont impliquées à des degrés divers, une moyenne de deux à trois par an, avec une amplitude de zéro à cinq, sans évolution particulière au cours du siècle. Certes, toutes les procédures d’homicide n’arrivent pas en appel au Parlement : seulement celles où des juridictions inférieures ont prononcé des peines afflictives. Ainsi on en retrouve, pour la même période, une vingtaine au Présidial de Rennes et seulement cinq dans la juridiction royale de Brest. Ces chiffres sont évidemment très bas et ne correspondent très certainement pas à la criminalité réelle. D’une part, les séries d’archives qui nous sont parvenues sont souvent incomplètes, ce qui est le cas pour celles du Parlement. D’autre part, tous les homicides n’arrivaient forcément pas en justice, pour des raisons diverses : familles qui reculent devant les frais de justice, qui préfèrent un silence imposé ou consenti, un arrangement entre parties, ou c’est parfois le fait de procureurs négligents, soucieux d’éviter à leur juridiction les frais d’une procédure criminelle. Ainsi, en 1768, une sentence rappelle encore qu’il est fait défense « à tous recteurs, curés, prestres, et à tous particuliers d’inhumer et faire inhumer les corps de ceux qui auront esté trouvés morts avec des signes ou indices de mort violente »[12], ce qui montre que le problème est récurent. Cependant, même si le nombre d’homicides est sous-évalué, il n’en demeure pas moins que les femmes meurtrières sont très peu nombreuses. D’autant plus que dans 13 % des cas seulement, la femme tue seule tandis que pour 84 %, il y a au moins un homme également impliqué dans l’acte meurtrier. Quant au nombre d’hommes accusés dans un homicide (impliquant seulement un ou des hommes), il est quatre à cinq fois supérieur. Cette situation n’a rien d’exceptionnelle et ne paraît pas différente de celle des autres régions européennes. Ainsi Robert Muchembled rapporte qu’en Angleterre, au XIIIe siècle, les femmes représentent « moins d’une accusée sur dix »[13]; Michel Nassiet constate qu’au parlement de Paris, dans les années 1575 à 1604, les femmes « étaient 10,4 % parmi les accusées pour homicide »[14]; les études sur la prévôté royale de Vaucouleurs sous l’Ancien Régime[15] ou le duché-pairie de La Vallière[16] vont dans le même sens. Comme l’écrit Robert Muchembled, l’homicide est toujours « massivement masculin », et « cette sous-représentation s’observe toujours aujourd’hui, dans des proportions identiques »[17]. Cependant, en poussant notre regard plus loin que notre période, Annick Le Douget remarque que dans le Finistère « le pourcentage des femmes criminelles est au XIXe siècle constamment plus élevé que la moyenne française », phénomène qui est lié à une moyenne de criminalité générale « légèrement supérieure à la moyenne française ». Entre 1861 et 1875, le pourcentage d’accusées est de 20 % alors que le taux en France est de 14 %. Il faut attendre la fin du XIXe siècle pour que la moyenne du Finistère (16,5%) se rapproche de la moyenne nationale (15%)[18]. On peut expliquer cette situation par la résistance de la Basse-Bretagne à la modernisation progressive en cours au XIXe siècle. Isolée géographiquement et linguistiquement, elle conserve longtemps ses singularités et ses archaïsmes. Michel Nassiet[19] associe la baisse de l’homicide avec l’individualisation de la société et l’affaiblissement des relations de parenté. Or, ces phénomènes ne pénètrent que très lentement cette région où les solidarités familiales et communautaires restent fortes et dont l’acculturation est très progressive. On perçoit les prémices de ce problème à la fin de l’Ancien Régime. Il semblerait que les meurtrières soient plus majoritairement originaires de Basse-Bretagne dans la seconde partie du XVIIIe siècle, mais les archives sont trop fragmentaires et les cas d’homicides féminins trop peu nombreux pour faire de cette constatation une évidence. Mais Jean Quéniart, de son côté, a noté des disparités dans la cartographie de la violence à la fin de l’Ancien Régime qui peuvent corroborer cette hypothèse[20].

Des meurtrières ou des complices ? Le rôle incertain des femmes

La multiplicité des acteurs de l’homicide amène à poser la délicate question du degré de complicité et du rôle de chacun. Il est parfois difficile, pour nous, comme pour les juges de l’époque, de connaître le rôle précis des femmes. En réalité, dans plus de la moitié des affaires, les femmes n’ont pas participé activement au meurtre. Minoritaires, elles sont aussi « plus souvent provocatrices, complices ou modératrices qu’acteurs principaux », dit Jean Quéniart[21]. Elles peuvent avoir simplement « excité » les combattants. Ainsi, en 1775, une dispute entre garçons meuniers à la sortie de l’auberge fait un mort. La meunière Marie Legrand est interrogée « si elle ne les excitoit pas à maltraiter ce domestique »[22] qui était garçon meunier dans un moulin concurrent. Elle n’a pas porté de coups, mais elle a une part de responsabilité. Les femmes sont souvent soupçonnées d’avoir aidé à dissimuler les preuves du crime, particulièrement en déplaçant le cadavre. Toutes nient mais leurs dénégations laissent parfois perplexe, comme en témoigne l’interrogatoire de Mathurinne Frémont en 1726 : « Interrogée comment son mary put se charger seul du cadavre, du chien, et de la pelle et porter le tout dans ledit champ. »[23]  On peut dire qu’on retrouve dans le crime la même répartition genrée des tâches que dans le reste de la vie quotidienne. Les femmes délèguent ou sont perçues comme déléguant la violence meurtrière aux hommes, qui sont le bras armé. Cette situation correspond à la répartition traditionnelle des rôles sociaux entre hommes et femmes. Selon les normes culturelles, c’est l’homme qui commande la famille ; il se doit de la protéger, de défendre ses biens et son honneur. Possédant la force physique, il affirme sa virilité au besoin par la violence, tandis que la femme reste en retrait. Dans aucun des cas d’homicide impliquant des hommes et des femmes la femme n’a porté les coups mortels. Même si elle participe activement au meurtre, elle n’en est jamais la responsable directe. Un exemple représentatif : en 1720, il est remontré à la femme Guillonas « qu’elle a maltraitté led Belleguic à coups de pieds et de poing et qu’elle l’a traisné par les cheveux » mais ce sont les coups de bâton donnés par le mari qui entraînent la mort de la victime, trois jours plus tard[24]. Comme dans cette affaire, la moitié environ des meurtres ne sont pas prémédités et résultent d’excès qui ont mal tourné. Quand l’assassinat a été préparé, dans la plupart des cas, le rôle des femmes reste flou. Elles peuvent en avoir eu connaissance mais s’être tues, ou l’avoir encouragé, voire commandité, avoir « fait tuer » quelqu’un, comme Anne Fagon, en 1718 : « selon touttes les apparences, elle engagea lesd. Chopin Marec et quelques autres à assassiner lad. Le Gall, ce qu’ils ont fait.»[25] Ou encore de Jeanne Fresnel, en 1723, « interrogé s’il n’est pas vray que sa esté à sa sollicitation et connoissance que sondit mary et sondit fils furent le soir attendre ledit feu Berien au bas des pastures où ils l’étranglèrent.[26] Mais cette forme d’implication est encore plus difficile à prouver. Jean Quéniart estime que l’approche juridique « sous-estime lourdement la part réelle de la femme dans les rapports conflictuels. »[27] Finalement, même quand un meurtre est commis par des hommes, on ne peut pas être assuré qu’une femme n’apparaît pas en arrière-plan. C’est un aspect qui est évoqué également dans le travail sur les lettres de rémission fait par Fabienne Anthoine[28]. On peut émettre l’hypothèse que le nombre d’homicides commis par des hommes à l’instigation de femmes est plus élevé qu’il n’y paraît ; mais cela reste de l’ordre de la supposition et de l’improuvable.

Pour déterminer qui sont ces meurtrières, il n’est donc pas possible de parler d’elles sans parler aussi de leurs complices. En effet, près de 70 % des meurtres se font en famille, souvent en couple mais parents, enfants, frères et sœurs et même domestiques peuvent apporter leur aide. Par exemple, en 1730, la veuve Morvan est « Interrogée s’il n’est pas vray que sa fille Marie Morvan et elle tenoient ledit Helloch pendant que son gendre l’étrangloit. »[29]. L’organisation sociale basée sur la famille, avec des solidarités fortes, explique cette situation et Jean Quéniart tire les mêmes conclusions en écrivant que « la violence contre les personnes apparaît la plus concernée par les solidarités familiales. »[30]. Robert Muchembled avait déjà noté que, dans l’Angleterre du XIIIe siècle, « 53% (des meurtrières) agissent en compagnie d’un proche. »[31] Pour le XVIIIe siècle, les études spécifiques sur les femmes meurtrières manquent mais les travaux sur la criminalité s’accordent sur le fait que « la délinquance féminine est également marquée par son aspect collectif et familial. »[32], comme l’écrit Hervé Piant. La Bretagne n’est pas différente en cela des autres régions.

L’incertitude sur la complicité se ressent dans les condamnations. Dans les sentences définitives prononcées au Parlement, 50 % des femmes sont renvoyées hors d’accusation (acquittées), ou encore hors procès, quant à présent ou sous quousque[33], c’est à dire qu’elles retrouvent la liberté mais que la procédure peut être reprise avec la découverte de nouveaux éléments, ce qui n’arrive jamais dans la pratique. Finalement, seulement un quart d’entre elles sont exécutées, généralement pendues. On peut se demander si les juges manifestent pour elles une indulgence particulière. La question a été soulevée pour l’époque contemporaine[34] mais non pour le XVIIIe siècle. Il apparaît ici que c’est bien le rôle périphérique et le manque de preuves qui sont les raisons de ce nombre élevé d’acquittements et rien ne permet d’affirmer que leur statut de femme les protège. Par exemple, en 1776, à la suite de l’assassinat d’une aubergiste à coups de couteau, une femme est trouvée en possession d’effets volés. Bien qu’elle persiste à dire qu’elle est restée dehors pour ses besoins et n’a donc pas participé au crime, elle est pendue à Nantes, alors que les deux hommes impliqués avec elle sont renvoyés sous quousque, car il n’y a pas de preuve que ce soit bien eux les assassins[35].

Des crimes s’inscrivant dans le contexte économique et social de la Bretagne du XVIIIe siècle

Pour déterminer les caractéristiques de ces meurtres, il convient également de s’intéresser aux mobiles et aux victimes, car ces aspects s’entremêlent. On l’a vu, les meurtres impliquant des femmes s’inscrivent dans des relations sociales et familiales spécifiques qui font écho au milieu dans lequel elles vivent. Ainsi, plus de 70 % des homicides ont des causes matérielles, qu’il faut rechercher dans un contexte plutôt difficile. La province est, au XVIIIe siècle, une région plutôt en déclin, marquée par de forts contrastes entre des îlots de prospérité et des zones de pauvreté, essentiellement dans la Bretagne de l’intérieur dont l’agriculture peine à se moderniser. Elle connaît, particulièrement à la fin de l’Ancien Régime, des crises frumentaires et des épidémies engendrant des mortalités importantes, véhiculées par les soldats ou les bandes de vagabonds qui parcourent la province[36]. Ainsi, en 1787, Perrine Le Roch a une querelle avec un vieux voisin qui veut « avoir du lait et de la bouillie dont elle et sa fille mangeoient », et elle lui lance une pierre qui l’atteint au front : il en meurt quelques jours après. Elle justifie son refus « par la raison qu’elle et sa fille n’en avoient que ce qu’il falloit. »[37] Par cet exemple, on mesure à quel point la vie pouvait être précaire. C’est en milieu rural que les meurtrières se retrouvent en grande majorité et sont les plus actives. Près d’un quart des affaires ont pour origine un différent avec des voisins. On tue pour des dégâts faits par les bestiaux, pour un droit de passage, pour un litige au sujet d’une terre, un procès perdu. Il semble que des haines mortelles s’y développent et il existe déjà un contentieux, parfois ancien, quand le drame éclate. Cela peut être favorisé par l’habitat dispersé, qui fait que les familles se retrouvent toujours avec le même voisinage, pour le meilleur et le pire. Jean Quéniart rappelle que « l’hostilité entre voisins a certainement une potentialité dramatique d’autant plus forte que manquent les médiations, les modes de sociabilité quotidienne qui pourraient faire décroître la tension. »[38] Ainsi, en 1789, Marie Madec tue une voisine de plusieurs coups de couteau pendant une querelle « au sujet de sa chèvre qui endommageait un champ d’avoine à la défuncte Cadic ». Il apparaît toutefois que l’animosité entre elles était plus ancienne : « depuis qu’une vache de ladite Madec a été chassée d’une prairie de ladite Cadic par sa sœur et qu’elle est tombée dans la rivière où elle est morte. »[39] On tue aussi pour voler, ce qui est le cas de 14 % des homicides. Il existe des familles de paysans sédentaires qui ont abandonné le travail de la terre pour devenir bandits. Ainsi, en 1756, Françoise Buzelier, dont la famille se compose des parents, de deux fils et deux filles avec leurs maris, est « convaincue d’avoir vécu, nouris, élevés et induits ses enfants dans le crime, vols et meurtres sur les grands chemins, d’avoir trempée dans les assassinats desdits deux voyageurs. »[40]  Il y a également des bandes qui sévissent sur les grands chemins ou en attaquant de nuit les habitations isolées. Là aussi, les liens familiaux sont très présents. Si on examine la composition d’une bande de six hommes et cinq femmes, jugés en 1788, on constate que deux des femmes sont avec leur mari, dont une également avec sa fille, une autre jeune fille est avec son père, la cinquième est une voisine[41]. En ce qui concerne les villes, elles sont le théâtre de nombreuses querelles entre femmes, de vols et de bagarres, particulièrement les villes portuaires où circulent soldats et matelots. Toutefois les homicides impliquant des femmes y sont en quantité négligeable : ils sont le résultat de rixes auxquelles sont mêlées des femmes « de mauvaise vie ». Diane Roussel avait déjà observé au sujet du Paris de la Renaissance que, « loin des stéréotypes qui voudraient voir dans la ville le lieu d’un déchaînement de brutalité meurtrière, la capitale se fait au contraire apaisante et civilisatrice. »[42] Ce constat semble aussi valable pour les villes bretonnes du XVIIIe siècle.

Il faut encore se demander si la petite quantité de femmes qui tuent seules a des motivations particulières. Or, dans près de la moitié de ces homicides, il s’agit d’un accident, jet de pierre ou maltraitements excessifs, à la suite d’une querelle. Les assassinats de mari, sur lesquels nous reviendrons, comptent également presque pour moitié. Parricide et matricide sont quasiment absents, ce qui confirme les observations qui ont pu être faites dans le reste de la France du XVIIIe siècle. Les femmes se trouvent finalement impliquées dans des conflits liés à leurs conditions de vie, à la nécessité de protéger leur famille et d’assurer sa subsistance, avec des hommes dont elles partagent les motivations.

Des meurtres spécifiquement féminins ?

Existe-t-il des meurtres spécifiquement féminins ? Assassiner son mari est par nature un crime de femme et les femmes qui tuent leur époux ne sont pas rares puisque 23 % du total des homicides concernent un mari. Marie-Yvonne Crépin estime que l’uxoricide est partagé à égalité entre hommes et femmes[43], ce qui amène à dire que l’assassinat d’un conjoint n’est pas spécifiquement féminin. Mais alors que les maris peuvent tuer par accident, par excès de coups, les épouses assassinent toujours délibérément. Il est intéressant de constater que, comme pour les autres meurtres, les femmes n’agissent pas seules : sur une cinquantaine de cas, neuf seulement tuent sans aide. Plus de 30 % ont des complices dans leur famille, père ou frères. Ainsi, en 1726, Charlotte Catherinne est assistée de ses deux frères : « ils l’étranglèrent puis l’emportèrent en aide les uns des autres.»[44] En 1779, c’est avec son père que Françoise Michot enivre un homme et le fait tirer un coup de fusil sur son mari[45]. On retrouve ici l’expression des solidarités familiales, et le devoir des hommes de protéger les femmes de leur famille. D’autres femmes sont aidées de leurs enfants, souvent des enfants d’un premier mariage. Et dans ces affaires, ce sont les maltraitements de la femme, mais aussi des enfants, qui sont le plus souvent invoqués comme mobiles. C’est le cas de Thérèse Guéret, en 1721, dont le mari est retrouvé noyé, qui affirme « qu’il avoit pris la hache après elle et ses enfants de son premier mariage et qu’elle avoit esté blessée. »[46] Cependant la moitié des femmes ont recours à des hommes extérieurs à la famille. En 1771, Jacques Ernoul, qui a tué un nommé Coué de plusieurs coups de pal, avoue « qu’il est vray qu’il menoit un commerce illicite avec Mathurinne Grimaud femme dudit Coué depuis deux à trois ans.»[47] Dans ce cas précis, le « commerce illicite » est la cause incontestable de l’assassinat du mari. Mais, dans la plupart des affaires, il est difficile de savoir si ce « mauvais commerce » n’est pas, pour la femme, un moyen de trouver quelqu’un pour l’aider à commettre le meurtre. C’est le cas de l’épouse d’un conseiller au présidial qui, en 1778, tente de faire croire à une intrusion de bandits en pleine nuit. Elle a promis de l’argent, des terres et jusqu’au mariage à un homme pour l’aider dans son projet[48]. Certaines femmes cherchent ouvertement un homme de main, comme Jeanne Allard, en 1782, qui propose à plusieurs personnes de tuer son mari, finalement massacré à coups de serpe devant sa porte et sous les yeux de ses enfants[49]. Dans toutes les affaires quelque peu documentées, ce n’est pas une simple mésentente qui apparaît mais, au-delà du « mauvais commerce » éventuel, une véritable haine qui anime ces femmes. Ainsi, en 1779, Anne Le Gouverneur dit de son mari « qu’elle le ferait crever et qu’elle l’assommerait de coup de garot si elle était obligée d’aller demeurer avec lui. »[50] Le mariage est un lien indissoluble dont seule la mort peut libérer. C’est sans doute pourquoi l’assassinat de mari est le seul crime commis par des femmes de toutes les catégories sociales. On retrouve parmi les accusées, une noble[51], une femme d’avocat[52], une femme de conseiller au présidial dont nous avons parlé, même si la plupart sont des paysannes. La plupart des maris meurent dans des conditions sordides, étranglés, tués à coup de fourche ou de bâton puis sont abandonnés dans un lieu isolé ou sur le grand chemin. La stratégie est de faire croire qu’ils ont été attaqués par des inconnus – ce qui tend aussi à montrer que beaucoup de meurtres restent impunis.

Peu de maris sont empoisonnés : seulement neuf, soit 19 %. Mais il est vrai que huit le sont par des femmes qui ne bénéficient pas de l’aide d’un homme, et on serait tenté de voir dans le poison l’arme des femmes seules. Cependant, dans l’ensemble de la période, le nombre d’empoisonnements est très faible (9%), et parmi ceux-ci la moitié seulement ont été commis par des femmes seules. Le poison n’apparaît donc comme pas comme une arme spécifiquement féminine contrairement à la représentation traditionnelle. Aujourd’hui encore, il n’est pas considéré comme « une singularité féminine de la criminalité. » mais on parle davantage de l’empoisonneuse que de l’empoisonneur car « dans l’imaginaire collectif, l’empoisonneuse présente l’effrayante image inversée de la mère nourricière » dit Myriam Tsikounas[53]. C’est au XIXe siècle que les feuilles volantes puis la presse véhiculeront les représentations stéréotypées de cette gardienne du foyer qui donne la mort, de cette femme sournoise et dissimulatrice qu’est l’empoisonneuse.

Le cas de l’infanticide

On trouve, dans les archives du Parlement, étonnamment peu de femmes ayant tué leurs enfants : cinq affaires en un siècle. Il ne faut pas trop vite en conclure que ces affaires n’existaient pas. Il est plus vraisemblable que cette forme de violence familiale soit restée cachée et ignorée, du moins de la justice. La maltraitance infantile évoquée par Annick Le Douget pour le XIXe siècle[54] existait forcément au XVIIIe mais elle est restée quasiment invisible dans les archives judiciaires. A une époque où la mortalité infantile était très forte, il est probable que plus d’une mort suspecte soit passée inaperçue ; mais cela aussi reste du domaine de l’hypothèse.

En revanche l’infanticide de nouveau-nés est un phénomène bien connu[55]. En un siècle, près de 210 procédures arrivent au Parlement, c’est à dire autant que les procédures d’homicides. Toutefois elles sont plus nombreuses que ces dernières dans les autres juridictions : 28 au Présidial de Rennes, une dizaine pour la seule ville de Saint-Malo. Même dans la plus petite juridiction seigneuriale, on trouve des affaires d’infanticide. Leur nombre est sans doute sous-estimé : dans de nombreux cas, la mère n’est pas retrouvée, soit qu’elle demeure inconnue, soit qu’elle se soit enfuie ; il est également possible que les cadavres des nouveau-nés n’aient pas été retrouvés. Les infanticides sont la conséquence d’un « mauvais commerce », consenti ou imposé et les enfants sont des enfants « bâtards ». Dans plus de 90 % des cas, la mère agit seule, et c’est ce qui fait de l’infanticide un crime spécifiquement féminin. Toutes ces femmes sont de condition modeste, le plus souvent servantes ou domestiques, parfois lingères, fileuses ou journalières. Ce sont généralement des jeunes filles prises de force ou séduites avec une promesse de mariage par leur maître ou par un autre domestique, ainsi que quelques veuves ou femmes dont le mari est parti depuis longtemps. Depuis 1556, les grossesses illégitimes doivent être déclarées, pour prévenir ces infanticides. Mais les femmes essaient de cacher leur grossesse et leur accouchement, pour préserver à la fois leur emploi et leur honneur. Ce qui n’est pas toujours possible, sous la surveillance des femmes du voisinage. Ainsi, en 1775, une voisine de Françoise Gautier dit « que la ditte Gautier passoit pour avoir été grosse et la soupçonna fort d’avoir accouché » ; avec d’autres voisines, elles « cherchèrent l’enfant dont la ditte Gautier étoit soupçonnée d’avoir accouchée dans les jardins et pièces de terre voisins sans rien trouver. »[56]1 Déshonorées, les mères d’un enfant illégitime sont mises au ban de la société et par voie de conséquence privées de leur gagne – pain et livrées à la mendicité et au vagabondage. C’est la raison que donne Marie Le Paroux qui avoue, en 1784, « qu’elle avoit honte de le déclarer, d’autant que cela lui auroit fait perdre sa condition et l’eut exposée à être tout l’hiver sur le pavé. »[57] Beaucoup d’enfants meurent faute de soins à la naissance ; les mères disent être « tombée en faiblesse », comme le fait Marie Le Paroux. D’autres assurent qu’il est mort né, comme Jacquette Vary, en 1722 : « estant venu mort au monde elle l’enterra dans le jardin pour sauver son honneur et sa réputation. »[58] D’autres encore affirment avoir été possédées, comme Catherine Travers qui, en 1747, égorge le nouveau-né avec un couteau et dit que « le démon la tenta si fort qu’elle tua son enfant sans sçavoir comment, possédée qu’elle étoit. »[59] Plusieurs disent ne pas savoir que c’est un enfant, comme Hélène Lemoine, en 1783, qui « prit ce qu’elle avoit fait, qu’elle ignoroit être un enfant. »[60] Si les preuves que l’enfant a bien été tué manquent, les femmes peuvent espérer sauver leur vie et beaucoup bénéficient d’une sentence de quousque, comme pour les autres formes d’homicide. Mais les autres (environ la moitié) sont pendues. C’est le cas de Janne Garnier qui avoue, en 1757 qu’« elle prit son enfant qu’elle plongea dans une mare, que l’aiant tiré et voiant qu’il n’étoit pas mort elle le mit dans la boue et lui marcha sur le corps et le pilla. »[61] Ou de Marguerite Kergoat, en 1781, qui tue l’enfant « en le jetant par une fenestre d’un second étage parmi des planches dans la cour. »[62] Annick Tellier, qui s’est intéressée aux femmes infanticides en Bretagne au XIXe siècle, a noté un nombre d’infanticide en Bretagne supérieur à la moyenne nationale. Ce qui correspond d’ailleurs tout à fait aux constatations d’Annick Le Douget sur la criminalité que nous avons évoquées précédemment. Elle arrive à une conclusion qui peut aussi s’appliquer au XVIIIe siècle : « L’origine rurale des criminelles, pour qui la mise à mort des animaux est un acte banal, la familiarité des hommes du XIXe siècle avec la mort, l’importance de la mortalité infantile, atténue sans doute à leurs yeux la portée de leur acte. D’autant que pour nombre d’entre elles, le nouveau-né n’est pas encore une personne. »[63] Les mères infanticides apparaissent comme des victimes de la misère et de la solitude, pénalisées à la fois par leur sexe et leur condition sociale. « Si l’infanticide est violence, il s’inscrit au terme d’un processus, où la future mère s’est heurtée à celle de la société »[64].

Conclusion

Les femmes meurtrières dans la Bretagne du XVIIIe siècle sont peu nombreuses ; elles agissent rarement seules et sont les complices plus ou moins actives de meurtres qui s’accomplissent le plus souvent en famille, pour des raisons généralement matérielles qui s’inscrivent dans un contexte économique et social souvent difficile. Les meurtrières bretonnes ne sont, en cela, pas différentes des femmes du reste de la France et semblent donc plutôt représentatives. Cette violence brutale, parfois cruelle, est tout à fait semblable à celle des hommes et s’inscrit dans le contexte d’une société elle-même violente, dont elle représente un des aspects. De la même façon, en Bretagne comme ailleurs, le seul crime typiquement féminin est l’infanticide. Cependant, à partir de la seconde partie du siècle, s’amorce une tendance qui ne sera vraiment visible qu’au XIXe siècle. A mesure que les solidarités familiales vont s’effriter, que l’homicide va être mieux réprimé et diminuer, la violence va néanmoins disparaître plus lentement en Basse-Bretagne. Alors qu’une presse en plein essor va contribuer à diffuser largement le récit de leurs crimes, les meurtrières vont arriver en pleine lumière aux assises. Mais parce que les femmes sont moins représentées dans le crime, parce qu’elles sont assignées traditionnellement au rôle d’épouses et de mères, elles vont être perçues comme d’autant plus monstrueuses qu’elles sont rares.


[1] Cécile DAUPHIN, Arlette FARGE (dir.), De la violence et des femmes, Paris, Albin Michel, 1997, (Histoire).

[2] Coline CARDI, Geneviève PRUVOST (dir.), Penser la violence des femmes, Paris, La Découverte, 2012.

[3] Christine BARD, Frédéric CHAUVAUD, Michelle PERROT, Jacques – Guy PETIT (dir.), Femmes et justice pénale. XIXe – XXe siècles, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2002.

Frédéric CHAUVAUD, Gilles MALANDAIN (dir.), Impossibles victimes, impossibles coupables. Les femmes devant la justice (XIXe – XXe siècles), Rennes, Presse Universitaires de Rennes, 2009.

[4] Anne-Emmanuelle DEMARTINI, « Celle dont on ne voit pas les yeux. Portraits de Violette Nozières », in L’historien, le juge et l’assassin, Paris, Publication de la Sorbonne, 2012.

[5] Annick LE DOUGET, Violence au village. La société rurale finistérienne face à la justice (1815 – 1914), Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2014.

[6] Annick TILLIER, Des criminelles au village. Femmes infanticides en Bretagne (1825-1865), Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2001.

[7] Robert MUCHEMBLED, Une histoire de la violence de la fin du Moyen Age à nos jours, Paris, Le Seuil, 2008.

Michel NASSIET, La violence, une histoire sociale. France, XVIe – XVIIIe siècles, Seyssel, Champ Vallon, 2011.

[8] Fabrice MAUCLAIRE, La justice au village. Justice seigneuriale et société rurale dans le duché-pairie de La Vallière (1667 – 1790), Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2008.

Hervé PIANT, Une justice ordinaire. Justice civile et criminelle dans la prévôté royale de Vaucouleurs sous l’Ancien Régime, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2006.

[9] Karine LAMBERT, Itinéraires féminins de la déviance. Provence, 1750-1850, Aix en Provence, Presses Universitaires de Provence, 2012.

[10] Dominique GODINEAU, Citoyennes tricoteuses. Les femmes du peuple à Paris pendant la Révolution française, Aix en Provence, Alinéa, 1988.

[11] Jean QUÉNIART, Le Grand Chapelletout. Violence, normes et comportements en Bretagne rurale au XVIIIe siècle, Paris, Apogée, 1993.

[12] AD Ille-et-Vilaine, 1Bg 330.

[13] Robert MUCHEMBLED, Une histoire de la violence…, op cit., p. 82.

[14] Michel NASSIET, La violence, une histoire sociale…, op cit., p. 41.

[15] Hervé PIANT, Une justice ordinaire…, op cit., pp. 461-462.

[16] Fabrice MAUCLAIRE, La justice au village…, op cit., p.187 ; 260.

[17] Robert MUCHEMBLED, Ibid., p. 82.

[18] Annick LE DOUGET, Femmes criminelles en Bretagne au XIXe siècle. Tourments, violences et châtiments, Fouesnant, Cloître Imprimeurs, 2003, pp. 148-152.

[19] Michel NASSIET, Ibid., pp. 12-18.

[20] Jean QUÉNIART, Le Grand Chapelletout. Violence, normes et comportements en Bretagne rurale au XVIIIe siècle, Paris, Apogée, 1993, pp. 159-165.

[21] Jean QUÉNIART, Ibid., p. 88.

[22] AD Ille-et-Vilaine, 2B 1292.

[23] AD Ille-et-Vilaine, 1Bg 267 /1Bg 444/ 1Bn 1799.

[24] AD Illle-et-Vilaine, 1Bg 427.

[25] AD Ille-et-Vilaine, 1Bg 426.

[26] AD Ille-et-Vilaine, 1Bg 443, 1Bn 1388.

[27] Jean QUÉNIART, Le Grand Chapelletout…, op cit., p. 35.

[28] Fabienne ANTHOINE, Criminalité en Bretagne au XVIIIe siècle à partir des lettres de rémission. Mémoire de Maîtrise sous la direction de Jean Quéniart, Histoire. Rennes : Université de Rennes 2, 1991.

[29] AD Ille-et-Vilaine, 1Bg 444.

[30] Jean QUÉNIART, Le Grand Chapelletout…, op cit., p. 108.

[31] Robert MUCHEMBLED, Une histoire de la violence …, op cit., p. 82.

[32] Hervé PIANT, Une justice ordinaire…, op cit., p. 106.

[33] Le renvoi « hors d’accusation » lave de tous soupçons ; s’il subsiste quelques légers doutes, la Cour renvoie « hors procès » ; mais si des indices plus importants existent, elle renvoie « quant à présent », et enfin s’il y a de graves indices, sous « quousque » : ce sont des formes d’acquittement imparfaites et dans ces deux derniers cas, le procès peut reprendre si de nouveaux éléments sont découverts. Le « quousque » peut être assorti d’une peine de prison.

[34] Christine BARD, Frédéric CHAUVAUD, Michelle PERROT, Jacques – Guy PETIT (dir.), Femmes et justice pénale…op. cit.

[35] AD Ille-et-Vilaine, 1Bn 2668/ 1Bn 2885/ 1Bg 347.

[36] Jean QUÉNIART, La Bretagne au XVIIIe siècle, Rennes, éditions Ouest-France, 2004.

[37] AD Ille-et-Vilaine, 1Bg 361/1Bg 440/ 1Bn 3731.

[38] Jean QUÉNIART, Le Grand Chapelletout…, op cit., p. 62

[39] AD Ille-et-Vilaine, 1Bn 4188.

[40] AD Ille-et-Vilaine, 1Bg 317/1Bg 434/ 1Bn 2094.

[41] AD Ille-et-Vilaine, 1Bn 4001 à 4004.

[42] Diane Roussel, Violences et passions dans le Paris de la Renaissance, Seyssel, Champ Vallon, 2012.

[43] Marie-Yvonne CRÉPIN, « Violences conjugales en Bretagne : la répression de l’uxoricide au XVIIIe siècle », in Mémoires de la Société d’Histoire et d’archéologie de Bretagne, 1995, p. 163 – 175.

[44] AD Ille-et-Vilaine, 1Bg 267/1Bg 444.

[45] AD Ille-et-Vilaine, 1Bg 352/1Bn 2977.

[46] AD Ille-et-Vilaine, 1Bn 1279.

[47] AD Ille-et-Vilaine, 1Bg 437/1Bn 2432.

[48] AD Ille-et-Vilaine, 1Bg 348 /349/1Bn 2768/2B 1320/1322.

[49] AD Ille-et-Vilaine, 1Bg 359, 1Bn 3334/1 à 3.

[50] AD Ille-et-Vilaine, 1Bg 352/353/358/1Bn 2980.

[51] AD Ille-et-Vilaine, 1Bn 3159/1.

[52] AD Ille-et-Vilaine, 1Bg 443, 1709.

[53]  Myriam TSIKOUNAS, Éternelles coupables. Les femmes criminelles de l’Antiquité à nos jours, Paris, Autrement, 2008, p. 188.

[54]  Annick LE DOUGET, Violence au village…, op cit., pp. 91-118.

[55] Voir pour le XVIIIe siècle : Didier RIET, L’infanticide en Bretagne au XVIIIe siècle, Thèse de doctorat : Histoire. Rennes, Université de Rennes 2, 1983, 163 p. ; et pour le XIXe siècle : Annick TILLIER, Des criminelles au village. Femmes infanticides en Bretagne (1825 – 1865), Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2001.

[56] AD Ille-et-Vilaine, 1Bn 2595/3 ; 2B 1298.

[57] AD Ille-et-Vilaine, 1Bn 3382/2B 1374.

[58] AD Ille-et-Vilaine, 1Bg 443.

[59] AD Ille-et-Vilaine, 1Bn 1936.

[60] AD Ille-et-Vilaine, 1Bg 353/2B 1358.

[61] AD Ille-et-Vilaine, 1Bg 434.

[62] AD Ille-et-Vilaine, 1Bg 353/1Bn 3133.

[63] Annick TILLIER, Des criminelles au village, op cit., p. 400.

[64] Jean QUÉNIART, Le Grand Chapelletout…, op cit., p. 85.


Bibliographie

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CRÉPIN, Marie-Yvonne, « Violences conjugales en Bretagne : la répression de l’uxoricide au XVIIIe siècle », Mémoires de la Société d’Histoire et d’archéologie de Bretagne, 1995, p. 163 – 175.

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Se passer des procureurs ? Les juges conservateurs des foires de Lyon et les procureurs postulants dans la seconde moitié du XVIIe siècle

Benoît Saint-Cast

 

Résumé

L’étude des auxiliaires de justice a largement contribué à renouveler la connaissance du fonctionnement des institutions judiciaires d’Ancien Régime. Peu d’études en revanche se sont intéressées aux auxiliaires des justices commerciales. L’article s’intéresse au cas des procureurs postulants au tribunal de la conservation des foires de Lyon dans la seconde moitié du XVIIe siècle. Si la place que ces auxiliaires devaient occuper au sein du tribunal a fait l’objet de débats et de conflits, dans une période de réformes des institutions judiciaires par la monarchie, leur ministère s’avérait indispensable au fonctionnement de la justice des foires. L’histoire mouvementée des procureurs à la conservation dans cette période articule des problématiques cruciales dans l’intégration des juridictions commerciales dans le système judiciaire d’Ancien Régime, entre rivalités avec les juridictions ordinaires, tentative d’uniformisation monarchique et recherche d’un équilibre interne dans ces institutions.

Mots-clés : procureurs ; auxiliaires de justice ; conflits de juridiction ; justice commerciale ; justice sous l’Ancien Régime.


Né à Angers le 18 juin 1990, Benoît Saint-Cast est agrégé d’histoire et prépare une thèse de doctorat en histoire moderne sous la direction de Natacha Coquery à l’Université Lyon 2–Lumière (LARHRA, UMR 5190). Sa thèse porte sur le règlement des litiges commerciaux devant le tribunal de la conservation des foires de Lyon de 1655 aux années 1760. Ses recherches croisent histoire sociale, histoire économique et histoire de la justice pour appréhender les relations entre marchés, pouvoirs et société dans la France d’Ancien Régime. Depuis 2017, il enseigne l’histoire moderne à l’Université Polytechnique des Hauts-de-France (Valenciennes) en qualité d’ATER.


 

Introduction

Cet article interroge la place occupée par les procureurs postulants au sein du tribunal de la conservation des foires de Lyon dans la seconde moitié du XVIIe siècle. Ces auxiliaires de justice avaient été bannis des juridictions consulaires au même titre que les avocats par l’édit de 1563, qui créait les juge et consuls parisiens, et par l’ordonnance civile de 1667[1]. Pourtant, à la veille de la Révolution, des postulants avaient été admis à représenter les parties et plaider pour elles dans la plupart des juridictions consulaires malgré leur proscription par les textes de loi[2]. Aucun office royal de procureur n’avait cependant été créé dans ces juridictions et les postulants n’y étaient admis à postuler qu’avec l’agrément des juges et consuls. La création d’offices royaux de procureurs postulants en la conservation des privilèges des foires de Lyon en 1692 distinguait ce tribunal des autres juridictions commerciales du royaume. Avant cette date, l’admission des procureurs au sein du tribunal des foires avait fait l’objet de débats et de contestations. La présence des procureurs touchait à des questions centrales comme l’organisation interne du tribunal, la façon dont la justice était rendue et les relations entre la conservation et la juridiction ordinaire de la ville, la sénéchaussée et siège présidial de Lyon.

L’étude des auxiliaires de justice (greffiers, huissiers, sergents, procureurs, avocats, etc.) tient une place importante dans les renouvellements récents de l’histoire de la justice d’Ancien Régime[3]. S’agissant des procureurs, des travaux récents, en particulier ceux de Claire Dolan, ont permis de mettre en évidence leur rôle essentiel d’interface entre les justiciables et l’institution judiciaire[4]. Les procureurs avaient pour fonction de représenter les parties au tribunal et d’effectuer pour elles toutes les démarches et actes nécessaires au déroulement de la procédure (ce qu’on appelle postuler). Ils devaient aussi défendre les intérêts de leurs parties et pouvaient plaider à la place des avocats. Cependant, notre connaissance des postulants des juridictions commerciales avant la Révolution reste limitée. Les anciennes monographies sur les différentes justices consulaires d’Ancien Régime leur consacrent souvent un chapitre ou quelques pages[5]. Les travaux plus récents sur les juridictions consulaires se sont encore peu intéressés aux auxiliaires de justice[6]. La compagnie des agréés de la juridiction consulaire parisienne reste la mieux connue grâce à d’anciennes études[7] ou au travail récent de Claire Lemercier, qui a montré le rôle crucial des agréés dans le fonctionnement du tribunal de commerce de Paris au XIXe siècle [8]. Dans le cas de Lyon, l’étude de référence de Joseph Vaësen sur le tribunal de la conservation des foires aborde de manière partiale et superficielle le cas des procureurs[9]. L’auteur estimait que l’admission des procureurs dénaturait la justice des foires et participait d’un « luxe de formalités si nuisible aux vrais intérêts du commerce[10] ». En se fondant essentiellement sur les sources normatives, Joseph Vaësen avait conclu à une suppression des procureurs de la conservation en 1669 et à leur rétablissement par un édit royal de 1692. Cette erreur accrédite l’idée selon laquelle le ministère des procureurs était fondamentalement incompatible avec l’exercice d’une justice sommaire destinée aux marchands. En se débarrassant des préjugés qui entourent la fonction des procureurs, un éclairage par les sources de la pratique et du fonctionnement quotidien du tribunal montre leur rôle-clé dans l’institution et permet de réévaluer les enjeux des conflits et des débats qu’a soulevé l’exercice de leur fonction dans la juridiction commerciale de Lyon dans la seconde moitié du XVIIe siècle.

L’article vise à comprendre l’évolution des relations entre les juges conservateurs et les procureurs qui postulaient au tribunal des foires. Par ce biais, on espère éclairer le rôle des auxiliaires de justice et les enjeux de la postulation dans les juridictions commerciales d’Ancien Régime. La première partie présente l’organisation institutionnelle de la conservation des foires et revient sur l’origine de la présence des procureurs au sein du tribunal. La deuxième partie est consacrée aux circonstances de l’exclusion des procureurs de la conservation par un édit 1669, à la suite d’un important conflit de juridiction entre ce tribunal et la sénéchaussée et siège présidial de Lyon. Il s’agira enfin dans une troisième partie d’interroger les motifs et les enjeux de leur maintien au sein du tribunal, en dépit de leur proscription et bien avant la création d’offices de procureurs postulants en la conservation à la fin du XVIIe siècle.

Aux origines de la présence des procureurs au tribunal des foires de Lyon

Pour comprendre la présence de procureurs postulants dans la conservation des privilèges des foires de Lyon, il convient de revenir sur l’organisation et l’évolution de cette institution depuis sa création au XVe siècle jusqu’au XVIIe siècle. Durant cette période, le tribunal s’est progressivement imposé comme une des principales juridictions de la ville, attirant un nombre croissant de justiciables et d’auxiliaires de justice.

Organisation institutionnelle et compétences de la conservation

La conservation de Lyon avait été érigée en 1463 pour juger les affaires civiles et criminelles liées aux quatre foires annuelles de la ville, créées entre 1420 et 1463[11]. Avec le développement des foires, Lyon s’était affirmée comme un centre commercial essentiel pour le royaume de France au XVIe siècle[12]. En dépit du déclin relatif des foires à la suite des guerres de religion[13], Lyon demeurait au siècle suivant un marché cambiaire et une place marchande d’envergure européenne, tandis que la Grande Fabrique de la soie prenait une importance croissante. Au cours du XVIIe siècle, la conservation des privilèges des foires connut des mutations capitales tant dans son organisation institutionnelle que dans ses compétences. Depuis sa création, la justice y était rendue par un officier royal de robe longue, c’est-à-dire gradué en droit. Par un édit de 1655, la conservation fut rattachée au corps municipal de Lyon (le consulat) à la suite du rachat des différents offices du tribunal par celui-ci. À partir de cette date, la justice des foires fut exercée par le prévôt des marchands et les quatre échevins de Lyon et par six juges assesseurs nommés pour un mandat de deux ans parmi les marchands et bourgeois de la ville, dont un ex-échevin. Chaque année, au mois de janvier, durant lequel deux échevins étaient nouvellement élus, trois nouveaux assesseurs entraient en charge, l’un nommé par le roi et les deux autres choisis par le consulat.

Les compétences de la conservation furent également étendues et consolidées au cours du XVIIe siècle. D’après les édits de 1467 et 1535 qui réglaient ses compétences, le juge conservateur avait la connaissance exclusive de toutes les affaires commerciales liées aux foires, tant civiles que criminelles, y compris les faillites, banqueroutes, saisies et appositions de scellés. À partir du début du XVIIe siècle, la conservation acquit progressivement, en plus de ses compétences foraines, les mêmes compétences que les juridictions consulaires, à savoir la connaissance de tous les procès entre marchands pour fait de marchandises seulement. En 1602, sa juridiction fut étendue à tous les faits de négoce, tant en foire que hors foire[14]. Les compétences consulaires de la conservation furent entérinées par un édit de 1669, surnommé « édit de la conservation », à l’issue d’un important conflit de juridiction qui l’opposa à la sénéchaussée et siège de présidial de Lyon entre 1667 et 1668[15]. L’édit de la conservation consacrait la spécificité du tribunal tout en l’intégrant dans le réseau des juridictions consulaires, dont la monarchie s’efforçait d’uniformiser et de codifier les procédures. La conservation obtenait ainsi de juger souverainement et en dernier ressort jusqu’à la somme de 500 livres, comme les juge et consuls de Paris.

Au milieu du XVIIe siècle, la conservation étendait sa juridiction sur toutes les affaires commerciales, tant civiles que criminelles, d’un pôle économique majeur du royaume. Le tribunal s’affirmait comme l’une des principales juridictions royales de la ville, à côté et aux dépens de la juridiction ordinaire, la sénéchaussée et siège présidial de Lyon[16]. Ville de commerce et cité la plus peuplée du royaume après Paris, Lyon resta dépourvue de cour souveraine jusqu’à l’érection d’une cour des monnaies en 1704 qui disposait d’une juridiction sur l’ensemble du royaume[17]. Hormis durant la courte existence d’un conseil supérieur (1771-1774) à la suite de la réforme du chancelier Maupeou, la ville dépendait du ressort du parlement de Paris. Lyon ne disposait pas non plus d’université, mais seulement d’une école de droit, financée par la municipalité, qui s’adressait aux petits officiers de justice, comme les procureurs. N’ayant comme concurrent que la sénéchaussée, le tribunal des foires pesait de plus en plus lourd dans le monde judiciaire lyonnais.

Les procureurs postulants au tribunal des foires

Jusqu’en 1668, le recours aux procureurs et avocats n’avait pas été explicitement interdit au tribunal de la conservation des foires. Les édits de 1467 et de 1535 rappelaient seulement que les procès devaient être jugés par le conservateur « sommairement et sans figure de plaids[18] ». Cependant, certaines compétences du tribunal rendaient leur ministère nécessaire, comme les saisies, appositions de scellés et inventaires de biens, les ventes judiciaires et les procédures criminelles. Ainsi, dès le début du XVIe siècle, des parties étaient représentées par des procureurs pour les causes ordinaires et sommaires et au tournant des XVIe et XVIIe siècles l’emploi des procureurs et des avocats dans la conservation s’était généralisé[19]. Un mémoire du consulat daté de 1603 déplorait l’accroissement du nombre d’auxiliaires de justice[20]. La justice des foires avait connu une dynamique de professionnalisation et un personnel judiciaire toujours plus nombreux gravitait autour du tribunal. D’après le consulat, la création dans la conservation d’un greffier des présentations – chargé d’inscrire sur un registre le nom des procureurs des parties moyennant une taxe – avait institué l’usage de refuser de recevoir les parties à plaider sans procureur[21]. Le consulat reconnaissait que les parties elles-mêmes étaient à l’origine de cette dynamique. Les procureurs répondaient à une demande de justiciables ignorants des arcanes de la procédure. Les parties étaient alors en mesure d’exploiter toutes les possibilités offertes par la procédure pour allonger les procès ou décliner la justice du conservateur. De surcroit, une partie avait tout intérêt à payer les services d’un procureur dès lors que son adversaire y avait recours. Leur assistance devenait ainsi déterminante dans les chances qu’avaient les justiciables de remporter un procès.

Le quasi-monopole des procureurs dans la représentation des parties suscita de nombreuses critiques de la part du consulat et des marchands[22]. La présence des procureurs dénaturait la justice des foires, anciennement fondée sur la bonne foi des marchands et non sur les stratégies judiciaires qu’ils y avaient introduites. Dans son mémoire de 1603, le consulat écrivait :

« Au lieu que quand les parties plaident par leur bouche et sans assistance de procureur, la bonne foy venoit au dessus ; les amys s’interposoient pour les accorder et au pis aller le Conservateur jugeoit sur le champt et de plain et les greffiers n’estoient point cause de faire constituer les procureurs. […] Et ainsy la simplicité de la foy mercantile n’estoit poinct gauchie lors par les ouvertures que la praticque en faict maintenant[23]. »

Le discours du consulat s’appuyait sur les mêmes arguments qui avaient justifié l’exclusion des procureurs et des avocats des juridictions consulaires. L’édit de création de la juridiction consulaire de Paris ordonnait en 1563 que les parties comparaîtraient en personne « pour estre ouïs par leur bouche », de façon à abréger le déroulement des procès qui devaient se faire « sans aucun ministère d’avocat et de procureur ». Cette mesure était censée garantir une justice prompte, rapide et peu coûteuse. Les procureurs étaient accusés d’inciter à la chicane et d’allonger volontairement les procédures pour augmenter leur salaire. Dans le même temps, la comparution directe des parties reposait sur un idéal d’honnêteté, d’honneur et de vertu des marchands, en opposition aux subtilités du droit et de la procédure et aux artifices des plaidoiries[24].

Les procureurs postulants à Lyon portaient le titre de « procureurs de la Sénéchaussée et Siège Présidial » ou, de manière générique, « procureurs ès cours de Lyon », car ils avaient la faculté de postuler dans toutes les juridictions royales de la ville. Ces charges avaient été érigées en offices royaux par un édit de juillet 1572 et une déclaration royale de 1585 après avoir été temporairement supprimées[25]. Leur nombre avait été fixé à quarante par un arrêt des Grands Jours du 8 octobre 1596 mais ce numerus clausus fut rapidement dépassé[26]. Un édit de février 1620 créa des offices royaux de procureurs postulants dans toutes les juridictions royales, qui devinrent héréditaires par une déclaration du 2 janvier 1630[27]. En 1664, le conseil royal des finances ordonna une enquête sur les auxiliaires de justice qui exerçaient sans lettres de provision et sur simples ordonnances des juges. À cette occasion, un état des « procureurs postulants en la Sénéchaussée et Siège présidial et autres jurisdictions de la ville de Lyon » fut dressé et le numerus clausus fut alors porté à cinquante [28]. À la fin du XVIIe siècle, le nombre de procureurs ès cours de Lyon était de soixante[29].

En dépit des nombreuses plaintes formulées par le consulat à l’égard des procureurs au début du XVIIe siècle, ils furent maintenus au sein du tribunal lors de sa réunion au corps consulaire en 1655[30]. L’édit de réunion ordonnait « que les Procureurs en la Sénéchaussée & Siege Présidial de Lyon continuëront aussi d’occuper & postuler pour leurs parties en ladite jurisdiction[31] ». Le projet d’édit que le consulat avait présenté au conseil, prévoyait déjà cette mesure[32]. Cette décision fut sans doute une concession faite au présidial par le consulat[33]. Le rattachement avait fait l’objet de concertations entre le consulat et des officiers députés par le présidial, dont le président et le lieutenant général, en présence de l’archevêque de Lyon, Camille Neuville de Villeroy[34]. Les membres du consulat, dont certains étaient officiers à la sénéchaussée, étaient sans doute favorablement disposés à l’égard des procureurs. Le maintien des procureurs dans le tribunal fut officialisé solennellement lors de l’inauguration du rattachement de la conservation au consulat le 9 octobre 1655. Les procureurs de Lyon furent convoqués à l’hôtel de ville pour assister à lecture de l’édit de réunion et au serment des nouveaux juges[35].

La remise en question des procureurs en 1667-1669 : conflits de compétences, luttes d’influence et « réformation de la justice »

Les procureurs perdirent la faculté de postuler dans la juridiction des foires, à l’exception de certaines matières, par un arrêt du conseil du roi du 23 décembre 1668, suivi d’un édit en juillet 1669. Cette décision royale s’inscrit dans un double contexte, dans lequel s’entremêlent les rivalités entre la conservation et la sénéchaussée et l’entreprise de réforme des institutions judiciaires menées par la monarchie.

Les procureurs responsables des « transports de juridiction » ?

Une quinzaine d’année après l’édit de 1655, la place des procureurs au sein de la conservation fut durement remise en question lors d’un important conflit entre le tribunal de la conservation et la sénéchaussée au sujet de leurs compétences respectives entre 1667 et 1668. Le conflit éclata en janvier 1667 autour de la faillite d’un marchand teinturier, Jacques Girard[36]. Le secrétaire de la ville, Thomas de Moulceau, qui remplaçait le procureur de la ville en son absence, fut député en cour par le consulat afin d’obtenir un règlement de juge devant le conseil de roi[37].

L’opposition entre les deux tribunaux portait d’abord sur la définition de leurs compétences respectives (en particulier pour les faillites, les voitures et les sociétés commerciales). L’accroissement des compétences du tribunal de la conservation a alimenté tout au long du XVIIe siècle des conflits de juridiction avec la sénéchaussée. Avec la diminution des affaires portées devant eux, les officiers du siège voyaient également leur revenu décroître. Dans le même temps, le conflit révélait des dissensions à l’intérieur du tribunal qui remettaient en cause certains aspects de l’édit de 1655. Ainsi, le consulat, qui n’avait pas pu racheter la charge de procureur du roi en la conservation, dénonçait la double position de son détenteur, Jean Vidaud, qui occupait en même temps l’office de procureur du roi en la sénéchaussée. Une autre cause de conflit était la faculté des procureurs de la sénéchaussée de postuler à la conservation. Ainsi, la question des procureurs émergea progressivement dans les débats qui animaient les deux parties devant le conseil du roi.

L’attitude de certains procureurs suscita des plaintes et des sanctions des juges conservateurs. L’inventaire des effets de Jacques Girard mené par les juges conservateurs en janvier 1667 fut en quelques sortes boycotté par les procureurs. Deux autres conflits éclatèrent lorsque des procureurs portèrent devant la sénéchaussée des affaires du ressort des juges conservateurs. À la fin de l’année 1667, une affaire de société entre les sieurs Dandré et Collemieu fut portée au présidial par le procureur Nicolas Deschamps. Par une sentence du 9 décembre 1667, Deschamps fut interdit d’exercer sa charge dans la conservation pour six mois pour avoir présenté au présidial une affaire relevant de la compétence des juges conservateurs[38]. La sentence portait que les procureurs qui en useraient de même à l’avenir seraient interdits de postuler dans le tribunal. Les juges présidiaux réagirent vivement à cette interdiction et en exigèrent la cassation avec interdiction aux juges conservateurs « de prononcer à l’avenir par interdiction & condamnation d’amende tant contre les Procureurs que contre les parties en cas de conflits, & pour raison de distraction de jurisdiction[39] ». Après avoir présenté ses excuses, Deschamps fut rétabli dans sa charge en janvier 1668[40]. Les procureurs furent encore mis en cause lors de la faillite d’Oudart Mercier au printemps 1668. Après l’ouverture de la faillite par les juges conservateurs, le procureur Jean Dru requit le renvoi de l’affaire à la sénéchaussée. Le lieutenant général de la sénéchaussée se rendit au domicile de Mercier accompagné de « divers procureurs postulants » pour « se saisir de ses livres de compte, apposer les scellés et dresser l’inventaire du failli[41] ». Cinq ou six procureurs, créanciers de Mercier, étaient intéressés dans la faillite. L’un d’eux, Pierre Pillotte, présenta une requête au présidial pour être substitué au saisissant qui s’était pourvu à la conservation afin de poursuivre le règlement de la faillite[42]. Le consulat fit assigner Pillotte devant Pussort le 17 mai 1668 pour répondre de cette tentative de distraire la faillite de la juridiction de la conservation.

Dans ses mémoires adressés au conseil du roi, le consulat exprimait toute sa méfiance à l’égard des procureurs. L’influence exercée sur eux par les officiers de la sénéchaussée en faisait une menace pour l’autorité de la conservation. D’après le consulat, les procureurs sacrifiaient « l’intérêt de leurs parties à l’attachement, au respect & à l’obéissance qu’ils croyent devoir ausdits officiers du présidial[43] ». Leur « aveuglement » et leur « dépendance » les maintenaient dans la crainte de déplaire aux officiers du présidial[44]. Pour appuyer ces allégations, le consulat avait joint à son mémoire plusieurs déclinatoires et demandes de renvoi devant la sénéchaussée faits par les procureurs[45]. Ces derniers étaient présentés comme des suppôts des officiers de la sénéchaussée. De fait, les officiers de la sénéchaussée avaient déjà su par le passé tirer profit de leur autorité sur les procureurs pour cantonner la conservation dans ce qu’ils estimaient être ses justes limites[46]. Un arrêt du parlement de Paris rendu le 8 juin 1628 entre les deux tribunaux rapportait que les officiers du Présidial intimidaient les procureurs par des amendes, des poursuites ou des vexations en pleine audience et leur défendaient de postuler devant la conservation. Ceux-ci, « craintifs de leur déplaire », n’osaient plus s’y présenter. Quelques années plus tard, en 1631, une sentence du présidial faisait défense à tout procureur de porter des procès pour fait de voiture devant le juge conservateur sous peine d’amende[47]. La gradation des tensions entre les juges conservateurs et certains procureurs révélait un défaut d’autorité sur ces auxiliaires de justice.

La demande du consulat : des procureurs « plus soigneux et jaloux » de l’autorité des juges

Le consulat présenta au conseil un projet de règlement définitif qui prévoyait un remède aux « transports de juridiction[48] ». Le prévôt des marchands et les échevins auraient eu la faculté « choisir et nommer tel nombre de procureurs postulans qu’ils jugeront nécessaire, pour occuper et postuler pardevant eux privativement et à l’exclusion de tous les autres ». Les nouveaux procureurs ne pourraient exercer leur fonction qu’à la conservation et devraient « faire leur soumission et serment és mains » des juges. Enfin, il serait fait défense aux procureurs du présidial de postuler à la conservation sous peine d’amende. En appuyant sa demande, le consulat faisait explicitement référence aux agréés du tribunal consulaire parisien, qui y postulaient à l’exclusion des procureurs du Châtelet et du parlement de Paris[49]. En dehors de l’inspiration parisienne, la demande du consulat s’inscrivait dans une dynamique générale inaugurée à partir de 1655 qui consistait à transformer tous les offices royaux du tribunal en commission délivrée par la municipalité. Ainsi, les charges de commis du greffe et d’huissiers audienciers de la conservation avaient été soustraites à la vénalité des offices. Les personnes commises à ces charges prêtaient serment devant le consulat, recevaient des gages fixes et étaient révocables.

Dans le même temps, la création de ces nouvelles charges devait permettre d’éviter les empiètements de la juridiction ordinaire. Des postulants attachés à l’autorité des juges conservateurs auraient été moins susceptibles de demander le renvoi d’affaires à la sénéchaussée. C’est ce que soulignait la communauté des procureurs dans une requête présentée au conseil d’État le 18 octobre[50]. Les procureurs se défendaient de préférer la juridiction de la sénéchaussée à celle des conservateurs, qu’ils avaient servie avec « tout l’honneur et toute l’intégrité possible ». Cependant, ils soulignaient qu’en vertu de leur mandat ils devaient représenter leurs clients et répondre à leurs demandes dans les limites prévues par la loi.

« On ne peut pas leur imputer pour un crime d’assister leurs parties lors qu’elles ont à proposer des declinatoires, soit pour la jurisdiction desdits sieurs Juges Conservateurs, soit pour celle desdits sieurs Seneschal & Presidiaux lors que la matiere n’est pas de leur connoissance, puisqu’au contraire ils ne le peuvent refuser ausdites parties à moins de prévariquer à leur devoir & à l’obligation de leurs charges[51]. »

L’argumentation des procureurs rappelait qu’ils exerçaient leur profession au service de leurs clients et non à celui des juges[52]. Le consulat souhaitait disposer de procureurs qui, selon ses propres mots, « n’ayans désormais aucun attachement audit Présidial, soient plus soigneux & jaloux de cette autorité légitime desdits Conservateurs[53] ». Aux yeux du consulat, des procureurs propres à la conservation devaient avant tout servir à mieux délimiter les frontières entre la juridiction des foires et la juridiction ordinaire.

La réponse du conseil du roi : l’exclusion des procureurs

Au-delà des rivalités entre deux juridictions, le conflit de 1667 s’inscrit dans le contexte des réformes colbertiennes touchant le commerce et la justice. L’oncle de Colbert, Henri Pussort fut rapporteur du procès jusqu’à son règlement définitif. Pleinement investi dans l’entreprise de « réformation de la justice » initiée par le contrôleur général des finances depuis 1665, Pussort avait occupé une place centrale dans la commission chargée de l’élaboration de l’ordonnance sur la procédure civile d’avril 1667 avant de travailler avec Jacques Savary à la rédaction de l’édit de commerce de 1673[54]. Dans son mémoire préparatoire au « conseil de réformation de la justice », il proposait de supprimer la moitié des offices de procureurs, huissiers et commis de greffe, qu’il désignait comme « les vrais ronces et espines de la justice », et de rembourser les charges à leurs propriétaires[55]. À l’inverse, il louait la simplicité et l’efficacité des justices consulaires par rapport aux frais et aux lenteurs de la justice ordinaire[56].

Le conseil d’État mit fin à la contestation par un arrêt rendu le 23 décembre 1668, qui fut suivi par l’édit dit « de la conservation » de juillet 1669[57]. On l’a vu, l’édit respectait les spécificités institutionnelles et juridictionnelles de la conservation, en qualité de tribunal des foires, tout en la mettant sur le même pied que les juridictions consulaires pour les matières commerciales. Le sort qui fut réservé aux procureurs postulants répondait à la même logique. Les procureurs furent interdits de postuler dans la conservation, mais le conseil n’accéda pas à la requête du consulat qui demandait la création de postulants pour la conservation. L’article 12 de l’édit supprimait les offices de procureurs dans la conservation, sans qu’ils puissent y être rétablis. L’article 14 portait que la procédure en vigueur dans les juridictions consulaires définie dans l’ordonnance de 1667 devait être ponctuellement observée, c’est-à-dire que les parties devaient comparaître par elles-mêmes ou se faire représenter par un ami, parent ou voisin. Le ministère des avocats et procureurs était cependant autorisé pour certaines causes dont connaissaient la conservation (contrairement aux justices consulaires), comme les matières criminelles, les scellés, les confections d’inventaires, les saisies et les ventes judiciaires.

Des procureurs indispensables… et plus dociles ?

En dépit de l’édit de 1669, les procureurs continuèrent de postuler dans toutes les affaires avec la complaisance des juges conservateurs. La suppression des procureurs ordonnée par l’article 12 de l’édit de 1669 se heurtait à plusieurs difficultés. Tout d’abord, l’extinction des charges était conditionnée par le rachat des offices. Le consulat devait rembourser la finance des offices à ceux qui en étaient pourvus dans un délai de six semaines à compter de la publication de l’édit. Jusqu’au remboursement, les procureurs ne pouvaient être dépossédés de leurs offices. Cependant, le remboursement ne fut jamais effectué. Sans doute les finances municipales ne permettaient pas de rembourser dans un si bref délai la finance de cinquante offices. Suivant l’article 13 de l’édit, le consulat devait également racheter la charge de procureur du roi en la conservation, qui fut acquise pour 130 000 livres. L’achat des autres offices du tribunal entre 1653 et 1654 avait coûté au consulat environ 250 000 livres. En outre, il n’existait pas en tant que tels d’offices de « Procureurs postulants en la jurisdiction de la Conservation des foires de Lyon », comme mentionné dans l’édit, mais seulement des offices de « procureurs ès cours de Lyon ».

Cependant les considérations financières n’expliquent pas à elles seules le maintien des procureurs dans la conservation. Les prévôts des marchands et échevins de l’année 1738 écrivaient dans un mémoire : « Soit que les Procureurs fussent devenus plus dociles, soit que l’on eût compris qu’il étoit impossible que les affaires fussent traitées par les Parties seules, ce remboursement n’a point été fait[58]. » Après les fortes tensions de la fin des années 1660, les décennies qui suivirent furent marquées par une normalisation des relations entre les juges conservateurs et les procureurs, qui s’avéraient indispensables au bon fonctionnement de la justice.

La réception et l’enregistrement des procureurs : un nouveau moyen de contrôle en 1670 ?

Les registres de distribution des procès suggèrent l’apparition de nouveaux moyens de contrôler les procureurs après le conflit de juridiction avec la sénéchaussée. Dans ces registres, les commis au greffe inscrivaient le nom des juges à qui avaient été distribués les procédures écrites pour en être les rapporteurs. Une fonction essentielle des registres de distribution était de suivre la circulation des liasses et sacs de procédure, notamment lorsqu’ils étaient retirés au greffe par le procureur d’une des parties. À partir de 1670, l’habitude fut prise de consigner au verso des registres de distribution de procès les actes de réception et d’installation des nouveaux procureurs admis à postuler à la conservation[59]. L’enregistrement des actes de réception permettait aux commis du greffe de conserver plus rigoureusement la mémoire des procureurs reçus et installés au tribunal et donc autorisés à y postuler. Dans les années qui suivirent le conflit de 1667-1668, la volonté de contrôler davantage les procureurs dans l’exercice de leur charge n’était sans doute pas étrangère à cette mesure.

Il convient de revenir sur les étapes que devait suivre un particulier avant de pouvoir exercer le métier de procureur[60]. Une fois propriétaire d’un des offices de procureur par achat, résignation ou transmission, il devait obtenir des lettres de provision délivrées par la chancellerie royale. Pourvu du titre et de la « seigneurie » de l’office, il devait ensuite être reçu par les juges royaux du lieu puis installé. Le récipiendaire était soumis à une enquête d’âge, vie, mœurs et religion catholique et à un examen de capacité, et devait avoir obtenu l’avis favorable de la communauté des procureurs. Après approbation du parquet, le récipiendaire prêtait serment devant les juges avant d’être officiellement installé, c’est-à-dire autorisé à exercer. Le serment prêté par les procureurs établissait un lien de subordination entre les procureurs et les magistrats. Le style des actes de réception des procureurs à la conservation a varié entre 1670 et 1716. Le premier acte retranscrit dans les registres de distribution se présentait ainsi[61] :

« Du vendredy dernier may 1670.

Me Michel Domet, pourvu de l’office de procureur ez cours de Lyon qu’exerçoit feu Me Pascal Delaplace, a esté receu et installé aud. office de procureur postulant en notre cour de la Conservation des privilèges royaux des foires de Lyon apprès qu’il nous est apparu et au procureur du Roy en nostredite Cour des provisions et installation en la sénéchaussée et siège présidial dud. Lyon, et après serment par luy fait et presté de bien et fidellement exercer lad. charge et observer les ordonnances. Faict en la chambre du conseil où estaient presents nous, Constant de Silvecanne &c. prevost des marchands, Laurent Anisson, eschevin, François Lumague &c. ancien eschevin, Lambert de Pontsaimpierre, François Dervieu, Jean de La Forcade, Anthoine de Riverieux et Jacques Tiollet, bourgeois, president, juges, gardiens conservateurs des privileges royaux des foires dud. Lyon. »

Les actes de réception permettent de reconstituer la procédure suivante : le procureur se présentait dans la chambre du conseil de l’hôtel-de-ville où se réunissaient les juges conservateurs. Il produisait devant les juges et le procureur du roi ses lettres de provisions et son acte d’installation à la sénéchaussée et siège présidial. Il prêtait ensuite le serment requis de « bien et fidellement exercer ladite charge et observer les ordonnances ». Au terme de cette procédure, il était reçu à « l’office de procureur postulant en la conservation ». Par la suite, la teneur des actes s’est étoffée. À partir de 1675, ils indiquent une information de vie, mœurs, âge et religion catholique. Puis, dans les actes de réception de 1688-1689, un examen de capacité est systématiquement mentionné.

L’installation préalable des procureurs à la sénéchaussée était exigée de tous les nouveaux officiers reçus et installés à la conservation entre 1670 et 1694. Ainsi, Guichard Bouchard présenta une requête au présidial le 22 juin 1675 pour y être reçu « procureur postulant en la sénéchaussée et siège présidial et autres juridictions royales de Lyon[62] ». Après l’enquête d’âge, vie, mœurs et religion catholique et l’accord de la communauté des procureur, Bouchard obtint le 5 juillet 1675 des conclusions favorables du procureur du roi à la sénéchaussée pour sa réception. Le 12 juillet, il se présenta pour être reçu à la conservation, muni de ses lettres de provision et de son acte d’installation à la sénéchaussée[63]. Les procureurs postulants devaient donc faire l’objet d’une nouvelle réception pour exercer à la conservation, après avoir été pourvus de leur office et installés à la sénéchaussée.

Ces documents soulèvent la question de la nouveauté de la procédure de réception des procureurs à la conservation. En effet, nous n’avons trouvé aucune trace de réception et d’installation de procureur au tribunal antérieure au conflit de juridiction de 1667-1668. Si l’absence de documents ne signifie pas que la procédure n’existait pas auparavant, il est possible que les procureurs aient jusqu’alors été admis à postuler à la conservation sans avoir été reçu et installé dans cette juridiction mais seulement à la sénéchaussée. D’après les actes de réception, les procureurs qui se présentaient à la conservation étaient pourvus « procureurs ès cours de Lyon » ou encore de « procureurs en la sénéchaussée, siège présidial, conservation et autres juridictions royales de Lyon ». Néanmoins, le conflit de juridiction avait mis au jour des perceptions divergentes sur les offices dont étaient pourvus les procureurs. Pour ces derniers, les offices qu’ils avaient achetés sous Louis XIII leur permettaient de postuler dans toutes les juridictions lyonnaises sans exception en qualité de « procureurs ès cours de Lyon »[64]. Le consulat insistait pourtant pour les désigner comme « procureurs de la sénéchaussée », soulignant ainsi qu’ils n’appartenaient pas à la conservation, qu’ils y étaient étrangers. Il est possible que cette différence de perception ne reposât pas tant sur le titre des offices dont étaient pourvus les procureurs que sur la juridiction qui procédait à leur réception et installation. D’après un arrêt de règlement du parlement de Paris de 1616, la réception des procureurs de Lyon était réalisée de Lyon devant le sénéchal ou son lieutenant après enquête du parquet[65].

La documentation ne permet pas de trancher définitivement la question de la nouveauté de la procédure de réception des procureurs à la conservation après le conflit de juridiction de 1667-1668. Si l’on retient cette hypothèse, cette mesure aurait permis aux juges conservateurs de s’assurer de leur fidélité et de leur loyauté. Le cérémonial et le serment prêté devant les juges conservateurs solennisaient leur admission dans la juridiction et renforçaient le lien de subordination entre les procureurs et les magistrats. Pour mesurer l’effet de ce dispositif, il faut encore tenir compte du fort turn-over que connaissait la profession. En effet, une partie des procureurs n’exerçaient leur charge que cinq ou dix ans avant de la revendre[66]. Ainsi, en l’espace de six ans, entre 1670 et 1676, vingt-six nouveaux procureurs furent reçus et installés à la conservation, soit environ la moitié du nombre total d’offices de procureurs postulants à Lyon. D’autres mesures ont pu participer à desserrer l’influence qu’exerçaient les officiers de la sénéchaussée sur les procureurs. Par une délibération consulaire de 1679, le consulat avait assuré la communauté des procureurs qu’il prendrait fait et cause pour ceux de ses membres qui feraient l’objet de poursuites ou de condamnations par la sénéchaussée pour avoir porté des affaires devant la conservation[67]. Le prévôt des marchands et les échevins voulaient dissiper l’impression que les menaces des officiers de la sénéchaussée pouvaient faire « sur l’esprit des procureurs les plus foibles et les plus timides ».

« Ils se sont rendus maîtres de toutes les affaires » : les procureurs, la procédure et les juges

Le consulat avait hésité pendant un temps à se mettre en conformité avec l’édit de 1669. Plusieurs projets de « nouveau stile et forme de procéder » furent rédigés qui distinguaient les « matières sommaires et qui seront plaidées par la bouche des parties » et les « causes ou les parties se serviront du ministère des avocats et des procureurs[68] », conformément avec l’article 14 de l’édit. En mai 1670, le consulat députait le prévôt des marchands, Constant de Silvecanne, et le secrétaire de la ville, Thomas de Moulceau, pour solliciter auprès du conseil l’homologation du nouveau style « réformé, corrigé et augmenté sur le dernier arrest de reiglement[69] ». De même, l’acte de réception du procureur Paul Chappuis du 15 janvier 1672 précisait qu’il était reçu et installé comme procureur en la conservation « pour l’exercer en la forme de l’article 12 de l’édit de sa majesté portant règlement pour lad. juridiction du mois de juillet 1669[70] ». Cependant, le projet d’un nouveau style conforme de l’édit de 1669 ne vit pas le jour. Rapidement, les procureurs continuèrent de postuler pour leurs parties dans toutes les affaires, mêmes sommaires. D’après un sondage portant sur les sentences rendues à la conservation en janvier 1682, toutes les parties étaient assistées ou représentées par des procureurs aussi bien pour la demande que pour la défense[71].

Les minutes du tribunal et le Règlement pour la discipline, pratique et forme de procéder… adopté par la conservation en 1686 donnent un aperçu de la place essentielle occupée par les procureurs dans l’activité judiciaire du tribunal[72]. Le recours aux procureurs apportait tout d’abord une solennité à la justice des foires. En dehors de leur fonction d’assistance des magistrats et des parties, les auxiliaires de justice s’inscrivaient dans un apparat qui relevait la dignité des tribunaux[73]. Ainsi, les procureurs étaient tenus de se trouver à heure précise à l’hôtel-de-ville pour l’ouverture des audiences « en habit & en état décent, ainsi qu’il se pratique dans les Tribunaux de Justice Royale » (art. 6). Les procureurs participaient à élever la conservation à la hauteur des juridictions ordinaires. Dans le même temps, ils confortaient l’autorité judiciaire en maintenant les justiciables à « une distance raisonnable » du pouvoir[74].

Le rôle-clé des procureurs s’observe dans la conduite de la procédure et le déroulement des procès. Dans la plupart des procès, seuls les demandeurs présentaient un procureur et les procès se réglaient sur défaut de présentation ou de défense des défendeurs. L’importance du nombre de défauts (plus de 60% des sentences en janvier 1682) s’explique moins par l’éloignement des parties – la grande majorité des défendeurs étaient domiciliés à Lyon et les délais d’assignation étaient étendus en fonction de la distance de leur lieu de résidence – que par la nature des litiges. L’essentiel de l’activité du tribunal était des procès pour dettes, fondés sur des pièces (factures, obligations, promesses) souvent difficiles à contester. En ne présentant pas de procureurs, un défendeur économisait des frais de justice (droits de greffe, vacations, assistance et éventuelles écritures du procureur, etc.) et n’avait qu’à payer les dépens du demandeur. Sur les trois audiences hebdomadaires du tribunal qui se tenaient les lundis, mercredis et vendredis de deux ou trois heures à cinq heures de l’après-midi, celles du mercredi étaient spécifiquement consacrées au jugement des procès sur défaut[75]. Les procureurs des demandeurs devaient remettre au greffe la veille ou le matin du jour d’audience une liste des causes en état d’être jugées (art. 18). À l’entrée de l’audience, le greffier appelait chaque procureur par ordre d’ancienneté et les affaires étaient expédiées les unes après les autres. Grâce à une organisation rodée, les juges pouvaient entendre plus d’une centaine d’affaires au cours des deux à trois heures imparties – sans doute régulièrement dépassées[76]. Lorsqu’ils étaient amenés à plaider[77], les procureurs devaient le faire « d’une maniere concise sur le fait de la cause, sans s’écarter ni emporter en injures & sans aucune redite & répétitions inutiles » (art. 13). La concision et la parfaite connaissance de la procédure requises par une telle organisation ne pouvaient être exigées des parties elles-mêmes. Comme l’a remarqué Claire Lemercier au sujet des agréés au tribunal de commerce de Paris au XIXe siècle, l’expédition sommaire des affaires reposait sur « un ensemble de savoirs tacites » partagés par les procureurs et les juges[78]. Cette justice sommaire, bien réglée et, à certains égards, routinière reposait sur les procureurs.

Dans son mémoire sur l’intendance du Lyon, l’intendant Lambert d’Herbigny déplorait en 1698 le « terrible avantage » dont bénéficiaient les procureurs qui s’étaient rendus « maîtres de toutes les affaires » à la conservation[79]. Il expliquait cette situation par le renouvellement annuel de la moitié des juges et l’inexpérience de la plupart d’entre eux en matière de droit et de procédure. Ces observations font échos à d’autres jugements de contemporains, qui remarquaient que les courtes durées des mandats des juges consulaires donnaient plus de poids aux auxiliaires de justice[80]. Les réquisitions du procureur du roi, Thomas de Moulceau, qui constituaient le préambule du Règlement de 1686, soulignaient que la rotation des charges de juges et le grand nombre d’affaires à traiter imposaient d’établir « une pratique & usage qui soient fixes et connus d’un chacun » afin d’éviter les abus. Le parquet jouait un rôle important dans la discipline imposée aux officiers subalternes du tribunal, notamment en raison de la stabilité dans le temps de la charge de procureur du roi. Thomas de Moulceau, à l’origine du Règlement de 1686, avait bénéficié d’une longévité exceptionnelle puisqu’il avait été greffier en chef de la conservation de 1655 à 1672, en qualité de secrétaire de la ville, puis procureur du roi de 1672 à 1695. Le Règlement de 1686 présentait un ensemble de mesures et de règles ad hoc rassemblées par de Moulceau dont la plupart s’adressaient aux auxiliaires de justice en général, et aux procureurs en particulier[81]. Certaines mesures visaient à éviter toute collusion entre les procureurs et les commis du greffe aux dépens des parties ou de la prompte expédition de la justice. Un éventail de sanctions contre les procureurs était prévu : déchéance d’une partie de leur salaire, amende, suspension ou radiation. D’après de Moulceau, la sévérité de ces mesures disciplinaires devait remettre dans le rang certains procureurs qui « se sont si fort prévalus de la tolérance & que l’on a eue pour eux jusques à présent[82] ». La procédure et l’ordre observés dans l’administration de la justice étaient le produit de dynamiques conflictuelles et de compromis entre les différents acteurs de l’institution judiciaire[83].

La communauté des procureurs et la défense d’un marché

Il convient pour finir de souligner le rôle de la communauté des procureurs dans la défense de leurs intérêts. En 1655, la communauté avait fait opposition devant le parlement de Paris à l’enregistrement de l’édit de réunion de la conservation au corps consulaire, craignant d’avoir été exclus du tribunal[84]. En apprenant que l’édit les maintenait dans leur droit de postuler à la conservation, ils s’étaient désistés de leur opposition. De fait, les procureurs tiraient une bonne partie de leur revenu de leur activité à la conservation. La réaction des procureurs à la demande du consulat de nommer ses propres postulants en 1668 est éloquente :

« S’il estoit permis à des Procureurs de preferer leur interest particulier à celuy des parties, & de suivre l’avantage de leur fortune plûtost que la necessité de leur devoir, ils porteroient la connoissance de toutes les affaires dont ils sont chargez à la Conservation ».

Les affaires jugées à la conservation représentaient une part importante de l’activité des procureurs lyonnais. Ainsi, être suspendu ou interdit d’exercer leur fonction à la conservation revenait à perdre une part substantielle de leur revenu. Lorsque la communauté des procureurs défendait la faculté des postulants d’officier en la conservation, il s’agissait de « préserver un marché », selon l’expression de Claire Dolan[85].

Par un édit du 20 août 1692, trente offices de « procureurs en la conservation de Lyon » furent créés. Le préambule remarquait qu’il n’existait pas de procureurs en titre d’office pour la conservation et que les procureurs de la sénéchaussée avaient seulement été autorisés par l’édit de 1655 à postuler sans avoir payé aucune finance[86]. Il était défendu aux procureurs de la sénéchaussée d’exercer en la conservation deux mois après la publication de l’édit, mais ils pouvaient acquérir les nouveaux offices individuellement ou collectivement sans obtenir de nouvelles lettres de provision. Le consulat entreprit en octobre 1692 d’obtenir du conseil du roi la suppression des nouveaux offices, mais il recommanda à Thomas de Moulceau, envoyé à la Cour à cette occasion, de solliciter cette suppression « sans aucune obstination et avec une soumission toute entière au bon plaisir de sa Majesté et de Monseigneur de Pontchartrain[87] », alors contrôleur général des finances. D’autres questions plus pressantes occupaient le consulat. Par ailleurs, l’opposition à ces créations d’office ne revenait pas à demander l’exclusion des procureurs de la juridiction. De fait, l’édit de 1692 répondait à une logique purement bursale. En pleine guerre de la Ligue d’Augsbourg (1688-1697), la monarchie exerçait une pression financière accrue sur les officiers et les municipalités à travers la création et la vente d’offices. La communauté des procureurs dût négocier le rachat des trente offices au prix de 90 000 livres, plus le droit de deux sols pour livre (soit 9 000 livres), ce qui fut fait en 1694[88].

Les pressions financières de la monarchie eurent des effets paradoxaux sur la communauté des procureurs. D’un côté, l’édit de 1692 officialisait l’existence de procureurs de la conservation, bien que la communauté estimât à juste titre qu’elle avait dû racheter des droits dont elle jouissait déjà. D’un autre côté, les créations successives d’offices creusaient l’endettement communautaire. Au début de la Régence, la communauté des procureurs produisit un état des dépenses consenties pour la monarchie entre 1689 et 1712, qu’elle estimait à 310 450 livres[89]. La somme comprenait le rachat de divers offices et de nouvelles taxes sur les actes de justice, la confirmation de l’hérédité de leur charge, la capitation et différents frais de procédure et de représentation au conseil du roi. Pour faire face à ces dépenses, la communauté avait emprunté auprès de particuliers 240 000 livres[90]. Si l’on retient la somme de 4 000 livres par office avancée dans un mémoire accompagnant l’état des dépenses de la communauté[91], celle-ci était endettée à hauteur de la valeur totale des soixante offices de procureurs ès cours de Lyon. Comme dans d’autres sièges[92], l’endettement de la communauté conduisit les procureurs à mettre en commun une partie de leurs droits dans une bourse commune. Au tournant du XVIIIe siècle, ces nouvelles conditions financières imposées aux procureurs de Lyon avaient accru leur dépendance vis-à-vis du travail que leur fournissaient les deux principales juridictions de la ville.

Conclusion

L’histoire des procureurs à la conservation des foires de Lyon illustre le processus de construction institutionnelle des juridictions commerciales et de leur intégration dans le système judiciaire d’Ancien Régime. Ce double processus articule la conflictualité locale avec les autres juridictions, la réception des décisions royales et l’évolution des usages et règles de fonctionnement interne.

Au cours du XVIIe siècle, les juridictions commerciales se sont progressivement professionnalisées et judiciarisées, à des rythmes et avec des résultats différents selon les contextes institutionnels et politiques locaux[93]. La complexité et la masse des affaires à traiter par ces juridictions avaient conduit certains tribunaux à admettre que les parties recourent à une assistance juridique. Des tensions régulières résultaient de l’admission de professionnels du droit au sein de juridictions formées exclusivement ou principalement de magistrats non-professionnels, issus du négoce et peu ou pas formés au droit et à la procédure. À Lyon, les juges conservateurs souffraient d’autant plus de ce défaut d’autorité qu’ils voyaient dans les procureurs des intrus susceptibles de remettre en cause leurs compétences et de favoriser les empiètements de la sénéchaussée. La méfiance des juges conservateurs à l’égard des procureurs s’enracinait dans les luttes qui opposaient les deux juridictions rivales. Il s’agissait de hisser la conservation à la hauteur de la juridiction ordinaire, en termes de dignité, de respectabilité et d’autorité.

Dans le même temps, l’intervention de l’État monarchique avait changé de nature entre le début et la fin du règne de Louis XIV. À la fin des années 1660, l’État se posait comme arbitre d’un conflit de juridiction et comme réformateur. L’inapplication de l’édit de 1669 à l’endroit des procureurs révélait cependant un hiatus entre les usages de la juridiction et l’entreprise de codification et d’uniformisation judiciaire impulsée par Colbert. Le maintien des procureurs illustrait également la difficulté pour le consulat d’affranchir totalement le tribunal de la vénalité des offices. À partir des années 1690, l’action monarchique répondait aux besoins de l’État de finance. L’édit de 1692 reconnaissait officiellement les procureurs postulants à la conservation d’un point de vue institutionnel, à travers la création d’offices propres à la juridiction, mais aussi « fiscal », dans la mesure où la monarchie considérait désormais leur activité au tribunal comme une matière taxable.

Au début du XVIIIe siècle, les juges conservateurs ne songeaient plus à se passer des procureurs qui se révélaient indispensables au bon fonctionnement de la justice des foires. À travers leur participation quotidienne à l’activité du tribunal et les frictions qui pouvaient naître avec les juges, le parquet ou les autres auxiliaires, les procureurs ont contribué à l’évolution des pratiques, des règlements et de la procédure. Il resterait à définir précisément ce rôle des procureurs aussi bien à l’échelle des individus qu’à l’échelle du corps. La communauté des procureurs jouait un rôle de discipline interne, de réglementation et de médiation entre les procureurs et les juges, dont des traces ont été conservées pour le XVIIIe siècle[94]. À la suite des pressions financières de la fin du règne de Louis XIV et du début de la Régence, la gestion de la dette communautaire a pu renforcer ce rôle régulateur[95]. La communauté défendait les intérêts du corps et de ses membres face aux juges mais aussi à d’autres auxiliaires de justice, comme les avocats qui contestèrent en 1737 le monopole des procureurs dans les plaidoiries, furent appuyés dans leur revendication par le consulat[96]. La conservation était un marché à préserver, mais aussi à conquérir pour les professionnels de la justice.


[1] François-André Isambert, Recueil général des anciennes lois françaises, depuis l’an 420 jusqu’à la Révolution de 1789, Paris, Belin-Leprieur, 1829, t. 14, p. 153-158 et t. 18, p. 128-129.

[2] Joseph-Nicolas Guyot, Répertoire universel et raisonné de jurisprudence civile, criminelle, canonique et bénéficiale. Ouvrage de plusieurs jurisconsultes : mis en ordre & publié par M. Guyot, écuyer, ancien magistrat. Nouvelle édition corrigée & augmentée, Paris, Visse, 1784, t. 4, p. 571.

[3] Claire Dolan (éd.), Entre justice et justiciables: les auxiliaires de la justice du Moyen Âge au XXe siècle. Actes du colloque, Québec, 15-17 septembre 2004, Sainte-Foy (Québec), Presses de l’Université de Laval, 2005 ; Michel Cassan (éd.), Offices et officiers moyens en France à l’époque moderne: profession, culture, Limoges, PULIM, 2004.

[4] Isabelle Carrier, « L’art de louvoyer dans le système judiciaire de l’Ancien Régime : le procureur et la procédure civile », in Entre justice et justiciables… op. cit., p. 479‑490 ; Claire Dolan, Les procureurs du Midi sous l’Ancien régime, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2012 ; Claire Dolan, Délibérer à Toulouse au XVIIIe siècle:  les procureurs au parlement, Paris, Éd. du CTHS, 2013 ; Charles Bataillard et Ernest Nusse, Histoire des procureurs et des avoués, 1483-1816, Paris, Hachette, 1882 ; Laure Koenig, La Communauté des procureurs au Parlement de Paris aux XVIIe et XVIIIe siècles, Cahors, impr. de A. Coueslant, 1937.

[5] On peut se référer notamment à : G. Denière, La juridiction consulaire de Paris, 1563-1792:  sa création, ses luttes, son administration intérieure, ses usages et ses moeurs, Paris, H. Plon, 1872 ; Auguste Breton, La juridiction consulaire à Orléans. Étude historique, Orléans, M. Marron, 1902 ; Paul Logié, Les Institutions du commerce à Amiens au XVIIIe siècle: juridiction consulaire et Chambre de commerce sous l’Ancien régime et pendant la période révolutionnaire, Amiens, Yvert, 1951.

[6] Voir notamment : Jacqueline Lucienne Lafon et Jean Imbert, Les députés du commerce et l’ordonnance de mars 1673. Les juridictions consulaires: principe et compétence, Paris, Éd. Cujas, 1979 ; Idem, Juges et consuls: à la recherche d’un statut dans la France d’Ancien régime, Paris, Economica, 1981 ; Amalia D. Kessler, A Revolution in Commerce. The Parisian Merchant Court and the Rise of Commercial Society in eighteenth-century France, New Haven, Yale University Press, 2007.

[7] Guibert, Recueil des règlements de la compagnie des agréés au Tribunal de commerce de la Seine précédé d’une notice historique sur cette compagnie, Paris, F. Locquin, 1841.

[8] Claire Lemercier, Un modèle français de justice des pairs. Les tribunaux de commerce, 1790-1880, Thèse d’habilitation à diriger des recherches, Université Paris VIII Vincennes-Saint-Denis, Paris, 2012.

[9] Joseph Vaësen, La juridiction commerciale à Lyon sous l’ancien régime: étude historique sur la conservation des privilèges royaux des foires de Lyon, 1463-1795, Lyon, Mougin-Rusand, 1879.

[10] Ibid., p. 172.

[11] Marc Brésard, Les foires de Lyon aux XVe et XVIe siècles, Paris, A. Picard, 1914.

[12] Richard Gascon, Grand commerce et vie urbaine au XVIe siècle. Lyon et ses marchands (environs de 1520-environs de 1580), Paris, France, S.E.V.P.E.N., 1971 ; Nadia Matringe, La banque en Renaissance : les Salviati et la place de Lyon au milieu du XVIe siècle,Presses universitaires de Rennes, Rennes, 2016 ; Agnès Pallini-Martin, Banque, négoce et politique :  les Florentins à Lyon au moment des guerres d’Italie, Paris, Classiques Garnier, 2018.

[13] Jacques Bottin, « Les foires de Lyon autour de 1600 : déclin ou reconfiguration ? », in Paola Lanaro (éd.), La pratica dello scambio. Sistemi di fiere, mercanti e città in Europa (1400-1700), Venise, Saggi Marsiglio, 2003, p. 201‑218.

[14] « Lettres patentes du 2 décembre 1602 », dans Privileges des Foires de Lyon, octroyez par les Roys Tres-Chrestiens, aux Marchands François & Estrangers y negocians sous lesdits Privileges, ou residens en ladite Ville, Lyon, Guillaume Barbier, p. 384.

[15] Edit du roi portant règlement pour la Jurisdiction civile & criminelle des Prevost des Marchands & Eschevins, President, Iuges Gardiens & Conservateurs des Privilèges des Foires de la Ville de Lyon, Lyon, Antoine Jullieron, 1669.

[16] Pour un aperçu général des juridictions lyonnaises, voir : Ennemond Fayard, Etudes sur les anciennes juridictions lyonnaises, précédées d’un essai sur l’établissement de la justice royale à Lyon, Paris, Guillaumin, 1867. Il reste que peu d’études ont été consacrées au monde judiciaire de Lyon à l’époque moderne. On peut néanmoins citer mémoires de maîtrise consacrés au XVIIe siècle : Christiane Grosseau, Les officiers de justice à Lyon (1740-1790), Université Lyon II, 1971 ; Patrick Mignot, Les officiers de la sénéchaussée de Lyon au XVIIIe siècle : étude sociale, Université Lyon II, 1987.

[17] La ville abritait avant 1704 un hôtel des monnaies et un commissaire de la monnaie. La cour des monnaies de Lyon a fait l’objet de travaux récents : Éric Thiou, Les magistrats de la Cour des monnaies de Lyon :  1704-1771. Dictionnaire prosopographique d’une élite urbaine au XVIIIème siècle, Aix-en-Provence, Mémoire et documents, 2014 ; Philippe Paillard, La Cour des monnaies de Lyon & la circulation des métaux précieux dans la France du Sud-Est sous les règnes de Louis XIV et Louis XV, Lyon, J. André, 2012.

[18] « Edit du 14 novembre 1467 » et « Edit de février 1535 », Privilèges des foires de Lyon… op. cit., p. 36 et 94.

[19] Une sentence datée de 1507 atteste cette présence de procureurs pour représenter le défendeur et le demandeur. Joseph Vaësen, La juridiction commerciale à Lyon sous l’ancien régime: étude historique sur la conservation des privilèges royaux des foires de Lyon, 1463-1795, Lyon, Mougin-Rusand, 1879, p. 92.

[20] Archives municipales de Lyon (désormais AML), BB 140, fol. 135 v° et seq. Édité dans : Ibidem, pièce justificative n°6, p. 208-214.

[21] « Il fault aussy que puys qu’il y a en la Conservation ung greffier des présentations nul ne soit receu comme à la veritté il ne l’est a y plaider sans procureur contre ce qui estoit de l’ancienne institution. » AML, BB 140, fol. 139 v°.

[22] Ces critiques apparaissent dans de nombreux mémoires produits dans cette période, qui ont été transcrits dans : Ibidem, pièces justificatives n° 5, 6, 7, 8, 9 et 10.

[23] AML, BB 140, fol. 140.

[24] A.D. Kessler, A revolution in commerce…, op. cit., p. 32-33 et p. 88-89 ; Jean Toubeau, Les institutes du droit consulaire, ou La jurisprudence des marchands,… 2e éd. augmentée du tiers, Paris, N. Gosselin, 1700, t. 1, p. 243.

[25] Jean Chenu, Livre des offices de France, Paris, Robert Fouët, 1620, p. 845-846.

[26] Dès 1603, le mémoire du consulat, cité précédemment, affirmait qu’il existait à Lyon cinquante procureurs (AML, BB 140, fol. 137). Le numerus clausus fut encore rappelé en 1616 par un arrêt de règlement du parlement de Paris, car il n’était pas respecté. Arrêt du parlement portant règlement pour les procureurs de Lyon, 17 juillet 1616 (Bibliothèque nationale de France, désormais, BNF, F-23668 (241)).

[27] C. Bataillard et E. Nusse, Histoire des procureurs et des avoués, 1483-1816…, op. cit, p. 153-164.

[28] Extraict de l’estat des notaires, procureurs postulans, huissiers & sergens royaux… arresté au Conseil Royal des Finances le 22 jour de Juin 1665, imprimé, 1665 (Bibliothèque municipale de Lyon, désormais BML, Fonds Coste, 115826).

[29] Déclaration portant réunion des trente offices de procureurs, créez par S. M. pour la Conservation des privilèges royaux des foires de Lyon aux soixante offices des procureurs de la Sénéchaussée & Siège présidial dudit Lyon, 1693 (BNF, F-23615 (440)).

[30] Des projets dans ce sens furent pourtant formulés au début du XVIIe siècle, mais, faute de moyens, jamais mis en œuvre. Assemblée des marchands convoquée par le consulat le 15 juillet 1610 (AML, BB 146, fol. 85, édité dans : J. Vaësen, La juridiction commerciale à Lyon…, op. cit., pièce justificative n°9, p. 239-246). Assemblée des marchands au consulat du 22 octobre 1615 (AML, BB 151, fol. 105, édité dans : Ibid.,  pièce justificative n° 10, p. 246-254).

[31] Edict du Roy portant union de Jurisdiction de la conservation des Privilèges Royaux des Foires de la Ville de Lyon, au corps Consulaire de ladite Ville, donné à Paris au mois de May 1655, registré en Parlement le 25 Juin audit an, Lyon, Aimé de la Roche, 1776 (AML, FF 67, pièce 27).

[32] L’exposé de l’édit de 1655 retranscrit le projet qui avait été soumis par le consulat au conseil.

[33] J. Vaësen, La juridiction commerciale à Lyon sous l’ancien régime…, op. cit., p. 75.

[34] Le motif qui a obligé les prévôt des marchands et eschevins de la ville de Lyon…, imprimé, 1655 (AML, FF 67, pièce 28).

[35] Délibérations consulaires des 8 et 9 octobre 1655 (AML, BB 210, fol. 423, 427).

[36] Les pièces du procès et l’édit de 1669 ont été publiées dans un épais volume de quatre-cent soixante pages : Procès en règlement de jurisdiction entre les prevost des marchands & eschevins juges conservateurs des privilèges des foires de la ville de Lyon, et les officiers de la sénéchaussée & siège présidial de ladite ville, jugé par le roy en personne, le 23. jour de décembre 1668, Paris, Pierre Le Petit, 1669. Pour une synthèse du conflit, voir : J. Vaësen, La juridiction commerciale à Lyon…, op. cit., p. 77-84 et 107-112.

[37] Délibération consulaire du 25 janvier 1667, AML, BB 222, fol. 34.

[38] Sentence du 13 décembre 1667 contre Nicolas Deschamps, procureur (AML, FF 77).

[39] « Contredits des officiers du Présidial », Procès en règlement…op. cit., p. 300.

[40] Sentence du 3 janvier 1668 révoquant l’interdiction de Nicolas Deschamps (AML, FF 77).

[41] « Arrêt de règlement du 23 décembre 1668 », Procès en règlement…, op. cit., p. VII.

[42] « Requête de Pierre Pillotte, procureur ès cours de Lyon », Procès en règlement…, op. cit., p. 196.

[43] « Inventaire de production desdits sieurs Prévost des Marchands & Eschevins Juges Conservateurs servant d’avertissement », Procès en règlement…, op. cit., p. 241.

[44] Ibid.

[45] Ibid., p. 258.

[46] J. Vaësen, La juridiction commerciale à Lyon…, op. cit., p. 76.

[47] « Inventaire de production desdits sieurs Prévost des Marchands & Eschevins Juges Conservateurs servant d’avertissement », Procès en règlement… op. cit., 1669, p. 252.

[48] Ibid., p. 181.

[49] Ibid., p. 242. Sur les agréés de la juridiction consulaire de Paris, voir : G. Denière, La juridiction consulaire de Paris, 1563-1792…, op. cit. ; Guibert, Recueil des règlements de la compagnie des agréés au Tribunal de commerce de la Seine précédé d’une notice historique sur cette compagnie…, op. cit.

[50] « Requête des procureurs postulans aux fins d’estre maintenue en l’exercice de leurs charges … du 18 Octobre 1668 », Procès en règlement…, op. cit., p. 172-178.

[51] Ibid., p. 174.

[52] Cette conception de la profession s’est maintenue en dépit de l’érection des charges de procureur en offices royaux. Voir : Robert Descimon, « Les auxiliaires de justice du Châtelet de Paris : aperçu sur l’économie du monde des offices ministériels (XVIe-XVIIIe siècle) », in Entre justice et justiciables :  les auxiliaires de la justice du Moyen Âge au XXe siècle. Actes du colloque, Québec, 15-17 septembre 2004, Sainte-Foy (Québec), Presses de l’Université de Laval, 2015, p. 301‑325 ; C. Dolan, Les procureurs du Midi sous l’Ancien régime…, op. cit. ; C. Bataillard et E. Nusse, Histoire des procureurs et des avoués, 1483-1816…, op. cit.

[53] « Inventaire de production desdits sieurs Prévost des Marchands & Eschevins Juges Conservateurs servant d’avertissement », Procès en règlement… op. cit., 1669, p. 242.

[54] René Pillorget, « Henri Pussort, oncle de Colbert (1615-1697) », in Roland Mousnier (éd.), Le conseil du roi, de Louis XII à la Révolution, Paris, Presses Universitaires de France, 1970, p. 262-265.

[55] Mémoire d’Henri Pussort dans « Mémoires de MM. du Conseil pour la réformation de la justice », présentés au roi Louis XIV (1665), p. 424 (BnF, Clairambault 613).

[56] Ibid., p. 413. Procès-verbal des conférences tenues par ordre du roi, pour l’examen des articles de l’ordonnance civile du mois d’avril 1667; et de l’ordonnance criminelle du mois d’août 1670. Nouvelle édition revue et corrigée, Paris, Les Associés, 1776, p. 98-107.

[57] Edit du roi portant règlement pour la Jurisdiction civile & criminelle des Prevost des Marchands & Eschevins, President, Iuges Gardiens & Conservateurs des Privilèges des Foires de la Ville de Lyon, Lyon, Antoine Jullieron, 1669.

[58] Mémoire signifié pour les Prévôt des Marchands & Echevins, Présidens, Juges Gardiens et Conservateurs des Privilèges Royaux des Foires de la Ville de Lyon, intervenans dans la cause d’entre les Avocats & la Communauté des Procureurs de la même ville, Paris, Jean-Baptiste Coignard, 1738 (BML, Fonds Coste (23145)).

[59] Une série de neuf registres de distribution de procès a été conservée qui couvre avec des lacunes une période de 1633 à 1716 (AML, FF 100). Les réceptions et installations de procureurs postulants n’apparaissent qu’à l’envers des registres allant de 1670 à 1716. Le registre de distribution de procès pour les années 1655 à 1668 ne comporte aucun acte de réception de procureurs à la conservation.

[60] Pour le détail de ce processus, voir : Roland Mousnier, La vénalité des offices sous Henri IV et Louis XIII, 2e éd. revue et augmentée., Paris, Presses universitaires de France, 1971, p. 107-116 ; C. Dolan, Délibérer à Toulouse au XVIIIe siècle…, op. cit., p. 181-182.

[61] Registre de distribution des procès, 1670-1677 (AML, FF 100).

[62] ADR, BP 3639.

[63] AML, FF 100, Registre de distribution de procès (1670-1676).

[64] « Requête des procureurs postulans aux fins d’estre maintenue en l’exercice de leurs charges », 18 octobre 1668, dans Procès en règlement… op. cit., p. 172-173.

[65] Arrêt du parlement portant règlement pour les procureurs de Lyon, 17 juillet 1616 (BNF, F-23668 (241))

[66] Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, 40% des procureurs et des huissiers revendaient leur charge moins de cinq ou dix ans après l’avoir acquise. Christiane Grosseau, « Les officiers de justice à Lyon (1740-1789). Étude d’un groupe socio-professionnel », Bulletin du centre d’histoire économique et sociale de la région lyonnaise, 3, 1972, p. 71‑75.

[67] Délibération consulaire du 7 juillet 1679 (AML, BB 235, fol. 116).

[68] « Project des reglemens pour le stile et forme de procéder, qui doit estre estably et observé dans la Jurisdiction de la Conservation des privilèges royaux des foires de Lyon, en exécution du Règlement général ordonné par Arrest du XXIIIe décembre 1668 » (AML, FF 93).

[69] Délibération consulaire du 8 mai 1670 (AML, BB 226, fol. 70).

[70] Registre de distribution des procès, 1670-1677 (AML, FF 100).

[71] Procès et sentences de la conservation, janvier 1682 (AML, FF 323 à 327).

[72] Règlement pour la discipline, pratique et manière de procéder dans la juridiction de la Conservation…, Lyon, Antoine Jullieron, 1686.

[73] Christophe Blanquie, « Les huissiers audienciers des présidiaux », Revue historique de droit français et étranger, 83-3, septembre 2005, p. 421‑439.

[74] C. Dolan, Les procureurs du Midi sous l’Ancien régime…, op. cit., p. 41.

[75] Règlement pour la discipline, pratique et manière de procéder… op. cit.

[76] Un simple comptage dans les plumitifs d’audiences permet de mesurer l’importance du nombre d’affaires entendues lors des audiences du mercredi : 104 affaires le 22 août 1714 (Archives départementales du Rhône, désormais ADR, 8B 1), 126 le mercredi 30 mai 1725 (ADR, 8B 4).

[77] Les procureurs occupaient à la conservation la place d’ordinaire dévolue aux avocats. Bien qu’un jugement arbitral de l’archevêque eût déterminé en 1689 les matières qui devaient être traités par les avocats à la conservation, les procureurs continuaient de plaider à la place de ces derniers. Mémoire pour les avocats de la ville de Lyon contre la communauté des procureurs de la même ville, Paris, veuve d’André Knapen, 1738.

[78] C. Lemercier, Un modèle français de justice des pairs…, op. cit., p. 431.

[79] Henri-François Lambert d’Herbigny et Jean-Baptiste François de La Michodière, L’Intendance de Lyonnais, Beaujolais, Forez en 1698 et en 1762. Édition critique du mémoire rédigé par Lambert d’Herbigny et des observations et compléments de La Michodière, Paris, France, CTHS, 1992, p. 136-137.

[80] Lors de l’examen au conseil de l’ordonnance de 1667, le premier président du parlement de Paris, Guillaume de Lamoignon, remarquait, non sans un certain dédain pour les juges et consuls, que dans « la plupart des sièges le greffier juge seul les affaires, parce qu’il est le seul qui les puisse entendre ». Procès-verbal des conférences tenues par ordre du roi,… op. cit., p. 98.

[81] Neuf articles s’adressaient aux procureurs, quatre au greffier et deux aux huissiers.

[82] Règlement pour la discipline, pratique et manière de procéder… op. cit., p. 15.

[83] Christophe Blanquie, Justice et finance sous l’Ancien Régime: la vénalité présidiale, Paris, L’Harmattan, coll. « Logiques historiques », 2001, p. 47 et seq.

[84] « Et si bien il en a paru quelqu’une (opposition) de la part des sieurs Procureur & Advocat du Roy, & des Procureurs en la Senéchaussée & Siège Présidial, ce n’a esté que pour leurs interests particuliers, ausquels ayant recognu que l’on avoit suffisamment pourveu par l’Edict, ils s’en sont tous départis, comme il est cognu par leurs actes de désistement fait sur les Registres du Parlement, les vingtieme May & dix-septiéme Juin de la présente Année. » Le motif qui a obligé les prévôt des marchands et eschevins de la ville de Lyon…, imprimé, 1655 (AML, FF 67, pièce 28).

[85] C. Dolan, Les procureurs du Midi sous l’Ancien régime…, op. cit., chapitre 13.

[86] Édit… portant création de procureurs postulans en la jurisdiction de la conservation des privilèges royaux des foires de la ville de Lyon, 1692 (BNF, F-21048 (82)).

[87] « Mémoire des affaires présentes qu’il s’agit de poursuivre et tacher de terminer au conseil du roi et à Paris… », 22 octobre 1692 (AML, BB 250, fol. 107).

[88] Déclaration portant réunion des trente offices de procureurs, créez par S. M. pour la Conservation des privilèges royaux des foires de Lyon aux soixante offices des procureurs de la Sénéchaussée & Siège présidial dudit Lyon, 1693 (BNF, F-23615 (440)).

[89] « Estat des taxes payées par les procureurs ez cours de Lyon depuis 1689 jusqu’à présent », s.d. (AML, FF 740).

[90] Les créanciers des procureurs n’ont pas pu tous être identifiés, mais y figurent plusieurs conseillers du présidial de Lyon, pour des sommes très élevées, ainsi que des avocats, des bourgeois et des marchands (Ibid.). Les communautés n’avaient pas de difficultés à trouver des prêteurs, car les procureurs s’engageaient solidairement sur leurs biens et leurs offices. Voir : R. Descimon, « Les auxiliaires de justice du Châtelet de Paris : aperçu sur l’économie du monde des offices ministériels (XVIe-XVIIIe siècle) »…, op. cit. ; C. Dolan, Les procureurs du Midi sous l’Ancien régime…, op. cit., p. 250-253.

[91] « À Monseigneur le Mareschal Duc De Villeroy, chef des Conseils de sa Majesté, Gouverneur de la ville de Lyon et des provinces qui en dépendent », s.d. (AML, FF 740).

[92] Ce mécanisme d’endettement des communautés de procureurs s’observe dans de nombreux sièges à la fin du XVIIe et au début du XVIIIe siècle. Voir : C. Dolan, Les procureurs du Midi sous l’Ancien régime…, op. cit., p. 249-258.

[93] Jean Hilaire, « Introduction : Perspectives historiques de la juridiction commerciale », Histoire de la justice, 17-1, 2007, p. 9-16.

[94] Certaines délibérations de la communauté des procureurs ont été conservées, essentiellement pour le XVIIIe siècle (ADR, BP 3927).

[95] C. Dolan, Les procureurs du Midi sous l’Ancien régime…, op. cit., p. 249-258.

[96] Hervé Leuwers, L’invention du barreau français, 1660-1830. La construction nationale d’un groupe professionnel, Paris, Editions de l’EHESS, 2006, p. 33.