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Les noces incestueuses de Laodice VI

Charlotte Golay

 


Résumé : En 196/5 av. J.-C., le souverain séleucide Antiochos III célèbre les noces de son fils, l’héritier et « co-régnant » Antiochos le Jeune, et de l’une de ses filles, Laodice VI. Nous disposons d’informations sur le parcours et le statut de Laodice VI pendant cette union, notamment sur son rôle au sein du culte royal. En effet, au début de l’année 193 av. J.-C., elle est nommée grande-prêtresse du culte royal de sa mère, Laodice V, en Médie. Antiochos le Jeune est lui aussi envoyé dans cette partie du royaume séleucide afin d’y exercer l’autorité de leur père. La présence du jeune « couple héritier » dans la région aurait ainsi dû étendre l’idéologie familiale d’Antiochos III ; cet objectif ne deviendra jamais effectif, puisqu’Antiochos le Jeune meurt avant d’atteindre la Médie. Malgré sa courte durée, cette union demeure d’un grand intérêt, puisqu’il s’agit du premier cas certain d’un mariage entre un frère et sa sœur chez les Séleucides.


Charlotte Golay est née le 23 décembre 1992 ; actuellement doctorante FNS à l’Université de Lausanne, sa thèse au sein d’un projet consacré aux relations de couple dans l’Antiquité étudie la question des couples des classes basses et moyennes, ainsi que des élites civiques à l’époque hellénistique. La documentation traitée est littéraire, épigraphique et papyrologique. Elle a soutenu en janvier 2017 un mémoire de Master intitulé « Filles et sœurs de rois à la cour d’Antiochos III : les cas d’Antiochis I, Antiochis II, Laodice VI et Nysa ».

charlotte.golay@unil.ch


Introduction : un cas oublié ?

Bien que les études sur les femmes hellénistiques de rang royal soient aujourd’hui nombreuses, elles se limitent le plus souvent aux épouses des souverains et laissent de côté les femmes de rang royal secondaire – filles, sœurs, etc. Ce constat s’applique à la dynastie séleucide, et plus particulièrement à la famille d’Antiochos III, qui régna entre 223 et 187 av. J.-C. Ce roi et son épouse, Laodice V, sont les parents de plusieurs filles souvent oubliées ou laissées de côté par la recherche en raison notamment du manque de documents qui les concernent[1]. Cette observation est également valable pour un cas très particulier, que l’on peut même qualifier d’exceptionnel : Laodice VI, l’une des filles d’Antiochos III, épouse en 196/5 av. J.-C. son frère Antiochos le Jeune, alors héritier et co-roi[2]. Ces noces constituent une nouveauté dans la dynastie séleucide, où les mariages à fort degré d’endogénéité ne sont pas la norme, contrairement à l’Égypte lagide. Cette union prend fin brutalement avec la disparition d’Antiochos le Jeune en 193 av. J.-C.

Malgré la courte durée de ce mariage et le peu de sources relatives à Laodice VI, il demeure possible de retracer certains pans de son parcours en tant que femme de rang royal secondaire et membre d’un couple distinctif. De plus, le cas de Laodice est particulièrement intéressant, puisqu’aucune publication ne s’y est intéressée jusqu’ici de façon détaillée.

L’union entre le frère et la sœur constitue un point essentiel de la politique dynastique d’Antiochos III, aussi est-il essentiel de comprendre ses enjeux : pourquoi le premier mariage véritablement incestueux de la dynastie séleucide intervient-il à ce moment-là ? On s’intéressera également au rôle joué par Laodice VI dans ce cadre déterminé, notamment par la création d’un culte en l’honneur de Laodice V, dont elle est nommée grande-prêtresse pour la Médie.

Le rôle de Laodice VI dans la dynastie séleucide est véritablement forgé par ses noces avec son frère ; il s’agira ainsi de retracer son parcours en s’appuyant sur différents éléments, tels que l’organisation du mariage, sa vie en tant qu’épouse d’Antiochos le Jeune, ainsi que sa charge de grande-prêtresse, afin de reconstituer certains éléments de sa vie et la place de ces premières noces frère-sœur dans la politique d’Antiochos III.

La jeunesse de Laodice VI

Cette première partie de la vie de Laodice VI demeure obscure, car cette dernière n’apparaît nommément dans aucune source avant son mariage avec Antiochos le Jeune. Cette absence de matériel amène donc à formuler des hypothèses et des conjectures sur cette période, bien que ces questions restent sans réponse : avait-elle passé l’entièreté de sa jeunesse dans une seule ville et un seul palais (Antioche, par exemple), ou suivait-elle sa mère Laodice V lors d’éventuels déplacements ? Avait-elle bénéficié d’une éducation à la cour séleucide, et si oui de quel type ?

Malgré l’absence de sources, il demeure essentiel de tenter de situer chronologiquement la naissance de Laodice VI. H. Schmitt propose une date comprise entre 219 et 210 av. J.-C. ; il considère peu probable que sa naissance ait pu avoir lieu plus tard puisqu’au printemps 210 av. J.-C. Antiochos III débute son « Anabase », une série de campagnes à l’est du royaume séleucide[3].

Concernant sa place au sein de la fratrie, il est selon moi cohérent de considérer Laodice VI comme l’une des filles les plus âgées du couple royal – soit l’aînée, soit la deuxième – en observant les dates de leurs mariages. Les noces de Laodice VI et d’Antiochos le Jeune se tiennent à l’hiver 196/5 av. J.-C., tandis que Cléopâtre I est fiancée à Ptolémée V en 196 av. J.-C., mais le mariage ne prend place qu’en 194/3 av. J.-C. au plus tôt[4]. Quant à Antiochis II, il semble qu’elle ait épousé Ariarathe IV de Cappadoce durant cette même période. Le déroulement de ces différentes unions permet donc de déduire que Laodice VI devait être la plus âgée, puisqu’elle est la première à être mariée. Cette hypothèse est d’autant plus adéquate que Laodice VI aurait eu entre 15 et 24 ans en 196/5 av. J.-C., si l’on suit la proposition de H. Schmitt quant à sa naissance, l’âge le plus bas me paraissant le plus cohérent[5]. Il fait donc sens de placer la naissance de Laodice VI au bas de la fourchette 219-210 av. J.-C., c’est-à-dire peu avant le départ d’Antiochos III pour son Anabase.

Enfin, le prénom de cette princesse est vecteur d’informations : il s’agit en effet du prénom porté par sa mère, et par bon nombre d’autres princesses et reines séleucides[6]. On peut donc penser que Laodice serait devenu un prénom dynastique au fil du temps, dès Laodice II, par exemple, et ainsi envisager la possibilité d’une tradition de renommage des reines et princesses séleucides[7]. Il est possible que ce prénom lui ait été attribué au moment de son mariage avec Antiochos le Jeune, à partir duquel elle devient une potentielle future reine. De plus, la prise d’un prénom dynastique par Laodice VI au moment de ses noces avec son frère serait porteuse de sens dans le contexte idéologique qui entoure cette union : le couple héritier, en portant les mêmes prénoms que le couple régnant, en devient le reflet presque parfait. Cet élément devait avoir pour objectif d’appuyer la légitimité de Laodice VI et Antiochos le Jeune en tant que futurs roi et reine, et également de mettre en avant la propagande familiale d’Antiochos III.

Les noces avec Antiochos le Jeune

La date du mariage

Un extrait d’Appien est la seule source dans laquelle il est explicitement fait mention de l’union entre le frère et la sœur. Dans le onzième livre de son Histoire romaine, consacré aux affaires de Syrie, il relate qu’à la fin de la cinquième Guerre de Syrie, Antiochos III, après avoir eu écho d’une rumeur faisant état de la mort de Ptolémée V, aurait décidé de faire voile pour l’Égypte afin de se saisir des possessions lagides. L’auteur fait le récit suivant[8] :

Pris dans une tempête à la hauteur du fleuve Saros et ayant perdu de nombreux navires (quelques-uns avec leur équipage et certains de ses Amis), il aborda à Séleucie de Syrie où il répara sa flotte endommagée. Il célébra également les épousailles de ses enfants, Antiochos et Laodice, qu’il unit l’un à l’autre.

Appien nous apprend donc que le mariage a lieu à l’hiver 196/5 av. J.-C., mais ne nous dit rien de son organisation. La célébration des noces était-elle prévue depuis un certain temps, ou Antiochos III a-t-il profité de la situation dans laquelle il se trouvait afin de mettre en place cette union ? Toute conquête par voie maritime était alors impossible en raison de l’état de la flotte séleucide tel que rapporté par l’historien, et la saison hivernale rendait de toute manière la navigation en Égée et en Méditerranée malaisée. Antiochos III aurait donc pu profiter de ce calme forcé pour célébrer les noces de ses enfants ; ceci n’empêche pas de penser que le projet du mariage devait avoir été minutieusement préparé.

Comment les noces se sont-elles déroulées ? Bien que l’on ne dispose d’aucun détail sur la question, la célébration du mariage a dû se tenir à Antioche, en raison de la proximité de la ville avec Séleucie de Piérie, mais également au vu de l’importance de ce mariage dans la stratégie dynastique d’Antiochos III ; de ce fait, choisir Antioche, le cœur de la Syrie séleucide dont le nom même faisait écho à celui du souverain et de son héritier, donnait encore davantage d’importance aux noces.

Le choix d’un mariage endogène

Comme on l’a vu, les noces de Laodice VI et d’Antiochos le Jeune sont le premier cas attesté d’une union entre un frère et sa sœur dans la dynastie séleucide. La recherche s’est interrogée sur la possibilité que d’autres mariages frère-sœur aient eu lieu, mais celle-ci reste au stade d’hypothèse[9]. Il est néanmoins essentiel de rappeler que, même si des unions aussi radicalement endogènes que celle de Laodice VI et Antiochos le Jeune demeurent l’exception chez les Séleucides, les mariages entre parents proches ne sont cependant pas rares : Antiochos III avait épousé lui-même sa cousine Laodice V ; de même, une situation similaire se répète plus tard dans la dynastie, lors des multiples mariages des rois séleucides avec des reines d’origine lagide[10].

Compte tenu de ces éléments, pourquoi Antiochos III a-t-il fait le choix d’un mariage endogène pour ses aînés ? Il est nécessaire de distinguer deux mouvements dans la politique matrimoniale menée par le souverain séleucide : un premier a lieu avec les noces de Laodice VI, et un second avec celles de ses sœurs Cléopâtre I et Antiochis II. Ce second volet a pour objectif principal d’étendre et d’appuyer l’influence séleucide dans les royaumes voisins. L’union endogène de Laodice VI et d’Antiochos le Jeune répond à un dessein différent. Par le biais de ce premier mouvement, Antiochos III souhaite mettre en avant l’unité dynastique et familiale des Séleucides ; il poursuit ainsi une stratégie qu’il avait déjà mise en place auparavant, que l’on peut qualifier de politique de « mise en scène des relations intrafamiliales »[11]. Celle-ci peut également être perçue en dehors de ses stratégies matrimoniales et plus particulièrement dans la mise en scène de la relation avec son épouse, Laodice V. Divers documents émanant du couple royal attestent notamment de l’utilisation d’un langage affectif, qui voit les souverains se référer l’un à l’autre par l’utilisation des termes de « frère » ou de « sœur », dans un sens symbolique qui vise à étayer l’idée de proximité et d’harmonie au sein de la famille d’Antiochos III. Ces concepts seront encore renforcés par les noces de Laodice VI et d’Antiochos le Jeune[12].

En plus de célébrer la continuité familiale et dynastique, cette union permet de donner un second niveau de légitimité à Antiochos le Jeune dans son rôle d’héritier du trône séleucide : fils de roi, il est également présenté comme époux d’une fille de roi[13]. Il est possible qu’Antiochos III ait aussi souhaité éviter de faire entrer une princesse étrangère dans la famille royale séleucide et ainsi risquer de fragiliser sa politique idéologique, voire l’influence d’un autre royaume à la cour, ce toujours dans le but de solidifier l’unité familiale et dynastique[14].

L’union d’Antiochos le Jeune et Laodice VI s’étend ainsi sur une brève période, sur laquelle les sources ne nous livrent que peu d’éléments ; s’il est impossible d’avancer des hypothèses développées sur le déroulement exact de ce mariage, on peut en revanche déterminer et analyser plusieurs éléments de la vie de Laodice VI en tant qu’épouse d’Antiochos le Jeune.

Parcours et statut entre 196/5 et 193 av. J.-C. : éléments généraux

Enfants

Aucune des sources relatives au jeune couple n’indique explicitement qu’il ait eu une descendance ; cependant, une fille, Nysa, leur est parfois attribuée[15]. Cette dernière apparaît dans une seule inscription, un décret des Athéniens de Délos en l’honneur de son époux Pharnace I du Pont et d’elle-même ; elle y est désignée comme « fille du roi Antiochos et de la reine Laodice »[16]. La datation de cette inscription est cependant problématique et le manque de précision quant au couple royal parental évoqué dans le décret n’aide pas à déterminer s’il pourrait s’agir de celui qui nous intéresse[17]. Pour ces différentes raisons, je considère qu’il est avisé de ne pas suivre l’hypothèse qui fait de Nysa une fille d’Antiochos le Jeune et Laodice VI.

Comment expliquer cette absence de descendance ? Il convient tout d’abord de rappeler le caractère fort bref de l’union des deux époux, qui a sans doute eu une influence sur cette situation. En effet, leur mariage ne dure qu’environ deux ans et demi, et ce pendant une période troublée par la guerre d’Antiochos III contre Rome. Aussi n’est-il donc pas impossible que les jeunes époux n’aient que très peu été en contact l’un avec l’autre si Antiochos le Jeune participait aux campagnes de leur père. Il est également possible que Laodice fût encore trop jeune à ce moment-là pour procréer, voire qu’il n’y ait pas eu de relations physiques entre les époux pour cette raison.

Aussi convient-il pour l’instant de considérer qu’Antiochos le Jeune et Laodice VI n’ont pas eu d’enfants, tout en gardant à l’esprit que de nouveaux documents pourraient modifier cette conclusion, bien que les arguments donnés ci-dessus soient à mon sens suffisamment pertinents pour que la question de l’absence de descendance soit considérée comme réglée.

Titulature royale

En ce qui concerne la titulature royale, le titre de basilissa n’était pas porté par Laodice, si l’on s’en tient aux documents à disposition[18]. Ce titre royal, signifiant de façon littérale « femme royale », ou « femme de rang royal », peut être considéré comme la version féminine de celui de basileus. Cette titulature était portée par les rois hellénistiques et leurs épouses, ce dès la fin du IVe siècle. Selon Diodore de Sicile, Antigone et Démétrios Poliorcète furent les premiers à s’être dotés du titre de basileus à la suite de leur victoire sur Ptolémée à Salamine en 306 av. J.-C. ; la même année, Phila, épouse d’Antigone, avait reçu celui de basilissa[19]. Les autres Diadoques ne tardent pas à les imiter, y compris Séleucos, fondateur de la dynastie séleucide. En 300 av. J.-C., ce dernier fait également de son épouse Apamée une basilissa[20].

Il apparaît néanmoins que les épouses de souverain (ou de co-roi et d’héritier) ne devenaient pas des basilissai de façon automatique une fois le mariage célébré[21]. Ainsi, bien qu’Antiochos le Jeune porte le titre de basileus dès son association au trône en 209 av. J.-C., il n’est pas surprenant que le titre de basilissa n’ait pas été attribué à Laodice VI à la suite de leur mariage[22]. Il n’est pas non plus étonnant que cette dernière n’ait pas été basilissa en tant que fille de roi. En effet, la question de l’attribution de ce titre aux princesses hellénistiques est problématique : s’il est sûr que les princesses lagides en ont bénéficié, la question reste aujourd’hui débattue pour les autres[23]. Quant aux filles des souverains séleucides, et plus particulièrement celles d’Antiochos III, aucune source ne vient appuyer l’hypothèse de l’obtention d’une titulature avant leur mariage. On peut donc considérer que Laodice VI n’était pas basilissa avant ses noces avec Antiochos le Jeune, et qu’elle ne l’est pas devenue à la suite de cette étape, bien que son époux fût basileus.

L’absence de titulature de Laodice VI en tant qu’épouse du co-roi étonne d’autant moins si l’on prend en considération le fait que sa mère, Laodice V, était encore en vie durant la période de leur mariage. Laodice V était la basilissa d’Antiochos III ; elle incarnait ainsi une forme d’expression de l’autorité séleucide, et participait à la représentation du pouvoir[24]. Alors qu’Antiochos le Jeune devient basileus lorsqu’il est associé au pouvoir par son père, la même chose ne pouvait pas se produire dans le cas de Laodice VI, puisqu’elle n’était pas associée au pouvoir de son père. Si Antiochos le Jeune n’avait pas brutalement disparu avant de devenir le successeur d’Antiochos III, il est possible – mais non obligatoire, comme on l’a vu –  que Laodice VI ait pu devenir basilissa en tant qu’épouse de roi, à l’initiative du nouveau souverain ; on peut donc imaginer qu’une cérémonie similaire à celle organisée pour Laodice V aurait alors eu lieu. Ces différents éléments permettent ainsi d’expliquer pourquoi Laodice VI ne disposait pas d’un titre royal.

Culte

Avant de devenir l’épouse d’Antiochos le Jeune, Laodice VI devait être comprise dans les honneurs cultuels dédiés de façon ponctuelle au couple royal et à ses enfants[25]. Une fois mariée à son frère, les sources dont nous disposons n’indiquent pas que Laodice VI ait bénéficié d’honneurs cultuels particuliers. Aucun culte d’État n’a été mis en place dans son cas, que cela soit en tant que fille du roi ou dans son rôle d’épouse du co-roi et héritier. Malgré tout, il ne paraît pas impossible qu’elle ait été l’objet d’honneurs cultuels spontanés et ponctuels de la part de particuliers ou de certaines cités. Le caractère instable et novateur de son statut d’épouse du co-roi et héritier devait créer un certain flou au niveau des institutions en place. Il semble cependant improbable qu’un véritable culte généralisé ait pu être mis en place durant le court laps de temps durant lequel son union avec Antiochos le Jeune a eu lieu.

Bien que l’on ne dispose d’aucun élément relatif à des honneurs cultuels pour Laodice VI, cette dernière a tout de même tenu un rôle central dans un culte particulier : celui de sa mère, Laodice V.

La grande-prêtresse et le co-roi

En 193 av. J.-C., Antiochos III crée un culte royal d’État, avec pour objectif d’honorer son épouse, Laodice V. Ce nouveau culte devait s’ajouter à d’autres déjà mis en place de manière spontanée par différentes cités ou communautés ; la différence majeure résidait dans son caractère étatique, puisqu’il était administré par le pouvoir royal séleucide[26].

Le souverain proclame la mise en place et l’organisation de ce nouveau culte au moyen d’un prostagma dont on connaît trois versions : l’une à Eriza (Carie ou Phrygie), les deux autres en Médie – la première à Laodicée de Médie, et la seconde dans la région moderne de Kermanshah. Le prostagma en lui-même est à chaque fois similaire, seule la lettre d’accompagnement qui le précède sur l’inscription diffère selon les fonctionnaires à qui elle est adressée.

Pourquoi créer un tel culte ? Différents facteurs entrent en jeu, comme on peut le voir ci-dessous dans l’exemplaire de la ville de Laodicée de Médie[27] :

Μενέδημος Ἀπολλοδώρωι καὶ Λαοδικέων
τοῖς ἄρχουσι καὶ τῆι πόλει χαίρειν · τοῦ
[γ]ραφέντος πρὸς ἡμᾶς προστάγματος
(4) [παρὰ το]ῦ βασιλέως ὑποτέτακται
[τὸ ἀντι]γραφον · κατακολουθεῖτε οὖν
τοῖς ἐπεσταλμένοις καὶ φροντίσατε
ὃπως ἀναγραφὲν τὸ πρόσταγμα εἰς στήλην
(8) λιθίνην ἀνατεθῆι ἐν τῶι ἐπιφανεστάτωι
τῶν ἐν τῆι πόλει ἱερῶν.
Ἔρρωσθε. Θιρ´, Πανήμου        ι´.
Βασιλεὺς Ἀντίοχο[ς Μ]εμεδήμωι χαίρεν ·
(12) [βου]λόμενοι τῆς ἀδ[ε]λφῆς βασιλίσσης
Λαοδίκης τὰς τιμὰς ἐπὶ πλεῖον αὔξειν
καὶ τοῦτο ἀναγκαιότατον ἑαυτόῖς
νομίζοντες εἶν[αι] διὰ τὸ μὴ μόνον ἡμῖν φιλοστόργως
(16) καὶ κηδεμονικῶς αὐτὴν σθμβιοῦν, ἀλλὰ μὲν
πρὸς τὸ θεῖον εὐσεβῶς διακεῖσθαι, καὶ τὰ ἄλλα μὲν
ὅσα πρέπει καὶ δίκαιόν ἐστιν παρ᾽ἡμῶν [αὐτ]ῆι
συναντᾶσθαι διατελοῦμεν μετὰ φιλοστοργίας
(20) ποιοῦντες, χρίνομεν δὲ, χαθάπερ ἡμῶ[ν]
ἀποδείκνυνται κατὰ τὴν βασιλείαν ἀρχιερεῖς,
καὶ ταύτης κ[αθ]ίστασθαι ἐν τοῖς αὐτοῖς τό[ποις]
ἀρχιερείας αἳ φ[ορ]ήσουσιν στεφάνους χρυ[σοῦς]
(24) ἔχοντας εἰκόν[α]ς αὐτῆς, ἐνγραφήσονται δὲ [καὶ]
ἐν τοῖς σθνα[λ]λάμασ[ιν] μετὰ τοὺς τῶν προ[γόνωι]
καὶ ἡμῶν ἀρχι[ερ]εῖς · ἐπει οὖν ἀποδέδεικτ[αι]
ἐν τοῖς ὑπὸ σ[ὲ τό]ποις Λαοδίκη<ς>, συν[τελείσθω]
(28) πάντα τοῖς προγεγραμμένοις ἀκολο[ύθως]
καὶ τὰ ἀντίγραφα τῶν ἐπιστολῶν ἀναγραφέν[τα]
εἰς στήλας ἀματεθήτο ἐν τοῖς ἐπιφανεστάτοις τό[ποις],
ὅπνς νῦν τε καὶ εἰς τὸ λοιπὸν φανερὰ γ[ίν]ηται ἡ ἡμε[τέρα]
(32) καὶ ἐν τούτοις πρὸς τὴν ἀδελφὴν π[ροα]ίπεσις.
Θιρ´, Ξαμ[δικοῦ].

Ménédémos à Apollodôros et aux magistrats et la ville de Laodicée salut. Ci-après est jointe la copie de l’édit que nous a écrit le roi. Conformez-vous donc à ce qui y est mandé et prenez soin de faire transcrire l’édit sur une stèle de pierre et de le consacrer dans le plus illustre des sanctuaires de la ville. Portez-vous bien. An 119, le 10 du mois de Panémos. Le roi Antiochos à Ménédémos, salut. Voulant augmenter les honneurs de notre sœur la reine Laodice et estimant que cela nous est très nécessaire, non seulement parce qu’elle montre son affection et sa sollicitude dans sa vie avec nous, mais encore parce qu’elle est pieuse envers la divinité, nous ne cessons de faire avec affection tout ce qui convient et qu’il est juste qu’elle obtienne de nous, et spécialement nous décidons que, de même que sont nommés dans le royaume des grands-prêtres de nous-mêmes, soient établies dans les mêmes lieux des grandes-prêtresses de Laodice, qui porteront des couronnes d’or ayant son portrait, et dont le nom sera inscrit dans les contrats après les grands-prêtres de nos ancêtres et de nous-mêmes. Or, puisque dans les lieux de ton gouvernement a été nommée Laodice, que tout se fasse conformément à ce qui a été dit ci-dessus, et que les copies des lettres, transcrites sur des stèles, soient consacrées dans les lieux les plus illustres, afin que, maintenant et dans l’avenir, soit manifeste l’excellente attitude que nous avons, en cela aussi, envers notre sœur. An 119, le [ . ] du mois de Xandikos.

Comme un culte royal d’État existait déjà pour Antiochos III, il semble que le souverain ait souhaité l’étendre à son épouse (l. 21-22)[28]. Par ailleurs, il désire également la valoriser pour ses qualités d’épouse, et par ce biais diffuser l’image d’un couple uni (l. 12-20)[29].

Outre la mise en place de ce programme idéologique, le prostagma d’Antiochos III définit les modalités relatives à l’organisation du culte, et notamment les responsabilités des grandes-prêtresses, qui devaient en principe être responsables chacune d’une région du territoire séleucide. Les deux exemplaires de Médie mentionnent la nomination à ce poste d’une Laodice, sans davantage de précision, comme on peut le voir à la ligne 27. Puisque le prostagma n’apporte pas de détails quant à l’identité de cette Laodice, il ne peut s’agir que de Laodice VI, sa fille, puisqu’elle est la seule femme de la famille royale, excepté sa mère, à porter ce prénom. Cette affirmation quant à l’identité de la grande-prêtresse est appuyée par l’exemplaire d’Eriza : dans ce dernier, la grande-prêtresse est une Bérénice, identifiée comme la fille de Ptolémée de Telmessos[30]. D’abord fidèle aux Lagides qui dominaient le sud de l’Asie mineure en ce début de IIe siècle av. J.-C., Ptolémée parvient à conserver son indépendance après la conquête de la région par Antiochos III en 197 av. J.-C. Le souverain séleucide semble avoir réussi à s’attacher sa fidélité en élevant sa fille, Bérénice au rang très enviable de grande-prêtresse[31]. Au vu de ces deux cas, les grandes-prêtresses du culte de Laodice V devaient provenir soit de l’entourage du roi et de la reine, soit de familles d’importance.

Le prostagma reste vague en ce qui concerne les charges attribuées à Laodice VI en tant que grande-prêtresse. Le document indique qu’elle devait porter une couronne d’or sur laquelle était monté un portrait de Laodice V (l. 23-24) ; ainsi, la reine devait être présente par le biais de son image là où se trouvait la grande-prêtresse, comme l’explique P. Iossif : « […] the queen/goddess could receive a cult virtually everywhere in the satrapy, where her high-priestess, the mediator par excellence, would bring her image. »[32] Selon lui, la grande-prêtresse ne devait pas être rattachée à un sanctuaire en particulier, mais se déplaçait sans doute de l’un à l’autre, probablement en fonction du calendrier religieux[33]. Laodice VI devait ainsi être responsable de rituels visant à honorer sa mère là où il était décidé de les performer ; il est donc possible qu’elle ait eu à se déplacer dans toute la Médie. Le prostagma ne précise pas les actions qui devaient être exécutées par la grande-prêtresse, mais il devait s’agir au moins de sacrifices, dont la nature exacte nous demeure inconnue[34].

Laodice VI fut ainsi probablement dépêchée aux confins du royaume par son père ; qu’en est-il de son frère-époux ? Il apparaît qu’Antiochos III avait finalement décidé de favoriser une proximité géographique entre les jeunes époux : en effet, au printemps 193 av. J.-C., Antiochos le Jeune est envoyé dans les Hautes Satrapies afin d’y représenter l’autorité de son père, et de l’y exercer[35]. Selon L. Capdetrey, la Médie servait de base à l’administration des Hautes Satrapies depuis le règne de Séleucos III ; Antiochos le Jeune et Laodice VI devaient donc se trouver dans la même région[36]. La présence de l’héritier et co-roi dans cette partie du royaume relève d’un projet bien réfléchi : en effet, Antiochos III passe la majeure partie de l’année 193 av. J.-C. en Asie mineure occidentale, à préparer son débarquement en Grèce continentale[37]. Cette situation rend indispensable la présence d’Antiochos le Jeune dans la partie orientale du royaume, afin de maintenir l’autorité et l’influence séleucide sur la région, régulièrement sujette aux révoltes ; la nomination de Laodice VI dans ce même territoire répond elle aussi à la nécessité de conserver cette influence en diffusant l’idéologie familiale d’Antiochos III par le biais du culte d’État de Laodice V.

La nomination du jeune couple à deux postes d’importance dans cette partie du territoire participe donc à l’élaboration du discours diffusé par Antiochos III : en envoyant en Médie le couple héritier, miroir du couple formé par lui-même et son épouse, le souverain séleucide déploie ainsi l’image d’une famille unie sur l’ensemble de son royaume.

Une union écourtée

Cette situation va néanmoins tourner court en raison d’un événement imprévu : à l’été 193 av. J.-C., Antiochos le Jeune meurt prématurément dans des circonstances inconnues[38]. Qu’en était-il de Laodice, à ce moment-là ? Elle se trouvait sans doute déjà en Médie afin d’occuper son rôle de grande-prêtresse, ou était au moins en route pour la satrapie. Malgré la disparition de son frère-époux, il est fort probable qu’elle ait conservé cette fonction et qu’elle l’ait occupée au moins jusqu’à la défaite de son père face à Rome en 188 av. J.-C.

La politique familiale et idéologique d’Antiochos III a sans doute été perturbée par la disparition de son héritier et co-roi : alors qu’il disposait d’un couple héritier déjà formé et préparé à prendre la relève, et donc d’une succession a priori stabilisée et organisée en amont, le souverain séleucide devait reprendre cela à la base, d’autant plus qu’Antiochos le Jeune disparaissait alors qu’il n’avait pas lui-même d’héritier. Cette situation, déjà difficile en temps normal, l’était d’autant plus qu’Antiochos III se trouvait alors en plein conflit contre Rome.

Alors que Laodice VI et Antiochos le Jeune devaient représenter le reflet du couple régnant formé par leurs parents, la mort du jeune homme venait mettre un terme à ce pan de la propagande d’Antiochos III.

Conclusion

Le cas de Laodice VI constitue donc une première dans la dynastie séleucide, par son mariage avec son frère. La mort prématurée d’Antiochos le Jeune et l’absence d’héritier issu du jeune couple ne figuraient sans doute pas dans les plans d’Antiochos III ; aussi, nous en sommes réduits à nous demander quelles autres dispositions le souverain séleucide aurait pu prendre si la disparition soudaine de son fils aîné ne s’était pas produite. On peut se demander ce qu’il serait advenu de Laodice VI en cas de succession réussie, ainsi que se questionner sur les stratégies matrimoniales qu’elle et son frère-époux auraient employées pour leur descendance : auraient-ils reproduit leur propre mariage incestueux avec leurs enfants, afin de perpétuer l’image de la famille royale élaborée par Antiochos III ? Cette hypothèse ne paraît pas probable : la politique matrimoniale engagée par le souverain séleucide, le mariage endogène y compris, répond à un besoin issu d’un contexte passager, entièrement lié à la politique et à la propagande menées par Antiochos III. Aussi me semble-t-il peu cohérent de penser que les enfants de ce dernier auraient pu reprendre cette nouveauté à leur propre compte, d’autant plus qu’il n’existe pas d’autres mariages entre un frère et sa sœur – que ce soit en tant que souverains ou en tant qu’héritiers – après la mort de Laodice VI, même après l’arrivée des reines d’origine lagide à partir du milieu du IIème siècle av. J.-C.

Ce mariage endogène, et de façon plus globale la politique d’Antiochos III, sont donc des éléments déterminants du parcours de Laodice VI, qui conditionnent presque tout ce que nous savons d’elle pour cette période-ci. Cette question du mariage entre frère et sœur prend un poids d’autant plus important si l’on observe la suite de son existence. En effet, le destin de Laodice VI ne prend pas fin avec la disparition d’Antiochos le Jeune : il semblerait qu’elle ait été rapidement remariée par Antiochos III au futur Séleucos IV, nouvel héritier et co-roi, voire même qu’à la mort de ce dernier, elle épouse encore Antiochos IV, son dernier frère[39]. Que Laodice VI épouse un seul ou plusieurs de ses frères demeure une problématique intéressante ; cependant, cela ne change rien au fait que Laodice VI est la seule princesse séleucide à être incluse dans une ou plusieurs unions incestueuses. On peut ainsi considérer que l’expérience menée par Antiochos III au sein de sa politique dynastique commence et s’arrête avec Laodice VI, puisque nous n’avons pas de preuves d’autres mariages frère-sœur chez les Séleucides par la suite.

Le parcours de Laodice VI en tant qu’épouse d’Antiochos le Jeune constitue ainsi un élément singulier de l’histoire dynastique séleucide, et plus particulièrement de l’étude des femmes de rang royal secondaire. Au-delà des questions d’âge et d’alliances matrimoniales, Antiochos III eut-il d’autres raisons de la choisir pour incarner une part essentielle de son idéologie familiale ? On ne saurait le dire.

 

Bibliographie

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Marie Widmer, La construction des identités politiques des reines séleucides, sous la dir. de Anne Bielman Sánchez, Université de Lausanne, 2015 (thèse de doctorat en cours de publication).

 


[1] Parmi les publications récentes, on trouve un article consacré à Antiochis II : Linda-Marie Günther, « Kappadokien, die seleukidische Heiratspolitik und die Rolle der Antiochis, Tochter Antiochos III », Studien zum antiken Kleinasien III, Bonn, R. Habelt, 1995, p. 47-61 ; un autre relatif à Nysa, si on considère cette dernière comme fille d’Antiochos III : Cristian Ghita, « Nysa – a Seleucid princess in Anatolian context », Seleucid Dissolution. The Sinking of the Anchor, Wiesbaden, Harrassowitz Verlag, 2011, p. 107-116) ; et enfin un article discutant entre autres les cas d’Antiochis I – sœur d’Antiochos III – et d’Antiochis II : Alex McAuley, « Once a Seleucid, always a Seleucid : Seleucid princesses and their nuptial courts », The Hellenistic Court (sous presse). Je ne prends pas en compte le cas particulier de Cléopâtre I, puisque cette dernière devient reine d’Égypte en épousant Ptolémée V et que nous disposons de davantage de sources à son sujet, grâce notamment aux papyrus. Concernant le comput, j’ai choisi de reprendre celui donné par Daniel Ogden, qui dote d’un numéro chaque Laodice de la dynastie : Daniel Ogden, Polygamy, Prostitutes and Death. The Hellenistic Dynasties, Londres, The Classical Press of Wales, 1999.

[2] App. Syr. IV, 17 ; Claude Vatin, Recherches sur le mariage et la condition de la femme mariée à l’époque hellénistique, Paris, E. de Boccard, 1970, (Bibliothèque des Écoles françaises d’Athènes et de Rome, 216), p. 87.

[3] Hatto Schmitt, Untersuchungen zur Geschichte Antiochos des Grossen und seiner Zeit, Wiesbaden, F. Steiner Verlag, 1964, (Historia Einzelschriften, 6), p. 27.  

[4] App. Syr., IV, 17 ; Anne Bielman Sánchez, Giuseppina Lenzo, « Réflexions à propos de la “régence” féminine hellénistique : l’exemple de Cléopâtre I », Studi Ellenistici, volume 29, 2015, p. 1-29.

[5] Sur l’âge des femmes au moment du mariage, voir Anne-Marie Vérilhac, Claude Vial, Le mariage grec, du VIe siècle av. J.-C. à l’époque d’Auguste, Paris, De Boccard, 1998 (BCH Supplément, 32), p. 215.

[6] Il s’agissait déjà du prénom porté par la mère et l’une des filles de Séleucos I. A partir d’Antiochos II, toutes les épouses de rois séleucides se prénomment Laodice, jusqu’à ce qu’Alexandre I Balas épouse Cléopâtre Théa vers 150 av. J.-C., sauf Bérénice Phernophoros. Les seules à faire exception à cette règle sont les reines d’origine égyptienne qui épousent des souverains séleucides dès le milieu du IIe siècle av. J.-C. (Cléopâtre Théa, Cléopâtre IV et Cléopâtre Séléné), alors même que leurs propres filles se prénomment toutes Laodice. C’est à cette même époque que commence véritablement le déclin du royaume séleucide, pour diverses raisons sur lesquelles il n’y a pas lieu de revenir ici. On peut, selon moi, établir un lien entre cette situation délicate, qui ne fait qu’empirer pendant près d’un siècle, et les prénoms portés par les princesses de cette période. Il peut s’agir d’une part d’une tentative de diffusion du caractère dynastique incarné par le prénom Laodice, afin de faire de toutes ces princesses de futures reines potentielles. D’autre part, il est probable que la politique onomastique de cette fin de dynastie séleucide devait avoir pour objectif de rappeler un passé glorieux (et perdu), en donnant à ces filles le prénom des grandes reines passées.

[7] Un exemple frappant venant appuyer cette hypothèse est l’envoi en Égypte par Antiochos III de sa fille Cléopâtre, dont le prénom signifie littéralement « la gloire du père », afin d’épouser Ptolémée V à la suite de la défaite de ce dernier lors de la cinquième Guerre de Syrie. Le souverain séleucide aurait donc très bien pu renommer sa fille à la suite de ses fiançailles, donnant à son prénom un poids politique certain.

[8] App. Syr. IV, 17 : Xειμῶνι δ᾿ ἀμφὶ τὸν Σάρον ποταμὸν συμπεσών, καὶ πολλὰς τῶν νεῶν ἀποβαλών, ἐνίας δ᾿αὐτοῖς ἀνδράσι καὶ φίλοις, ἐς Σελεύκειαν τῆς Συρίας κατέπλευσε, καὶ τὸν στόλον κατεσκεύαζε πεπονημένον. γάμους τε τῶν παίδων ἔθυεν, Ἀντιόχου καὶ Λαοδίκης, ἀλλήλοις συναρμόζων. Traduit par Paul Goukowsky, Les Belles Lettres, 2007.

[9] Anne Bielman Sánchez, « Régner au féminin. Réflexions sur les reines attalides et séleucides », L’orient méditerranéen de la mort d’Alexandre aux campagnes de Pompée : cités et royaumes à l’époque hellénistique, actes du colloque international de la sophau, Rennes, 4-6 avril 2003, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2003, p. 50.

[10] Les parents de Laodice V sont Mithridate II du Pont et Laodice III, fille d’Antiochos II. Quant aux princesses lagides, Cléopâtre Théa épousa son beau-frère Antiochos VII (frère de Démétrios II, son deuxième époux), et Cléopâtre Séléné son petit-neveu Antiochos VIII (fils de sa tante Cléopâtre Théa et d’Antiochos VII), son beau-frère et petit-neveu Antiochos IX (frère d’Antiochos VIII) et son beau-fils et neveu Antiochos IX (fils de sa sœur Cléopâtre IV et d’Antiochos IX).

[11] Marie Widmer, La construction des identités politiques des reines séleucides, sous la direction d’Anne Bielman Sánchez, Université de Lausanne, 2015 (thèse de doctorat en cours de publication), manuscrit p. 170.

[12] Id.

[13] Claude Vatin, Recherches…, p. 88.  

[14] Id.

[15] Voir par exemple Daniel Ogden, Polygamy…, p. 141 et p. 165, n. 141 ; Marie Widmer, La construction…, manuscrit p. 399.

[16] IG XI, 1056, l. 14-15 : ἐπεὶ δὲ καὶ προσήγγελται τὴν βασίλισσαν Νῦσαν βασιλέ|ως Ἀντιόχου θυγατέρα συνωικηκέναι τῶι βασιλεῖ Φαρνάκει̣.

[17] Sur les discussions relatives à cette inscription, voir notamment Cristian Ghita, « Nysa… », p. 107-116.

[18] Sur la question du titre de basilissa, voir Elizabeth Carney, « What’s in a name ? The emergence of a title for royal women in the Hellenistic period », Women’s History and Ancient History, Chapel Hill, The University of North Carolina Press, 1991, p. 154-172.

[19] Diod. Sic. XX, 53, 2-4 ; SIG3 333.

[20] Elizabeth Carney, « What’s… », p. 161.

[21] C’est notamment le cas de Laodice V, qui est désignée basilissa à l’occasion d’une proclamation officielle, postérieure aux noces royales. Voir Pol. V, 43, 1-4.

[22] Marie Widmer, La construction…, manuscrit p. 161.

[23] Ivana Savalli-Lestrade, « Il ruolo pubblico delle regine ellenistiche », Istorie. Studi offerti dagli allievi a Giuseppe Nenci in occasione del suo settantesimo compleanno, Lecce, Congedo, 1994, p. 417.

[24] Marie Widmer, La construction…, manuscrit p. 209.

[25] Voir par exemple les inscriptions suivantes : Klaus Bringmann, Hans von Steuben, Schenkungen hellenistischer Herrscher an griechische Städte und Heiligtümer I, Berlin, Akademie Verlag, 1995, n°260 II ; I. Iasos 5.  

[26] Marie Widmer, La construction…, manuscrit p. 197.

[27] Édition et traduction de Louis Robert, « Inscriptions séleucides de Phrygie et d’Iran », Hellenica : recueil d’épigraphie, de numismatique et d’antiquités grecques VII, Limoges, A. Bontemps, 1949, p. 7-8.

[28] La question de la mise en place de ce culte royal est largement débattue, certains faisant notamment d’Antiochos III son créateur. Voir Peter Van Nuffelen, « Le culte royal de l’empire des Séleucides : une réinterprétation », Historia, volume 53, n°3, 2004, p. 278-301.

[29] Marie Widmer, La construction…, p. 200 et suivantes concernant la valeur idéologique du prostagma.

[30] Fils de Lysimaque et Arsinoé II, il reçoit la ville de Telmessos (Lycie) en dôréa de la part de Ptolémée III : Ivana Savalli-Lestrade, « Les pouvoirs de Ptolémée de Telmessos », Annali della Scuola Normale Superiore di Pisa. Classe di Lettere e Filosofia, volume 17, n°1, 1987, p. 129-130.

[31] John Ma, Antiochos III and the Cities of Western Asia Minor, Oxford, Oxford University Press, 1999, p. 94.

[32] Panagiotis Iossif, « The apotheosis of the Seleucid king and the question of high-priest/priestess: a reconsideration of the evidence », Divinizazzione, culto del sovrano e apoteosi : tra Antichità e Medioevo, Bologne, Bononia University Press, 2014, p. 143 : « […] la reine/déesse pouvait recevoir un culte pratiquement partout dans la satrapie, là où sa grande-prêtresse, sa médiatrice par excellence, amènerait son image. », ma traduction.

[33] Ibidem, p. 141-143, où il rappelle avec justesse notre manque de connaissances sur l’aspect physique du culte royal séleucide.

[34] Ibidem, p. 143.

[35] Liv. XXXV, 13, 5 sur l’envoi d’Antiochos le Jeune à l’est ; Marie Widmer, « Pourquoi reprendre le dossier des reines hellénistiques ? Le cas de Laodice V », Egypte-Grèce-Rome. Les différents visages des femmes antiques, Berne, Peter Lang, 2008, p. 87.

[36] Laurent Capdetrey, Le pouvoir séleucide : territoire et administration d’un royaume hellénistique (312-129 avant J.-C.), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2007, p. 268 et suivantes.

[37] Louis Robert, « Inscriptions… », p. 17. Le souverain séleucide était en effet engagé dans son conflit contre Rome.

[38] Liv. XXXV, 15, 2.

[39] Cette possibilité, qui me semble satisfaisante, est appuyée notamment par Ivanna Savalli-Lestrade, « Le mogli di Seleuco IV e di Antioco IV », Studi Ellenistici, volume 16, 2005, p. 199. En revanche, je ne crois pas à l’hypothèse qui fait de Laodice VI la femme d’Antiochos IV également, soutenue par Hatto Schmitt, Untersuchungen…, p. 24 ; Jakob Seibert, Historische Beiträge zu den dynastischen Verbindungen in Hellenistischer Zeit, Wiesbaden, F. Steiner Verlag, 1967, p. 68 ; George Le Rider, « L’enfant-roi Antiochos et la reine Laodice », Bulletin de correspondance hellénique, volume 110, n°1, 1985, p. 409-417 ; Daniel Ogden, Polygamy…, p. 140 ; Anne Bielman Sánchez, « Régner… », p. 46 ; Panagiotis Iossif, Catharine Lorber, « Laodikai and the goddess Nikephoros », L’Antiquité classique, volume 76, 2007, p. 83.

Le discours sur le temps au sein de l’œuvre de Bède le Vénérable : un point tournant de la connaissance altomédiévale ? Une étude statistique du vocable tempus dans les textes de la Patrologia latina

Patrice F. Hamel

 


Résumé : L’historiographie récente contribue à dynamiser l’intérêt de la recherche pour le système de représentation temporelle de Bède le Vénérable. Son œuvre vaste constitue un véritable monument d’authentique génie en matière de récupération/critique/reformulation des réflexions patristiques, mais aussi de perfectionnement, voire d’innovation « scientifique », théologique et sociale. Afin de cerner davantage la richesse de son discours, mais également les modalités selon lesquelles ce dernier s’articule avec ce qui le précède et ce qui le suit dans le temps long, on entreprend une étude de statistique lexicale d’un terme en apparence banal, tempus, mais dont on montre a contrario l’immense potentiel en matière de considérations historiques.


Patrice F. Hamel est doctorant en histoire médiévale en cotutelle sous la direction de Didier Méhu (professeur titulaire, Université Laval, Canada) et de Michel Lauwers (professeur des universités, Université Nice-Sophia-Antipolis, France). Intéressé par le système de représentation médiévale, plus particulièrement en ce qui concerne les catégories anthropologiques de l’espace et du temps, il conduit depuis la maîtrise en 2012 ses recherches auprès de l’œuvre de Bède le Vénérable. Ses champs d’intérêt incluent également la statistique lexicale ainsi que la sémantique historique dont il utilise les méthodes pour mener à bien une partie de son travail. Sa thèse intitulée (D)écrire le temps pour construire l’espace : Temporalité et spatialité des rapports sociaux dans l’œuvre de Bède le Vénérable (mort en 735), toujours en cours, cherchera à approfondir l’articulation entre les conceptions du temps et de l’espace altomédiévales d’abord chez Bède le Vénérable, puis, suivant une démarche comparative, chez des clercs allant de saint Augustin jusqu’aux réformateurs du XIe siècle. Il s’agira in fine de contribuer à la connaissance historique sur la mise en place du projet global de la société chrétienne.

patrice.frigault-hamel.1@ulaval.ca


Introduction

La recherche historique sur la temporalité dans l’œuvre de Bède le Vénérable a été dynamique ces dernières années[1]. En effet, on observe à travers celui-ci un approfondissement du savoir, notamment en ce qui a trait au complexe processus de conceptualisation auquel s’adonne le moine de Jarrow pour clarifier les événements qui devaient, selon lui, caractériser le crépuscule de la communauté des fidèles sur terre. Un développement semblable n’aurait sans doute pas été possible sans la réalisation d’éditions critiques et traductions des œuvres de Bède. On pense au travail de Faith Wallis avec The Reckoning of Time, On the Nature of Things and On Times (en collaboration avec Calvin B. Kendall) ainsi que Commentary on Revelation[2].

Parallèlement à l’édition des manuscrits de Bède, l’activité scientifique fait preuve d’une grande vivacité. Les séances dédiées au thème de « Bede and the Future » au International Medieval Congress de l’Université de Leeds en 2011 ont favorisé, trois ans plus tard, la parution d’un livre codirigé par Peter Darby et Faith Wallis lui aussi intitulée Bede and the Future[3]. On songe également à la contribution de P. Darby nommée Bede and the End of Time parue en 2012[4]. Ces ouvrages ont grandement concouru à l’approfondissement de tout le système de représentation qui sous-tend la pensée eschatologique de Bède, allant même jusqu’à proposer la chronologie de son développement.

Cependant, sans invalider la qualité de ces contributions réalisées dans les dernières années, force est de constater l’absence presque totale des méthodes quantitatives, notamment la statistique lexicale. Les seules exceptions s’avèrent le comptage des mots qu’effectuent entre autres P. Darby[5] et Alan Thacker[6], ce qui est un premier pas vers une familiarisation avec la sémantique historique. On peut donc soutenir qu’il s’agit d’une voie fort prometteuse à emprunter dans les prochaines années de recherche dans le domaine de la médiévistique[7].

Dans cet ordre d’idée, cet article a pour première vocation de fournir une démonstration méthodologique. Y seront donc présentées quelques manipulations statistiques réalisées dans le cadre des recherches pour la thèse de doctorat. Grâce à l’outil d’exploration que constitue la statistique, on proposera justement d’explorer un corpus formé des œuvres de Bède le Vénérable afin d’y identifier les modalités  originales relatives à son discours sur le temps. Pour ce faire, à dessein d’apprécier davantage la complexité et l’ingéniosité des idées formulées, enseignées et défendues par ce dernier, il est nécessaire d’insister sur le fait qu’elles composent les indices d’une problématique bien plus vaste. Ainsi, la période entre le Ve et le Xe siècle a été le théâtre d’un développement majeur des traités sur le temps dans les textes[8]. Relativement à cela, il paraît dès lors plutôt difficile de chercher à comprendre la société chrétienne altomédiévale et les changements sociaux qui la caractérisent sans considérer la question de la progression des représentations du temps.

Pour identifier les principales inflexions de cette transformation, on procèdera à l’étude de l’évolution de la matière « théorique » temporelle dans les œuvres médiévales par l’intermédiaire d’une analyse des distributions lexicales du lemme tempus. On enchaînera ensuite avec la réalisation d’un ensemble de graphiques factoriels montrant les structures sémantiques de ce vocable chez Bède ainsi qu’à deux autres moments de l’histoire[9]. Adoptant une approche comparative, on s’efforcera de percevoir une partie de ce qui contribue à distinguer les propos du moine de Jarrow tant de ceux qui le précèdent que de ceux qui le suivent.

L’évolution du discours sur le temps au haut Moyen Âge dans la Patrologia latina : le cas de tempus

Avant d’approfondir les types d’analyses effectuées ainsi que leur résultat, il paraît nécessaire de justifier deux éléments, à commencer par le choix du vocable tempus. Pour obtenir des produits statistiques (listes, graphiques divers, etc.) qui sont à la fois lisibles, concis et cohérents relativement à l’objet de la recherche, il est primordial de sélectionner des mots à-propos. Pour évaluer cette pertinence, il faut dans un premier temps s’assurer que les termes potentiellement sélectionnés correspondent au sujet de l’étude. Par exemple, à quoi bon, sauf indications contraires (une hypothèse basée sur des recherches statistiques antérieures, par exemple), prendre en compte le lemme pisces pour travailler sur la notion d’adoubement? Bien entendu, cette étape repose d’abord et avant tout sur l’acquisition d’une connaissance minimale des ouvrages (et de ceux qui les ont produits) composant le corpus examiné (et, a fortiori, des mécanismes de structurations de la société à l’origine des textes étudiés)[10]. Une fois que la pertinence des mots est validée, il convient dans un second temps de calculer leur coefficient de représentativité dans le corpus interrogé : sont-ils couramment employés dans l’ensemble de ce dernier ou ne sont-ils observables que dans un seul texte ? Pour ce faire, la statistique lexicale offre des moyens pour mesurer l’importance d’un mot, c’est-à-dire sa fréquence, dans une population. Ainsi, on peut produire un lexique des lemmes contenus dans un corpus afin de valider que le terme envisagé possède ou non un poids significatif qui en justifie l’intégration à la recherche. Dans le cas présent, le choix de tempus respecte la question de la correspondance au sujet de l’étude. Même si c’est du mot tempus que le mot « temps » découle, il faut avouer qu’une remarque de P. Darby a positivement influencé le processus de sélection. Parlant du vocable sous sa forme nominative pluriel tempora, il le qualifie de « non-specific Latin term »[11]. Ce lemme possède une forte polysémie, à tel point qu’il se voit banalisé. Or, c’est justement en raison de cette banalité qu’on en a privilégié la candidature; sous couvert de ce qui parait terne et (trop) commun peut justement se cacher une richesse du point de vue historique[12]. Enfin, tempus s’avère conforme au critère de la représentativité dans les textes : il affiche une fréquence de 136 671 mots pour un corpus qui comprend un peu plus de 100 000 000 de formes différentes.

Concernant le corpus, la Patrologia latina (ou PL), en dépit de ses défauts que les bases de données les plus récentes n’ont pas (le Corpus Christianonum Series Latina, par exemple), a pour avantage premier d’être accessible en ligne dans son intégralité. Il a donc été facile d’en extraire le contenu afin de le formaliser en un corpus lemmatisé, étiqueté[13] et tokenisé[14] aisément manipulable par l’intermédiaire d’un logiciel statistique tel que R[15].

L’évolution de l’usage de tempus dans la PL

La première analyse effectuée consiste à observer l’évolution de l’emploi d’un lemme de manière chronologique. Pour ce faire, on utilise la fonction R freqlem2 qui découpe l’ensemble du corpus en tranches dotées chacune d’un échantillonnage identique de la population globale (qui se détaille à 102 713 964 mots). Par un principe d’anamorphose, la fonction vient ensuite placer les bornes de ces colonnes sur un axe chronologique, ce qui donne le plus souvent des colonnes de largeur inégale. L’avantage de cette fonction est de « produire une représentation de l’évolution bien plus conforme à l’habitude, puisque les abscisses gomment en quelque sorte le fait que les textes ne sont pas répartis de manière homogène sur toute la durée concernée, tout en conservant le principe des tranches d’effectif égal »[16]. Cette commande R fournit un graphe dont l’axe des abscisses correspond à la chronologie et l’axe des ordonnées aux effectifs du lemme tempus. Il combine un histogramme où les tranches sont représentées par des colonnes rectangulaires ainsi qu’une courbe de couleur qui désigne l’évolution tendancielle de l’usage du vocable sélectionné.

Le premier graphique montre l’évolution de la distribution du pivot tempus dans la PL avec un découpage des effectifs en dix portions où chacune d’entre-elles contient 10 271 396 mots répartis en moyenne sur une trentaine de volumes. L’aspect modérément convexe de la courbe indique une évolution de la distribution globalement stable : une augmentation lente et progressive de l’utilisation de tempus en partant des Pères jusqu’aux clercs carolingiens, après quoi s’observe le phénomène inverse jusqu’au pape Innocent II. On constate en observant les colonnes du graphique qu’un pic en matière de fréquences d’emploi de tempus est atteint un peu avant le volume 100 de la PL, où la présence de l’œuvre d’Alcuin s’avère largement dominante. Dans les trente-cinq textes qui lui sont attribués dans le corpus, on remarque un total de 1347 occurrences du pivot.

Ces éléments du graphique demeurent difficiles à interpréter en raison de leur caractère trop vague : l’observation n’est pas réalisée à la bonne échelle[17]. Puisqu’il faut circonscrire avec un peu plus d’exactitude les volumes concernés pour chaque colonne, on en double le nombre. C’est le cas du deuxième graphique, où les tranches groupent maintenant une dizaine de volumes approximativement.

L’allure de la courbe de moyenne fait écho à celle du précédent graphe, à la seule exception toutefois qu’on y remarque un apex plus clair aux alentours des volumes 120 à 125 ou 126 (IXe siècle) où l’utilisation maximale de tempus se chiffre environ à 7000 fois par tranche. Parmi les auteurs concernés par cette fourchette se trouvent notamment Paschaise Radbert (dix textes recensés dans le volume 120 et deux dans le volume 126; 743 occurrences de tempus), Jean Scot Érigène (12 textes dans le vol. 120; 571 occ.) et Hincmar de Reims (32 textes dans le vol. 125 et deux dans le vol. 126; 1036 occ.).

Les plus hauts sommets correspondent aux colonnes sept et huit (volumes 95 à 105). La septième colonne inclut environ les volumes 90 à 95 qui sont dominés par l’œuvre de Bède le Vénérable. Elle comporte 48 textes avec une utilisation globale de tempus chiffrée à 3510. Quant à la huitième, elle est composée des volumes 96 à 105 dans lesquels se trouvent des auteurs allant de la fin du VIIe siècle jusqu’au début du IXe siècle. Par l’intermédiaire de tempus, on voit bien que le temps occupe une place plus importante dans l’œuvre de Bède que dans celles des autres « intellectuels » concernés par la fourchette susmentionnée. Et ce n’est pas un cas isolé; pour le montrer, on prend les vocables dies (168 412 occurrences) et annus (105 186 occ.) qui, comme pour tempus, remplissent les critères de sélection que sont la pertinence et le coefficient de représentativité. Sans entrer dans les détails, on constate assez aisément dans les graphiques trois et quatre que des taux très élevés sur le plan des effectifs sont atteints entre les volumes 90 et 105-110.

Ces précédentes observations, qui montrent une concentration de l’emploi du pivot tempus (mais aussi de dies et annus), s’inscrivent dans les pas de travaux récents; Bède est de son vivant une référence concernant de nombreux sujets, à commencer par l’eschatologie (les âges du monde, le déroulement du Jugement dernier et ce qui se produira dans le prochain saeculum, etc.) ainsi que la computation du temps et l’établissement d’une orthodoxie en matière des célébrations pascales[18]. P. Darby a justement mis l’accent sur le fait que Bède, par l’intermédiaire d’un réseau de relations interpersonnelles dynamiques, faisait office de pôle d’autorité intellectuelle en Northumbrie[19]. Les traces de cette éminence se constatent par exemple dans la correspondance qu’il a entretenue : on pense entre autres aux epistolae envoyées à Acca, abbé et évêque d’Hexam à la tête du vaste réseau des monasteria fondés par l’évêque Wilfrid, notamment celle qu’on connaît sous le nom de De eo quod ait Isaias[20].

Cependant, comme l’ont montré les graphiques précédents, l’apex de l’utilisation du vocabulaire temporel déborde du côté des auteurs postérieurs au moine de Jarrow. Une fois de plus, les observations statistiques s’inscrivent à la suite de celles véhiculées par l’historiographie actuelle : beaucoup de textes de Bède sont promis à une grande prospérité après sa mort. D’une part, ils sont sollicités par des missionnaires anglo-saxons tels que saint Boniface, dont les propos au sujet du moine de Jarrow – il le qualifie entre autres de candela ecclesiae – offrent une idée limpide de son impact dans l’élite intellectuelle de l’ecclesia[21]. D’autre part, l’œuvre de Bède se voit intégrée au « cursus » mis en place dans la réforme scolaire de Charlemagne, notamment grâce à Alcuin[22]. Figurent justement parmi les travaux de Bède les plus demandés le De temporibus (souvent accompagné du De natura rerum) ainsi que le De ratione temporum[23]. Au sujet de ce dernier traité, James T. Palmer indique qu’à partir de 760 il fait office d’autorité en matière de calcul et d’ordonnancement du temps et va même jusqu’à être recommandé à Charlemagne par Alcuin[24]. Parmi les innovations théologiques et « scientifiques » de Bède, le computus, qu’il a cherché à inscrire dans la doctrina christiana augustinienne, occupe une place majeure[25]. Dans un premier temps, le computus connait un succès considérable et participe au développement du savoir jusqu’au milieu du XIe siècle[26]. Toutefois, certaines des propositions émises par le moine de Jarrow (comme le tableau pascal de 532 ans) font l’objet de critiques ; ce sont les premières notes du chant du cygne de cette scientia si chère à Bède. L’obsolescence de cette dernière s’accroit à la suite de l’introduction au XIIe siècle des sciences arabes des mathématiques et de l’astronomie qui contribue au recul du computus plus ancien jusqu’aux échecs du système calendaire traditionnel de la période sise entre le XIIIe et le XVe siècle.

Au terme de cette analyse, les graphiques précédents montrent qu’une dynamique démarre lentement au Ve siècle. Elle s’accélère au tournant du VIIIe siècle puis jusqu’à la fin du Xe siècle. Elle incite à supposer que l’amorce du projet global chrétien[27] s’accompagne (voire dépend) au haut Moyen Âge d’une forte activité intellectuelle et spirituelle axée sur la question du temps.

Le particularisme des réflexions temporelles de Bède le Vénérable : une démarche comparative des structures sémantiques du vocable tempus telles qu’observées chez Augustin, Bède et les chantres de la réforme grégorienne (XIe siècle)

L’analyse précédente a mis en exergue la densité des allusions à la question du temps dans le discours de Bède. S’il a tout récemment été réitéré dans l’historiographie que ce dernier a fait preuve d’une grande ingéniosité ainsi que d’une authentique originalité dans la construction de ses idées, l’approche statistique permet d’observer la chose sous un angle inusuel qui favorise la découverte d’objets de connaissance qui échappent à l’œil humain. Dans cette analyse, il conviendra de s’intéresser cette fois-ci à la structure infra-textuelle[28]. La statistique lexicale relationnelle offre différentes méthodes qui consistent à dresser le « profil » d’un lemme en partant du principe que celui-ci est représenté par la totalité de ses cooccurrents « significatifs ». Cet ensemble est généralement désigné par le terme de « champ sémantique ». Nous opterons plutôt pour celle de « structure sémantique », puisqu’elle évoque davantage la nature des articulations sémantiques qui lient les mots du vocabulaire d’une langue donnée.

Dans un premier temps, grâce au sous-corpus BEDA (50 documents pour 1 908 859 vocables) réalisé par la collation des textes de Bède recensés dans le corpus PL[29], on s’efforcera d’analyser le réseau de sens du vocable tempus pour en identifier les modalités structurantes. On appliquera dans un second temps la même méthode a deux autres sous-corpus issu du corpus PL : le premier, AUGUSTIN, comporte 99 œuvres de saint Augustin totalisant 5 746 398 termes; le second, REFGREG, est composé d’un ensemble de 90 textes cumulant 1 565 752 mots dont les auctores sont des ecclésiastiques du XIe siècle ayant joué un rôle dans la réforme grégorienne[30]. Finalement, on procèdera à une comparaison entre les trois structures sémantiques mises à jour pour trouver les continuités et les discontinuités. Ce faisant, on parviendra à mettre en exergue les éléments « originaux » du discours de Bède le Vénérable.

Précisions méthodologiques et explication du choix des sous-corpus

La démarche privilégiée ici est celle de l’analyse des relations paradigmatiques du vocabulaire, qu’on appelle aussi l’analyse de l’espace de mots ou encore le modèle de sémantique distributionnelle (distributional semantic model ou DSM, en anglais; c’est relativement à cette dernière appellation qu’on désignera les graphiques produits sous le nom de « graphes DSM », voire « objets DSM »). Ce type d’approche consiste à calculer tous les cooccurrents de tous les mots d’un corpus pour ensuite rechercher, pour un lemme donné, les mots qui présentent les profils les plus semblables, c’est-à-dire qui demeurent dotés de l’ensemble de cooccurrents le plus proche. C’est une proximité qui s’avère paramétrée par le chercheur grâce à l’ajustement de la « distance », c’est-à-dire du nombre de mots considérés avant et après le pivot[31]. En général, il faut aller chercher entre trente et cinquante mots pour obtenir une matière digne d’intérêt, ce qui revient à dire qu’il est nécessaire de réaliser divers essais pour parvenir au résultat qui apparaît le plus intéressant. Le résultat de ce travail est un graphique d’analyse factorielle où sont distribués sur une surface à deux dimensions les cooccurrents du pivot. La logique derrière la disposition des éléments est celle de « l’écart à l’indépendance »[32]. Les profils de tous les cooccurrents sont simultanément comparés les uns aux autres; la similarité génère le rapprochement de mots pour former des amassements ou des grappes et la dissemblance favorise le contraire[33].

Une fois les graphiques obtenus, il convient d’identifier pour chaque grappe affichée le point commun – le thème – qui explique un pareil rassemblement de vocables. Cela permet de reconstruire la logique dominante de la structure de sens du pivot analysé. S’en suit la phase de l’interprétation par laquelle on s’efforce de tirer des considérations historiques de ce qu’on a sous les yeux. La statistique reste un outil d’exploration. Elle dépend en tout point d’un nécessaire retour aux sources doublé d’une lecture attentive qui confirmera, infirmera ou nuancera les spéculations réalisées. C’est pourquoi les propos qui détaillent les graphes présentés sous peu ne doivent d’aucune manière être envisagés per se : ce sont des pistes pour des réflexions ultérieures qui, à défaut d’être menées à terme ici, le seront dans la thèse à venir.

Le choix des sous-corpus AUGUSTIN, BEDA et REFGREG s’est fait selon les cinq critères suivants : 1. ils sont tous issus du même corpus global, ce qui les rend compatibles (ou homogènes) du point de vue des métadonnées[34]; 2. ce sont tous des sous-corpus dotés d’un million de mots et plus[35]; 3. ils correspondent chacun à la rédaction d’un clerc ou d’un groupe de clercs dont les écrits constituent des étapes importantes, voire majeures dans la mise en place ainsi que le développement du projet global de l’ecclesia; 4. ils offrent l’opportunité d’analyser en trois moments quasi symétriques une fourchette chronologique d’environ 6 siècles; 5. le vocable tempus affiche une fréquence globalement proportionnelle pour chacun d’eux.

La structure sémantique de tempus chez Bède le Vénérable

Le graphique cinq correspond à l’objet DSM de tempus chez Bède le Vénérable. Pour obtenir une image suffisamment claire, on a fixé le nombre de cooccurrents considérés par la fonction R dsm2af à 40. On peut aisément apercevoir trois ensembles distincts :

  • Les mots inclus dans l’ensemble violet concernent les différentes facettes du temps sacré de l’histoire du Salut (identifiée d’ailleurs par le vocable historia), soit : les âges du monde (etas, seculum), les étapes clés de la vie du Christ (incarnatio, natiuitas, passio, resurrectio) l’instauration et la situation actuelle de l’Église (ecclesia, locus, status) ainsi que les événements destinés à se réaliser à la fin des temps (aduentus, finis).
  • L’ensemble orange englobe les lemmes qui relèvent de la ratio du temps, c’est-à-dire à son calcul, à sa mesure, mais aussi à son raisonnement. Le temps « mesuré » est d’abord celui que vivent (de manière consciente) les hommes dans l’ici-bas : celui du cycle des saisons (hiems, estas), celui du cours des astres, nommément les luminaria que sont le Soleil et la Lune qui permettent de mesurer l’alternance du jour et de la nuit (cursio, sol, luna, partes), mais aussi les heures, les jours, les semaines, les mois, etc. (hora, dies, hebdomada, mensis). Il s’agit en outre du temps pascal, dont le complexe calcul nécessite de raisonner et d’ordonner (numerus, ratio) les cycles lunaires et solaires pour concevoir les tables qui contribuent à célébrer le sacrifice du Christ à la date convenable (equinoctium, mensa, pascha, ordo). C’est également une temporalité relative à la Création, où les vocables dies et hebdomada renvoient aux jours de la semaine de la Genèse.
  • Finalement, l’ensemble vert – qui est de loin le plus curieux des amassements discutés – groupe les vocables qui correspondent à certains aspects du système social de l’ecclesia : les élites et les modalités d’expression de leur domination (rex et, par extension, episcopatus), les groupes sociaux (gens, prouincia) et le monasterium, lieu par excellence de l’organisation sociale de l’Angleterre de l’époque de Bède[36]. Reste à l’écart le mot annus qui aurait pu intégrer l’ensemble orange.

Pour extraire davantage d’informations de ce graphique, il faut articuler les ensembles les uns avec les autres. Les lemmes du regroupement du bas insistent sur le fait que le tempus se démultiplie en « unités » – ou plutôt, pour employer le vocabulaire de Bède, en spatia temporum – qui représentent des intervalles (spatium) différents, allant du plus petit au plus grand[37]. Ces spatia temporum rythment la cursio du « temps »; elles contribuent à sa structuration, à son ordo. C’est un temps d’abord cyclique, marqué par l’alternance du jour et de la nuit ainsi que le passage des saisons.

La cyclicité s’observe également dans la correspondance liturgique et spirituelle du calendrier « naturel » avec un vocabulaire qui évoque les principaux évènements de la vie du Christ formant le temporal. Ces deux catégories de temps demeurent intrinsèquement liées; la première étant subordonnée à la seconde[38]. De fait, si le passage des saisons rythme les rapports sociaux de production pour les populations médiévales, le cycle des fêtes christiques ordonne la dimension spirituelle de l’existence de toute la communitas, une spiritualité qui implique une occasion de sociabilité particulièrement forte. Rassemblés dans le bâtiment ecclésial afin de célébrer le sacrifice du Fils et le rachat de l’humanité, les fidèles forment un tout uni, en harmonie, propice à la réception du message évangélique livré par les membres du clergé. Il revient ultimement à l’évêque, dont l’épiscopat est alors conçu comme l’articulation d’une pluralité de rapports de domination personnelle exercée sur ses ouailles[39]. Le déroulement annuel des rapports sociaux se voit conséquemment borné par les fêtes sacrées auxquelles il est impensable, du point de vue du discours officiel, de ne pas participer. Il en va du maintien de l’ordre social qui unit chaque fidèle de la communauté, ce lien de charité dont seule l’Église peut assurer la pérennité (et qui participe à garantir l’impératif fonctionnel de l’ecclesia qu’est de lier les hommes au sol)[40]. Ne pas se soumettre au temps de l’Église, c’est risquer l’exclusion du groupe social.

L’évolution de la structure sémantique de tempus entre le Ve et le XIe siècle : observation par auteur

Tempus chez Augustin d’Hippone

Le choix d’étudier la structure sémantique de tempus chez saint Augustin repose d’abord sur le fait que son œuvre constitue un point de départ majeur pour le projet global chrétien[41]. Ensuite, l’évêque d’Hippone s’avère être l’un des grands modèles de Bède le Vénérable concernant plusieurs domaines du savoir, parmi lesquels figure justement le temps[42].

On parvient à identifier deux amassements différents dans le graphique six. D’abord, les mots de l’ensemble orange renvoient autant aux unités de mesure du temps de la natura (dies, mensis, annus) qu’aux étapes du cours de l’histoire du Salut (seculum, etas, eternas)[43]. La complémentarité de ces deux sous-ensembles se comprend en raison du fait que le premier amassement évoque une temporalité mesurée (numerus), rythmée (interuallum, momentum, spatium) et ordonnée (ordo). Le contenu de l’ensemble vert, plus massif, correspond sans équivoque au vocabulaire de la poésie latine ainsi qu’à celui de la rhétorique, deux sujets traités dans la réflexion que l’évêque d’Hippone entreprend sur la musique dans son traité De Musica[44]. Là encore, les questions de mesure (metra), de rythme (rhythmus) ainsi que d’ordonnancement (positio) sont observables. Sont ainsi entremêlés les mots relatifs à la métrique ainsi qu’à la prosodie dans le cadre desquels le temps joue un rôle essentiel en matière de catégorisation des types de vers, de pieds ou de syllabes[45].

Pour formuler les choses autrement, le graphe qui illustre tempus chez Augustin évoque pour l’ensemble de gauche les différentes modalités du temps de la natura, c’est-à-dire de toute la Création, et à droite, ce qui a trait à la question de la temporalité inhérente au système par lequel, pour le bienfait de la beauté si chère à la poésie ainsi qu’aux chants de la liturgie chrétienne, la langue latine se voit finement structurée. Cela dit, puisque la structure sémantique de tempus se comprend comme l’adéquation de ces deux ensembles, il convient de s’interroger sur ce qui en favorise l’articulation. Une piste de réponse semble d’abord se dessiner dans la notion de mesure.

Comme on peut le lire dans le onzième livre des Confessions, l’évêque d’Hippone fait du temps une créature de Dieu. Ce faisant, tempus s’avère d’entrée de jeu étranger à l’eternitas propre au Créateur et à son Verbe[46]. Augustin parvient au fil de son argumentation à donner pour fonction à cette création d’être la mesure du mouvement[47]. Cette locomotion se perçoit par le passage du temps, une circulation dont l’évaluation de la durée se réalise intérieurement par le fidèle. Il s’agit d’un processus que l’évêque d’Hippone définit comme une distentio de l’âme, une activité spirituelle par laquelle d’aucuns peuvent étendre leur perception du présent vers le passé grâce au souvenir et vers le futur grâce à l’attente. Pour l’âme, passé, présent et futur deviennent alors une figure de l’éternité musicale et harmonieuse de Dieu[48]. Cette mobilité temporelle, qu’elle soit cyclique ou linéaire et dont l’ordonnancement rappelle celui de Création, se voit d’ailleurs qualifiée de carmen uniuersitatis[49]. En ce sens, la succession des différentes modalités du temps cosmique (macro ou micro, c’est-à-dire à l’échelle de l’univers ou de l’homme) s’opère selon un principe de beauté et de fluidité rythmique. Celui-ci met en évidence un caractère musical – un fruit de la musica mundana – dont on constate également la présence dans l’herméneutique conceptualisée par l’évêque d’Hippone pour approcher les textes bibliques, mais aussi dans la rhétorique mise au point pour les orateurs de l’ecclesia[50].

Tempus chez les « auteurs » de la réforme grégorienne (XIe s.)

Tout comme pour saint Augustin, nous avons choisi certains auteurs du XIe siècle dans la mesure ou leurs écrits s’inscrivent dans une phase aiguë d’un mouvement de transformation sociale qui se déroule à l’échelle de la chrétienté occidentale, la réforme grégorienne. Ce mouvement se caractérise par une restructuration par l’Église et la papauté romaine de l’ensemble du système social en place, l’ecclesia[51]. En ce sens, il s’agit d’une étape majeure de la concrétisation du projet global chrétien inspiré ou théorisé par saint Augustin.

Trois ensembles apparaissent sur le graphique sept. On suggère que l’amassement orange soit composé de vocables qui évoquent la célébration cultuelle journalière (dies), hebdomadaire (hebdomadas) ou mensuelle (mensis). En raison de la présence des mots festiuitas et ieiunium, il apparait que ce groupe renvoie au calendrier (temporal et sanctoral, sans aucun doute) ainsi qu’au rôle que ce système joue dans la structuration des rapports sociaux. Cette fonction structurante du temps s’observe également dans l’ensemble vert, même s’il est plutôt question des saisons (hiems, estas; le graphique insiste d’ailleurs sur l’été, puisqu’on trouve aussi estiuum et cauma) et de l’importante pratique sociale et économique qu’est l’agriculture (messis)[52].

Le dernier amassement, le violet, demeure jusqu’à maintenant le plus difficile d’approche. Y sont entassés un nombre assez élevé de mots qui, à première vue, semblent très peu ordonnés. Toutefois, au-delà de cette apparente confusion se dessinent quatre sous catégories distinctes mais complémentaires qu’on se propose d’approfondir en reprenant de manière résumée les grands axes logiques de la réforme grégorienne. Le premier est le « changement », visible par les mots processus, permutatio et momentum. Ce n’est évidemment pas anodin : l’ecclesia du XIe traverse l’une de ses phases les plus dynamiques. Il s’agit d’un tempus marqué par la contestation (molestia), l’inquiétude (inquietudo) et l’instabilité (uarietas); une époque où l’Église, soucieuse d’affirmer la primauté de sa domination au sein de la société, cherche à se purifier pour évincer tout ce qui : 1. n’est plus conforme à l’orthodoxie progressivement développée entre autres à Rome; 2. a trait à l’ingérence des laïcs en matière cultuelle. Cette purification – la seconde sous-catégorie – se réalise par la révision des habitudes de vie cléricales (consuetudo) afin d’établir des distinctions (interuallum) entre ce qui est convenable et ce qui ne l’est pas. Elle passe également par une (re)définition (definitum, plus2) de la charge ecclésiale (curriculum, officium), ce qui contribue conséquemment à l’instauration d’un nouvel ordonnancement de la société (numerus, ordo, res, transitus). L’Église, à travers ces réformes, s’ingénie à s’inscrire dans l’ici-bas (locus) pour pérenniser l’exclusivité de son rôle de guide et d’accompagnateur pour les fidèles chrétiens durant leur pénible et laborieuse pérégrination terrestre (molestia, necessitas, uicissitudo, uita) en prévision de l’arrivée du Jugement dernier (penitentia). Finalement, on reconnait des vocables relatifs au temps à titre de donnée mesurable (prolixitas, spatium) qu’on découpe en unités (punctum, annus, etas).

Si on cherche à reformuler les précédentes observations, le graphique offre d’abord à voir comme structuration sémantique de tempus l’organisation temporelle de la vie spirituelle des fidèles ou, autrement dit, la temporalité des rapports cultuels de ces derniers. C’est une chose qui ne peut se faire que par l’existence d’un système calendaire qui impose un cadre strict aux fidèles. Ensuite, il s’agit de la temporalité des rapports de production de la société qui a pour principe organisationnel de se conformer au cycle des saisons.

Le dernier amassement projette une structure complexe qui s’avère bien difficile à synthétiser. Les sous-thèmes observés renvoient au dynamisme inhérent aux transformations sociales entreprises par l’Église qui, en définitive, s’exprime par une sacralisation maximale de celle-ci. Cela se traduit par l’élaboration de discours et de pratiques qui façonnent la communauté chrétienne de manière à parvenir à la distinction nette entre ce qui relève du spirituel et ce qui découle du charnel, de l’âme et du corps[53]. Cette séparation/purification du corps social correspond avant tout à une massive restructuration de la spatialité des rapports sociaux au sein de l’ecclesia. Sachant que l’ensemble vert demeure composé de nombreux mots liés à la notion de changement ainsi qu’aux constructions sociales qui sont justement sujettes à changer, pourquoi est-il alors drastiquement dépourvu de vocables spatiaux[54]?

Les vicissitudes structurelles de tempus entre le Ve et le XIe siècle : synthèse des observations

Dans cette partie de la démonstration, on s’attachera à dégager la matière propre au système de représentation du temps de Bède le Vénérable – ce qui rend son discours original, autrement dit – par la comparaison des structures sémantiques abordées précédemment. Pour commencer, on procèdera à une lecture globale du vocabulaire afin de relever les éléments de stabilité, c’est-à-dire les mots qui sont présents dans deux graphes et plus, en insistant d’abord sur ceux qui traversent les trois corpus et les amassements auxquels ils appartiennent. Il s’agira d’une étape qui permettra de constater le dynamisme de la langue latine qui, loin de demeurer invariante sur plus de huit siècles, se voit reconstruite au rythme des changements sociaux qui marquent incessamment l’ecclesia médiévale. Ensuite, en prenant le discours de Bède comme pivot d’observation, on établira les vraisemblances et les dissemblances entre celui-ci et ceux observés dans les deux autres corpus. Puisqu’il est ici question de faire une démonstration de ce qu’il est possible de réaliser dans le cadre d’une analyse statistique de corpus latin, on ne s’attardera que sur un seul thème.

Lecture globale du matériel de comparaison

Dans un premier temps, afin d’établir le vocabulaire récurrent, on place simplement côte à côte les listes de mots propres à chacun des trois graphiques DSM dans le premier tableau.

AUGUSTIN BEDA REFGREG
anapestum aduentus annus
annus amnis cauma
antispastus annus circulus
bacchius circulus consuetudo
breuis2 cursio curriculum
*cursus* dies *cursus*
dactylus ecclesia definitum
dies episcopatus dies
diiambus equinoctium estas
dispondeus estas estiuum
etas etas etas
eternitas exordium festiuitas
finis finis hebdomas
iambus gens hiems
*interuallum* hebdomas ieiunium
leuatio hiems inquietudo
mensis historia *interuallum*
metra hora locus
metrum incarnatio memoria
*momentum* initium mensis
numerus locus menstrua
ordo luna messis
palimbacchius mensa molestia
peon mensis *momentum*
pes monasterium necessitas
plausus natiuitas numerus
positio nox officium
proceleumaticus numerus ordo
pyrrhichius ordo penitentia
rhythmus pars permutatio
seculum pascha plus2
semipes passio processus
silentium prouincia prolixitas
siler ratio punctum
spatium resurrectio res
spondeum rex spatium
spondeus2 seculum transitus
syllaba sol uarietas
tribrachus spatium uicissitudo
trocheus status uita

Sont ici soulignés les éléments de stabilité communs aux trois corpus. On met en italique les termes présents seulement dans les première et deuxième colonnes, en gras ceux qui se trouvent dans les deuxième et troisième colonnes. Finalement, on encadre d’astérisques les lemmes affichés dans les première et troisième colonnes. Ces différents marqueurs d’indentification sont fortement suggérés pour éviter de se perdre dans la consultation.

Il convient d’insister sur la grande variété lexicale observée, ce qui montre assez clairement qu’une langue constitue un construit social et que, conséquemment, elle évolue dans le temps. Réfléchir sur la question du sens des mots dans le latin médiéval reste une donnée fondamentale pour la recherche historique[55]. On peut prendre pour exemple les vocables communs aux trois colonnes : annus, dies, etas, mensis, numerus, ordo et spatium. Au premier coup d’œil, on a donc : 1. des termes relatifs au découpage « naturel » du temps; 2. des mots liés aux notions de mesure et d’ordonnancement; 3. un lemme qu’on définit non par « espace », mais plutôt par « intervalle »; 4. un terme propre au sectionnement épisodique de l’historia de la Salvation.

La comparaison des trois graphies DSM montre que ces vocables se répartissent dans des amassements auxquels correspondent des dynamiques qui varient beaucoup d’un « auteur » à l’autre. Chez Augustin, les sept mots communs occupent l’ensemble orange, dont on a dit plus tôt qu’il évoque les différentes modalités du temps de la natura. Le graphe de BEDA montre que tous les vocables à l’exception d’un seul (ratio) se situent également dans l’amassement orange. Quant à etas, il appartient à l’ensemble violet, celui du temps sacré de l’histoire de la Salvation. La dispersion de ces sept mots se poursuit dans le troisième graphe. Toutes proportions gardées, dies, hebdomas et mensis se détachent des sujets plus intellectuels et complexes de l’histoire de la Salvation et de la ratio pour correspondre à un domaine plus pratique du point de vue communautaire; c’est ce qu’on a désigné plus haut comme la temporalité des rapports cultuels des fidèles. Il s’agit d’un phénomène qui se voit aussi avec annus, etas, numerus, ordo et spatium. En effet, ils quittent les amassements caractérisés par des dynamiques plus « savantes » pour se joindre à un autre qui fait écho au processus de restructuration spirituelle entrepris par l’institution ecclésiale dès le XIe siècle.

La temporalité à l’aune des acteurs de l’organisation spatiale anglo-saxonne: une brève analyse de l’ensemble vert du graphique DSM issu du sous-corpus BEDA

L’une des particularités les plus intrigantes du cinquième graphique s’avère sans conteste l’amassement formé par les vocables episcopatus, gens, monasterium, prouincia ainsi que rex. Comme on a pu le voir dans le tableau synoptique, ces mots ne se trouvent que dans la structure sémantique issue du sous-corpus BEDA. Afin de comprendre les raisons pour lesquelles ils entretiennent une proximité statistique, il faut dans un premier temps approfondir le sens qu’ils ont pour Bède. Pour ce faire, on emploie la fonction R coocA pour établir la liste des plus proches cooccurrents de chacun des cinq termes précédents; pour faciliter la lecture, on classe les résultats dans le deuxième tableau.

EPISCOPATUS GENS MONASTERIUM PROVINCIA REX
accepto apostoli abbatissa abbas annus
antistes baptizo archiepiscopus adiacentium appello1
archiepiscopus christus benedictus australis bellum
cimeterium circumcisio cura Berniciorum cepio
compello2 congrego defero contiguus christus
consecro credens2 depositio Deirorum ciuitas
defungor credo2 Eata diuersus dux1
depono cunctus egredior diuerto episcopus
episcopa designo episcopatus episcopatus eternus
fungor diuersus famulus1 episcopus exercitus
gens do flumen excidium filia
gradus doceo frater galilea filius
insula doctor fundo1 gens gens
Lindisfarorum ecclesia Inhrypum Huicciorum imperium
Lundonia eo2 instituo Lindisfarorum interpretor
mensis error insula mediterraneus iudeus
Merciorum euangelium ius1 mellitus liber1
migro fides locus Merciorum Merciorum
monasterium intro3 monachalis metropolis mitto
Nordanhymbrorum iudeus monachus monasterium monasterium
officium lex pictor occidentalis multus
ordino lingua plurimus orba nomen
papa multus possessio orientalis Nordanhymbrorum
parochia natio prefatus1 Paneas occido2
prouincia nomen presbyter phenix persus
pulsus omnis presum pictor pontifex
reuerro orba prouincia prefatus1 prefatus1
scottus orbis rego presum presum
secedo plenitudo regula1 proprietas princeps
sedeo predicatio regularis1 regio propheta
sedes regnum religiosus1 regius prouincia
sepelio rex reuerens scottus sacerdos
submitto salus sanctimonialis1 sonus2 scribo1
succedo saluus scottus Tiberiadis summus
suscipio significo sepelio uasto tempus
uenerabilis synagoga territorium ueho terra
ultimum2 ueneo uenerabilis uernaculus1 titulus
unanimus uoco uocabulum ueteres ueneo

Lorsqu’on réalise une première lecture globale des cooccurrents listés, on obtient des résultats intéressants. Il apparaît alors que les dynamiques sémantiques dominantes convergent toutes vers la question de l’organisation sociale. Celle-ci s’observe essentiellement à travers un vocabulaire qui insiste sur la spatialité des rapports sociaux. S’y trouvent donc : 1. des verbes de mouvement (diuerto, egredior, eo, intro, migro, mitto, secedo, ueho, ueneo); 2. des lieux ou éléments topographiques (cimeterium, ciuitas, depositio, ecclesia, flumen, Galilea, insula, locus, Lundonia, metropolis, monasterium, Paneas, sedes, synagoga, Tiberiadis); 3. des positions (adiacentium, australis, contiguus, mediterraneus, occidentalis, orientalis); 4. des rapports de domination spatialisés (episcopatus, imperium, natio, parochia, proprietas, prouincia, regio, regius, regnum, terra, territorium); 5. des verbes qui expriment l’exercice d’un pouvoir ou sa réception (administro, baptizo, compello, congrego, defero, predicatio, presum, rego, reuerro, sedeo, submitto, suscipio, uasto)[56]; 6. des mots liés à la construction de bâtiments ecclésiaux (fundo1, consecro, titulus), etc. À l’opposé, on constate une grande pauvreté de vocables renvoyant au temps : annus, eternus, mensis et tempus.

Il convient alors de réaliser un pas de recul pour reconsidérer le cinquième graphique dans son ensemble. La structure sémantique de tempus chez Bède possède 3 amassements; l’un de ceux-ci, l’ensemble vert, a trait à l’organisation de la société anglo-saxonne dont on vient d’évaluer l’omniprésence de la spatialité. Serait-ce à dire qu’au sein du discours de Bède le Vénérable, l’une des modalités structurantes essentielles du système de représentation du temps serait le lien qu’elle entretient avec la spatialisation des rapports sociaux qui permet à l’ecclesia anglo-saxonne de se reproduire? Ce dernier point induit que l’œuvre de Bède pourrait offrir à voir une articulation plus serrée encore que ce que l’historiographie actuelle le suggère entre la temporalité et la spatialité des rapports sociaux.

La spatialité du temps, qu’en est-il ? Remarques conclusives

Au terme de cette démonstration, il est donc possible d’affirmer de nouveau que les réflexions du célèbre moine de Northumbrie ont grandement contribué à l’élaboration du système de représentation du temps au haut Moyen Âge. Les quelques pistes dégagées dans la contribution actuelle montrent néanmoins que la question du système de représentation de l’espace dans l’œuvre de Bède est un point qui mériterait d’être rediscuté.

D’aucuns pourraient soutenir que ce qu’on décrit comme une lacune n’en est pas une, puisque l’étude de la spatialité dans le discours de Bède constitue un « champ de recherche » à part de celui du temps, et que par conséquent le sujet a été traité ailleurs. Il est vrai que la notion d’espace a bel et bien fait l’objet d’un intérêt nouveau dans le domaine de la médiévistique, que ce soit en histoire des textes, en histoire de l’architecture, voire en archéologie[57]. Cependant, s’il n’est pas forcément faux de faire la distinction entre l’étude du temps et celle de l’espace – tant d’un point de vue épistémologique qu’anthropologique –, il ne faut guère perdre de vue que ce genre de découpage imite celui que connaissent les différentes disciplines dites « des sciences historiques » dans le monde académique. Évidemment, on ne prétend pas invalider la pertinence d’étudier indépendamment un sujet comme l’autre. Toutefois, on ne peut passer sous silence le caractère pratiquement inexistant des recherches combinant les deux à la fois.

Parmi les raisons qui peuvent l’expliquer, il en est une de nature historique qui se vérifie dans les sources écrites médiévales. Il s’agit d’une tension entre l’existence d’un discours complet et complexe au sujet du temps et l’absence d’un tel discours en ce qui concerne l’espace. Cette aporie s’avère cependant bien surprenante, dans la mesure où le système social mis en place par l’Église entre le Ve siècle et le XIIe a pour impératif fonctionnel de s’inscrire dans l’espace. De fait, comment se fait-il qu’une civilisation dont le mode de production soit essentiellement agricole et local, dont l’exercice du pouvoir passe par une domination personnelle accomplie simultanément sur la terre et les hommes et dont l’institution dominante, l’Église, n’a cessé de légitimer spatialement sa présence dans l’ici-bas pour assurer l’encadrement spirituel des fidèles, n’a-t-elle jamais élaboré de théories visant à présenter et à détailler ce qu’elle concevait comme « espace » mais qu’elle l’ait fait pour le temps?

Pour mener l’enquête, Bède s’avère sans aucun doute le meilleur candidat. Les pages qui précèdent contribuent à justifier ce choix. On a en effet montré qu’il est le clerc dont le discours sur le temps demeure le plus prolifique pour le haut Moyen Âge. On a également fait état des modalités d’originalité de la structure sémantique de tempus dans l’œuvre de Bède en la comparant sommairement à celles produites à partir des textes d’Augustin d’Hippone et des clercs de la réforme grégorienne au XIe siècle dont les textes constituent des moments fondamentaux dans l’installation et le développement du projet global chrétien. Cela a permis de mettre en exergue l’apparition chez Bède d’une dynamique sociale monopolisée par un vocabulaire spatial. On notera aussi en guise de remarques finale que la structure sémantique du septième graphique montre bien la continuité d’une présence de mots liés au système de représentation de l’espace et à sa mise en pratique dans les rapports sociaux de l’ecclesia du Moyen Âge central. Serait-ce le prolongement d’une réflexion qui, sans apparaître uniquement chez Bède, a cependant bénéficié grâce à celui-ci d’un foisonnement prodigieux? Heaven Knows, disait l’écrivain Charles Shaw.

 


[1] Je remercie messieurs Alain Guerreau et Robert Marcoux d’avoir pris le temps (le temps, toujours le temps; tempus fugit) de lire et commenter cet article. Je souhaite également témoigner ma plus sincère reconnaissance aux membres de la revue Circé pour l’opportunité qu’ils m’ont offerte, tout spécialement mademoiselle Marion Piecuck, pour la grande patience dont elle a fait preuve à mon égard.

[2] Bede, De temporum ratione : éd. C. W. Jones, CCSL 123B (Turnhout : Brepols, 1977), 263-544; trad. F. Wallis, Bede: The Reckoning of Time, Liverpool, Liverpool University Press, 2004, 479 p. ; Id., De natura rerum : éd. C. W. Jones, CCSL 123A (Turnhout : Brepols, 1975), 189-234; trad. C. B. Kendall et F. Wallis, Bede : On the Nature of Things and On Times, Liverpool, Liverpool University Press, 2010, 222 p; Id., De temporibus  : éd. C. W. Jones, CCSL 123A (Turnhout : Brepols, 1980), 585-611; trad. C. B. Kendall et F. Wallis, Bede : On the Nature of Things and On Times, Liverpool, Liverpool University Press, 2010, 222 p; Id., Expositio Apocalypseos : éd. R. Gryson, CCSL 121A (Turnhout : Brepols, 201); trad. F. Wallis, Bede : Commentary on Revelation, Liverpool, Liverpool University Press, 2013, p. 218-286.

[3] Peter Darby et Faith Wallis (dir.), Bede and the Future, Farnham, Ashgate, 2014 (Studies in Early Medieval Britain and Ireland).

[4] Peter Darby, Bede and the End of Time, Farnham, Ashgate, 2012, 261 p.

[5] Id.

[6] Alan Thacker, « Why did Heresy Matter to Bede? Present and Future Contexts », Bede and the Future, Farnham, Ashgate, 2014, p 47-66.

[7] Dans l’historiographie francophone, il s’agit d’un sujet largement discuté par le médiéviste Alain Guerreau, notamment dans : Alain Guerreau, L’avenir d’un passé incertain. Quelle histoire du Moyen Âge au XXIe siècle ?, Paris, Éditions du Seuil, 2001, 342 p. Peu nombreux sont les jeunes chercheurs ou les chercheurs plus chevronnés qui ont emboîté le pas à ce dernier pour le moment. Il reste encore beaucoup à faire pour que se réalise une « grande séduction » de la statistique lexicale auprès des médiévistes. L’un des impératifs prioritaires demeure, semble-t-il, l’élaboration d’un dialogue cordial grâce auquel les méthodes quantitatives de la sémantique historique pourront prendre une place parmi les méthodes plus classiques. Il en va du développement constructif de la science historique. On retient cependant : Bruno Bon et Anita Guerreau-Jalabert, « Pietas : Réflexions sur l’analyse sémantique et le traitement lexicographique d’un vocable médiéval », Médiévales, 42, printemps 2002, p. 73-88. Rosa Maria Dessi et Michel Lauwers, « Désert, Église, île sainte. Lérins et la sanctification des îles monastiques », Lérins, une île sainte de l’Antiquité au Moyen Âge, Turnhout, Brepols, 2009 (Collection d’études médiévales de Nice, 9), p. 231-279; Patrice F.-Hamel, L’Île promise. La figure de l’insula chez Bède le Vénérable, (Thèse (de maîtrise) – Université Laval), 2014, 174 p. [En ligne]; Id., (D)écrire le temps pour construire l’espace : Temporalité et spatialité des rapports sociaux dans l’œuvre de Bède le Vénérable (mort en 735), (Thèse (de doctorat) – Université Laval et Université Nice-Sophia Antipolis), en cours; Nicolas Perreaux, « L’eau, l’écrit et la société (ixe-xiisiècle). Étude statistique sur les champs sémantiques dans les bases de données [C.B.M.A. et autres] », Bucema, 15 (2011), p. 439-449, http://cem.revues.org/index12062.html (consulté le 15 février 2018); Nicolas Perreaux, L’écriture du monde. Dynamique, perception, catégorisation du mundus au Moyen Âge (VIIe-XIIIe siècles). Recherches à partir des bases de données numérisées, (Thèse (de doctorat) – Université de Bourgogne), 2014; Isabelle Rosé, « Commutatio. Le vocabulaire de l’échange chrétien au haut Moyen Âge », Jean-Pierre Devroey, Régine Le Jan et Laurent Feller (dir.), Les élites et la richesse au haut Moyen Âge, Turnhout, Brepols, 2010, p. 113-138; Id., « Enquête sur le vocabulaire et les formulaires relatifs à la dîme dans les chartes bourguignonnes (IXe-XIIIe siècle), Michel Lauwers (dir.), La dîme, l’Église et la société féodale, Turnhout, Brepols, 2012, p. 191-234.

[8] Jérôme Baschet, La civilisation féodale. De lan mil à la colonisation de lAmérique, Paris, Éditions Flammarion, 2006, p. 419-474.; Georges Declercq, Anno Domini. Les origines de l’ère chrétienne, Turnhout, Brepols, 2000, 212 p.; Jacques Le Goff, « Les limbes », Jacques LE GOFF, Un autre Moyen Âge, Paris, Gallimard, 1999, p. 1235-6.; James T. Palmer, « The Ends and Futures of Bede’s De temporum ratione », Bede and the Future, p 139-160.

[9] Est entendu ici par « structure » un ensemble articulé de relations interdépendantes.

[10] De fait, au risque de formuler un truisme, la statistique lexicale ne permet d’aucune manière de sauter l’étape élémentaire de la lecture des sources. Elle offre cependant la possibilité d’affiner les consultations textuelles ultérieures, en ce sens où elle aide le chercheur à identifier les passages les plus signifiants et les relations tant intratextuelles qu’intertextuelles qui existent entre des mots-clés, entre des groupes de mots, voire entre des concepts.

[11] Peter Darby, Bede and the End of Time, p. 24.

[12] Un bon exemple de ce qu’on avance se trouve dans le traitement (non statistique, mais en tout point rigoureux) que le médiéviste Didier Méhu applique au vocable locus dans : Didier Méhu, « Locus, transitus, peregrinatio. Remarques sur la spatialité des rapports sociaux dans l’Occident médiéval (XIe-XIIIe siècle) », Construction de l’espace au Moyen Âge : pratiques et représentations. XXXVIIe Congrès de la SHMESP (Mulhouse, 2-4 juin 2006), Paris, Publications de la Sorbonne, 2007, (Histoire ancienne et médiévale, 96), p. 275-293.

[13] On entend par « étiquette » la nature syntaxique du mot (part of speech en anglais, ou POS), soit nominale, verbale, etc.

[14] Un token constitue l’unité textuelle minimale considérée par les logiciels de traitements statistiques. Il s’agit d’un mot ou d’un signe de ponctuation.

[15] Toutes les fonctions R (issu des paquets cooc.R et WSdsm) dont il sera question dans les prochaines pages ont été élaborées par Alain Guerreau. On le remercie chaleureusement non seulement d’en avoir fait le partage.

[16] Alain Guerreau, cooc.R : Des outils de calcul pour la sémantique historique, document inédit, 2014, p. 2.

[17] Cela appuie ce que l’on a précédemment souligné à propos de la fonction exploratoire de la statistique. Pour déterminer les paramètres de recherche adéquats à inscrire dans la ligne de commande de la fonction, il n’y a qu’une solution : essayer, faire des erreurs, puis recommencer jusqu’à satisfaction.

[18] Pour un bon survol, cf. : Scott DeGregorio (éd.), The Cambridge Companion to Bede, Cambridge, Cambridge University Press, 2010, p. 193-242; Joyce Hill, « Carolingian Perspectives On the Autority of Bede », Scott DeGregorio (éd.), Innovation and Tradition in the Writings of the Venerable Bede, Morgantown, West Virginia University Press, 2006, p. 227-249. Stéphane Lebecq, Michel Perrin, Olivier Szerwiniack (éd.), Bède le Vénérable. Entre tradition et postérité, CEGES, Université Charles-de-Gaulle, Lille III, 2005 (Collection « Histoire de l’Europe du Nord-Ouest »), p. 223-280.

[19] P. Darby, Bede and the End of Time, p. 218-219.

[20] Id., p. 35-64.

[21] Peter Darby, p. 215.

[22] Alcuin était un élève d’Ecgbert de York, un ecclésiastique qui fut lui-même le pupille de Bède le Vénérable. La filiation est directe. Voir : James T. Palmer, « The Ends and Futures of Bede’s De temporum ratione », Bede and the Future, p 150-159; Joshua A. Westgard, « Bede and the continent in the Carolingian age and beyond », Scott DeGregorio (éd.), The Cambridge Companion to Bede, p. 201-215.

[23] Bede, De temporum ratione : éd. C. W. Jones, CCSL 123B (Turnhout : Brepols, 1977), 263-544; trad. F. Wallis, Bede: The Reckoning of Time, Liverpool, Liverpool University Press, 2004, p. lxxxv-xcvii.

[24] James T. Palmer, p 150.

[25] Bede, De temporum ratione, p. xviii-xxxiv.

[26] Id., p. xcvi-xcvii.

[27] J’entends par « projet global chrétien » la mise en place dans l’ici-bas d’une société qui est : 1. en harmonie avec les préceptes de la Nouvelle Alliance scellée par le sacrifice christique faisant de l’amour (de soi, de Dieu et de son prochain) le modus operandi des relations humaines; 2. l’écho (certes imparfait) de la société angélique idéale en tous points; 3. en mesure d’encadrer la communauté des fidèles et d’assurer le salut de ses membres pour qu’ils soient acceptés dans le royaume des cieux lorsque se produira le Jugement dernier. Ce projet global chrétien trouve ses bases théoriques dans l’œuvre monumentale de saint Augustin, plus spécifiquement dans son De ciuitas Dei. Cette société idéale correspond au système social total qu’est l’ecclesia dont le développement s’est traduit dans la longue durée par un processus en plusieurs phases de destruction, de construction, voire de reconstruction des principales structures sociales telles que le temps et l’espace. Parmi les bonnes synthèses, cf. : Jérôme Baschet, La civilisation féodale. De lan mil à la colonisation de lAmérique; Alain Guerreau. « Il significato dei luoghi nell’Occidente medievale : struttura e dinamica di une «spazio» specifico », E. Castelnuevo et G. Sergi(dir.), Arti e storia nel Medioevo, Torino, Einaudi, 2002 (vol. I : Tempi. Spazi. Instituzioni), p. 201-239.

[28] À la différence de la « structure textuelle » ou « structure intra-textuelle » qui renvoie à la manière dont les mots, les phrases et les paragraphes s’articulent pour former un tout cohérent, la « structure infra-textuelle » correspond au réseau de relations sémantiques qui existe entre les mots d’un corpus donné.

[29] Le corpus PL et les sous-corpus qui en sont issus (AUGUSTIN, BEDA) ont été formalisés par A. Guerreau; on le remercie une fois de plus d’avoir cordialement accepté de les partager.

[30] Il s’agit de Pierre Damien, Humbert de Silva Candida ainsi que les papes Alexandre II, Grégoire VII, Léon IX, Victor III, Nicolas II et Urbain II. On précise que ce sous-corpus a été réalisé à l’aide des mêmes outils qu’A. Guerreau. Il est bien entendu libre d’accès.

[31] Les paramètres à privilégier dépendent toutefois intrinsèquement de la taille du corpus analysé, autrement dit du nombre de mots qu’il contient. Une distance variant entre 10 et 20 pourra convenir à un corpus de 5 000 000 de tokens et moins, la grande étendue du balayage effectué permettant de contrebalancer le caractère menu dudit corpus, alors qu’une distance de 5 à 10 suffira amplement pour un corpus volumineux comme la Patrologie latine (plusieurs dizaines de millions de mots). Le corpus BEDA, exploité ici, comporte 1 908 859 tokens.

[32] Pour de plus amples détails, cf. : Philippe CIBOIS, Les écarts à l’indépendance. Techniques simples pour analyser des données d’enquête, http://www.scienceshumaines.com/textesInedits/Cibois.pdf (consulté le 3 février 2018); Alain Guerreau, Statistiques pour historiens, http://elec.enc.sorbonne.fr/statistiques/stat2004.pdf; Claire Lemercier et Claire Zalc, Méthodes quantitatives pour l’historien, Paris, La Découverte, 2008, 128 p.

[33] Le néologisme « amassement » constitue une création du mathématicien Benoît Mandelbrot. Considéré comme un substantif masculin, il définit ce terme comme étant « [l’]aptitude [d’un phénomène donné] à former des amas hiérarchisés, [mais aussi la] collection d’objets formant des amas distincts, groupés en super-amas, puis en super-super-amas, etc., de façon (tout au moins en apparence) hiérarchique ». Benoît Mandelbrot, Les objets fractals. Forme, hasard et dimension, Flammarion, Paris, 1995, p. 153.

[34] D’emblée, il faut savoir que toute base de données textuelles (ou corpus) bien construite inclut des « informations bibliographiques » sur les textes qui la composent. Celles-ci sont habituellement identifiées par le terme « métadonnées », bien que certains lui préfèrent l’expression anglaise metadata. Exemple : le titre, la date de rédaction, le type de source, etc.

[35] La comparaison des observations réalisées à partir de BEDA avec un sous-corpus de taille équivalente pour le XIe siècle s’est avérée impossible. Nous avons alors constitué le sous-corpus REFGREG en groupant les textes de clercs dont les idées formulées renvoyaient à une dynamique de changement social commune.

[36] En ce qui concerne ce point, cf. : John Blair, The Church in Anglo-Saxon Society, Oxford, Oxford University Press, 2005, 564 p.; Sarah Foot, Monastic life in Anglo-Saxon England c. 600-900, Cambridge, Cambridge University Press, 2006, 398 p.; Helen Gittos, Liturgy, Architecture, and Sacred Places in Anglo-Saxon England, Oxford, Oxford University Press, 2013, 350 p.; Barbara Yorke, The Conversion of Britain 600-800, Londres, Routledge, 2006, p. 149-211.

[37] Bede, De temporum ratione, p. 14-16.

[38] Alain Guerreau, La fin du comte. Le système des représentations de l’Europe féodale, 2010, p. 101-138 et 477, à paraître.

[39] À ce sujet, cf. : Michel Lauwers, « Territorium non facere diocesim… Conflits, limites et représentation territoriale du diocèse (Ve-XIIIe siècle) », Florian Mazel (dir.), L’espace du diocèse dans l’Occident médiéval (Ve-XIIIe siècle), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008, p. 24-34; Florian Mazel, L’Evêque et le Territoire. L’invention médiévale de l’espace (Ve-XIIIe siècle): L’invention médiévale de l’espace (V e -XIII e siècle), Paris, Le Seuil, 2016, 544 p. Compte tenu des critiques sévères formulées par Bède au sujet de l’alarmant absentéisme des évêques de Northumbrie qui se soucient davantage des affaires du siècle que de celles qui relèvent de leur office, le terme « ultimement » aurait pu être remplacé par l’expression « en théorie ». Résultat : certaines localités souffrent d’une sérieuse carence en matière de soins pastoraux. Pour de plus amples détails, cf : Bede, Epistola ad Ecgbertum, Christopher Grocock et I. N. Wood (éd.), Abbots of Wearmouth and Jarrow, Clarendon Press, Oxford, 2013, p. 130-139.

[40] Par charité, nous faisons référence au concept de caritas, ce lien d’amour qui unit : 1. l’homme à son Créateur; 2. les fidèles entre eux; 3. le chrétien à lui-même dans sa double dimension de corps et d’âme. Pour de plus amples détails sur la question, cf. : Jérôme Baschet, Corps et âmes. Une histoire de la personne au Moyen Âge, Paris, Flammarion, 2016, 408 p (plus spécialement les trois premiers chapitres); Alain Guerreau, « Quelques caractères spécifiques de l’espace féodal européen », N. Bulst, R. Descimon et A. Guerreau, L’État ou le roi. Les fondations de la modernité monarchique en France (XIVe-XVIIe siècles), Paris, 1996, p. 85-101; Id., « Il significato dei luoghi nell’Occidente medievale : struttura e dinamica di une «spazio» specifico »; Id., « Structure et évolution des représentations de l’espace dans le haut Moyen Âge occidental », Uomo e spazio nell’alto medioevo, Spolète, 2003 (Settimane di Studio del Centro italiano sull’alto Medioevo, L), p. 91-115; Anita Guerreau-Jalabert, « Spiritus et caritas. Le baptême dans la société médiévale », Françoise Héritier-Augé et Élisabeth Copet-Rougier, La parenté spirituelle, Paris, Éditions des archives contemporaines, 1995, p. 133-203; Id., « Spritus et caro, une matrice d’analogie générale », Frédéric Elsig, Térence Le Deschault de Monredon, Pierre-Alain Mariaux, et al., L’image en questions. Pour Jean Wirth, Genève, 2013, p. 290-295; Eliana Magnani, « Le don au moyen âge. Pratique sociale et représentations perspectives de recherche », Revue du MAUSS 2002/1 (no 19), p. 309-322.

[41] Ce fait demeure entièrement indépendant de la controverse qui oppose ceux qui soutiennent que les réflexions d’Augustin ont contribué au développement de ce qui deviendra les grandes structures de la civilisation féodale, et ceux qui avancent plutôt que les écrits de ce dernier, a fortiori le De ciuitas Dei, fournissent d’entrée de jeu les blueprints de l’ecclesia.

[42] Peter Darby, Bede and the End of Time, p. 69-75.

[43] Pour de plus amples informations sur la notion de seculum chez saint Augustin, cf. : Lettieri, Gaetano. « A proposito del concetto di Saeculum nel “De civitate Dei” », Augustinianum, n° 26, 1986, p. 481-498; R. A. Markus, Saeculum : History and Society in the Theology of St. Augustine, Cambridge, Cambridge University Press, 1970, 264 p.; Didier Méhu, « Augustin, le sens et les sens. Réflexions sur le processus de spiritualisation du charnel dans l’Église médiévale », Revue historique, t. CCCXVII/2, n° 674, 2015, p. 298.

[44] Robert Forman, Augustine and the Making of a Christian Literature Classical Tradition and Augustian Aesthetics, Lewiston, Edwin Mellen Press, 1995, p. 15-40.

[45] En ce qui a trait à la notion de rythmus, cf. : Jean-Claude Schmitt, Les Rythmes au Moyen Âge, Paris, Gallimard, 2016, 720 p.

[46] Anne-Isabelle Bouton-Touboulic, L’ordre cache. La notion d’ordre chez saint Augustin, Paris, Institut d’Études Augustiniennes, 2004, p. 49 à 86; John F. Callahan, Four Views of Time in Ancient Philosophy, Cambridge, Harvard University Press, 1948, p. 149-187;

[47]Ibid.; Aaron J. Gourevitch, Les catégories de la culture médiévale, Paris, Gallimard, 1983, p. 117-120; Krzysztof Pomian, L’ordre du temps, Paris, Gallimard, 1984, p. 240-244.

[48] John F. Callahan, op. cit. ; Jacques Fontaine, La littérature latine chrétienne, Paris, Que Sais-Je, 1970, p. 99-103.

[49] Anne-Isabelle Bouton-Touboulic, p. 494 à 506 ainsi que p. 517.

[50] Jacques Fontaine, op. cit. ; Richard Leo Enos et Roger C. Thompson, The Rhetoric of St. Augustine of Hippo. De Doctrina Christiana & the Search for a Distinctly Christian Rhetoric, Waco, Baylor University Press, 2008, p. 200-201. Jean-Claude Schmitt, op. cit., p. 70-80; 116.

[51] À ce sujet, cf. : Jérôme Baschet, La civilisation féodale, p. 256-266; Dominique Iogna-Prat, La Maison Dieu. Une histoire monumentale de l’Église au Moyen Âge, Paris, Éditions du Seuil, 2006, 683 p.; Michel Lauwers, « Territorium non facere diocesim… Conflits, limites et représentation territoriale du diocèse (Ve-XIIIe siècle) », Florian Mazel (dir.), L’espace du diocèse dans l’Occident médiéval (Ve-XIIIe siècle), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008, p. 24-34; Id., « Pour une histoire de la dîme et du dominium ecclesial », Michel Lauwers (dir.), La dîme, l’Église et la société féodale, Turnhout, Brepols, 2012, p. 11-64.

[52] Entre autres, cf. : Jérôme Baschet, op. cit., p. 475-528; Michel Lauwers, « “Opus manuum” et “labor agrorum”. À propos de l’organisation socio-spatiale de la production et de l’approvisionnement des monastères dans l’Occident médiéval », Monachesimi d’Oriente e d’Occidente nell’alto medioveo, Spolète, 2016 (Settimane di Studio del Centro italiano sull’alto Medioevo, L), p. 877-912; Jean-Marie Martin, « L’espace cultivé », Uomo e spazio nell’alto medioevo, Spolète, 2003 (Settimane di Studio del Centro italiano sull’alto Medioevo), p. 239-298.

[53] Sur ce sujet, cf. : Jérôme Baschet, Corps et âmes. Une histoire de la personne au Moyen Âge, op. cit; Anita Guerreau-Jalabert, « Spiritus et caritas. Le baptême dans la société médiévale », op. cit.; Id., « Spritus et caro, une matrice d’analogie générale », op. cit.

[54] Il s’agit d’ailleurs d’une remarque que l’on peut étendre à la totalité du graphique.

[55] Pour de bons exemples à ce propos, cf. : Michel Lauwers, « Paroisse, paroissiens et territoire. Remarques sur parochia dans les textes latins du Moyen Âge », Médiévales, 49, 2005, p. 11-32; Pierre-Olivier Dittmar, « Le propre de la bête et le sale de l’homme », Adam et l’Astragale : Essais d’anthropologie et d’histoire sur les limites de l’humain [en ligne], Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2009, http://books.openedition.org/editionsmsh/1732.

[56] À savoir que le maintien d’une domination à cette époque implique une grande locomotion de la part des dominants. Alain Guerreau. Le féodalisme, un horizon théorique, Paris, Le Sycomore, 1980, p. 179-183; Id., « Structure et évolution des représentations de l’espace dans le haut Moyen Âge occidental », Uomo e spazio nell’alto medioevo, Spolète, 2003 (Settimane di Studio del Centro italiano sull’alto Medioevo, L), p. 91-115; Michel Lauwers et Laurent Ripart, « Représentation et gestion de l’espace dans l’Occident médiéval (Ve-XIIIe siècle) », Jean-Philippe Genet, Rome et l’État moderne européen, École française de Rome, 2007 (Collection de l’École française de Rome, 377), p. 115-171; Michel Lauwers, « Paroisse, paroissiens et territoire », op. cit.

[57] Par exemple, cf : Construction de l’espace au Moyen Âge : pratiques et représentations. XXXVIIe Congrès de la SHMESP (Mulhouse, 2-4 juin 2006), Paris, Publications de la Sorbonne (Histoire ancienne et médiévale, 96), 2007, 462 p.; Monique Bourin et Elizabeth Zadora-Rio, « Analyses de l’espace », Jean-Claude Schmitt et Otto Gerhard Oexle (dir.), Les tendances actuelles de l’histoire du Moyen Age en France et en Allemagne, Paris, Publications de la Sorbonne, 2002, p. 494-510; Benoît Cursente, « L’espace des médiévistes français et l’espace de FRAMESPA-Terrae », Les Cahiers de Framespa [En ligne], 4 | 2008, consultée le 10 janvier 2018, http://framespa.revues.org/320; Pierre-Olivier Dittmar, Jérôme Baschet et Jean-Claude Bonne. Iter et locus. Lieu rituel et agencement du décor sculpté dans les églises romaines d’Auvergne, dans Image Re-vues [En ligne], Hors-série 3 (2012), http://imagesrevues.revues.org/1579; Nicole Guenther Discenza, Inhabited Spaces. Anglo-Saxons Constructions of Place, Toronto, University of Toronto Press, 2017, 261 p.; Natalia Lozovsky, « Geography and Ethnography in Medieval Europe : Classical Traditions and Contempory Concerns », Kurt A. Raaflaub et Richard J. A. Talbert (dir.), Geography and Ethnology. Perceptions of the World in Pre-Modern Societies, éd., Oxford, Wiley-Blackwell, 2010, 357 p.; Florian Mazel, L’Evêque et le Territoire, op. cit.; Fabienne L. Michelet, Creation, Migration, & Conquest, Imaginary Geography and Sense of Space in Old English Literature, Oxford, Oxford University Press, 2009, 316 p; Hélène Noizet, « La ville au Moyen Âge et à l’époque moderne. Du lieu réticulaire au lieu territorial », EspacesTemps.net, Association Espaces Temps.net, 2014, http://www.espacestemps.net/articles/laville-au-moyen-age-et-a-lepoque-moderne/.

Portrait de Daniel Roche, historien spécialiste d’histoire culturelle et sociale de la France d’Ancien Régime

Professeur au Collège de France, Daniel Roche a porté ses travaux de recherche au croisement de l’histoire culturelle, sociale et urbaine de la France de l’Ancien Régime. En se concentrant sur des sources notariées exploitées de manière sérielle, il développe une histoire matérielle de l’Ancien Régime à travers l’histoire des vêtements, de la culture équestre et de la consommation quotidienne. Il contribue également à un histoire des sociabilités et de la culture populaire.
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Editorial n°10

À l’heure où de vifs débats agitent l’espace public et où l’histoire est invoquée pour trancher sur des sujets de société, les chercheurs en sciences sociales peinent souvent à faire entendre leur voix. Qu’il s’agisse de diffuser la connaissance scientifique ou de prendre part à des débats de société, la remise en question du discours de l’expert tel que le qualifie le politologue Arnaud Mercier tend à complexifier ce rôle de médiateur auquel s’astreint une partie de la communauté scientifique. À cela s’ajoutent des facteurs plus endogènes, comme la baisse progressive des dotations de la recherche ou la mise en concurrence accrue des Unités de recherche et de formation : il semble alors nécessaire de diffuser et de valoriser les travaux de jeunes chercheurs.

C’est dans ce contexte que la revue Circé. Histoire, savoirs, sociétés signe son dixième numéro et son septième anniversaire. À cette occasion, une réflexion autour des objectifs et possibilités pratiques de renouvellement de la ligne éditoriale a pu être menée, un certain nombre de pistes sont explorées notamment à travers l’enrichissement de notre site internet qui pourrait aboutir à l’inauguration prochaine d’une rubrique davantage orientée vers l’actualité ainsi que sur la présentation d’outils méthodologiques utiles aux jeunes chercheurs. Notre revue s’engage cette fois encore à mettre en avant la richesse de la production scientifique de notre discipline, dans toute sa diversité et ses originalités.

Chaque numéro est le fruit d’un travail rigoureux d’étudiants en master et doctorat. Cette organisation associative entraîne néanmoins un ralentissement à chaque changement d’équipe, comme ce fut le cas pour cette année 2018. Circé se veut toutefois le reflet d’un univers de la recherche foisonnant, varié et capable de se renouveler. Nous sommes convaincus que l’interdisciplinarité ainsi que la transversalité épistémologique sont des enjeux centraux dans le développement de la recherche et de la connaissance en sciences sociales.

Fort de sept contributions, ce numéro 10 s’ouvre sur un portrait de l’historien Daniel Roche. L’originalité de son approche, empruntant tant à l’histoire culturelle qu’à la tradition de l’histoire économique et sociale, semble tout à fait à propos dans le cadre des débats épistémologiques actuels. Les chercheurs, débutants comme confirmés, pourront trouver dans cet entretien matière à mener une réflexion à la fois egohistorique mais également relative à la place de l’historien en société. C’est enfin l’occasion de revenir, avec lui, sur la diversité documentaire qui s’offre au chercheur ainsi que sur les manières de l’aborder et de l’exploiter. D’inscriptions lapidaires chypriotes aux archives d’état russe de l’histoire sociopolitique, en passant par la Patrologie latine ou encore les états de crime de l’administration royale du XVIIIe siècle, le corpus de contributions proposé dans ce numéro est alors le reflet de cette multiplicité de sources documentaires et de l’originalité méthodologique déployée pour exploiter au mieux les données de la recherche.

Le comité de rédaction de Circé. Histoires, Savoirs, Sociétés

Editorial n°9

Tout vient à point à qui sait attendre : le neuvième numéro de Circé. Histoires, Cultures et Sociétés est arrivé à bon port.

Régine Le Jan nous a fait l’honneur de répondre à nos questions et c’est autour de cette grande médiéviste que s’articule ce numéro. Réflexions sur l’importance de l’interdisciplinarité, sur les tensions entre temps long des structures et temps court de l’événement et de l’histoire personnelle, sur le rôle des concepts et les précautions que nécessite leur manipulation, les réponses de Régine Le Jan éclairent une méthodologie de travail dont la portée s’étend bien au-delà de l’histoire du haut Moyen-Âge. Ses analyses entrent en résonnance avec de précédents portraits de Circé, sur la question des femmes ou des élites, sur la construction sociale et le religieux. C’est un des plaisirs d’une revue qui prend de l’âge que de voir les ponts qui se créent spontanément entre les différentes contributions.

A l’image de la chercheuse qui s’est prêté au jeu du portrait, Circé se veut toujours, modestement, interdisciplinaire et inspirante. Les cinq articles de ce numéro 9 contribuent à leur tour à enrichir les champs de recherche qu’aborde notre revue au fil des parutions. Deux d’entre eux s’intéressent à une trajectoire individuelle au prisme d’un contexte : Corinne M. Belliard explore un aspect peu connu de la personnalité de Churchill, son antiféminisme, alors même que les femmes britanniques obtiennent le droit de vote en 1918. Mouniati Chakour étudie pour l’époque moderne la figure de Baltasar Carlos, héritier de la monarchie hispanique, au travers de l’éducation qui lui a été donnée. La construction de la majesté au XVIIe siècle s’opère par une éducation qui fasse du jeune prince héritier un modèle de prudence, d’honneur et de justice, qui puisse être à la fois respecté, admiré et craint par ses sujets. A l’époque des débuts de la République romaine, c’est la virtus qui fait figure de vertu par excellence. Christophe Burgeon nous en propose une exploration détaillée via la conception qu’en propose Tacite dans ses Annales. Comme l’éducation du jeune prince éclaire le contexte politique de la monarchie espagnole sous Philippe IV, la défense d’une certaine forme de virtus par les auteurs antiques est essentielle pour comprendre les valeurs morales qui sous-tendent le régime politique, d’autant plus que ces auteurs en font une clé de lecture de la transition de la République à l’Empire.

S’appuyant sur une source différente des articles dont il a été déjà été question, Aurélie Massie met en lumière les conflits de compétence qui opposent commissaires et sergents du Châtelet de Paris au XVIIe siècle tels qu’ils se laissent appréhender dans les textes normatifs et judiciaires conservés aux Archives nationales.

Enfin, Fanny Lautissier, croisant histoire des représentations et analyse cinématographique, explore deux réalisations portant à l’écran la figure du militaire opérateur de drone armé, archétype de cette nouvelle « guerre à distance » que permettent les drones.

Avec ce numéro 9, Circé répond à nouveau à son ambition : donner l’occasion à de jeunes chercheurs de mettre en valeur leurs premiers travaux, issus de mémoires de Master ou de thèses de doctorat, et créer des ponts entre les périodes, les disciplines et les méthodologies de recherche.

Cette belle entreprise qu’est Circé est menée depuis 6 ans par une équipe d’étudiants et de jeunes chercheurs bénévoles. Publier une revue scientifique d’histoire est un travail exigeant mais stimulant, et un défi perpétuellement renouvelé pour nous. Ces efforts seront bientôt couronnés par la parution du 10e numéro, pour lequel nous vous donnons rendez-vous en 2018. D’ici là, nous vous souhaitons à tous de belles découvertes au fil de ce numéro.

Le comité de rédaction de Circé. Histoires, Cultures & Sociétés