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Éditorial n°11

C’est avec un grand plaisir que nous vous présentons ce onzième numéro de Circé qui réinscrit la revue dans un rythme semestriel. Chaque nouvelle publication est le fruit d’un investissement collectif important et d’une grande exigence scientifique afin de proposer des articles de qualité. Cela ne serait évidemment pas possible sans le renouvellement perpétuel de notre comité de rédaction qui s’appuie sur le concours de jeunes chercheurs dont la revue tire toute sa force. La question du renouvellement est en effet essentielle pour une entreprise éditoriale telle que Circé, qui repose sur le travail bénévole d’une équipe composée en majorité d’étudiants. Nous adressons à cet égard nos remerciements chaleureux à trois anciens membres de la revue Nicolas Lahaye, Thibault Le Hégarat et Lucie Tryoen qui ont su assurer la direction puis la transmission de la revue ; ce serait un euphémisme de dire que Circé leur doit beaucoup. Bien sûr, la revue est aussi reconnaissante envers ses nombreux soutiens ainsi qu’à la bienveillance et à la rigueur des enseignants-chercheurs qui nous accompagnent à chaque numéro. La revue reste, depuis sa création,un lieu d’échanges, de formation et le produit d’une collaboration active pour proposer des contributions offrant une grande diversité d’approches et mettant en avant des corpus de sources d’une richesse indéniable. Cet éclectisme se retrouve une nouvelle fois dans les sept varia de ce numéro.

Juliette Roy se penche sur la figure de Démétrios de Phalère, philosophe à la cour de Ptolémée Ier Sôter, et interroge le rôle de ces experts qui s’appuient sur leurs multiples savoirs et compétences pour en tirer un prestige politique et incarner des rouages indispensables au fonctionnement des monarchies hellénistiques. Autres figures liées au pouvoir, les affranchis impériaux sont un groupe particulièrement important pour appréhender les intrigues de cour sous le règne de Néron car, comme le montre Gurvanne Wellebrouck, ils sont au cœur de la familia Caesaris et de ses réseaux. Ces deux articles interrogent avec intérêt la place de ces individus qui gravitent dans les réseaux de pouvoir.Le numéro que nous vous présentons accorde ainsi une large part à une histoire sociale, comme le montre également l’article de Marie-Christine Delamotte qui questionne la figure et les caractéristiques des femmes meurtrières dans la Bretagne du XVIIIe siècle et en esquisse un portrait par l’étude des archives judiciaires du Parlement de Bretagne.

Deux de nos articles témoignent de la diversité des approches mobilisées à partir d’objets similaires, ici les foires. Benoît Saint-Cast prend le parti de s’intéresser au personnel des procureurs postulants au tribunal de la conservation des foires de Lyon du XVIIIe siècle, pris dans les conflits et les rivalités avec les juridictions ordinaires et les tentatives d’uniformisation de la monarchie. Quant à Boris Cattan, il propose une analyse des foires aux chevaux dans la France révolutionnaire et plus particulièrement de la politique d’incitations financières menée par le Directoire pour mettre en place une politique nationale du cheval.

Dans une perspective historique et anthropologique, l’article de Vittorio Biancardi sur le microdosage de substances psychédéliques s’inscrit dans un champ de recherche relativement récent sur cette pratique spécifique de consommation d’hallucinogènes. Il propose ainsi un état de la recherche et ouvre de nouvelles perspectives en s’appuyant à la fois sur des travaux scientifiques renouvelés ainsi que sur ses propres enquêtes ethnographiques.

Enfin, interrogeant les liens entre espaces et cultures, Ana Marianela Porraz Castillo s’appuie sur les travaux de l’architecte et photographe Fernand Marcon pour livrer une réflexion historique et architecturale sur les transformations urbaines et sociales du Mexique à l’aube du XXe siècle, s’inscrivant dans l’ouverture disciplinaire chère à Circé.

Comme il est de tradition désormais, ce nouveau numéro s’accompagne d’un portrait de chercheur.se. Nous nous sommes entretenus avec Béatrice Fraenkel, anthropologue spécialiste de l’écrit animant depuis plusieurs années le séminaire « Anthropologie de l’écriture » à l’EHESS, qui nous livre ici une réflexion stimulante sur son parcours et ses travaux. Nous effleurons avec elle la question de la place de l’écrit dans la société, de la signature comme symbole de la culture écrite, le rapport entre production écrite et production artistique en passant par l’inscription de l’écrit dans le monde du travail ou l’espace urbain. Enfin cet entretien, riche, rappelle la nécessité du dialogue : dialogue entre disciplines, dialogue entre chercheur.ses.

Comme vous pouvez le constater, malgré les embûches, Circé continue son chemin, forte de la qualité de ses auteurs et de ses soutiens. En attendant le prochain numéro, nous vous souhaitons une excellente lecture.

Le comité de rédaction de Circé. Histoires, Savoirs, Sociétés

Portrait de Béatrice Fraenkel, anthropologue de l’écrit

Béatrice Fraenkel est directrice d’études à l’EHESS. Elle consacre ses recherches à la place que prend l’écrit dans les sociétés contemporaines. Ses travaux, souvent en collaboration avec des chercheurs d’autres disciplines, se situent à la frontière entre la linguistique, la sociologie du travail et l’histoire.
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Le microdosage de substances psychédéliques : bref historique et nouveaux axes de recherche

Vittorio Biancardi

 

Résumé

Le micro-dosage est un phénomène social de plus en plus répandu parmi la communauté des consommateurs et consommatrices des substances dites psychédéliques. Il consiste une consommation d’un dixième de la dose typique de substance (principalement LSD ou Psilocybine) de façon fréquente, deux ou trois fois par semaine, pour améliorer les capacités cognitives ou comme auto-thérapie. L’analyse de ce phénomène est actuellement très fragmentaire et inconsistante, tant du point de vue des sciences humaines que du point de vue des sciences dites «dures». L’objectif de cet article est de présenter les résultats d’un premier travail historique et ethnographique à ce propos, tout en mettant en discussion la thèse selon laquelle la consommation fréquente des petites doses de champignons hallucinogènes constitue une pratique répandue parmi les peuples traditionnellement liés à l’usage de dites substances.

Mots-clés: Microdosing, psychédélique, hallucinogène, histoire, ethnographie, Mexique


Rattaché à l’Université de Milan, Vittorio Biancardi est doctorant au CRH/EHESS. Son travail de recherche, qui relève d’une méthodologie à la fois historique et anthropologique, est axé sur l’usage à faible dose des substances dites psychédéliques.


Introduction. Qu’est-ce que le microdosage ?

Le microdosage, plus connu sous le nom anglais de microdosing, est une pratique qui s’est répandue au sein de la communauté des consommateurs de substances psychédéliques depuis quelques années. Elle consiste à ingérer de très petites doses de substances psychédéliques (dans le cas du LSD, moins de 15 microgrammes) à des fins thérapeutiques, récréatives ou productives. Le mot « psychédélique », qui signifie littéralement « qui rend l’âme manifeste », est dérivé des mots grecs psyché : âme et delóun : révéler. Son origine remonte à 1956, l’année où le psychiatre anglais Humphrey Osmond a proposé, dans une lettre adressée à l’écrivain Aldous Huxley, de l’appliquer aux nouvelles substances psychotropes qui induisent des modifications de conscience, telles que le LSD, la psilocybine et la mescaline. Ces substances sont connues aussi sous le nom d’hallucinogènes.  Cette contribution est un travail préliminaire, qui vise aussi à dresser un « état de l’art » partiel, à travers une double méthodologie, à la fois historique et anthropologique, les origines de la pratique du microdosage et à analyser sa présence au sein de différentes communautés de consommateurs, en particulier chez une communauté de consommateurs de champignons hallucinogènes, celle de Huautla de Jiménez, au Mexique, et celle des jeunes participants au mouvement de la contre-culture, selon un témoignage découvert dans une revue italienne publiée en 1971.  Tracer un historique des témoignages sur l’usage de petites doses de substances hallucinogènes servira notamment à comprendre si cette pratique du micro-dosage constitue une «habitude humaine» ou s’il s’agit d’une toute nouvelle pratique ; ce qui nous donnera peut-être des informations précieuses sur les risques connectés à ce type d’usage. Il n’existe pas de travaux quantitatifs sur le nombre total de consommateurs et sur leurs caractéristiques sociales : les substances psychédéliques font l’objet d’un regain d’intérêt scientifique depuis peu de temps.  Après une brève introduction portant sur les raisons qui ont contribué à transformer la pratique du microdosage en phénomène social, répandu à l’échelle mondiale, nous nous limiterons à un historique fragmentaire de la consommation de champignons et de LSD[1] à petites doses à partir des premiers témoignages fournis par un observateur du XVIe siècle, de ceux que nous a laissés le siècle dernier et des recherches menées sur le thème au cours des deux dernières années.

En dernier, nous essaierons de démontrer, grâce aux données fournies par un travail ethnographique, que la pratique du microdosing, terme inventé par James Fadiman indiquant une modalité (frequence, dose) de consommation spécifique, ne rentre pas dans les habitudes du peuple mazateque.

La « découverte » de James Fadiman

En 1966, la Drug Enforcement Administration (DEA), l’organisme de contrôle des stupéfiants états-unien, interdit le Diéthyllysergamide (de l’allemand Lysergsäurediethylamid, généralement abrégé en LSD ou LSD-25, une substance découverte par hasard par le chimiste suisse Albert Hofmann en 1943[2]). La LSD fait l’objet, à l’époque, d’un processus complexe de démocratisation et de politisation, évidemment impossible à gérer pour le gouvernement de Washington. Celui-ci ordonne alors de l’inscrire dans le Schedule I, la liste des substances « à fort potentiel d’abus et sans usage médical reconnu[3] ».

Dans l’introduction du quinzième chapitre d’un livre publié en 2011 sous le titre The Psychedelic Explorer’s Guide, le psychologue états-unien James Fadiman affirmait que, consommé à petites doses[4], la LSD pourrait entraîner des bénefices d’ordre psychique[5],  tout en ayant le même effet qu’un stimulateur cognitif[6] (en anglais, cognitive enhancer). Après l’ingestion d’une très petite dose, selon Fadiman, le consommateur ne ressentirait pas les effets collatéraux qui accompagnent une dose normale de la même substance comme, par exemple, la distorsion des sens et de la perception ou encore la dépersonnalisation:

« Certaines consommations de LSD sont encore très loin d’être détectées. Les plus fascinantes de ces consommations sont les doses inférieures au seuil de la perception d’à peu près 10 microgrammes. En si petite quantité, le LSD agit comme un stimulant cognitif, mais sans les effets secondaires des plus grandes doses […] « Lorsque les gens prennent une quantité inférieure au seuil de perception – dans le cas du LSD, à peu près 10 microgrammes (que l’on appelle aussi une microdose, une sous-dose ou un « tener ») – les effets sensoriels courants associés aux doses supérieures de LSD ou de psilocybe – une lueur ou une étincelle sur les bords des êtres vivants, un entrelacement sensoriel comme le fait d’entendre en couleur ou de goûter la musique et un décloisonnement des frontières de l’ego – n’apparaissent pas[7]. »

Fadiman cite alors plusieurs témoignages sur les effets produits par les microdoses sur les capacités créatives des consommateurs[8]. Le psychologue américain s’est intéressé toute sa vie aux effets des substances psychédéliques sur la psyché, et en particulier sur la façon dont elles influencent un trait humain qui reste très difficile à définir : la créativité.

C’est en 1966, dans un contexte social dominé par la peur des effets imprevisibles de la LSD, que James Fadiman reçoit une lettre d’apparence officielle, signée par la DEA, lui enjoignant, ainsi qu’à son équipe, d’arrêter immédiatement leurs recherches : Fadiman n’a ensuite plus jamais administré de la LSD a un patient. Son travail portait alors en particulier sur le professional problem solving : c’est-à-dire sur la question de savoir si et comment l’ingestion d’une dose normale d’acide lysergique produisait un stimulant positif sur la capacité à résoudre des problèmes de différentes natures dans le domaine professionnel[9].

En 1999, Robert Forte[10], une figure très connue dans le champ de la science psychédélique, fait part au docteur Fadiman de l’intérêt de A. Hofmann pour les microdoses[11]. Hofmann souligne que la plupart des recherches sur les substances ne prennent pas en considération l’administration de petites doses ; pourtant, selon le chimiste suisse, ce mode d’ingestion particulier aurait pu remplacer la consommation de médicaments à base d’amphétamines tels que la Ritaline et l’Adderall, utilisés comme stimulants ou pour combattre les troubles de l’attention. Fadiman a continué par la suite à s’intéresser aux effets spécifiques des microdoses. Il cherche alors du coté des populations indigènes de l’Amérique centrale et de l’Amérique du Sud les preuves d’une utilisation de substances psychédéliques à petite dose, comme en témoigne un passage de son livre :

« Les cultures indigènes connaissent et consomment les doses de substances psychédéliques inférieures au seuil de perception depuis des siècles. Jusqu’à récemment, ce savoir a été négligé. Après avoir été impliqué dans la recherche sur les dosages inférieurs au seuil de perception depuis plus d’un an, j’ai eu honte de mon préjugé culturel lorsque j’ai pris conscience que j’avais ignoré l’évidence, et que les guérisseurs indigènes ou chamans, en utilisant leurs propres plantes psychédéliques, avaient exploré systématiquement et pleinement tous les niveaux de dosage »[12].

On lit dans une autre note de Fadiman :

« […] lorsque j’ai présenté mes découvertes originales et uniques à un ami anthropologue […], il m’a fait remarquer que les groupes indigènes du Mexique et de toute l’Amérique du Sud utilisaient les plantes psychédéliques depuis des centaines et probablement des milliers d’années. Avais-je imaginé qu’ils n’avaient jamais utilisé de faibles doses ? Au cas où j’aurais eu besoin de preuves, il m’a indiqué une œuvre en six volumes, écrite par un jésuite peu après la conquête espagnole du Mexique, qui comprenait des descriptions de faibles doses de différentes substances psychédéliques. En ce qui concerne les utilisations modernes, il m’a donné un exemple : « Lorsque je sens venir un rhume, je prends une petite dose de psilocybes. Je n’ai pas eu de rhume depuis quinze ans. » Il m’est apparu finalement que j’étais arrivé en retard à une soirée commencée depuis très longtemps »[13].

Le jésuite mentionné par l’ami anthropologue de Fadiman est en réalité le moine franciscain Bernardino de Sahagún, auteur de la monumentale Histoire générale des choses de la Nouvelle-Espagne, l’un des travaux les plus importants sur la colonisation de l’Amérique centrale par la couronne d’Espagne. Sahagún y mentionne l’utilisation d’un champignon appelé teonanacatl[14], qui, ingéré à faible dose, aurait le pouvoir de guérir des maladies telles que le rhume ou la goutte, alors qu’à haute dose, il pousserait à la luxure. Comme il le reconnaît lui-même, sa « découverte » serait en réalité la redécouverte d’une pratique existant depuis des siècles chez les populations traditionnellement liées à la consommation des psilocybes. Y a-t-il effectivement des preuves d’une utilisation de petites doses dans un but productif[15] ou thérapeutique chez les populations de l’Amérique centrale ? Existe-t-il un équivalent du microdosage, par exemple, dans la communauté de Huautla de Jiménez ?   C’est dans ce village, situé dans la Sierra Mazateca, au Mexique, que le banquier et ethnomycologue new-yorkais Robert Gordon Wasson a découvert les propriétés hallucinogènes des psilocybes, en 1955 . Il s’agit d’une découverte importante, les Mazatéques étant un des seuls peuples à utiliser les champignons dans un objectif rituel depuis des siècles. C’est à cause de cette capacité de conservation des pratiques anciennes que j’effectuerai un travail ethnographique à Huautla de Jiménez, pour comprendre si la pratique du micro-dosage fait partie ou non des habitudes du peuple Màzateque. Les hypothèses susmentionnées ne sont pas encore étayées par des documents historiques ou par les faits. Mais avant d’essayer de répondre à ces questions, il est utile de comprendre la raison d’un tel intérêt pour un phénomène qui pourrait, à première vue, sembler marginal.  Pour cela, nous allons brièvement évoquer plusieurs manifestations de ce phénomène pour essayer de cerner un peu mieux ce qu’il implique, dans quels contextes il se manifeste, quelles en sont les causes et les conséquences de sa réussite.

L’utilisation de microdoses de LSD dans la Silicon Valley

La pratique du microdosage s’est répandue considérablement après la publication de plusieurs articles qui décrivaient les habitudes de consommation de microdoses de LSD chez certains employés des entreprises de la Silicon Valley. Cette relation heureuse entre les substances psychédéliques, la contre-culture et les entrepreneurs de l’industrie high-tech de la Silicon Valley, située à proximité de San Francisco, a commencé pendant la période des années 60[16]. La révolution culturelle, portée dans un premier temps par le mouvement hippie états-unien et dont l’un des noyaux principaux se trouvait à Haight-Ashbury, un quartier central de San Francisco, voyait dans l’usage des substances psychédéliques un moyen d’élargir la conscience et de faciliter en même temps les échanges au sein des communautés[17]. La LSD est devenue une « arme » chimique aux mains de jeunes et moins jeunes rebelles décidés à en finir avec l’establishment, la guerre et toutes les formes de domination. Dans le même temps, non loin de Haight Ashbury, d’autres s’attelaient à la conception des premiers ordinateurs qui ont constitué la base de ce qui allait devenir Internet[18]. Culturellement et socialement proches, les mondes de la contre-culture et du Personal Computer se sont entremêlés tout au long de la deuxième moitié du siècle dernier. Steve Jobs lui-même a déclaré avoir pris de la LSD, et que celui-ci avait contribué au développement des inventions qui ont rendu le nom d’Apple Computers célèbre dans le monde entier[19]. C’est à peu prés à la meme période que James Fadiman fait la connaissance de Timothy Leary[20], l’un des principaux représentants de la contre-culture de l’époque, un psychologue de Harvard connu pour son travail de démocratisation de l’acide lysergique. C’est par Leary que Fadiman obtient sa première dose de LSD. Durant cette période, Fadiman est en contact avec des personnalités importantes des mondes de la contre-culture et de l’informatique, comme l’auteur et éditeur Stewart Brand et l’ingénieur informatique Douglas Engelbart[21].

Ce n’est donc pas un hasard si, aujourd’hui encore, dans la Silicon Valley, les nouvelles générations d’employés, de programmeurs et d’entrepreneurs du secteur de la high-tech sont aussi des consommateurs de LSD et d’autres substances psychédéliques. Le premier article portant sur la consommation de microdoses chez un jeune entrepreneur, sous le pseudonyme de Kevin, a été publié en 2015 dans le magazine Rolling Stone[22]. Quelques mois plus tard, le magazine Forbes a publié un article sur le même thème[23]. Des dizaines d’articles ont depuis vu le jour, dans des magazines grand public connus dans le monde entier comme dans des revues scientifiques. Entre février et décembre 2017, plus de quarante articles ont été recensé, pour la plupart dans des revues de renommée internationale et écrits principalement en français, en italien et en anglais.

Dans la plupart des articles cités, l’utilisation de petites doses de LSD est présentée d’un point de vue neutre, sans préciser les aspects négatifs et les risques possibles liés à la consommation. Au contraire, ils rapportent souvent les témoignages directs – généralement positifs – des consommateurs eux-mêmes. Le microdosage est présenté comme une manière nouvelle et facile d’augmenter la créativité, de réduire les effets négatifs associés à la vie professionnelle (par exemple l’anxiété ou la nervosité) et, dans le meilleur des cas, de mieux jouir de la vie[24]. Suite à ça, la pratique du microdosage s’est répandue très rapidement chez les consommateurs de LSD. C’est ce que confirment les recherches scientifiques entreprises sur ce thème, la diffusion de sites Web et de vidéos en ligne indiquant les modalités correctes de consommation des micro-doses et l’augmentation des inscriptions et des récits d’expériences qui en découlent sur des forums de discussion en ligne comme Reddit[25].

Les micro-doses dans l’histoire

Une pratique ancienne ?

Bernardino de Sahagún, franciscain et historien du XVIe siècle mentionén plus haut, est habituellement cité comme l’une des premières sources, et l’une des plus fiables, qui font état de l’utilisation de champignons hallucinogènes au Mexique pendant la période coloniale[26]. Voici le passage qui nous intéresse, tiré de son Histoire générale des choses de la Nouvelle-Espagne :

« Il y a dans ce pays un petit champignon qui s’appelle teonanacatl qui pousse sous le foin dans les champs et dans les déserts. Il est rond ; son pied est haut, mince et cylindrique. Il a mauvais goût, fait mal à la gorge et enivre. Il est médicinal contre les fièvres et la goutte. On en mange deux ou trois, pas davantage. Il cause des hallucinations et des angoisses précordiales. À forte et même à petite dose il porte à la luxure »[27].

Bernardino de Sahagún est la seule source de la période de la conquête qui se réfère à un usage des psilocybes à des fins thérapeutiques et à faible dose. C’est la source que cite indirectement Fadiman dans sa note[28]. Aucun autre commentateur de l’époque n’évoque ce mode particulier de consommation des teonanacatl. De tels témoignages posent pourtant différents types de problèmes. Comme le souligne Giorgio Samorini dans son article « I funghi nei documenti storici[29] », il se peut que le témoignage de Sahagún soit trompeur, et ce pour diverses raisons. La première concerne les différences entre le texte nahuatl et le texte espagnol. L’Histoire générale se divise en effet en deux parties, l’une écrite dans la langue du peuple mexica et l’autre dans la langue des colons, et les différentes versions ne coïncident pas toujours. Dans l’un d’eux, la mention de la luxure provoquée par les champignons n’apparaît que dans la version espagnole, et pas dans la version nahuatl. Ensuite, les informateurs de Sahagún étaient pour la plupart des Indigènes christianisés et baptisés : on peut donc supposer que, comme lui, ils n’ont jamais été en contact direct avec les champignons « embriagantes » [qui enivrent] – manger les champignons était un péché puni du fouet de l’Inquisition, comme l’indique Alessandro Stella, historien du Moyen Âge et spécialiste de l’histoire de la prohibition des drogues[30].

Alors pour retracer l’histoire de l’ingestion des substances psychédéliques à petite dose dans la période qui précède le XXe siècle, le témoignage de Sahagún reste non seulement le premier et le plus important dont nous disposions, mais aussi le seul.

Témoignages du XXe siècle

Les témoignages suivants, qui racontent des expériences réalisées à l’aide de faibles doses de substances hallucinogènes, viennent des récits de quelques pionniers célèbres du psychédélisme du siècle dernier. La très grande majorité des travaux généralement cités comme références dans les psychedelic studies[31], la branche de la science qu’étudie les phénomènes connectés aux substances hallucinogènes, ne comportent ni ne mentionnent la consommation de faibles doses. Bien qu’il ait affirmé avoir eu recours à de toutes petites doses de LSD pendant une bonne partie de sa vie[32], Albert Hofmann ne cite pas ce type particulier d’utilisation dans ses travaux. Il en est de même d’Aldous Huxley, écrivain anglais, auteur des livres à succès Les Portes de la perception ou Le Meilleur des mondes. On ne trouve rien non plus qui ressemble au microdosage actuel dans les travaux de Roger Heim, mycologue et directeur du Musée national d’histoire naturelle de Paris à l’époque de la découverte des champignons par le banquier new-yorkais Gordon Wasson[33] (avec lequel il a commencé rapidement une collaboration scientifique). Son jeune assistant Roger Cailleux[34] rapporte en revanche une ingestion de champignons à faible dose, qui date entre 1956 et 1960 :

« Des trois expériences réalisées avec les téonanacatl, les deux premières, relatives au Psylocibe Mexicana HEIM, n’ont porté que sur de très faibles quantités de champignons. Il me semblait intéressant, en effet, de connaître ou d’approcher le seuil d’inactivité de cette espèce. Pour la première expérience, je n’absorbai que 0,25 g de carpophores secs, correspondant à trois champignons de taille moyenne, que j’avalais presque sans mastiquer et sans éprouver d’irritations de la gorge ou de nausées. Aucun des phénomènes ordinairement décrits par d’autres expérimentateurs (R. HEIM, R.G. WASSON, A. HOFMANN, A. BRACK) ne se manifestant, je suivis tout d’abord le cours normal de mes occupations. Ce n’est que deux heures trente après l’ingestion […] que, les yeux clos, devant une fenêtre, et contre toute attente, m’apparurent des motifs abstraits faiblement colorés, vite brouillés par un voile aux couleurs vives et changeantes, rouge, orangé, vert, laissant rapidement place à un ensemble régulier de points lumineux rouges et verts se détachant sur fond noir. Me rendant ensuite dans une pièce voisine obscure, j’assistai, les paupières fermées, à la succession de courtes scènes colorées, de dominance rouge, et d’un relief étonnant : une salle de projection cinématographique avec ses spectateurs immobiles, un quai de gare désert et des terrines semblables à celles utilisées pour la culture des psilocybes. Un voile coloré noya subitement le tout et le spectacle s’acheva ainsi. Les visions avaient duré de huit à dix minutes sans me causer aucun trouble d’ordre physique »[35].

Cette expérience ne peut être définie comme du microdosage. L’ingestion n’a eu lieu qu’une seule fois ; elle ne s’est pas répétée dans le temps ; et bien que la dose indiquée par Cailleux s’apparente à ce que l’on désigne aujourd’hui comme une microdose sur les sites spécialisés[36], les hallucinations provoquées par l’ingestion, même si elles sont de très brève durée, indiquent clairement qu’il ne s’agit pas d’une dose sub-threshold[37]. Néanmoins, cette expérience est intéressante pour deux raisons au moins. En premier lieu parce qu’il s’agit du premier témoignage d’un Occidental qui a fait lui-même l’expérience des faibles doses de champignons. Cailleux souligne en outre qu’après l’ingestion, pendant deux heures et demie, il a suivi « le cours normal de [s]es occupations ». On peut supposer qu’il a continué à travailler malgré la dose de champignons ingérée. Et si tel était le cas, il s’agirait du premier document attestant une utilisation « profane[38] » à but productif (dans un contexte professionnel) d’une dose quasi insignifiante de psilocybine.

En 1955, en compagnie d’Édith Boissonnas et de son ami Jean Paulhan, Henri Michaux, poète et expérimentateur de substances psychédéliques[39], se soumet à différentes auto-expérimentations avec de faibles doses de mescaline. Son désir est simple, et proche de celui des jeunes entrepreneurs à qui l’on demande, dans un contexte totalement différent, d’être créatifs à tout prix. Édith Boissonnas, poète suisse et amie de Michaux, écrit dans son journal :

« Après une dose faible de mescaline (le 2 janvier 1955) chez Henri Michaux (avec Jean P.) je n’éprouvai rien. Visiblement J. et H.M. étaient dans une sorte d’ivresse, agréable chez J., cruelle disait M. (j’ai été blessé dira-t-il plus tard) »[40].

Il s’agit là d’un autre exemple de prise de substance psychédélique, même si la dose exacte ingérée par Michaux à cette occasion nous est inconnue. La substance et la nature de l’intérêt du consommateur diffèrent du cas précédent. Le poète cherche ici une réponse à la question : « quelle drogue peut rendre l’écriture facile[41] ? » Il la trouve, en l’occurrence, dans la mescaline – fournie par son ami psychiatre Julian de Ajuriaguerra.

Hanscarl Leuner, Ronald Sandison et la thérapie psycholytique

« […] les groupes de thérapie psycholytique dans lesquels moi-même (1960-86) et d’autres avons eu l’autorisation de pratiquer avec des patients autrement inaccessibles ont produit des réductions importantes de l’état perturbé d’un grand pourcentage de ces patients »[42].

C’est sur ces mots que Hanscarl Leuner[43], l’un des pionniers de la thérapie psycholytique, introduit l’important travail bibliographique de Torsten Passie[44]. Ce dernier a participé, à la fin des années 1990, à la compilation de la bibliographie la plus complète sur l’application des substances psychédéliques à la psychothérapie[45]. Le titre, Psycholytic and Psychedelic Research 1931-1995. A Complete International Bibliography, fait référence aux deux méthodes principales mises au point au cours du XXe siècle par la psychiatrie et la psychologie pour aider les patients « immunisés » contre la thérapie psychanalytique en introduisant l’administration de substances psychoactives, principalement la LSD et la psilocybine. Les deux approches diffèrent sensiblement. L’un des facteurs qui concourent à définir la ligne de démarcation entre les deux méthodes est la dose administrée au patient ; la différence de dosage constitue en outre la raison principale pour laquelle il nous paraît intéressant de mentionner le travail de Leuner, de Passie et d’autres pionniers de la thérapie psycholytique.

La thérapie psycholytique[46], en allemand Psycholytische Therapie, comprend « L’activation et l’approfondissement du processus psychanalytique avec de petites doses de LSD (30-200 mg), de psilocybine (3-18 mg), de LE-25 (30-80 mg), etc., en produisant des images oniriques symboliques, des régressions et des phénomènes de transfert[47] ». La thérapie psychédélique comprend au contraire l’administration de  « Hautes doses de LSD (300-800 mg) amenant à de supposées expériences cosmiques-mystiques. Il en résulte des sentiments d’unité, de joie extatique et une connaissance existentielle[48] ».

Une autre différence entre les deux méthodologies réside dans la fréquence de prise. S’il faut « un grand nombre de séances (10-50)[49] » pour garantir l’efficacité de la thérapie psycholytique, trois suffisent en ce qui concerne la thérapie psychédélique. L’utilisation de faibles doses de substances psychédéliques, dans le cas de la méthodologie mise au point par H. Leuner, n’entraîne pas de changement dans le déroulement de la thérapie. Des séances d’analyse individuelles et collectives sont prévues, en effet, pour que le patient retravaille le matériel psychique apparu sous l’influence de la substance. Si le rôle principal de la LSD est de faciliter la libération du matériel inconscient chez le patient, l’un des objectifs des séances « normales » est de revenir sur les moments vécus sous l’effet de la substance en se concentrant principalement sur les mécanismes de défense et sur la psychologie du moi et en comparant la réalité vécue sous les substances psychédéliques à la réalité quotidienne, pour effectuer le passage entre les deux dans les meilleures conditions.

Passie définit ainsi l’obectif de la thérapie : « Guérison par la restructuration de la personnalité dans un processus de maturation et de relâchement des liens parentaux aux premiers stades de développement. Meilleure harmonie intrapsychique et sociale[50]. » Il est curieux de remarquer que les adeptes actuels du microdosage présentent la recherche de bien-être individuel et social comme l’une des raisons principales de leur consommation de LSD. La thérapie psycholytique constitue donc un cas de microdosage avant la lettre, bien que les doses administrées aux patients aient été légèrement plus élevées[51] que celles indiquées par Fadiman pour aider dans le processus de traitement contre la dépression[52].

Torsten Passie est aussi l’auteur du travail le plus complet sur la recherche sur les microdoses[53]. Nous indiquerons deux autres pionniers de l’utilisation des substances psychédéliques dans la psychothérapie. Les psychologues Betty Eisner[54] et Ronald Sandison [55], respectivement états-unienne et anglais, comptent avec Leuner parmi les thérapeutes les plus célèbres qui ont expérimenté la thérapie psycholytique sur leurs patients.

Microdosing et contre-culture : le cas italien

En 1962, Gary Fisher[56], psychologue et pionnier de l’utilisation des substances psychodysleptiques[57] en psychothérapie, a publié dans le deuxième numéro de la Psychedelic Review un article intitulé « Some Comments Concerning Dosage Levels of Psychedelic Compounds for Psychotherapeutic Experiences ». On y lit notamment :

« Usage de petites doses sur des sujets expérimentés :

L’auteur de ces lignes [G. Fisher, ndr.] a souvent remarqué que les sujets expérimentés tendent à se limiter à une dose dont ils ont constaté qu’elle provoque une expérience psychédélique. Nous sommes de l’avis que ce niveau est inutilement élevé, et nous suggérons que ces personnes expérimentent de plus petits dosages. L’expérience montre qu’après avoir eu quelques expériences avec des doses plus élevées, le sujet constate qu’il a besoin d’une quantité de matériel plus petite pour provoquer une expérience psychédéliques. Cependant, les personnes continuent souvent d’utiliser des doses de 100 à 300 µg de LSD. Nous posons comme hypothèse qu’à mesure que la dose diminue, les variables de l’environnement et la clarté d’esprit avant la séance deviennent de plus en plus importantes. Par conséquent, avant les séances de petites doses, une période de mutation est très utile pour permettre à la personne de se relaxer et d’effacer de sa conscience les choses insignifiantes. On a découvert que des doses aussi faibles que 10 à 25µg de LSD ou un ou deux mg de psilocybine produisaient des états de conscience élargie assez étonnants »[58].

Fisher poursuit en décrivant l’utilisation potentielle de faibles doses pour les sujets réfractaires – par crainte ou pour d’autres raisons – à l’ingestion d’une dose normale :

« Cependant, si une personne est extrêmement inquiète ou effrayée à l’idée de vivre une expérience psychédélique, et si le traitement psychédélique est malgré tout indiqué, de petites quantités de drogue dans une atmosphère spécialement créée peuvent être utiles. Des doses de 25 à 75 µg de LSD sont suggérées, et pour certains sujets qui sont extrêmement sensibles aux drogues, on peut utiliser des quantités plus petites encore »[59].

Ces deux passages, qui soulignent l’importance et l’utilité des microdoses de LSD, et qui témoignent évidemment de leur utilisation pendant des séances de psychothérapie, ont été repris intégralement, avec un grand nombre de références bibliographiques, dans le premiér numéro du journal italien Re Nudo[60][61]. Important organe de diffusion d’informations et de propagande politique du mouvement des jeunes et contre-culturel italien durant la période 1970-1980 – et au-delà –, le journal a compté des milliers de lecteurs dans toute l’Italie. Le premier numéro, où l’on trouve les informations sur l’utilisation de la LSD en petites doses, à une époque où la LSD était illégal en Italie, s’est vendu à 9 000 exemplaires dans les librairies de la seule ville de Milan. Un tel article constitue un document historique qui prouve que les participants au mouvement de la contre-culture de l’époque connaissaient les effets de l’usage de petites doses de LSD. Un membre du Centro di Iniziativa Luca Rossi de Milan a pu dire dans un entretien[62] que, dans les années 1970, l’expérience psychédélique avait constitué une part importante du processus de subjectivation des jeunes prolétaires, en Italie comme ailleurs. Ce sujet fera l’objet d’un approfondissement dans un prochain article.

L’exemple de Re Nudo en est la preuve. Le collectif éditorial de la revue a en effet constitué le principal noyau organisateur de ce qui s’est appelé le « Festival du jeune prolétariat[63] », un grand rassemblement musical et politique qui a eu lieu à cinq reprises[64]. Plusieurs milliers de personnes ont participé à chaque édition du festival (la dernière a rassemblé 100 000 personnes, en 1976). Pendant ce type de rassemblement, les participants expérimentaient, individuellement et collectivement, différentes substances psychoactives. On peut donc poser l’hypothèse qu’une partie des participants à ces festivals, ou du moins une partie des lecteurs du journal, savait qu’il était possible, et dans certains cas utile, de consommer la LSD en petites doses, au moins pour favoriser l’« accès » à cette substance à ceux qui avaient peur de vivre une expérience complète. Une autre hypothèse possible est que, dès cette époque, on utilisait les microdoses pour favoriser le processus créatif. La documentation manque en la matière. Il s’agit en tout cas d’une hypothèse qui, si elle se confirmait, ouvrirait des axes de recherche nouveaux et intéressants.

Abstraction faite de ces hypothèses, la republication de l’article de Fisher dans l’un des principaux journaux de la contre-culture italienne constitue la preuve que les groupes de « jeunes prolétaires » italiens de l’époque avaient une profonde connaissance de l’utilisation et de l’expérimentation des substances comme la LSD et la psilocybine. En termes chronologiques,  il s’agit du témoignage le plus récent que j’ai pu trouver avant la reprise des recherches sur les substances psychédéliques intervenue dans la deuxième moitié de la première décennie des années 2000.

Microdoses et créativité : nouveaux axes de recherche

Dans un article publié en décembre 2017 dans la revue Chimères, j’ai notamment pu montrer les principes de la théorie de Fadiman sur les microdoses et exposer les premiers résultats de ses recherches[65]. La même année, le psychologue états-unien a présenté à la « Psychedelic Science » – la plus grande conférence au monde sur les psychedelic studies, qui s’est tenue à Oakland au mois d’avril – une série de données tirées de questionnaires remplis par des expérimentateurs et expérimentatrices de microdoses de LSD. L’objectif de l’étude était d’apporter une première démonstration partielle de l’efficacité des microdoses dans le traitement de la dépression et d’autres problèmes de santé mentale, notamment les états anxieux et les troubles de l’attention[66].

Parmi les effets positifs enregistrés par les consommateur ayant participé à la première étude-pilote de Fadiman, on trouve notamment : la réduction des états d’anxiété ; l’augmentation de la sociabilité chez les sujets atteints du syndrome d’Asperger ; l’augmentation positive de l’humeur durant la phase dépressive des sujets bipolaires ; la réduction de la sensation de « descente » après l’absorption répétée de substances psychotropes; une tendance plus fortes à vivre le moment présent et l’augmentation des capacités créatives et techniques – en particulier, dans les cas étudiés par Fadiman, en ce qui concerne la codification informatique et le design ; la réduction de la prise de substances telles que la caféine, la nicotine, l’adderall, la venlafaxine ; le soulagement des états dépressifs; l’amélioration générique des habitudes concernant la santé[67] ; les expériences de « visions intérieures »[68] ; l’amélioration des processus d’apprentissage[69] ; l’augmentation de la concentration dans les salles d’étude ; l’élimination des douleurs pendant les périodes menstruelles, la réduction des douleurs en cas de migraines ; l’amélioration des prestations physiques[70] ; la réduction de la tendance à procrastiner ; l’augmentation des capacités communicatives et de la fluidité du langage ; la facilitation à dépasser le « blocage de l’écrivain » ; l’amélioration qualitative des prestations pendant le travail.

En 2018, plusieurs chercheurs et organismes ont mené des études qui se rapprochent de plus en plus des normes scientifiques. À ce jour, en effet, aucune expérience sur les microdoses n’a pu être menée à bien en laboratoire, en raison de l’interdiction qu’impose la législation sur la consommation de substances psychédéliques dans la plupart des pays du monde. Malgré tout, la première étude consacrée aux rapports entre microdosage et santé mentale a été menée par deux chercheurs de l’université d’York[71], Rotem Petranker et Thomas Anderson. Ils ont analysé les réponses apportées par 909 participants recrutés sur la base du volontariat sur les réseaux sociaux Facebook et Twitter et sur le forum Reddit. Les chercheurs disent que :

« Recrutés sur des forums en ligne, des consommateurs de microdoses actuels et anciens ont obtenu des résultats moins élevés dans les mesures des comportements dysfonctionnels et des émotions négatives et plus élevés dans la sagesse, l’ouverture d’esprit et la créativité lorsqu’on les compare au groupe de contrôle de ceux qui ne consomment pas de microdoses »[72].

 

Fig. I : Comme évoqué dans l’introduction, ce graphique indique le nombre de personnes inscrites au forum en ligne Reddit.com/r/microdosing. Au cours du seul mois d’octobre 2018, le nombre de personnes inscrites a presque doublé, passant de 24 389 à 43 400.

 

Bien que les résultats des tests aient en partie confirmé les hypothèses, comme cela s’est produit pour James Fadiman[73], cette étude présente certaines limites, mises en évidence par les chercheurs eux-mêmes. L’une d’elles concerne la nature de l’échantillon pris en compte dans les analyses. Celui-ci n’est en effet que partiellement représentatif, car plus de 70 % des participants sont issus de pays anglo-saxons, blancs, de classe moyenne, de genre masculin et majoritairement hétérosexuels[74].

Quoi qu’il en soit, les limites rencontrées par les chercheurs ne réduisent pas l’importance de l’étude, qui se présente comme la première étude formelle réalisée sur le sujet, et qui pourrait constituer la première d’une longue série.

C’est dans cette ligne que s’inscrit la dernière étude sur le rapport entre les microdoses et la créativité, publiée le 25 octobre 2018[75]. Luisa Prochazkova et son équipe ont demandé aux participants à un événement de la Dutch Psychedelic Society[76] de se soumettre à trois tests pour mesurer la créativité[77]. Il s’agit en l’occurrence d’une notion fluide, difficile à définir. Malgré cela, l’une des principales découvertes à propos des microdoses, si l’on en croit du moins ce que rapportent les consommateurs, réside précisément dans l’augmentation de ce paramètre psychologique. C’est donc dans ce domaine que se situe l’intérêt des chercheurs qui travaillent sur ce thème. Comme leurs prédécesseurs, Prochazkova et ses collaborateurs ont essayé, dans cette étude quantitative, d’établir si les microdoses entraînaient une amélioration de la capacité créative. Les résultats ont été positifs : après avoir effectué les tests, les chercheurs ont enregistré chez les participants une augmentation aussi bien de la « pensée convergente » que de la « pensée divergente », deux des principaux paramètres liés à la créativité. Comme leurs prédécesseurs, Prochazkova et ses collaborateurs affirment que leur étude constitue l’une des premières études quantitatives, mais que, pour être certains des effets positifs des microdoses, il faudrait réaliser des études plus rigoureuses – contrôlées par placebo et en double aveugle.

À cet égard, la Beckley Foundation londonienne, une véritable institution dans le domaine de la Psychedelic Research, travaille précisément sur une étude qui consiste en l’auto-administration de microdoses et de placebo à un groupe de volontaires, qui ingéreront la substance tous les trois jours, selon un programme fourni par l’équipe de chercheurs, et réaliseront dans le même temps différents tests[78].

Le domaine de la recherche quantitative s’ouvre également à des recherches de ce genre. Restent à attendre les résultats d’autres expériences et un assouplissement de la législation en matière d’utilisation des substances psychédéliques à des fins thérapeutiques et de recherche scientifique pour se prononcer définitivement, autant que possible en tout cas, sur ce – nouveau ? – mode d’ingestion de la LSD, de la psilocybine et d’autres hallucinogènes.

Pour une ethnographie des comportements de microdosage parmi une communauté originaire du Mexique.

Comme l’avait anticipé James Fadiman[79], il est utile de se concentrer sur les modalités de consommation spécifiques des peuples traditionnellement liés à l’usage des substances psychédéliques pour mieux comprendre la nature de la pratique du microdosage. À cet effet, dans ce paragraphe, après avoir cité d’autres témoignages d’auteurs mexicains sur la consommation de petites doses provenant eux aussi du XXe siècle, nous exposerons les raisons qui nous ont amené à effectuer une enquête ethnographique d’une durée de trois mois à Huautla de Jiménez. Les résultats complets de l’enquête feront l’objet d’un autre texte.

Pour un approfondissement des aspects historiques et anthropologiques sur la consommation des champignons parmi les peuples originaires, nous renvoyons aux travaux de C. Levi-Strauss et  S. Gruzinski, et a ceux de  F. Collard et E. Samama en ce que concerne  l’histoire de la pharmacopée et des poisons[80].

Deux témoignages historiques sur l’utilisation des petites doses de substances psychédéliques – et qui ont trait une fois encore aux psilocybes – nous parviennent donc de très loin et d’un cadre entièrement différent, lié à une profonde connaissance du fonctionnement des champignons teonanacatl. Le premier, qui est peut-être moins pertinent mais qui présente une certaine curiosité, concerne l’origine du mot « microdose ».

Gutierre Tibon, milanais de naissance, établi au Mexique en 1940, essayiste, homme de radio dans les turbulentes années 1960, a parlé pour la première fois de microdoses dans son livre La ciudad de los hongos alucinantes, publié en 1983 : « Il suffit d’un microgramme (un millionième de gramme) par kilo pour produire des hallucinations : incroyable puissance de la microdose[81]. » Grand connaisseur des champignons hallucinogènes, et de la culture mexicaine en général, Tibon connaissait déjà le seuil d’apparition des effets de la LSD.

Dans La ciudad de los hongos alucinantes, il a longuement écrit sur Huautla de Jiménez, patrie de la curandera Maria Sabina et destination, précisément à l’époque où il écrivait, d’un grand nombre de jeunes qui étaient à la recherche des célèbres champignons décrits par Wasson et d’autres anthropologues, mycologues, biologistes, gens de lettres, poètes et musiciens. Tibon est allé plusieurs fois à Huautla ; il y a rendu visite à quelques curanderas et participé lui-même à une velada[82].

Le second témoignage figure dans la biographie de la « sabia »[83] mazatèque la plus célèbre au monde évoquée dans le témoignage précédent. Autobiographie de Maria Sabina, la sage aux champignons sacrés (Paris, Seuil, 1979), de l’écrivain mazatèque Alvaro Estrada, publié en 1977, est un entretien que l’auteur a réalisé avec Maria Sabina, intégralement en langue mazatèque – la seule langue que parlait la chjota chjine[84] –, et qui a été traduit ensuite en espagnol. Ce livre intéressant retrace la biographie d’une femme qui a passé la plus grande partie de sa vie en situation de pauvreté absolue et qui est devenue soudainement connue dans le monde entier en racontant ses aventures et ses malheurs. La page 30 de la biographie raconte l’épisode de sa première ingestion des ‘nti si tho[85]. Pendant qu’elles s’occupaient des poules de la famille sur une colline non loin de leur maison, Maria Sabina et sa petite sœur ont trouvé quelques champignons. Maria Sabina connaissait déjà le pouvoir des santitos : elle avait assisté à leur utilisation au cours d’une velada pour son oncle malade. Évidemment poussées par la curiosité, elles en ont mangé deux :

« Quelques jours après la veillée où le Sage Juan Manuel avait guéri l’oncle, Maria Ana et moi nous gardions les poules dans la campagne pour empêcher qu’elles soient mangées par un épervier ou un renard. Nous étions assises sous un arbre, quand tout à coup je vis près de moi, à portée de main, plusieurs champignons. C’étaient les mêmes champignons que ceux que le Sage Juan Manuel avait mangés, je les connaissais bien. Mes mains cueillirent délicatement un champignon, puis un autre. De tout près, je les observai.

– Si je te mange toi, et toi, je sais que vous me ferez chanter de jolies chansons… leur dis-je.

Je me rappelais que les grands-parents parlaient de ces champignons avec grand respect. C’est pour cela que je savais qu’ils n’étaient pas mauvais.

Sans plus réfléchir, je portai les champignons à mes lèvres et les mâchai. Leur goût n’était pas agréable, au contraire, ils étaient amers, ils sentaient la racine, la terre. Je les mangeai tout entiers. Ma sœur Maria Ana, qui m’observait, avait fait de même.

Après avoir mangé les champignons, nous avons eu la tête qui tournait, comme si nous étions un peu soûles et nous nous sommes mises à pleurer : mais l’étourdissement a passé et alors nous avons été très contentes. Plus tard, nous nous sommes senties bien »[86].

Il s’agit d’un cas d’ingestion de petite dose – un ou deux champignons, en effet, ne suffisent pas à provoquer des hallucinations – par une jeune mazatèque. Bien sûr, en ce qui concerne Maria Sabina, ce n’était que le premier de ses innombrables « voyages » avec les champignons sacrés.

Maria Sabina est-elle un cas isolé ? Combien d’enfants mazatèques sont-ils allés se promener ou ont-ils fait paître le bétail dans les champs à proximité des villages de la Sierra, en pleine saison des pluies, ont-ils trouvé quelques santitos et ressenti la même envie d’en manger un ou deux, curieux de l’effet qu’ils provoquaient chez leurs parents ou leurs grands-parents ?

D’après les témoignages précédents, tout laisse pressentir l’existence d’un usage « profane » et à petites doses chez les « peuples indigènes », du moins chez les Mazatèques. Un travail ethnographique à Huautla de Jiménez nous permettra de confirmer cette hypothèse et de trouver des informations précieuses qui seront utiles à ceux qui, en Europe ou aux États-Unis, voudront s’essayer à l’expérimentation des microdoses, que ce soit pour des motivations d’ordre thérapeutique, professionnel ou ludique.

Deux anthropologues ont déjà rapporté plusieurs témoignages qui vont dans le sens de notre hypothèse. Le premier, Ben Feinberg, est l’auteur de The Devil’s Book of Culture. History, Mushrooms and Caves in Southern Mexico[87]. Dans un article publié sur le site Chacruna.net en mars 2017, où l’on trouve une série de textes sur le processus  que certains connaissent sous le nom de « Renaissance psychédélique[88] », on peut lire :

« Aujourd’hui, un grand nombre de Mazatèques adoptent aussi des approches plus individuelles de la guérison. Quand j’ai commencé à explorer ce sujet, en 1993, j’ai entendu à maintes reprises une série de « règles officielles » très concrètes pour la prise de champignons (toujours en intérieur, la nuit, et toujours avec un guérisseur). Mais quand les gens m’ont raconté leurs histoires individuelles, ils ont souvent enfreint ces règles. J’ai parlé à Lupe, qui a pris des champignons toute seule, une femmes adulte sans expérience, pour trouver le moyen de faire revenir un mari qui l’avait abandonnée (ça a marché : il s’agissait de la sorcellerie de la sœur de son mari). Et j’ai parlé avec Enrique, dont la femme avait ingéré de la sauge tous les quatre jours pendant deux mois avant d’être soudain guérie de la folie de la dépression post-partum. Et Juana, qui utilisait les champignons toute seule, pour soigner une jambe blessée. Et Alex, qui en prenait simplement pour s’amuser »[89].

L’anthropologue états-unien se réfère donc à une utilisation profane et hors contexte rituel des psilocybes : une approche curative – ou plus simplement récréative, comme dans le cas d’Alex – détachée du contexte de la « culture traditionnelle » mazatèque. Des histoires semblables doivent être très courantes. Une chjota chjine m’a expliqué dans le cadre d’un entretien qu’un jour, elle avait mangé un ou deux champignons qu’elle avait trouvés par hasard au cours d’une promenade au Nindo Tokosho[90]. Le témoignage d’une autre chjota chjine nous est rapporté par Citali Rodriguez, une anthropologue de l’université nationale autonome du Mexique (UNAM), qui, comme Feinberg, a effectué un long travail de terrain à Huautla :

« Doña Inés, quant à elle, parle de sa première expérience d’ingestion : « un de mes oncles qui savait aussi donner les champignons […] nous a fait asseoir pour prendre les champignons, nous en a donné quelques-uns quand nous étions petites[91] ».

Doña Inés raconte un cas semblable à celui de Maria Sabina, une ingestion de champignons à faibles doses à un très jeune âge. La coutume veut en effet, chez les Mazatèques, que les petits garçons et les petites filles qui participent à une velada, et particulièrement ceux qui sont destinés à devenir des « personas de conocimiento », accompagnent les adultes en mangeant un ou deux champignons[92]. Santiago, un garçon de vingt-trois ans, habitant de Huautla et père de trois filles, m’apprend que sa fille aînée a reçu un « santito » pendant que sa grand-mère pratiquait la cérémonie traditionnelle[93]. C’est le seul contexte identifié comme socialement accepté d’ingestion d’une petite quantité de champignons : il s’agit toujours d’une consommation inscrite dans un cadre rituel.

Les peuples originaires utilisent-ils ou non des microdoses ? Les témoignages de Feinberg et de Rodriguez, comme ceux que j’ai recueillis moi-même pendant un travail de terrain à Huautla[94], ne suffisent pas, en effet, à établir avec certitude qu’il existe une consommation « chaotique » – fréquente et répondant aux objectifs les plus variés, comme le dit indirectement Fadiman – de microdoses chez les peuples indigènes qui pratiquent de longue date les substances psychédéliques.

En effet, on considère comme micro-dose une quantité de LSD comprise entre 8 et 15 microgrammes, selon la définition de T. Passie[95], qui appelle les doses comprises entre 15 et 50 microgrammes des « mini-doses[96] ». Il est difficile d’établir avec exactitude la quantité de psilocybine contenue dans un seul champignon, mais il ne s’agit surement pas d’une dose suffisamment faible pour pouvoir être définie  une micro-dose. Les témoignages ici présentés ont le mérite de démontrer qu’un usage, bien qu’il soit limité, de psilocybe en mini-doses existe chez les mazatéques. En mini-doses, mais pas en micro-doses. La pratique du microdosing (qui prévoit la consommation d’une micro-dose chaque trois jours pour une période de temps) n’est pas prise en considération par la communauté de Huautla. Le microdosing semble finalement être une pratique née et développée en Occident, en harmonie avec les exigences des populations principalement européennes et américaines. Il faut donc relire la pratique du microdosing sous le prisme des idéologies sous-jacentes aux sociétés occidentales, mais sans oser tracer un rapport avec les modalités de consommation des peuples originaires, vouées à l’usage des substances hallucinogènes – ce que fait Fadiman dans son livre The psychedelic explorer’s guide.

Conclusion

J’ai essayé dans ces quelques pages de couvrir l’histoire de l’usage de substances psychédéliques à faibles doses, des premiers témoignages jusqu’à nos jours. Il s’agit évidemment d’une histoire incertaine, partielle, dont la majeure partie reste à écrire et qui, du fait de la rareté des sources dont nous disposons, pourrait tout simplement ne pas exister. Les expériences qui ont été réalisées ces dernières années (ou qui sont encore en cours) montrent le regain d’intérêt pour ce thème, un intérêt qui a longtemps été considéré comme minoritaire au sein même de la minorité que constituent les consommateurs de substances psychédéliques. Mais, comme toujours quand il s’agit de commencer des recherches dans un champ nouveau, l’enthousiasme peut s’accompagner de conclusions hâtives.

Par exemple, dans le passage que nous avons cité du premier paragraphe de Bernardino de Sahagún, celui-ci parle de « deux ou trois [champignons], pas davantage[97] ». On considère l’ingestion de deux champignons comme une petite dose mais ce n’est pas une microdose au sens indiqué par James Fadiman[98]. Le microdosage est utilisé aujourd’hui notamment dans le contexte thérapeutique. Pour être efficace dans la lutte contre la dépression, par exemple, la LSD ou la psilocybine doivent être ingérés à faibles doses et à fréquence élevée, tous les trois jours précisément[99]. Or ni Bernardino de Sahagún ni les autres chroniqueurs de l’époque (ni, comme nous l’avons vu brièvement et comme nous essaierons de le montrer par ailleurs, les peuples indigènes contemporains) ne donnent de descriptions de l’ingestion de microdoses de champignons à une fréquence si élevée, ni hier ni aujourd’hui. L’hypothèse que les peuples indigènes du Mexique, dont le rapport aux psilocybes (le cas du peyotl est différent et nous ne l’abordons pas ici) remonte à des dizaines de siècles, utilisent les microdoses de champignons reste, en somme, une hypothèse qu’un premier travail de terrain à démenti. Un travail ethnographique plus approfondi et plus précis permettra toutefois d’établir ou infirmer la véracité d’une telle affirmation.


[1]     Nous traiterons seulement ici de l’utilisation de la LSD et des psilocybes, bien qu’il ait pu exister autrefois une utilisation à petite dose du peyotl, de l’ayahusca, de l’ololiuqui ou de la sauge des devins (salvia divinorum), qui sont autant d’exemples de végétaux hallucinogènes présents sur le continent américain.

[2]     L’histoire de la découverte de la LSD-25 mériterait un chapitre à part (et a déjà fait l’objet d’un certain nombre de livres, dont le célèbre LSD : mon enfant terrible, où Albert Hofmann raconte en détail l’histoire de sa découverte). Il suffit ici de rappeler que, le jour où Hofmann a reçu accidentellement deux gouttes de LSD sur les doigts, il était en train d’effectuer des expériences sur un champignon appelé ergot, un champignon qui infeste normalement les cultures de seigle, et dont on pensait qu’ il contenait un principe actif, l’ergotamine, susceptible de soulager les douleurs de l’accouchement.

[3]     https://www.dea.gov/drug-scheduling.

[4]     Une dose normale de LSD oscille entre 100 et 200 microgrammes. Une microdose représentant environ un dixième de dose normale, elle consiste en 10-20 microgrammes de substance pure.

[5]     Biancardi, V., « La recherche sur les microdoses de substances psychédéliques. James Fadiman, Sophie Korbe et les « micro-doses » », Chimères, 2017/1, n° 91, p. 139-148.

[6]     Ces substances sont connues aussi sous le nom de « nootropes ». Il existe des nootropes naturels et des nootropes de synthèse (Cf. Erowid).

[7]     J. Fadiman, The Psychedelic Explorer’s Guide, Rochester, Park Street Press, 2011, p. 192-194.

[8]     Charles, l’un des témoins interrogés par Fadiman, déclare par exemple : « J’ai découvert que j’avais eu certains éclairs de génie (ou qui m’ont en tout cas semblé géniaux) à la fois dans les résultats de mon travail et dans des projets créatifs personnels », ibid., p. 196.

[9]     J. Fadiman, W. W. Harman, R. H. McKim, R. E. Mogar et M. J. Stolaroff, Psychedelic Agents in Creative Problem Solving, San Francisco, The Institute for Psychedelic Research of San Francisco State College, 1965. P. Stafford et B. G. Golightly la décrivent comme : « La plus importante des études pilotes publiées qui portent sur les aptitudes créatives et techniques des drogues psychédéliques à la résolution de problème. Détails de deux séances de groupe – programmées pour le développement : a) d’un lecteur phonographique amélioré, b) de nouveaux jouets créatifs pour les enfants. Organisation aussi de 22 séances individuelles. Participation, entre autres, d’un ingénieur, d’un architecte, d’un physicien, d’un designer de mobilier, d’un mathématicien et d’un dessinateur publicitaire. Mise en évidence d’une amélioration par les substances psychédéliques de onze aspects distincts du processus créatif. Résultats d’une batterie des tests psychologiques et créatifs ; et discussions sur les changements à long terme », dans P. Stafford, B. G. Golightly, LSD. The Problem-Solving Psychedelic, New York, Award Books, 1967.

[10]    R. Forte, Entheogens and the future of religions, San Francisco, CA, Council on spiritual practices, 1997

[11]   «[…] la première fois que j’ai entendu parler du microdosage, par Robert Forte, et du fait qu’Albert Hofmann l’avait pratiqué pendant des décennies, j’ai été plus amusé qu’intrigué. […]. Soutenu par ces prises de conscience, j’ai commencé à poser des questions aux rares personnes que j’ai pu trouver qui avaient pratiqué les microdoses. Albert Hofmann avait dit des effets de ces doses qu’ils constituaient le domaine « négligé » des substances psychédéliques. Si Sandoz avait été plus intéressé, il avait l’impression qu’ils auraient pu mettre au point un produit plus utile et plus sûr que la Ritaline ou son descendant, l’Adderall », dans J. Fadiman, Microdose Research without approvals, control groups, double-blinds, staff or funding, note non publiée.

[12]   Dans Fadiman, The Psychedelic Explorer’s guide. op. cit., p. 193.

[13]   Fadiman, Microdose Research, op cit.

[14]   Le mot a longtemps été traduit, à tort, par « chair des dieux ». Teonanacátl signifie en réalité « champignon qui enivre ».

[15]   Par « but productif », j’entends de petites doses ingérées dans des contextes ni rituels, ni récréatifs, ni thérapeutiques. Dans une communication privée avec l’anthropologue spécialiste de Huautla de Jiménez, Marcos Garcia de Teresa, il me signale, par exemple, que la chjota chjine Maria Sabina a déclaré dans une interview qu’il lui était arrivé par le passé de prendre un ou deux champignons « pour se donner de la force ». On pourrait supposer qu’il s’agissait d’effectuer des travaux domestiques ou dans les champs (Maria Sabina a toujours travaillé la terre, dès son plus jeune âge).

[16]   J. Markoff, What the Dormouse said. How the Sixties Counterculture Shaped the Modern Computer Industry, New York, Penguin, 2011.

[17]  Ibid.

[18]   Ibid.

[19]   Armstrong, W., Steve Jobs: LSD Was One of The Best Things I’ve Done in My Life , sur thefix.com, 10 juillet 2011

[20]   J. Markoff, What the Dormouse said. How the Sixties Counterculture Shaped the Modern Computer Industry, New York, Penguin, 2011, op. cit.

[21]   Ibid.

[22]   https://www.rollingstone.com/culture/culture-news/how-lsd-microdosing-became-the-hot-new-business-trip-64961/

[23]   https://www.forbes.com/sites/robertglatter/2015/11/27/lsd-microdosing-the-new-job-enhancer-in-silicon-valley-andbeyond/#571991a5188a. L’article, qui cite celui publié précédemment dans Rolling Stone, présente le microdosage comme une nouvelle possibilité d’utilisation.

[24]   On en trouve un exemple dans le livre de Ayelet Waldman, brillante avocate états-unienne et mère de famille, qui raconte comment elle a vaincu sa dépression grâce aux mircodoses de LSD dans A Really Good Day. How Microdosing Made a Mega Difference in My Mood, My Marriage and My Life, New York, Knopf, 2017.

[25]   Voir plus loin, figure 1.

[26]   Un autre franciscain, quant à lui français, André Thevet, dans son Histoyre du Mechique, datée d’avant 1574 et basée sur les écrits du missionnaire Andrés de Olmos, Antigüedades Méxicanas (1543), fait allusion à une herbe des Otomis qui « les faisoyt hors de sens et voyr beaucoup de visions », A. Thévet, « Histoyre du Mechique, manuscrit français inédit du XVIe siècle », dans Journal de la Société des Américanistes, n.s., vol. 2,, 1905 (1574), p. 18. Parmi les premiers colons espagnols, on cite souvent deux autres auteurs qui ont remarqué les psilocybes, Francisco Hérnandez, Historia Natural de Nueva España, 2 vol., Université nationale autonome du Mexique, Mexico, 1959 (1571-1576),et Toribio de Benavente, dit Motolinia, Historia de los indios de la Nueva España, Mexico, Editorial Porrúa, 1990 (1541).

[27]   Bernardino de Sahagún, Histoire générale des choses de la Nouvelle Espagne, Paris, G. Masson, 1880 (1569), p. 738.

[28]   Fadiman, Microdose Research, op cit.

[29]   Article publié sur le site Web de Giorgio Samorini, https://samorini.it/antropologia/americhe/funghi-in-messico/funghi-documenti-storici/.

[30]   A. Stella, note personnelle, 14 janvier 2019.

[31]  B. Sessa, The Psychedelic Renaissance: Reassessing the Role of Psychedelic Drugs in 21st Century Psychiatry and         Society, Muswell Hill Press, 2012.

[32]   Cf. Fadiman, Microdose Research, op cit.

[33]   Gordon Wasson, spécialiste des champignons, père de l’ethnomycologie, est le premier à avoir publié (dans un article devenu célèbre, paru dans la revue Life en 1957) la nouvelle de la découverte du rituel mazatèque des champignons hallucinogènes. En compagnie de son épouse, Valentina Pavlovna Wasson, il est l’auteur de l’ouvrage monumental Mushroom, Russia and History. Avec Roger Heim, Wasson a publié la première monographie sur les psilocybes du Mexique, Les Champignons hallucinogènes du Mexique.

[34]   Avec son professeur Heim, Cailleux est l’un des premiers à avoir cultivé des champignons de l’espèce psylocibe Mexicana Heim en Europe.

[35]   R. Cailleux, Trois essais d’ingestion avec les psilocybes hallucinogènes, 1958, p. 283.

[36]   Le site Thirdwave.com, par exemple, indique qu’une microdose de psilocybes oscille entre 0,20 et 0,30 g de poduit déshydraté.

[37]   On appelle sub-threshold dose, ou « dose inférieure au seuil [des hallucinations] », une dose qui ne provoque aucune sorte d’hallucination. C’est un synonyme moins fréquent de « microdose ».

[38]   Le premier exemple d’utilisation profane (mais pas en microdose) a été décrit par Valentina Pavlovna Wasson, qui avait ingéré une dose normale de psilocybe en compagnie de Gordon et de sa fille Mary. V. Pavlovna Wasson, « I ate the magic mushroom », This Week Magazine, mai 1957, p. 8-10, 36.

[39]   Cf., entre autres, Misérable miracle. La mescaline, Paris, Gallimard, coll. « Poésie/Gallimard », 1991 et Connaissance par les gouffres, Paris, Gallimard, 1961.

[40]   É. Boissonnas, Journal pour moi seule, 11 janvier 1955.

[41]   Lettre de H. Michaux à J. Paulhan, 1956.

[42]   H. Leuner, préface de T. Passie, Psycholytic and Psychedelic Research 1931-1995. A Complete International Bibliography, Laurentius Publisher, 1997.

[43]   Voir T. Passie, « Hanscarl Leuner. Pioneer of Hallucinogen Research and Psycholytic Therapy », Newsletter of the Multidisciplinary Association for Psychedelic Studies MAPS, vol. 7, n° 1, hiver 1996-1997, p. 46-49.

[44]   Une définition de la thérapie psycholytique selon Passie : « Vers 1950, Leuner a développé une technique de rêverie en psychothérapie (établie aujourd’hui comme l' »imagerie affective guidée »). Il a déterminé qu’en utilisant de petites doses d’hallucinogènes, il était possible d’intensifier et de renforcer les images utiles d’un point de vue thérapeutique. Les expériences de régression et de catharsis ont également été favorisées », dans Passie, Psycholytic and Psychedelic Research, op. cit., p. 11.

[45]   La bibliographie, qui contient plus de 700 travaux issus de toutes les régions du monde, constitue l’une des rares tentatives de description bibliographique systématique de soixante-cinq années de psychedelic research, ibid., p. 22.

[46]   Le mot est dérivé du grec ancien ψυχή, l’âme, et λύσις, la dissolution. Littéralement, « qui dissout l’âme ».

[47]   Ibid., p. 13.

[48]   Ibid.

[49]   Ibid.

[50]   Ibid.

[51]   La thérapie psycholytique utilisait des doses comprises entre 30 et 200 microgrammes de LSD. On considère aujourd’hui 100 microgrammes comme une dose entière.

[52]   Fadiman, The Psychedelic Explorers’s Guide, op. cit., p. 194.

[53]   T. Passie, The Science of Microdosing Psychedelics, Falmouth, Psychedelic Press, 2018.

[54]   B. G. Eisner, S. Cohen, « Psychotherapy with Lysergic Acid Diethylamide », Journal of Nervous and Mental Disease, 1958, p. 127:528.

[55]   R. Sandison, A Century of Psychiatry, Psychotherapy and Group Analysis, Londres, Jessica Kingsley Publishers Ltd, 2001.

[56]   Dans les 1950 et 1960, Fisher a mené des recherches pionnières sur l’usage des substances psychédéliques sur les enfants atteints de schizophrénie et d’autisme. Il a étudié par la suite les utilisations possibles de substances psychédéliques sur les adultes atteints de graves maladies mentales et les patients atteints de cancer en phase terminale. Fisher a collaboré avec Timothy Leary au Mexique, dans les Caraïbes et à New York.

[57]   Un autre mot pour désigner les substances psychédéliques, « psychodysleptique », est dérivé de « psycholeptique » (Cf. la définition de « psycholytique »), avec l’insertion du préfixe dys-, forgé en opposition à « psychoanaleptique ». Le mot a été utilisé surtout dans les premières années de la recherche sur les usages de la LSD en psychothérapie. Le mot « psychotomimétique », littéralement « qui imite la psychose », a connu lui aussi une certaine mode à l’époque des premières expériences avec la LSD.

[58]   G. Fisher, « Some Comments Concerning Dosage Levels of Psychedelic Compounds for Psychotherapeutic Experiences », Psychedelic Review, vol. 1, n° 2, automne 1963, p. 208-218.

[59]   Ibid.

[60]   « LSD Quiz », Re Nudo n° 1, 1971.

[61]   Pour plus de détails, voir A. Valcarenghi, Non contate su di noi, Rome, Arcana, 1977.

[62]   Entretien avec C. A., avril 2017.

[63]   M. Guarnaccia, C. Fucci (dir), Re Nudo Pop & Altri Festival. Il Sogno di Woodstock in Italia 1968-1976, Milan, VoloLibero, 2010.

[64]   Le festival s’est tenu à Ballabio en 1971, à Zerbo en 1972 et au Parco Lambro de Milan en 1974, 1975 et 1976.

[65]   V. Biancardi, « La recherche sur les microdoses de substances psychédéliques. James Fadiman, Sophie Korbe et les « micro-doses » », dans Chimères, 2017/1, n° 91, p. 139-148.

[66]   « Les données se basent sur les comptes-rendus de 418 volontaires, parmi lesquels 284 hommes, 126 femmes et 5 personnes identifiées comme trans ou genderqueer. L’âge des participants varie entre 18 et 78 ans, avec un âge moyen de 34 ans ; trois quarts des participants citent la « dépression » comme la raison principale pour laquelle ils ont entrepris l’auto-expérimentation. Conformément aux prévisions, la majorité des participants ont rapporté une augmentation sensible de leur sens de la détermination, une attention et une concentration plus grande, et un accroissement de l’énergie, en plus d’une forte diminution du mal-être dû à la dépression », ibid., p. 144

[67]Ce qui comprend notamment les choix alimentaires, les exercices physiques, le yoga, la méditation.

[68]Fadiman et d’autres parlent d’« insight », littéralement « vision intérieure ». C’est un des effets les plus recherchés des consommateurs de psychédéliques, dans la mesure où de tels moments peuvent donner l’impression de discerner clairement ses pensées et son état de santé.

[69]Des langues et des mathématiques, en particulier.

[70]Fadiman signale des cas d’amélioration relatifs à la pratique et à la composition musicale. Pour approfondir, cf. : Oroc, J., Psychedelics and extreme sports, in M.A.P.S. bulletin, Spring 2011 Vol. 21, No. 1.

[71]   T. Anderson, R. Petranker, D. Rosenbaum, C. Weissman, Cory,E. Hapke, K. Hui, L.-A. Dinh-Williams et N. Farb, Microdosing Psychedelics : Common Practices, 2018, 10.13140/RG.2.2.16302.00329.

[72]   Ibid.

[73]   Les résultats de l’étude, présentés par James Fadiman et son assistante Sophie Korbe pendant la conférence Psychedelic Science qui s’est tenue à Oakland en avril 2017, apparaissent dans la vidéo « James Fadiman & Sophia Korb : Microdosing – The Phenomenon, Research Results & Startling Surprises ».

[74]   Anderson et Petranker, Microdosing Psychedelics, op. cit.

[75]   L. Prochazkova, D. P. Lippelt, L. S. Colzato, et al., « Exploring the Effect of Microdosing Psychedelics on Creativity in an Open-Label Natural Setting », Psychopharmacology, décembre 2018, vol. 235, p. 3401–3413.

[76]   La Société psychédélique des Pays-Bas, fondée en 2016, est l’une des nombreuses Sociétés psychédéliques qui sont apparues en Europe et aux États-Unis au cours de la dernière décennie. Son objectif, comme celui de tant d’autres Sociétés semblables, est de diffuser des informations et des découvertes concernant les substances psychédéliques. On lit sur son site : « Promouvoir l’utilisation sûre, informée et responsable des substances psychédéliques et des états altérés de la conscience – pour favoriser la guérison, l’épanouissement personnel et l’évolution de la culture. »

[77]   Le Picture Concept Task est le test utilisé pour mesurer la « pensée convergente », tandis que l’Alternative Uses Task est celui qui est utilisé pour mesurer la « pensée divergente ». Le test des matrices progressives de Raven est utilisé quant à lui pour mesurer les modifications de l’« intelligence fluide ».

[78]   « La Beckley Foundation et l’Imperial College London sont heureux de lancer une étude nouvelle et novatrice sur le microdosage de substances psychédéliques. L’objectif de l’étude est de tester si le microdosage de substances psychédéliques a des effets au-delà du placebo sur le bien-être psychologique et la fonction cognitive. Le caractère unique de cette étude est une procédure de vérification qui permet aux auto-expérimentateurs de mettre en œuvre leur propre contrôle placebo. Nous appelons cela un modèle d’étude en « auto-aveugle ». Cette dimension « auto-aveugle » augmente la valeur scientifique de l’étude et introduit un jeu de devinettes intéressant pour les participants – ai-je pris une microdose ou un placebo aujourd’hui ? Cette touche d’inconnu rendra l’expérience de microdosage plus attrayante et invitera les participants à réfléchir sur leur pratique », présentation de l’expérience sur le site https://selfblinding-microdose.org/.

[79]   J. Fadiman, The Psychedelic Explorer’s Guide, op cit.

[80] Collard, F., Samama, E. (dir.), Le corps à l’épreuve: poisons, remèdes et chirurgie : aspects des pratiques médicales dans L’antiquité et au Moyen Age, Paris, L’Harmattan, 2002.; Gruzinski, S., La colonisation de l’imaginaire. Sociétés indigènes et occidentalisation dans le Mexique espagnol XVIe-XVIIIe siècle, Editions Gallimard, 1988; Levi-Strauss, C., Les champignons dans la culture. À propos d’un livre de M. R. G. Wasson, in: L’Homme, 1970, tome 10, n°1. pp. 5-16.

[81]   G. Tibon, La ciudad de los hongos alucinantes, Mexico, Era Ediciones, 1983, p. 145.

[82]   C’est le nom que l’on donne dans la zone de la Sierra Mazateca au rituel fondé sur les champignons hallucinogènes. Le mot est dérivé de « vela », qui signifie « bougie ».

[83]   Littéralement  le terme signifie « personne sage » en langue mazatèque. C’est une autre façon de définir les « curanderos » (les guérisseurs).

[84]   Expression mazatèque qui peut se traduire en espagnol par « persona de conocimiento » et en français par « personne de savoir », utilisée pour désigner les curanderos. Le mot « chaman » est impropre, en effet, car il n’appartient pas à la culture de référence (Cf. Samorini, L’uso dei funghi in Messico, op. cit.).

[85]   Autre expression mazatèque, qui désigne les psilocybes du groupe des psilocybe cubensis. En espagnol, les Mazatèques préfèrent utiliser l’expression « pequeños que brotan », ou « petits qui poussent », On rencontre fréquemment des mots affectifs pour désigner les champignons (les Mazatèques utilisent aussi très souvent « niños santos », les « enfants saints » ou « santitos », les « saints »).

[86]   A. Estrada, Autobiographie de Maria Sabina, la sage aux champignons sacrés, Paris, Seuil, 1994, p. 30.

[87]   B. Feinberg, The Devil’s Book of Culture. History, Mushrooms and Caves in Southern Mexico, Austin, University of Texas Press, 2003.

[88]   B. Sessa, The Psychedelic Renaissance : Reassessing the Role of Psychedelic Drugs in 21st Century Psychiatry and Society, Londres, Muswell Hill Press, 2012.

[89]   B. Feinberg, « Undiscovering Huautla : City of the Magic Mushrooms », publié sur le site chacruna.net, 24 mars 2017.

[90]   Nindo Tokosho est l’expression utilisée par les Mazatèques pour indiquer un mont sacré proche de Huautla de Jiménez. On dit de ce mont, connu aussi sous le nom de « Cerro de la adoracion », qu’il est habité par un chikon, un esprit très puissant que l’on appelle « Chikon Tokosho ». Les chikon sont des entités surnaturelles qui habitent les forêts, les fleuves et les lieux sacrés en général des populations de la Sierra.

[91]   Citée dans C. Rodriguez, Mazatecos, ninos santos y gueros en Huautla de Jiménez, UNAM, Colleccion posgrado, 2017.

[92]   Entretien personnel avec Santiago,  12 décembre 2018

[93]   Conversation privée, 18 novembre 2018.

[94]   Le travail de terrain que j’ai effectué à Huautla s’est étalé sur trois semaines, respectivement en novembre et décembre 2018 et en janvier 2019.

[95]   Passie, T., The Science of Microdosing Psychedelics, Falmouth, Psychedelic Press, 2018.

[96]   Ibid.

[97]   Sahagún, Histoire générale, op. cit., p. 738.

[98]   Une microdose représente un dixième de dose standard, soit 10 microgrammes de LSD ou trois grammes de champignons frais. Un Psilocybe cubensis frais pèse à lui seul plusieurs grammes. Deux ou trois champignons ne constituent donc pas une microdose.

[99]   Conformément aux indications qui figurent sur le site de James Fadiman, thethirdwave.com.


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Commémorations et révolutions : la francité architecturale à Mexico (1904-1914)

Ana Marianela Porraz Castillo

 

Résumé

À la veille de la commémoration du centenaire de l’Indépendance du Mexique (1900-1910), le général Porfirio Díaz et son ministre des finances José Yves Limantour, décident de financer de nombreux chantiers monumentaux à Mexico, dont la réalisation de quelques-uns est attribuée à certains architectes italiens et français. Soucieux de s’impliquer dans cette célébration, les membres de la colonie française décident de faire don d’un monument au Porfiriat, tandis que les industriels de la vallée de l’Ubaye (Barcelonnettes) entreprennent la rénovation des grands magasins « à la française ». C’est durant cette période d’effervescence que le Français Fernand Marcon, ancien étudiant en architecture de l’École des beaux-arts de Paris, arrivé à Mexico en 1904, commence à travailler sur le grand chantier du Palais Législatif attribué à son ancien professeur Émile Bénard. Très rapidement, Marcon entre en relation avec d’autres architectes et participe à plusieurs autres projets, notamment pour les industriels Barcelonnettes. En tant qu’architecte et photographe, son témoignage constitue une vision privilégiée des fortes transformations urbaines et des bouleversements sociaux de l’époque. Par le biais d’une documentation inédite, cet article constitue une réflexion sur le rôle d’une « architecture française » au Mexique, dans un moment de forte remise en cause du régime porfiriste et de ses alliés.

Mots-clés : Révolution mexicaine, Porfiriat, colonie française du Mexique, Fernand Marcon, architecture.


Architecte mexicaine spécialisée en paysage et histoire, elle a travaillé dans les champs du design, de l’urbanisme et de la conservation du patrimoine au Yucatán, Mexique. Marianela s’est intéressée très tôt à l’histoire et à la théorie de l’architecture à partir de son expérience en tant qu’enseignante à l’Université Marista de Mérida et à l’École Supérieure d’Arts du Yucatán. Plus tard, elle a développé sa réflexion par le biais d’une formation en recherche en histoire culturelle et sociale, parcours architecture et ses territoires à l’École nationale supérieure d’architecture de Versailles (ÉNSA-V/UVSQ/Paris-Saclay). Marianela est actuellement doctorante contractuelle au laboratoire LéaV (ÉNSA-V). Sa thèse Architectures françaises à Mexico (1907-1950) : l’agence Dubois et Marcon à l’épreuve de la modernité mexicaine, encadrée par Annalisa Viati (LéaV) et Sylvie Bouffartigue (CHCSC), se situe entre la recherche en architecture et les études hispaniques.


 

Introduction

Après la conquête espagnole, le Porfiriat[1] (1877-1910) a constitué l’une des périodes de transformation urbaine les plus notables à Mexico. Sous la consigne Orden y Progreso (« Ordre et Progrès[2] ») le général Porfirio Díaz (1830-1915) a entrepris un processus de rénovation du pays qui a accéléré son développement économique, en particulier dans la capitale[3]. À cette époque, la ville de Mexico a connu un élargissement territorial important et sa structure urbaine coloniale a été fortement transformée[4].

Les deux décennies antérieures à la célébration du centenaire de l’Indépendance (1910) ont été marquées par la mise en œuvre de divers projets de réaménagement, principalement engagés par le ministre des Finances, José Yves Limantour, ainsi que par de nombreux chantiers privés. La ville est alors devenue un véritable laboratoire de formes et de modèles architecturaux dans lequel des maîtres d’œuvre mexicains, français, italiens, anglais et américains se sont activés pour ériger de nouvelles constructions, publiques ou civiles, se distinguant par la qualité de leur facture ainsi que leurs innovations techniques et fonctionnelles mettant en scène ce nouvel élan de modernité[5].

La période du Porfiriat (1877-1910) a été également présentée comme celle de l’européanisation par excellence. L’arrivée massive de capitaux étrangers – notamment européens et américains –, a été encouragée par le président grâce à la mise en place de nouvelles législations[6] particulièrement favorables aux investisseurs étrangers dans le but de moderniser l’industrie.

L’un des cas les plus reconnus et étudiés est sans doute celui de la migration française. Ce processus a surtout été mené par les Barcelonnettes, des migrants originaires de la vallée de l’Ubaye dans les Alpes françaises, qui ont investi le commerce et l’industrie textile mexicains tout au long du XIXe siècle[7]. Ce groupe a notamment nourri le goût des élites pour les vêtements et la mode française, ce qui s’est manifesté architecturalement par la construction de grands magasins (Ill. 1) mais aussi d’ateliers, d’usines, de villas et de bureaux implantés dans les principales villes du pays, comme Mexico, Puebla et Guadalajara[8].

Cependant, toute cette richesse et ce développement économique n’ont pas été exempts de profondes inégalités sociales, comme l’attestent les textes du journaliste John K. Turner (1879-1948), rassemblés dans son livre. Le Mexique Barbare[9] ou les photographies des régions éloignées de Charles B. Waite (1861- 1929)[10] (Ill. 2). Le phénomène d’exploitation des ressource naturelles, par le biais du système des haciendas et des latifundios[11], a mené les populations indigènes rurales et ouvrières à subir un quotidien marqué par l’isolement et l’extrême pauvreté. En 1907, la répression brutale exercée par le gouvernement contre les ouvriers grévistes de l’usine textile barcelonnette de Río Blanco a joué un rôle décisif dans la montée en puissance des contestations. De même, l’opposition et le mouvement anti-réélection[12] dirigé par Francisco I. Madero ont exercé une forte pression sur un système qui était devenu insoutenable[13].

C’est dans ce climat marqué par le développement économique et les tensions sociales que Fernand Marius Henri Marcon (1877-1965) débarque à Mexico en 1904 afin d’intégrer l’équipe d’architectes chargée de la construction du Palais législatif du Mexique. Ce chantier, confié par Porfirio Díaz à Émile Bénard dès 1902, a été réalisé dans le cadre d’un grand programme de travaux publics mis au point par le régime afin de célébrer le centenaire de l’Indépendance nationale.

Fernand Marcon, architecte drômois passionné de photographie, a documenté pendant quelques décennies ses séjours à Mexico[14]. Ses clichés[15] peuvent être considérés comme autant de témoins de ses voyages, de sa vie quotidienne dans la capitale mexicaine et de sa collaboration professionnelle avec l’agence Bénard. Il a également photographié ses propres projets pour la colonie française[16], développés avec l’architecte Paul Adolphe Dubois (1874-1953) et Antonin Godard (1881- ?) entre 1907 et 1929.

En s’appuyant principalement sur une documentation iconographique inédite[17], le présent travail constitue une réflexion sur le rôle et l’implication de certains architectes français dans la transformation de la ville de Mexico à l’époque du tournant révolutionnaire, afin de mettre en évidence la diffusion de certaines pratiques architecturales, leurs effets sur l’image urbaine et leur patrimonialisation.

Le chantier inachevé du Palais Législatif

Inspiré du modèle des sociétés occidentales, le régime du dictateur Porfirio Díaz cherchait non seulement à conquérir l’opinion internationale, mais aussi à gagner l’acceptation de certaines classes sociales du pays. En s’appuyant sur l’histoire, les arts et l’architecture monumentale, son gouvernement voulait démontrer sa puissance[18].

Depuis la fin du XIXe siècle le ministre des finances, Joseph Yves Limantour et les membres de son équipe ont planifié toute une série de travaux publics ainsi que la construction de plusieurs monuments dans le but de commémorer le centenaire de l’Indépendance Nationale en 1910. En tout, sept bâtiments ont été officiellement inaugurés durant les célébrations : l’Asile Général, l’École Normale Primaire[19],  l’Édifice des Communications et Transports, l’Édifice de la Poste, le bâtiment des Relations Extérieures, la Colonne de l’Indépendance et l’Hémicycle de Benito Juárez[20]. Cependant, deux chantiers sont restés inachevés : le nouveau Théâtre National (Ill. 3), assigné depuis 1901 à l’architecte italien Adamo Boari (1863-1928) et le Palais Législatif, attribué en 1902 à  Émile Bénard.

Le projet du Palais Législatif du Mexique a été sans aucun doute l’une des constructions les plus significatives de ce moment de commémoration, non seulement par sa taille imposante (14 517 m²[21]), mais aussi par la charge symbolique dont il est le dépositaire : conçu à une échelle monumentale, le siège du Parlement était censé illustrer la fermeté du régime de Díaz.  Malgré les polémiques suscitées par le concours international, le gouvernement a décidé de confier la commande à Émile Bénard[22]. L’architecte avait notamment collaboré avec Charles Garnier pour l’Opéra de Paris et avait été lauréat du Grand Prix de Rome en 1867. Il avait également remporté le premier prix au concours de l’Université de Berkley (en Californie) en 1899 et avait été professeur à l’École des Beaux-Arts de Paris entre 1889 et 1904[23]. Il s’était installé à Mexico en 1903 afin de négocier avec le Porfiriat sur le projet du Palais Législatif. En 1904, il avait ouvert son cabinet au Mexique, avec l’aide de Maxime Roisin (1871-1961), co-directeur du projet.  À cette époque, l’équipe de l’agence, située dans la rue Tamaulipas à Mexico[24], se composait de seize personnes[25] (Ill. 5), dont la plupart étaient des architectes français formés à l’École des Beaux-Arts de Paris. S’y ajoutaient les inspecteurs du Ministère de Communications et des Œuvres Publiques du Mexique (SCOP), ainsi que les étudiants – architectes, sculpteurs et dessinateurs – de l’Académie des Beaux-Arts de San Carlos[26].

Empruntant un style néoclassique-éclectique, le projet du Palais a été développé à partir d’un plan rectangulaire et suivait une articulation spatiale cruciforme. Le noyau de l’édifice, la Salle des pas perdus[27], était entouré de quatre cours intérieures et était couronné d’une double voute en fer (Ill. 4). Le nouveau siège parlementaire devait être édifié dans l’avenue Juárez. Il était ainsi situé dans l’alignement direct du Palais National, selon les vœux de ses commanditaires[28].

En mai 1904, Fernand Marcon a rejoint l’agence du Palais Législatif (Ill. 5), après un court séjour aux États-Unis[29]. Fils d’un ébéniste et d’une couturière, il était originaire de la Drôme (Saint-Julien-en-Vercors). C’est grâce à une bourse du département qu’il a pu faire des études d’architecture à l’École des Beaux-arts de Paris (entre 1899 et 1905) où il a été l’élève d’Émile Bénard[30]. Il a travaillé au Mexique avec celui-ci pour le projet du Palais Législatif (1904-1909), où il a rencontré les architectes Paul Dubois et Antonin Godard[31].

L’exploitation de certaines de ses photographies ainsi que d’une partie de sa correspondance nous permet de restituer le travail réalisé à l’atelier durant cette période. Les plans, dessins, maquettes et esquisses affichés dans les locaux du cabinet pendant toute la durée du chantier incarnent aujourd’hui le témoignage des intenses journées de travail de cette équipe internationale.

D’autres clichés ont également été pris au cours des visites effectuées sur le chantier. Sur l’un d’entre eux, on peut observer des ouvriers s’affairant à côté de rails : ces chemins de fer éphémères ont très probablement été montés afin de faciliter l’acheminement des matériaux sur le chantier. On y remarque aussi les imposants pylônes de fer servant à supporter la structure du bâtiment, qui, une fois terminé, aurait dû transformer l’image de la ville par son allure singulière (Ill. 6 et 7).

Même si le chantier a été symboliquement inauguré durant les festivités du centenaire, cette métaphore monumentale du gouvernement de Porfirio Díaz n’a jamais eu la chance de voir le jour. Selon Javier Pérez Siller et Martha Bénard Calva, l’ampleur des travaux, le manque de stabilité du terrain et les désaccords entre les membres de l’équipe auraient entraîné de sérieux problèmes. De plus, le conflit armé de la Révolution Mexicaine en 1911 a compliqué financièrement la situation. À cause de tout cela, l’ambitieux projet n’a jamais été achevé[32].

Malgré l’échec du Palais Léglistaif, l’expérience du travail collectif autour de ce chantier semble avoir été fructueuse notamment pour les jeunes architectes français et mexicains qui ont largement perfectionné leurs compétences dans le métier. Certains se sont même associés afin de se présenter à des concours et de réaliser[33] leurs propres projets. Tel est le cas de Fernand Marcon, qui dès 1907 s’est associé à Paul Dubois et plus tard à Antonin Godard, afin de travailler sur des projets à Mexico[34].

L’architecte Adolphe Paul Dubois (1874-1953), originaire de Lille, a été subventionné, durant son cursus à l’École des Beaux-Arts de Paris, par le département du Nord et la ville de Lille. Il a été l’élève d’Henri Deglane et a participé avec lui, en tant que dessinateur, au projet du Grand Palais de Paris (1900). Après ses études, il est nommé inspecteur du Palais Législatif du Mexique par Émile Bénard (1904-1909). Il a également été professeur de l’École des Beaux-Arts de San Carlos (Mexique) de 1913 à 1914 et de 1919 à 1929[35].

Antonin Gabriel Godard (1882- ?), originaire de Pont-Évêque (Isère), a, quant à lui, étudié l’architecture aux Beaux-Arts de Paris dans l’atelier d’Émile Bénard. Il a travaillé pour lui dans le cadre du projet du Palais Législatif (1904-1909). Entre 1909 et 1914 il a collaboré avec Paul Dubois et Fernand Marcon[36].

L’agence Dubois-Marcon[37], héritière des enseignements de l’École des Beaux-Arts de Paris, a travaillé de façon constante[38] durant presque deux décennies à Mexico (1907-1914 et 1919-1929). Elle a été à l’origine d’une quinzaine de projets[39] commerciaux, industriels, sanitaires et d’habitation pour la colonie française, dont certains ont d’ailleurs été récemment restaurés[40]. Si bien d’autres architectes européens et français ont travaillé au Mexique[41], rares sont ceux qui ont réussi à traverser la période révolutionnaire[42]. De plus, peu ont des profils aussi multiples que celui de Paul Dubois, qui a dirigé l’agence tout au long de son existence et qui a enseigné à l’Académie des Beaux-Arts de San Carlos entre 1907 et 1929[43].  Sa production est donc la preuve que les idées et les concepts admis en Europe à la fin du XIXe siècle, que ce soit en matière d’architecture comme en matière d’esthétique, ont été enrichis par de multiples références et adaptés avec succès au contexte social, constructif et architectural du Mexique[44] de l’époque.

L’implication de la colonie française dans la célébration de l’Indépendance du Mexique

Le centenaire de l’Indépendance du Mexique a été un moment véritablement fédérateur. En effet, la célébration a été marquée par la participation d’ambassadeurs de divers pays et de différentes communautés de migrants. Par exemple, l’Allemagne a fait don à la capitale d’une sculpture dédiée à l’explorateur Alexander Von Humbolt[45], qui avait visité le pays au début du XIXe siècle. De son côté, la colonie espagnole, après la visite de l’ambassadeur, le général et marquis de Polavieja, a célébré avec enthousiasme l’initiative du gouvernement mexicain de rebaptiser l’une des rues principales à la mémoire de la reine espagnole Isabelle la Catholique[46].

Durant les festivités, les membres de la colonie française, et particulièrement les Barcelonnettes, se sont engagés à participer au défilé du Comité National du Commerce. Les grands magasins El Palacio de Hierro (Le Palais de Fer) et le Centro Mercantil, deux des entreprises les plus rentables du pays, ont décoré leurs bâtiments (Ill. 8) et ont construit des charriots pour le défilé (Ill. 9). L’album officiel du Comité nous donne une idée de cette participation :

« Il a attiré fortement notre attention sur le charriot du grand magasin El Palacio de Hierro. Un groupe de jongleurs défilait à la gloire de l’entreprise. Au centre se trouvait un roi d’armes de l’époque médiévale. Un groupe de douze pages suivait un cortège d’artistes en costumes de soie bleue ; le charriot représentait le balcon d’un château, entouré de guirlandes de fleurs et de rubans dorés (…) Le chariot du magasin El Centro Mercantil était composé d’une grande plateforme de couleurs violette et or, décorée avec des guirlandes de fleurs (…) un ensemble de drapeaux français et mexicains agrémentaient la cloison du fond, devant laquelle une femme, incarnation de la patrie, brandissait un drapeau mexicain »[47].

Cette description montre une volonté des propriétaires des grands magasins de se représenter avec des symboles du passé et de la patrie, en révélant une communauté fortement ancrée dans la tradition et le nationalisme.

À l’instar d’autres pays, la colonie française a également décidé d’offrir au Mexique une sculpture à l’effigie de Louis Pasteur[48] (Ill. 10), en guise de présent pour la commémoration. Le monument a été installé dans un parc qui portait le nom du scientifique, situé face à la gare. Le comité de la colonie française a commissionné Paul Dubois, Fernand Marcon et Antonin Godard[49] afin de réaliser le piédestal de la sculpture. Cette commande souligne les liens étroits qu’entretenaient la colonie française avec le cabinet Dubois-Marcon-Godard puisque les architectes avaient déjà été engagés en 1908 sur le chantier de rénovation du Cercle français de Mexico, un lieu de sociabilités réservé à l’élite coloniale[50]. Auguste Génin a décrit cette intervention comme « une œuvre de caractère bien français, tant par la disposition que par le choix des décorations inspirées par notre architecture du XVIIIe siècle »[51].

Quelques années plus tard, en 1913, certains membres de la colonie française ont de nouveau sollicité les services de l’agence pour la construction d’un nouvel hôpital. Depuis 1842, l’Association Française, Suisse et Belge de Bienfaisance et Prévoyance garantissait des services de santé à la communauté des migrants. Faute de places, l’hôpital avait déjà dû être déplacé, et ce, à plusieurs reprises. Face à cette situation, le président de l’association, Joseph A. Signoret, épaulé par son conseiller technique, le docteur Antonin Cornillon, a voté un projet d’édification de nouveaux locaux plus spacieux et mieux adaptés aux patients que ce soit en termes de confort, de soins et d’hygiène.

Le projet, qui s’étendait sur un terrain d’environ 2,25 ha, a d’abord été attribué à l’architecte Eugène Quenot. Néanmoins, la tâche a été réassignée à l’équipe Dubois, Marcon et Godard (Ill. 11). L’organisation spatiale de l’hôpital a été complètement modifiée par les architectes. L’ensemble architectural était conçu sur un schéma de longs pavillons distribués au milieu des jardins, communiquant par des galeries couvertes. Le nouvel établissement a été réalisé selon des préceptes hygiénistes, dans le but de recevoir plus de patients (33 chambres gratuites et 44 payantes). Une maison de santé a été spécialement créée pour les membres associés de la colonie, mais il est arrivé que des personnes extérieures y soient également prises en charge. L’hôpital a été inauguré en septembre 1914 et a fonctionné jusqu’à 1974.

L’agence Dubois-Marcon et les grands magasins à la « française »

La présence architecturale de la communauté française dans la capitale mexicaine a été notamment représentée par les grands magasins. Ce type de bâtiments commerciaux, très répandu dans les grandes villes, a connu une évolution architecturale constante en Europe et particulièrement vers la fin du siècle. Héritiers des bazars et des passages couverts[52], les grands magasins se sont implantés dans les capitales européennes en introduisant des nouveaux modèles et formes de consommation répondant aux lois du système capitaliste.

Pendant la seconde moitié du XIXe siècle, l’activité des Barcelonnettes s’est considérablement développée et s’est avérée fructueuse notamment grâce à l’industrie textile[53]. En 1890, 110 maisons commerciales françaises ont été recensées au Mexique selon Auguste Genin[54]. Parmi elles, on pouvait retrouver les grands magasins El Palacio de Hierro (Joseph Tron), El Puerto de Liverpool (E. Ebrad), La Ciudad de Londres (J. Ollivier), La Francia Marítima (frères Meyran), El Correo Francés (Lambert et Reynaud) ou encore El Puerto de Veracruz (Signoret et Honnorat). Ces bâtiments, qu’ils soient l’apanage de propriétaires mexicains ou étrangers, ont véritablement transformé le paysage visuel du centre-ville dominé jusqu’alors par des styles architecturaux anciens, remontant à la période de la Nouvelle-Espagne[55]. Les grands magasins français se caractérisaient principalement par leur taille imposante, la richesse de leur décoration, la qualité de leurs finitions ainsi que par leurs innovations technologiques (introduction du fer, et plus tard, du béton armé).

En 1907, Paul Dubois et Fernand Marcon ont commencé à travailler ensemble pour les Barcelonnettes, dans le cadre de leur nouvelle agence indépendante, comme l’atteste une perspective pour le grand magasin Al Puerto de Veracruz, propriété des familles Signoret et Honnorat[56]. Ce projet de grand magasin n’a malheureusement pas abouti mais il incarne le début d’une longue collaboration entre la communauté des industriels et les associés, qui s’est prolongée jusqu’à la fin des années 1920.

En 1909, à la veille de la célébration de l’Indépendance, le grand magasin Fábricas Universales, appartenant à la famille Gassier-Reynaud, a inauguré son nouveau bâtiment, dont l’édification était confiée à l’architecte Eugène Ewald et à l’ingénieur Miguel Ángel de Quevedo. Cette même année, la société du Palacio de Hierro (Palais de Fer) a entamé la rénovation de son bâtiment emblématique. L’immeuble, conçu à l’origine par Georges Debries et Georges Pierron[57] et réalisé par Eusebio et Ignacio Hidalga[58], couvrait, selon Auguste Genin, une superficie d’environ 1000 m² et constituait à la fin du XIXe siècle le plus haut bâtiment commercial du Mexique[59].

La nouvelle commande du réaménagement du Palais de Fer est attribuée à Paul Dubois, Fernand Marcon et Antonin Godard. Le projet a été achevé en 1911[60], moment même où le bâtiment acquérait son caractère emblématique (Ill. 12 et 13) notamment grâce à l’accès principal en rotonde d’angle, les fenêtres tripartites soulignant la structure de fer et le dôme, avec une horloge et un phare. La nouvelle extension de 600 m2[61] a été érigée selon le même système constructif des étapes antérieures. Un nouveau grand hall couvert par une verrière et un escalier à double révolution a également été ajouté à l’édifice[62]. La façade a été unifiée par un auvent et le nom du grand magasin y a été intégré. L’illumination artificielle et le nouveau restaurant constituaient les principaux attraits du magasin[63]. De plus, la libération des espaces intérieurs, la fluidité de la circulation et l’incorporation de grandes vitrines aux façades, éléments caractéristiques de ce type d’édifices, ont certainement modifié l’espace public de la ville et ont changé les modes de sociabilité des élites dans la capitale mexicaine.

Entre 1911 et 1913, Paul Dubois, Fernand Marcon et Antonin Godard ont participé une nouvelle fois à la rénovation du grand magasin El Centro Mercantil (Ill. 14) situé à l’angle de l’ancienne rue de Tlaperos et de la place de la Constitution (la place principale de Mexico). Le bâtiment avait été construit entre 1897 et 1899 par les ingénieurs militaires mexicains Daniel Garza et Gonzalo Garrita et par le promoteur d’origine espagnole José de Teresa Miranda. Inauguré le 2 septembre 1899 par le Général Porfirio Díaz, cet édifice, dont l’allure rappelle celle d’un centre commercial moderne, était destiné à abriter vingt-trois magasins et une centaine de bureaux sur 3 600 m². Il est devenu la propriété de Sébastien Robert et Joseph Pinoncely en 1907, date à partir de laquelle il a subi des transformations successives[64].

Les trois architectes ont été chargés du réaménagement intérieur de l’édifice. Ils ont ajouté la ferronnerie[65] aux balcons, ont changé tous les meubles, ont remis de nouvelles portes[66] et ont installé une verrière zénithale, signée par le maître Jacques Gruber[67]. Grâce à cette rénovation, l’intérieur de l’édifice s’est transformé en l’un des espaces les plus iconiques du cœur de ville et est devenu le symbole de la sophistication et du « bon goût » des élites. Ses multiples transformations[68] en respectant son caractère et sa préservation contemporaine[69] témoignent aujourd’hui de son ancrage profond dans le patrimoine architectural de la ville et dans l’imaginaire de ses habitants[70].

Conclusion

Les bâtiments des commerces français au Mexique ont joué le rôle de « pavillons d’exposition », dans lesquels il était fondamental d’exprimer les avancées technologiques et de transporter les clients dans le luxe et la sophistication française, cadre idéal pour inciter la consommation des produits d’outre-mer. Ces types de stratégies ont été planifiés dans le contexte des programmes de modernisation des grands magasins – dans lesquels Paul Dubois, Fernand Marcon et Antonin Godard se sont investis – en intégrant le fer et les arts décoratifs au langage architectural, transformant l’image de la ville.

En ce qui concerne la participation de la colonie française dans la célébration du Centenaire de l’Indépendance mexicaine, nous constatons une ambivalence. D’une part, elle dévoile une présence complètement ancrée dans la tradition, évoquée par les charriots des grands magasins pendant le défilé du Comité de Commerce ou encore par la décoration du Cercle français du Mexique. D’autre part, elle exprime la nécessité de la communauté française à se représenter comme les porteurs de la science, du progrès et de l’hygiénisme[71].  Cette ambiguïté, a été également relevée par Hélène Homps, qui a expliqué comment les migrants de la vallée de l’Ubaye ont su adapter le langage architectural « moderne » ou « traditionnel » en fonction des diverses typologies en France et au Mexique[72].

Ces années de commémoration ont incarné un moment d’inflexion de la vie nationale. D’un côté, elles ont constitué le point culminant du gouvernement du général Porfirio Díaz, en termes de représentations – défilés, célébrations, fêtes – et de construction de monuments. D’un autre, elles ont fait l’objet d’une forte réflexion sur l’avenir du pays et ont incarné le moment privilégié de l’expression du mécontentement populaire.  Durant cette période, les chantiers du Palais Législatif et du Théâtre National, dirigés par des Européens, ont symbolisé le désir d’appartenance du gouvernement Díaz à la société occidentale. Les deux constructions ont été interrompues à cause de la violence et de l’incertitude amenées par le mouvement révolutionnaire (1910-1920) (Ill. 15).

L’immense structure du Palais Législatif et le chantier du Théâtre National – un peu plus avancé – sont restés près de trente ans à l’abandon, témoignant à la fois de l’ambition de Porfirio Díaz et de l’échec de son mandat. Ces ruines se sont additionnées à la destruction des multiples bâtiments engendrés par le mouvement armé, qui a dévasté la capitale pendant plus de dix ans.

Pendant les années qui ont suivi la Révolution, plusieurs architectes mexicains ont participé à la reconstruction de la ville. En 1934, le Théâtre National est inauguré sous le nom du Palais de Beaux-Arts, accompli par l’architecte Federico Mariscal, incorporant des motifs préhispaniques en style art-déco. En 1938, Carlos Obregón Santacilia a construit le Monument à la Révolution (Ill. 16 et 17), en récupérant la partie centrale du Palais Législatif d’Émile Bénard, pour élaborer un arc de triomphe décoré de sculptures représentant le peuple mexicain[73]. Situé sur le boulevard Reforma, l’une des artères les plus importantes de la métropole, cette construction rend hommage à Bénard, en s’appropriant la double voûte centrale.

Malgré les paradoxes identitaires du XXe siècle au Mexique, tout porte à croire que ces modèles d’architecture transatlantique ont encore une place dans l’histoire et le patrimoine bâti du Mexique contemporain.

Annexe (sources)

I. Notices biographique rédigées par Marie-Laure Crosnier Leconte, Dictionnaire des élèves architectes de l’Ecole des beaux-arts (1800-1968), INHA [en ligne]. (Fernand Marius Henri Marcon, Paul Adolphe Dubois, Antonin Gabriel Godard, Émile Bénard, Firmin Balzac, Henri Cayon, Pierre Le Bougeois, Henri-Charles Touaillon).

II. Fonds de Fernand Marcon (donation en 2015 de Mere-Marcon et en 2016 d’Anne Gillet), Musée de la vallée de l’Ubaye à Barcelonnette. Nous avons pu dresser un premier état du fonds et une description à Hélène Homps-Brousse, directrice du Musée, entre 2017 et 2018.

III. Projets à Mexico de l’agence Dubois Marcon. Premiers projets (1906-1907) : concours pour l’École Normale à Popotla (1906, non réalisé), agrandissement du grand magasin Al Puerto de Veracruz (1907, non réalisé). Avec Antonin Godard (1908-1914) : Cercle Français de Mexico (1908), agrandissement du grand magasin El Palacio de Hierro (1909-1910), piédestal et place pour le Monument à Pasteur (1910), agrandissement et transformation du grand magasin El Centro Mercantil (1910-1913), construction de l’Hôpital français (1912-1914). Après la Première Guerre Mondiale (1919-1929) : reconstruction du grand magasin El Palacio de Hierro (1914-1921), transformation du grand magasin La Ciudad de México (1919-1929), deux fabriques de filature et tissage (1919-1929 et non identifiées), construction du Monument aux morts de la guerre du 14-18 au Panteón Francés (1920), construction de l’édifice CIDOSA (1922), construction de la Villa de Hyppolite Signoret (1923), construction de la Villa de Antonin Conillon (1924), construction du grand magasin El Correo Francés (1925) agrandissement du grand magasin Al Puerto de Liverpool (1926-1928), restauration de l’Église française du Mexique (1929). Liste non exhaustive constituée à partir du croisement de l’annexe II, IV et V.

IV. AN 19771065/86 – dossier d’agrément de Paul Dubois comme architecte de la reconstruction en 1941 (n° d’agrément 0368).

V. AN, 19771065/163 – dossier d’agrément de Fernand Marcon comme architecte de la reconstruction en 1944 (n° d’agrément 5240) et fonds Marcon, Musée de la vallée de l’Ubaye à Barcelonnette.

VI. Elizabeth Rojas Fuentes, Catálogo de los archivos documentales de la Academia de San Carlos, 1900-1929, México, UNAM, 2000. p. 83, 270, 430, 462, 482, 483, 605, 626, 706, 1171, 1272.

VII. Comité Nacional de Comercio, Álbum oficial del Comité Nacional de Comercio, primer centenario de la República, 1810-1910, Gómez de la Puente, México, 1910, p. 7, Centre de documentation Raíces Francesas de México (RFM).

 

Illustrations et légendes

 

Ill. 1. Auteur anonyme, couverture originale du livre de la réouverture du bâtiment du Palacio de Hierro (Palais de Fer) en 1911, cote TL028, Archives Privées du Palacio de Hierro (APH) ©.

 

Ill. 2. Charles B. Waite, photographie des enfants devant un four en pierre traditionnel au Mexique, photographies du Fond Marcon, Musée de la Vallée de l’Ubaye©.

 

Ill. 3. Fernand Marcon, boulevard Alameda avec le chantier du Théâtre National au fond vers 1910, aujourd’hui le Palais de Beaux-Arts, plaques de verre du Fond Marcon, Musée de la Vallée de l’Ubaye©.

 

Ill. 4. Fernand Marcon, vue de la structure du Palais Législatif vers 1907, plaques de verre du Fond Marcon, Musée de la Vallée de l’Ubaye©.

 

Ill. 5. Fernand Marcon, carte postale avec une photo de l’atelier d’Émile Bénard et ses collaborateurs dans la rue Tamaulipas à Mexico en 1904, correspondance du Fond Marcon, Musée de la Vallée de l’Ubaye©.

 

Ill. 6. Fernand Marcon, vue de la maquette du Palais Législatif avec deux membres de l’équipe d’Émile Bénard, plaques de verre du Fonds Marcon, Musée de la Vallée de l’Ubaye©.

 

Ill. 7. Fernand Marcon, vue du chantier du Palais Législatif vers 1907, plaques de verre Fond Marcon, Musée de la Vallée de l’Ubaye©.

 

Ill. 8. Auteur anonyme, vue du grand magasin El Centro Mercantil en 1910 le jour du défilé de la Commission Nationale du Commerce, Álbum oficial del Comité Nacional de Comercio, primer centenario de la República, 1810-1910, Gómez de la Puente, México, 1910, p. 6-7, conservé au centre de documentation de Raíces Francesas de México (RFM) ©.

 

Ill. 9. Ramos photographie, vue du cortège du charriot du grand magasin El Palacio de Hierro en 1910 le jour du défilé de la Commission Nationale du Commerce, Álbum oficial del Comité Nacional de Comercio, primer centenario de la República, 1810-1910, Gómez de la Puente, México, 1910, p. 6-7, conservé au centre de documentation de Raíces Francesas de México (RFM)©.

 

Ill. 10. Fernand Marcon, vue de la sculpture de Louis Pasteur le jour de son inauguration en 1910, plaques de verre Fond Marcon, Musée de la Vallée de l’Ubaye©.

 

Ill. 11. Compagnie Mexicaine, vue aérienne de l’hôpital français en 1932, cote FAO_01_000413, ICA©.

 

Ill. 12. Auteur anonyme, carte postale commémorative de l’inauguration du bâtiment du Palacio de Hierro (Palais de Fer) en 1911, avec l’horloge amenée de Paris qui couronne la coupole, cote TL024, Archives Privées du Palacio de Hierro (APH)©.

Ill. 13. Fernand Marcon, vue intérieure de l’escalier de la rénovation du grand magasin El Palacio de Hierro vers 1910, plaques de verre Fond Marcon, Musée de la Vallée de l’Ubaye©.

 

Ill. 14. Fernand Marcon, vue intérieure du hall lors de la rénovation du grand magasin El Centro Mercantil entre 1910 et 1913, photographies du Fond Marcon, Musée de la Vallée de l’Ubaye©.

 

Ill. 15. Fernand Marcon, manifestation devant le Palais de Gouvernement sur la place de la Constitution en 1910, plaques de verre du Fond Marcon, Musée de la Vallée de l’Ubaye©.

 

Ill. 16. Monument à la Révolution en 2018, édifié par l’architecte Carlos Obregón Santacilia en réutilisant la structure de la voûte centrale du Palais Législatif de Bénard A. Marianela Porraz Castillo©.

 

Ill. 17. Détail du monument à la Révolution et les sculptures d’Oliverio Martínez en 2018, A. Marianela Porraz Castillo©.


[1] Périodes du gouvernement du président Porfirio Díaz, de 1877 à 1880 et de 1884 à 1910.

[2] Un exemple de la pensée de Porfirio Díaz peut être appréhendé dans cette citation : « Ils ont régné pendant si longtemps à l’étranger, répandus par des ennemis gratuits, des opinions si extravagantes et si absurdes par rapport à nous, que rien n’était plus important que de supprimer ces erreurs et de combattre ces mauvais des empêchements qui, semant la méfiance vis-à-vis de nos procédures et le découragement vis-à-vis de nos capacités d’ordre et de progrès, ont longtemps entravé l’immigration d’armes et de capitaux, l’instauration de crédits extérieurs et la disparition de grandes entreprises industrielles ». Informe del ciudadano General Porfirio Díaz a sus Compatriotas acerca de los actos de su administración en los períodos constitucionales 1/12/1884 – 30/11/1896, México, Imprenta del Gobierno, 1896, p. 13 in Paolo Riguzzi, « México próspero: las dimensiones de la imagen nacional en el Porfiriato », Revista Historias, INHA, no. 20, 1988, p. 137-157.

[3] Cf. Israel Katzman, Arquitectura del siglo XIX en México, México, Centro de Investigaciones Arquitectónicas, Universidad Nacional Autónoma de México, 1973.

[4] Bien que Federico Fernández Christlieb fait remonter le début de l’influence de l’urbanisme français dans la capitale de la Nouvelle-Espagne vers 1775, cette influence ne sera pleinement ressentie que lors du Porfiriat. Federico Fernández Christlieb, « La influencia francesa en el urbanismo de la ciudad de México: 1775-1910 » in Javier Pérez Siller et Chantal Cramaussel (ed.), México Francia: Memoria de una sensibilidad común; siglos XIX-XX, Universidad Autónoma de Puebla, El Colegio de Michoacán, CEMCA, 1998, p. 227-265/ 227 ; de plus, Selon Ramón Vargas Salguedo, à la veille de la célébration de l’Indépendance en 1910, des bâtiments ont été démolis, des rues et des allées ont été créées, des systèmes de transport efficaces ont été importés et l’offre du logement s’est dupliquée dans les nouveaux quartiers. Ramón Vargas Salguedo, « Las fiestas del centenario: recapitulaciones y vaticinios », in Fernando González Cortázar (dir.) La arquitectura mexicana del siglo XX, México, Conaculta, 1996 (1994), p. 36.

[5] Hélène Homps-Brousse, (dir.), L’Aventure architecturale des émigrants barcelonnettes, France – Mexique, Paris, Somogy éditions d’Art/ Barcelonnette, Musée de la Vallée, 2013, p. 17.

[6] Avec la France, il faut notamment mentionner le traité commercial que le gouvernement de Porfirio Díaz a signé en 1888. Patricia Martínez Gutierrez, El Palacio de Hierro. Arranque de la modernidad arquitectónica en la ciudad de México, México, Facultad de Arquitectura, Instituto de Investigaciones Estéticas, Universidad Nacional Autónoma de México, 2005, 159, p. 37. Pour obtenir plus d’informations sur l’économie du pays à l’époque Cf. Javier Pérez Siller, « Inversiones francesas en la modernidad porfirista: mecanismos y actores » in México Francia: Memoria de una sensibilidad común; siglos XIX-XX. Tomo II [en línea]. Mexico, Centro de estudios mexicanos y centroamericanos, 1993 (consulté le 20 novembre 2018). Disponible en ligne: <http://books.openedition.org/cemca/836>. ISBN: 9782821828001. DOI: 10.4000/books.cemca.836.

[7] Cf. Leticia Gamboa Ojeda in Hélène Homps-Brousse (2013) p. 11-15.

[8] En 1926, la fondation de l’association Paris-Mexico réunissait quelques 135 chefs d’établissements et chefs français influents à Mexico, originaires pour la plupart de Barcelonnette et de sa vallée. Bernard Toulier in Homps-Brousse op. cit., 2013, p. 6.

[9] John Kenneth Turner, México bárbaro, México, Editorial Porrúa, Colección sepan cuántos, (1911) 2003, 285 p.

[10] Charles B. Waite est un photographe américain qui est arrivé au Mexique à la fin du XIXe siècle. Il a été embauché par les entreprises de chemins de fer et les compagnies minières des États-Unis, qui ont proliféré durant le gouvernement de Porfirio Díaz. Ultérieurement, il a travaillé sur différentes campagnes photographiques pour des expéditions scientifiques, archéologiques ou touristiques, en réalisant un grand travail documentaire. Cf. Díaz Benigno Casas, « Charles B. Waite y Winfield Scott: lo documental y lo estético en su obra fotográfica », in Dimensión Antropológica, vol. 48, enero-abril, 2010, pp. 221-244. Disponible sur: http://www.dimensionantropologica.inah.gob.mx/?p=4570

[11] Ce système a été décrit par Raymundus Thomas Joseph Buve dans “Protesta de obreros y campesinos durante El Porfiriato: unas consideraciones sobre su desarrollo e interrelaciones en el este de México central”, Boletín De Estudios Latinoamericanos, no. 13, 1972, p. 1-20 (p. 1). Selon lui, le développement du système d’exploitation rural et industriel [haciendas] a nécessité un fort besoin en main-d’œuvre à partir du XVIe siècle. Ce phénomène, associé à la pression croissante de la demande en services, a contraint une grande partie de la population paysanne indigène à entrer en relation avec les propriétaires fonciers (…). La grande autorité politique et le pouvoir politico-financier presque absolu des propriétaires, leur ont permis d’isoler ce système local du monde extérieur. Le processus d’incorporation des communautés indigènes aux haciendas a mené à des réactions collectives de la part des paysans et des ouvriers, qui se manifestaient par des formes violentes, ou des expressions individuels, tels que le pillage ou la fuite. En ligne sur :  http://www.jstor.org/stable/25674484 [consulté le 28 mars 2019].

[12] Ce mouvement avait pour objectif la non-réélection du président et général Porfirio Díaz.

[13] La Révolution Mexicaine a été initiée avec la proclamation du Plan de San Luis pour Francisco I. Madero le 20 novembre 1910. Certains auteurs reconnaissent la fin du conflit armée au moment de l’arrivée du président Aldolfo de la Huerta en 1920. Cf. Berta Ulloa, Revolución mexicana: 1910-1920, México, Secretaria de Relaciones Exteriores, 1963, 538 p.

[14] Il est resté à Mexico durant trois longs séjours entre 1904 et 1929, voir annexe II.

[15] Photographies et plaques de verre font partie du fond Marcon, voir annexe II.

[16] Projets à Mexico de l’agence Dubois Marcon, voir annexes III, IV et V.

[17] Fonds Marcon, voir annexe II.

[18] Cf. Ignacio Ulloa del Río, Palacio de bellas Artes: rescate de un sueño, Mexico, D.F., Universidad Iberoamericana, 2007, p. 40.

[19] Les deux œuvres construites par l’ingénieur Porfirio Díaz, le fils du président.

[20] Ramón Vargas Salguero in Fernando González Cortázar (dir), (1994) 1996, op.cit. p. 17-41.

[21] Javier Pérez Siller et Martha Bénard Calva, 2009, op.cit. p. 117

[22] Ibidem. 98-111.

[23] Cf. Javier Pérez Siller et Martha Bénard Calva, El sueño inconcluso de Émile Bénard y su Palacio Legislativo, hoy Monumento a la Revolución, México, Artes de México y del Mundo SA, 2009, 199 p. Israel Katzman, Arquitectura del siglo XIX en México, México D.F., Centro de Investigaciones Arquitectónicas, Universidad Nacional Autónoma de México, 1973, 269 p. ; autres sources voir annexe I.

[24] Pérez Siller et Bénard Calva (2009), op. cit. p. 117

[25] Parmi lesquels les français Firmin Balzac (1863-1956), Henri Cayon (1978-1943), Pierre Le Bourgeois (1879-1971), Henri-Charles Touaillon (1873- ?), Paul Adolphe Dubois (1874-1953), Antonin Gabriel Godard (1881- ?), Fernand Marius Henri Marcon (1877-1962), Gilles Raquenet, Jean-Pierre Bénard et Frontin. Les travaux ont été suivis par les membres du Ministère de Communications et Œuvres Publiques du Mexique (SCOP), et particulièrement par Gilberto Montiel, qui serait l’inspecteur général du chantier. Cf. Pérez Siller et Bénard Calva (2009), op. cit. p. 120 ; voir annexe I et II.

[26] Les étudiants en architecture Jesús Tito Acevedo, Federico Mariscal, Manuel Ituarte, Eduardo Macedo y Arbeu et le sculpteur Ocampo (Agustin L.?). Pérez Siller et Bénard Calva (2009), op. cit. p. 125.

[27] Salle principale d’un palais de justice servant de lieu de rencontre et d’attente avant d’entrer dans une chambre. Jean-Marie Pérouse de Montclos, Architecture, description et vocabulaire méthodiques, Paris, Éditions du Patrimoine / Centre des Monuments Nationaux, 2011. p. 504

[28] Pérez Siller et Bénard Calva (2009), op. cit. p. 148.

[29] Fonds Marcon, voir annexe II.

[30] En 1902, il expose au Salon des artistes français à Paris un portail de l’église collégiale de Saint-Bernard, à Romans (Drôme). Voir annexe I.

[31] Voir annexes I, II et V.

[32] Pérez Siller et Bénard Calva (2009), op. cit. p. 127.

[33] Par exemple, le jeune architecte Jesús T. Acevedo et Paul Dubois se sont présentés au concours de l’École Normale Primaire à Popotla, projet remporté par l’ingénieur Porfirio Díaz, fils du président. Voir annexe IV et Ana Fernanda Canales González, La modernidad arquitectónica en México; una mirada a través del arte y los medios impresos, thèse de doctorat sous la direction de Juan Miguel Hérnandez Léon et Concha Lapayese Luque, Universidad Politécnica de Madrid, 2013, p. 151.

[34] Voir note 18.

[35] Voir annexes I, II et VI.

[36] Voir annexe I, II et VI.

[37] Ce cabinet, qui selon l’historien de l’architecture Enrique X. De Anda était l’un des plus importants de la ville de Mexico dans les années 1920, opérait des deux côtés de l’Atlantique et a traversé les conflits de la Révolution mexicaine et de la Première Guerre mondiale, collaborant activement avec des professionnels mexicains et étrangers. Cf. Enrique Xavier De Anda Alanis, La arquitectura de la Revolución Mexicana. Corrientes y estilos en la década de los veinte, México, Instituto de Investigaciones Estéticas, Universidad Nacional Autónoma de México, (1990) 2008, p. 90.

[38] L’architecte Paul Dubois s’est installé de façon quasi pérenne à Mexico de 1904 au 1914 et de 1919 au 1929 (première adresse de l’agence : Isabel la Católica, 25, Mexico). Fernand Macron a fait des allers-retours, ponctués cependant de trois séjours longs au Mexique entre 1904 et 1924. Le reste du temps, il semble qu’il ait travaillé sur ses projets mexicains depuis la France (agence installée au 9 cours Lafayette à Lyon et dans la Drôme).

[39] Voir annexe III.

[40] Le Palacio de Hierro a été restauré en 2010 par l’atelier mexicain Taller de arquitectura y urbanismo (Ta+U). Le Centro Mercantil a été restauré en 2000 par les architectes Helen et Javier Cardenas-Lopez.

[41] Comme Adamo Boari, Silvio Contri, Émile Bénard, Maxime Roisin, Albert Pepper et Paul Artaria, entre autres. Cf. Enrique Xavier De Anda Alanis, La arquitectura de la Revolución Mexicana. Corrientes y estilos en la década de los veinte, México, Instituto de Investigaciones Estéticas, Universidad Nacional Autónoma de México, (1990) 2008, p. 88-93; Ana Fernanda Canales Gonzalez, La modernidad arquitectónica en México; una mirada a través del arte y los medios impresos, thèse de doctorat sous la direction de Juan Miguel Hérnandez Léon et Concha Lapayese Luque, Universidad Politécnica de Madrid, 2013. p. 125; Louise Noelle, “Arquitectos y arquitectura francesa en México, siglo XX”, in Guy Burgel (dir.) et al., Paris-Mexico, en reflet, Villes en Parallèlè, Nanterre, n° 45-46, 2012, p. 240-260.

[42] Nous pouvons mentionner également que Firmin Balzac (1863-1956), architecte français qui, comme Paul Dubois, fût inspecteur du Palais législatif à l’agence de Bénard, est resté au Mexique jusqu’en 1939. Il a créé des édifices publics et privés à Mexico : banque de Londres et Mexico, Edificio Versalles, chapelle de Guadalupe, laboratoires Collière et laboratoires Rueff, etc. Il a été membre de la Société scientifique mexicaine Antoine Alzate; fondateur de la filiale de l’Alliance française de Mexico en 1910, inspecteur de l’enseignement de l’Alliance française et donateur pendant 26 ans. Voir Marie-Laure Crosnier Leconte, « Notice biographique de Firmin Balzac », Dictionnaire des élèves architectes de l’Ecole des beaux-arts (1800-1968), INHA (en ligne), http://agorha.inha.fr/inhaprod/ark:/54721/0017 [consulté le 5 décembre 2018].

[43] Cf. Ana Marianela Porraz Castillo, « Un étranger à l’Académie des Beaux-Arts de San Carlos : l’architecte Paul Dubois à l’épreuve des générations révolutionnaires (Mexico, 1913-1929) ». Revue fabricA, no. 12, 2019, p. 146-165.

[44] L’analyse du travail de l’agence Dubois-Marcon, en rapport avec l’œuvre des architectes mexicains post-révolutionnaires est l’objet de la thèse d’Ana Marianela Porraz Castillo, inscrite à l’Université de Paris-Saclay depuis septembre 2017. Le travail est développé au LéaV (ENSA-V) et au CHSCS (USVQ), sous la direction d’Annalisa Viati Navone et la codirection de Sylvie Bouffartigue, avec le soutien du Ministère de Culture et Communication.

[45] Géographe, naturaliste et explorateur Allemand du XIXe siècle. Il a publié entre 1816 et 1831, Le voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent, où il a décrit la nature et la géographie des provinces de la Nouvelle Espagne. Alexander Von Humbolt et A. Bondpland, Voyage aux régions équinoxiales du nouveau continent, fait en 1799, 1800, 1801, 1802, 1803 et 1804, Paris, N. Mazé, 1816-1831, 30 tomes.

[46] Voir annexe VI (p. 7)

[47] Ibidem. p. 6-7.

[48] Une réplique de la sculpture en bronze d’Antonin Carles, créée en 1889 et située à Dole, dans le Jura.

[49] Ces architectes ont été également très actifs dans la société mexicaine en organisant depuis 1908 les rencontres de la Société Internationale des Amis des Arts.  Article du journal El Diario 27 septembre 1908, p. 5, Hemetoteca Nacional [en ligne] http://www.hnm.unam.mx/index.php/hemeroteca-nacional-de-mexico

[50] Homps-Brousse (2013), op. cit. p. 186

[51] Auguste Genin, Les français au Mexique, du XVIe à nos jours, Paris, nouvelles éditions Argos, 1933 in Homps-Brousse (2013), p. 186.

[52] Cf. Bernard Marrey, Les grands magasins des origines à 1939, Paris, Picard, 1979, 269 p.

[53] Bien qu’ils se soient ensuite étendus à d’autres domaines, tels que les banques, le tabac, la poudre, etc. Gamboa Ojeda in Homps-Brousse, 2013, op. cit. p. 11.

[54] Françoise Dasques, Deux Rome. Paris-Mexico 1784-1910, Paris, L’Harmattan, 2015, (v. II), p. 166.

[55] Le territoire qui est aujourd’hui le Mexique a été la vice-royauté de la Nouvelle Espagne entre 1535 et 1821.

[56] Fonds Marcon, Musée de la vallée de l’Ubaye à Barcelonnette.

[57] Homps-Brousse (2013), op. cit. p.33.

[58] Martínez Gutiérrez (2005), op. cit. p. 57.

[59] Ibidem, p. 50.

[60] Le bâtiment a brulé lors d’un incendie le 15 avril 1914 et a été reconstruit en béton armé par la même agence (Dubois-Marcon) en 1921.

[61] Voir annexe V.

[62] Cf. Martínez Gutiérrez, 2005, op. cit. 159 p. et fond Marcon, Musée de la vallée de l’Ubaye à Barcelonnette.

[63] Martinez Gutierrez (2005), op. cit. 113-144.

[64] Homps-Brouse (2013), op. cit.  p. 36.

[65] Fer forgé par la société Schwartz-Haumont. Fonds Marcon, voir annexe II.

[66] Dans le fonds Marcon (voir annexe II) se trouvent des détails échelle 1:1 du design des meubles et des portes.

[67] Restaurée dans les années 2000 par Helen et Javier Cardenas López.

[68] L’édifice subira une dernière transformation architecturale, que l’on peut qualifier de régionaliste ou néocoloniale : la façade sud-est est recouverte d’un parement de tezontle rojo (pierre volcanique mexicaine de couleur rouge) pour être accordée au Palais National, qui est transformé également en 1931, sous la présidence de Calles. Hélène Homps-Brousse (2013), op. cit.  p. 36.

[69] Le bâtiment est devenu un hôtel (El Gran Hotel) en 1968, à l’occasion des Jeux Olympiques. Inauguré à nouveau en 2005 comme El Gran Hotel de la Ciudad de México, après une longue fermeture pour travaux. Ibidem.

[70] Par exemple l’intérieur de l’édifice est apparu dans plusieurs films et court-métrages. En 1992 le vidéoclip du groupe du rock mexicain Maná « Oye, mi amor » a été tourné là-bas, ainsi que plus récemment a eu des apparitions dans le film du James Bond « Spectre » (2015) et la série de « Narcos-Mexico » (2018).

[71] Notamment nous constatons cette volonté dans la donation de la sculpture de Pasteur et la construction de l’Hôpital français.

[72] Pour leurs villas en France et au Mexique, les Barcelonnettes ont préféré une architecture régionaliste Haute-Alpine, dont la filiation stylistique se trouve du côté de la demeure urbaine locale classique héritée du XVIIIe siècle (tandis que pour les commerces et bureaux au Mexique, ils ont choisi une architecture considéré plus moderne). Homps-Brousse (2013), op. cit.  p. 58.

[73] Œuvre d’Oliverio Martínez.

Les primes dans les foires aux chevaux (1802-1806) : un instrument de promotion de l’élevage du cheval en France

Boris Cattan

 

Résumé

De 1802 à 1806, le ministre de l’intérieur Chaptal décide de faire distribuer par les préfets des primes et des encouragements lors de foires aux chevaux dans les départements les plus réputés pour leur production. L’objectif est de relancer l’élevage de cet animal indispensable aux armées et aux besoins civils après les ponctions dues aux guerres en stimulant l’émulation dans les campagnes. Au delà d’une mesure guidée par les circonstances, ces primes et encouragements font apparaître un élevage du cheval moins mal en point que ce qui pouvait être crû à l’époque et mettent en lumière une politique nationale cohérente prise depuis Paris en accord avec les préfets, privilégiant selon les cas l’amélioration de l’espèce ou l’accroissement de la production.


L’auteur est professeur agrégé en histoire et géographie et enseigne à l’École nationale de Chimie, physique et biologie de Paris. Après avoir obtenu une maitrise en 1992 avec Michel Vovelle sur la crise agricole de l’an III, il reprend ses recherches sous la direction de Pierre Serna à l’université de Paris I et aux Instituts d’Histoire Moderne et Contemporaine et d’Histoire de la Révolution Française (IHMC-IHRF) . Il travaille actuellement sur le cheval pendant la Révolution française et plus particulièrement sur son élevage et la question des haras sur lesquels il réalise un doctorat sous la direction de Pierre Serna.


 

Introduction

La période révolutionnaire a été consommatrice en chevaux. La guerre qui s’installe durablement et qui oppose la France aux grandes puissances européennes en prélève un grand nombre. Les levées et les réquisitions qui se multiplient dans les premières années de la République conduisent très rapidement à une diminution du stock de chevaux disponibles si bien que ceux-ci manquent dans les campagnes et dans les villes pour les transports et les travaux agricoles[1]. Daniel Roche estime, à partir de l’enquête sur les animaux ruraux de l’an III, que le nombre de chevaux diminue de 25 % entre 1789 et 1795 et qu’à cette dernière date, la France est parvenue aux limites de ses capacités reproductrices[2]. En effet, ces dernières sont connues grâce au recensement des chevaux entiers et des juments susceptibles d’être utilisés pour la reproduction ordonné par le Comité de salut public le 15 prairial an 2 (3 juin 1794). Sur les 193 districts ayant répondu souvent de manière partielle, voire douteuse, il existe sur le sol de la République 3155 chevaux entiers mesurant au moins 4 pieds et 10 pouces (soit 1,57 m) et 71 956 juments poulinières de 4 pieds et 7 pouces et plus (soit 1,489 m). Or, pour espérer le strict renouvellement des générations, il faut 150 000 naissances par an. En l’an II et en l’an III, on peut espérer au mieux 40 000 à 50 000 naissances[3].

Aussi dès le printemps de l’an II, le Comité de salut public, réfléchit aux mesures à prendre pour procurer à la France les chevaux dont elle a besoin, tant aux armées, que dans les campagnes et dans les villes. Cette réflexion aboutit à loi du 2 germinal de l’an 3 qui rétablit les haras supprimés le 29 janvier 1790 mais qui est difficilement appliquée[4]. Si des dépôts d’étalons sont bien établis, leur nombre limité à trois ne peut assurer une relance efficace de la production du cheval[5].

La politique des dépôts d’étalons n’ayant pas eu les effets escomptés et, dans l’attente d’une réorganisation définitive des haras, le ministère de l’Intérieur dirigé par Jean-Antoine Chaptal à partir de 1800 oriente alors ses efforts vers une politique de stimulation de l’initiative privée en encourageant et en récompensant ceux qui prennent le risque de produire du beau et bon cheval en conservant et en entretenant les plus beaux étalons et les plus belles cavales. Cette stimulation va se concentrer sur le réseau des foires qui connaît, à partir de 1795, un très sensible étoffement grâce à de nombreuses créations à l’initiative des municipalités comme l’a démontré Dominique Margairaz[6]. Si l’on s’en tient aux seules foires signalées dans l’Almanach national entre 1798 et 1804 – état qui n’est pas complet mais qui est significatif –, la France compte 2 339 jours de foires par an durant lesquelles se vendent des chevaux. Celles-ci se déroulent dans 621 communes de la République, territoires conquis inclus[7].

Ces foires aux chevaux et les encouragements n’ont pas donné lieu à une étude sans doute parce que l’historiographie concernant le cheval est relativement récente et qu’elle s’est consacrée principalement à l’analyse de l’administration des Haras, des pratiques et des cultures équestres[8]. Elle a laissé en friche l’étude des conditions de la production, des acteurs et des marchés qu’avait voulu mener Octave Festy. Quant à la période révolutionnaire, le chantier des animaux n’a été que très récemment ouvert par Pierre Serna et son équipe de l’Institut d’Histoire de la Révolution française et de l’Empire à la fin des années 2000[9]. Les sources livrant des informations sur les marchés aux chevaux ainsi que les primes qui y ont été distribuées ne sont pourtant pas rares et sont déposées aux Archives nationales dans dix copieux cartons aux cotes F 10 1138 à F 10 1146 et F 10 1077-1081.

L’analyse des procès-verbaux des distributions des primes et des échanges épistolaires entre les ministres et les autorités départementales qui préparent l’organisation des concours montrent la mobilisation de tout un éventail d’acteurs, de l’éleveur au maquignon, du préfet au maire en passant par le ministre de l’Intérieur, de l’artiste-vétérinaire à l’ancien officier de cavalerie. Elles mettent également en évidence l’importance de l’intervention des préfets, nouvellement créés, comme relais et informateurs efficaces d’un pouvoir fortement centralisé et qui, à la différence des commissaires du Directoire exécutif, des procureurs syndics ou des agents nationaux de district, ont l’avantage de la relative stabilité dans leur poste et de missions très larges en matière économique[10]. Ces distributions apparaissent autant comme un palliatif au système des étalons réunis qui a exposé ses limites, que comme une expérience qui se prolonge après 1806 quand le décret du 10 juillet réorganise définitivement les Haras. Il s’agit en fait de montrer que les foires aux chevaux et les primes qui y ont été décernées constituent des éléments fondamentaux d’une politique du cheval qui se met en place à la fin de la période révolutionnaire et qu’elles témoignent des choix stratégiques entrepris dans la production et l’amélioration de l’espèce à l’échelle de tout le territoire.

Nous concentrerons notre travail sur une période de quatre années, de l’an 10 / 1802, date de l’établissement des premières primes lors des foires aux chevaux, à 1806 moment du rétablissement définitif d’une administration des Haras. Pour cela, nous mettrons en lumière les origines plus ou moins lointaines des mesures de stimulation de l’élevage (I). Puis, nous nous attacherons à montrer son application progressive (II) ainsi que le rôle déterminant des préfets (III). Enfin nous ferons un bilan nuancé témoignant des réussites mais aussi des échecs de cette mesure (IV).

Une mesure tardive prise dans l’urgence

Il ne faut pas attendre la Révolution et l’Empire pour que se pose la question de la distribution de primes pour encourager l’élevage du cheval. Déjà, sous l’Ancien régime, au XVIIIe siècle, des responsables des Haras, tel le Marquis Voyer d’Argenson qui fut directeur de leur administration, jugeaient nécessaire d’aider et d’encourager les éleveurs pour produire de beaux et bons chevaux. Dans certains départements de l’administration générale des Haras ou dans celle du Grand écuyer, des gratifications étaient distribuées par les intendants sur avis des inspecteurs des haras, aux gardes-étalons pour récompenser leur zèle. Mais celles-ci étaient versées à la fois comme récompenses et comme indemnisation en raison des dépenses importantes que l’entretien d’un étalon occasionnait et que les privilèges accordés ne compensaient pas en totalité. Souvent, ces gratifications étaient distribuées par les intendants de manière totalement arbitraire et avantageaient dans les faits ceux qui avaient déjà des privilèges acquis par la naissance[11].

Dans les premiers temps de la Révolution, il n’est plus question pour le gouvernement de multiplier les encouragements. Bien au contraire, l’administration des Haras est supprimée dès février 1790 et les étalons royaux sont vendus à partir de 1791. Quant aux départements récemment créés et les municipalités réorganisées, ils ne sont pas en mesure d’agir. Certes, certains départements cherchent à maintenir un service de la monte en confiant des étalons à des gardes comme en Haute-Saône, dans le Cantal, dans le Calvados ou dans l’Orne[12]. Mais cela reste exceptionnel. Pour ce qui est des distributions de primes lors des foires et des marchés, on n’en trouve nulle trace dans les écrits envoyés par les municipalités ou des départements aux autorités nationales ce qui peut amener à penser, à juste titre, qu’elles sont exceptionnelles. Celles-ci existent cependant, mais indépendamment des foires et des marchés pour récompenser les propriétaires d’étalons et de juments poulinières[13].

La guerre va changer la donne. Le 28 prairial an 2 (16 juin 1794), la Commission d’agriculture et des arts installée moins de deux mois plus tôt présente un rapport dans lequel elle estime bon « d’encourager par des récompenses quelconques ceux des cultivateurs ou herbagers qui auront fait le plus grand nombre d’élèves, et ceux réputés les meilleurs » en les achetant ou par une récompense pécuniaire[14]. Après un an de débat, la loi du 2 germinal an 3 (22 mars 1795) est votée et dispose dans son article XII qu’« il sera fait incessamment un rapport à la Convention nationale sur les primes à distribuer aux cultivateurs qui élèvent des chevaux, et sur les encouragements à donner à ceux qui formeront des établissements de haras, pour l’amélioration de l’espèce[15]. » Malheureusement, rien n’indique que la Convention ou le 4ème Bureau du ministère de l’Intérieur, ni qu’un quelconque ministre, n’aient travaillé sur ce point. Pendant les deux années qui suivent l’adoption de la loi, les rapports sur les haras se limitent à la situation des dépôts sans que la question des primes ne soit abordée. Il faut attendre le rapport d’Eschasssériaux jeune « sur l’organisation des haras et les moyens propres à concourir au but de ces établissements » pour que soit proposée à nouveau une mesure allant dans ce sens. Instruit par des demandes pressantes émanant des départements, il propose que soient accordés 250 000 francs pour les primes et encouragements qui récompenseraient les plus belles productions et pour ceux qui acquerraient des étalons[16]. Les conclusions de ce rapport restèrent, elles aussi, lettres mortes.

De fait, devant l’inaction des autorités centrales, les départements pendant le Directoire vont être tentés d’établir des encouragements sur leurs propres deniers. Les expériences sont restées très rares du fait de ressources financières limitées. Cette situation se prolonge dans les deux premières années du Consulat malgré les sollicitations des autorités locales et d’amateurs de chevaux, bien souvent d’anciens officiers de cavalerie à la retraite. Ainsi, le Conseil Général des Côtes du Nord tente d’en distribuer en l’an 8 et en l’an 9 mais y renonce parce que le montant des centimes additionnels ne le permet pas[17]. Ailleurs, dans la Manche, le ministre de l’Intérieur autorise le préfet en l’an X, qui lui demande des étalons que le Directeur du Haras du Pin n’est pas en mesure de lui fournir, à utiliser le budget du département pour stimuler l’activité comme les consuls l’encouragent à le faire :

« Ces moyens vous les trouverez dans l’arrêté des consuls du 25 vendémiaire dernier qui vous laisse, pour être employées en amélioration d’après l’avis du conseil général du département, les sommes restantes en excédent sur les dépenses de chaque année ; et vous ne pouvez faire un meilleur usage de ces sommes que de les affecter au paiement de primes à distribuer aux propriétaires qui auraient de beaux étalons et qui surtout élèveraient des poulains de race distinguée[18]. »

Les choses évoluent progressivement à partir de l’an 9. Chaptal, qui remplace Lucien Bonaparte à la tête du ministère de l’Intérieur le 16 brumaire, va prendre en main la question des haras. Certes, il n’est ni partisan des dépôts d’étalons qu’il juge trop onéreux et inefficaces, ni d’une intervention trop énergique de l’État. Il pense au contraire qu’il faut s’appuyer sur les propriétaires et les notables ruraux, qui sont aussi les plus riches, pour relancer l’élevage du cheval. Il profite de la création des préfets pour lancer auprès d’eux en floréal an 10 une enquête pour connaître la situation des haras dans leur département et attend de ces derniers qu’ils lui fassent remonter des propositions. D’autre part, il demande à Jean-Baptiste Huzard de rédiger une instruction qui sera imprimée et envoyée dans les départements et qui servira de guide pour les cultivateurs et propriétaires de chevaux afin d’améliorer l’espèce[19]. Les deux hommes se connaissent bien, chacun membre de l’Institut et figurant parmi les fondateurs de la Société d’encouragement pour l’industrie nationale en 1801[20]. Huzard est plus particulièrement reconnu pour son expérience dans le milieu vétérinaire et du cheval. Breveté de l’école d’Alfort, il est devenu inspecteur général des écoles vétérinaires en 1796.

Dans son Instruction sur l’amélioration des chevaux en France, après avoir constaté et expliqué les causes de la « dégénération » des équidés en France, Huzard s’emploie à décrire les moyens d ‘améliorer l’espèce en distinguant ceux qui appartiennent aux particuliers de ceux qui sont du ressort du gouvernement. Pour ces derniers, il consacre un chapitre entier aux primes et encouragements qu’il juge indispensables car, selon lui, la relance de l’élevage nécessite des avances importantes alors que les profits sont douteux et tardifs. Elles doivent être plus considérables que toutes celles qui ont été proposées par l’administration de l’Ancien régime et être données à ceux qui amènent les plus beaux chevaux entiers et les plus belles poulinières, à l’exclusion des chevaux étrangers, lors des foires afin d’encourager aussi leur commerce. Des récompenses doivent être distribuées également pour les meilleures productions âgées d’un, deux et trois ans[21]. En résumé, il s’agit aussi bien de stimuler l’élevage et améliorer l’espèce, de privilégier les races françaises que de dynamiser le marché.

Une mise en place progressive

Douze départements et trente-et-une foires sont l’objet de distribution de primes sur les fonds du ministère entre le 28 juillet 1802 et le 25 avril 1806. Leur établissement est progressif. Les préfets sont les intermédiaires obligés du gouvernement dans les départements. Non seulement, ils l’informent de la situation des foires et des chevaux mais ils relaient aussi les demandes des particuliers et cherchent à obtenir des encouragements pour les foires aux chevaux locales.

Quant au ministère, il obéit à une règle qui ne se démentira pas pendant ces cinq années. Les douze départements choisis ont déjà amorcé leur spécialisation au XVIIIè, dans l’élevage et la commercialisation du cheval qu’ils produisent. Il y a une similitude troublante entre la carte produite (voir ci-contre) et celle plus ancienne élaborée par René Musset au début du XXè siècle. Seules la Franche-Comté et la Navarre, pourtant renommées pour la qualité de leur élevage spécialisé ne bénéficieront pas de cette mesure avant le rétablissement définitif des haras. Enfin, aucun département qui pratique un élevage pour la consommation locale ne pût en profiter [22].

Le premier département à bénéficier de la distribution des primes est le Calvados. Un rapport de Silvestre et de Lancel, chefs de la 2ème Division et du Bureau d’agriculture au ministère de l’Intérieur, daté du 1er thermidor an 10, désigne les foires à chevaux de Normandie comme étant les premières à pouvoir en profiter. Tirant avantage de la proximité de la foire de Guibray, principale place commerciale de la région qui se tient le 22 thermidor, les rédacteurs du rapport demandent au ministre de verser 3800 francs de récompense pour les propriétaires des deux plus beaux étalons et des deux plus belles poulinières de race normande. Le ministre accepte, prévenant le préfet du Calvados de sa décision et l’invitant à donner toute la publicité nécessaire à l’opération. Le préfet est amené également à choisir le jury composé d’un artiste vétérinaire, de deux marchands et de deux cultivateurs parmi les mieux instruits et les mieux formés. Le ministre insiste pour que les naisseurs et les éleveurs soient récompensés en priorité parce qu’« il est essentiel que l’encouragement arrive directement à sa véritable destination, à celui qui a élevé le cheval ; le but serait manqué s’il était accordé seulement à l’acquéreur, entre les mains duquel les chevaux deviendraient alors une véritable source d’agiotage[23] ». Et pour convaincre du sérieux des intentions du gouvernement, une note émanant du Bureau d’agriculture précise que le ministre est décidé à faire acheter par le gouvernement le cheval qui aura obtenu le premier prix lors de cette foire[24].

Le choix de commencer par un département normand n’est pas étonnant dans la mesure où cette région est en matière de cheval la plus intégrée de France. Elle produit, élève, dresse et commercialise des chevaux pour la selle, le carrosse et le trait comme l’a d’ailleurs montré René Musset[25]. Certains ne sont d’ailleurs pas nés en Normandie, mais en Bretagne, dans le Perche et en Picardie et y sont amenés pour y être élevés puis vendus[26]. C’est aussi en Normandie que les chevaux de tous les sexes et âges sont les plus nombreux. L’enquête sur les animaux ruraux de l’an 3 étudiée par Daniel Roche en recense 223 800, sans compter les mules, mulets et ânes, pour les quatre départements normands (Seine-inférieure, Orne, Calvados, Manche) soit autour de 20 % du total national (19,61% exactement). Quant aux chevaux et juments susceptibles d’être utilisés pour la reproduction, les résultats du recensement ordonné en prairial an 2 par le Comité de salut public, certes très incomplet et peu fiables, avancent le nombre de 14 416 en Normandie – 14 033 poulinières et 383 chevaux entiers – soit 19,4 % du total national[27].

Département Demande Accord Somme accordée Foires
Calvados ? 8 thermidor an 10 3 800 fr Guibray, Caen et Bayeux
Manche 16 thermidor an 10 29 frimaire an 11 3 800 fr Floxel
Côtes-du-Nord 9 fructidor an 10 28 thermidor an 11 3 800 fr Pontrieux et Lanion
Eure ? 3 ventôse an 11 3 800 fr Bernay
Orne 7 ventôse an 11 24 germinal an 11 3 800 fr Pin, Mortagne et Alençon
Haute-Vienne 7 floréal an 11 20 floréal an 11 3 800 fr St Loup (Limoges)
Cantal 16 messidor an 11 12 fructidor an 11 3 800 fr Aurillac
Finistère 3 vendémiaire an 12 16 brumaire an 12 3 800 fr Quimper, La Martyr, Morlaix, Lanhouarneau et Guiquelleau
Corrèze 1er brumaire an 12 14 frimaire an 12 1 200 puis 1 800 fr et enfin 3 800 fr Tulle
Loir et Cher 3 brumaire an 12 Ventôse an 12 3 800 fr Blois, Mondoubleau et la Ville aux Clercs
Seine inférieure Prairial an 12 3 frimaire an 12 3 800 fr Dupré et St Romain
Deux-Sèvres Pluviôse an 13 10 ventôse an 13 3 800 fr Chalpdeniers, de St Romans et de  St Maixent
Vendée 15 avril 1806 25 avril 1806 3 000 fr St Gervais et Fontenay

Départements et foires où sont distribués des primes et encouragements entre 1802 et 1806
(source : Archives nationales F10 1138 à F 10 1146)

 

Onze autres départements sont autorisés jusqu’en 1806 à distribuer des primes lors des foires aux chevaux pour un total de 48 600 francs en 1806, à prendre sur les fonds du ministère consacrés à l’achat d’étalons. Ces foires concernent trente communes dont sept sont situées dans les autres départements normands. Les choix sont somme toute logiques. Ils correspondent aux départements où l’élevage du cheval est le plus important, c’est-à-dire dans l’Ouest et le centre de la France ; les premiers concernés étant ceux de Normandie, de Bretagne et du Limousin. Le gouvernement s’attache aussi à stimuler les chevaux du Poitou et du Perche en accordant des encouragements aux départements des Deux-Sèvres et du Loir-et-Cher. A l’inverse, l’Est de la France et les trois départements parisiens (Seine, Seine-et-Marne et Seine-et-Oise) n’ont pas connu de distribution de primes sans que l’on sache si elles ont été demandées puis refusées par le ministère de l’Intérieur. On n’en trouve pas de traces dans les cartons des Archives Nationales. Il semble que les départements de l’Est n’aient pas été une priorité pour le ministère car manifestement le cheval qui y est produit n’est pas de la plus belle qualité[28]. Plus surprenante est l’absence de demandes d’établissement de primes dans les départements pyrénéens, région pourtant louée pour la qualité du cheval navarrin qu’elle élève. A la fois léger, souple et nerveux, l’espèce est pourtant de plus en plus dépréciée – les contemporains l’estimant même « dégénérée » – et se voit être de plus en plus concurrencée par le mulet. Le ministre encourage les préfets des Hautes et Basses-Pyrénées à établir des primes dans leurs départements mais sans grand succès.

Les mules et mulets ne sont pas oubliés mais ce seront les derniers à profiter des bonnes grâces du gouvernement en 1805 et 1806. Champagny, le nouveau ministre, fait suite à la demande du préfet des Deux-Sèvres en accordant des primes aux propriétaires des trois plus belles mules de 4 ans présentées lors de la foire du 8 ventôse (27 février) de Sainte-Néomaye et des trois plus belles mules de l’année de la foire de St Romans du 26 ventôse (7 mars). Le ministre est séduit par l’argument du préfet qui lui explique que l’exportation des mules et des mulets rapporte un million au pays[29]. Il suit aussi l’avis de Huzard qui considère que « le commerce des mulets est trop important à une grande partie des départements de la France, pour que le Gouvernement ne se hâte pas d’encourager, par des récompenses proportionnées à la valeur des animaux, les propriétaires qui se livreront à la propagation de cette belle race d’âne, ou qui en importeront de propres à améliorer les nôtres et à faire de beaux mulets[30]. » Huzard reconnaît l’importance de l’élevage du mulet dans ce département et notamment dans l’arrondissement de Melle qui « contient vingt-et-un Haras au moins de six baudets chacun ; et [où] on peut porter à plus de six mille, le nombre de juments qui y sont employées à la production des mulets[31] ».

On ne connaît qu’un seul refus du ministre. Il concerne le département du Tarn et permet de comprendre quelles pouvaient être les conditions pour que les primes soient accordées. Elles sont au nombre de deux. Premièrement, comme déjà mentionné, il faut que l’élevage du cheval soit une activité traditionnelle et essentielle du département, ce qui n’est pas le cas de toute la France comme en Seine-et-Marne et en Seine-et-Oise où on utilise cet animal qu’après qu’il ait été dressé en Normandie, en Flandre ou dans le Perche. Deuxièmement, il faut que le nombre de chevaux rassemblés lors des foires soit important. Ainsi, avant d’accepter de distribuer les primes, le ministre demande aux préfets des renseignements sur les foires aux chevaux organisées dans leurs départements et surtout sur le nombre de chevaux qui y est rassemblé. C’est parce que le tableau des foires envoyé par le préfet du Tarn fait apparaître qu’il n’y a pas plus de 100 chevaux vendus lors de chacune d’elles, alors qu’à la seule foire de Caen il s’en vend 3 000, que le ministre refuse de faire suite à sa demande[32].

Il y a donc une politique méthodique suivie par le ministère. Elle est économe en fonds, progressive et s’applique aux départements où naissent et sont élevés les plus beaux chevaux. Elle participe du choix conscient de renforcer la spécialisation de certaines régions.  Elle repose sur une collaboration étroite entre les préfets des départements et les bureaux du ministère.

Le préfet, « cheville ouvrière » de l’opération

Si l’impulsion vient du ministère, le rôle des préfets est déterminant à la réussite de l’opération. Ils sont d’ailleurs presque toujours à l’origine des demandes des primes. En créant l’institution préfectorale, le Premier Consul réorganise l’administration locale, confie aux préfets et sous-préfets non seulement la direction de l’administration, la levée des conscrits, les réquisitions pour l’armée, « la prompte rentrée des contributions » et le maintien de l’ordre dans les départements mais il les charge aussi d’encourager la production agricole, le commerce et l’industrie[33]. Le cas du Calvados a été exemplaire et les préfets vont très rapidement vouloir bénéficier de la même mesure. Ainsi, le préfet de la Manche sollicite des primes pour la foire de Floxel du 3ème jour complémentaire de l’an 10 quand il apprend par Le Moniteur que le Calvados y a droit[34]. Il attend toutefois une année car la réponse positive du ministre lui parvient trop tardivement. Le préfet de l’Orne les réclame le 7 ventôse an 11 (26 février 1803) et ne manque pas d’arguments pour décider le ministre : d’une part, trois des quatre primes accordées à Guibray l’ont été à des propriétaires de son département et d’autre part, il serait inadmissible de laisser disparaître une activité aussi essentielle au département qui accueille un des trois grands dépôts d’étalons. Enfin, il est nécessaire pour les finances du l’Orne de maintenir le prix des herbages qui s’écroulerait sans cette activité[35]. Ces primes sont accordées par le ministre pour les foires d’Alençon, du Pin et de Mortagne. Dans une note adressée au préfet de Corrèze datant du début de l’an 12, le directeur du haras de Pompadour Piot-Seltot, s’étonne que des primes n’aient pas été établies dans ce département alors que celui de la Haute-Vienne les a obtenues en floréal an 11 pour la foire de la Saint-Loup à Limoges où justement « une partie des chevaux qu’on y voit, sont élevés dans la Corrèze, qui d’ailleurs a une foire à Tulle très renommée [36] ».

Quand cela leur est possible, les préfets savent utiliser les demandes de leurs administrés pour être convaincants. Ainsi, le préfet des Côtes-du-Nord qui avait déjà demandé au ministre le 9 fructidor de l’an 10 d’« affecter une somme de quatre à cinq mille francs à répartir en primes aux propriétaires des plus beaux étalons et juments » de son département, renouvelle cette demande le 16 du même mois en l’accompagnant d’une lettre du maire de Pontrieux qui demande 600 francs pour récompenser les plus beaux poulains amenés lors de la foire organisée par sa commune le 26 fructidor[37]. Le ministre, après avoir reçu le tableau des foires, accepte de verser 3 800 francs : 3 200 francs lors de la foire de Lannion qui durent trois jours et 600 francs pour celle de Pontrieux pendant laquelle se vendent, tant à des nourriciers du département qu’à ceux de la proche Normandie, 400 à 500 poulains bretons des Côtes-du-Nord des Pays de Quimper et de Léon dans le Finistère[38].

Aussitôt le principe d’une distribution des primes à un département accepté par le ministre, les préfets nomment les membres du jury et font imprimer l’arrêté pour organiser les opérations du concours. Les démarches du préfet du Calvados vont servir de modèle à celles des autres préfets. Conformément aux demandes du ministre, le jury désigné par le préfet est « composé d’un artiste-vétérinaire, de deux des cultivateurs les plus instruits dans ce genre d’occupation et de deux des marchands les mieux formés parmi ceux qui fréquentent les foires à chevaux du département ». Le préfet rappelle que les prix ne seront distribués « qu’aux propriétaires et cultivateurs faisant profession d’élever des chevaux ». Les participants devront se faire inscrire à la sous-préfecture de Falaise au plus tard la veille du concours et devront certifier par une attestation du maire de leur commune qu’ils sont bien éleveurs de chevaux[39] . Ce procédé est adopté par tous les préfets sauf par Montalivet, préfet de la Manche, qui organise le premier concours en deux temps : d’abord un premier concours dans chaque sous-préfecture désignant les chevaux qui se rendent ensuite au chef-lieu le 5 ventôse an 11 pour le concours final récompensant les deux plus beaux chevaux entiers et les deux plus belles poulinières[40]. Ce mode d’organisation ne se répète pas les années suivantes. En effet, constatant le très petit nombre de chevaux amenés aux divers concours alors qu’il est difficile de trouver en nombre suffisant des hommes expérimentés et formés pour constituer les jurys, le préfet Montalivet se résout à n’organiser à l’avenir qu’un seul concours, lors de la foire de St-Floxel, les premiers et deuxièmes jours complémentaires de chaque année.

Les préfets interviennent également auprès du ministre de l’Intérieur pour essayer d’améliorer ce dispositif sur trois aspects pratiques.

Le premier, repris par plusieurs préfets, est de demander que les primes soient exclusivement réservées aux propriétaires du département. À plusieurs reprises, les préfets préviennent le ministre des inconvénients d’autoriser les propriétaires des autres départements à concourir, notamment parce que cela décourage les propriétaires du département. C’est le cas par exemple les deux premières années dans le Calvados, où la moitié des primes sont décernées à des propriétaires de l’Orne dont les chevaux ont été par la suite vendus hors du département. De même, en Corrèze, Piot-Seltot appuyé par l’inspecteur général des haras Dupont regrette que les premiers prix pour les chevaux entiers et juments aient été attribués à des propriétaires de la Haute-Vienne limitrophe, ce qui provoque la « jalousie » et l’« aigreur » des propriétaires de la Corrèze contre ceux qui viennent « leur enlever les prix ». Il souhaite qu’« une ligne de démarcation » entre les deux départements soit fixée, c’est-à-dire d’interdire aux propriétaires de la Haute-Vienne de concourir en Corrèze[41]. On retrouve la même demande émise par le département de la Manche un peu plus tôt. Toutefois le ministre refuse toute demande allant dans ce sens sous prétexte que ce ne serait pas faire preuve de réciprocité avec les autres départements. D’ailleurs, il demande à partir du moment où les premières primes sont distribuées que la plus grande publicité soit faite dans le département où a lieu la foire mais aussi dans les circonscriptions limitrophes. Dans le cas de la Manche, il consent à exiger que les primes soient réservés à des chevaux normands ce qui n’a pas de réelle signification, sinon que ces chevaux doivent avoir été élevés chez un herbager des cinq départements de l’ancienne province[42]. En revanche, le ministre accepte rapidement, à la demande des préfets, que les chevaux déjà récompensés ne puissent plus être présentés à tout nouveau concours organisé. En conséquence, il demande que les préfets s’informent entre eux des résultats des concours et marquent les chevaux primés, ce qu’ils ne manqueront pas de faire.

Le deuxième aspect touche au devenir des chevaux primés et notamment des étalons. Nous avons vu plus haut que le ministre de l’Intérieur a formulé le souhait d’acheter le cheval qui s’est vu décerner le premier prix de l’an 10 à la foire de Guibray. Cela s’est fait mais à un prix très élevé, empêchant la généralisation de ces achats car les chevaux récompensés prennent de la valeur[43]. Devant cette situation, certains préfets demandent au ministre, s’il ne peut les acheter, d’obliger les propriétaires des chevaux reproducteurs et qui ont été primés à rester dans le département, quitte à leur accorder une indemnité annuelle. Le ministère rejette cette dernière proposition car contraire aux droits attachés à la propriété et surtout parce que les primes attribuées avaient déjà rempli selon lui le but de l’encouragement[44].

Troisième amélioration proposée par les préfets, la demande d’aménagement de la distribution des primes. C’est d’ailleurs la seule requête qui sera acceptée par le ministère. Ces aménagements prennent trois formes : la désignation d’accessits, la sélection du type de cheval à récompenser et le nombre de primes distribuées. La première forme a été encouragée partout où elle fut possible. Ces accessits permettent aux chevaux qui les ont reçus de gagner en valeur auprès des maquignons. La demande de ventilation des primes en fonction de la classe de chevaux présentés ne pose pas plus de problème au ministre. Ainsi, dans le département de la Manche, dès l’an 12, le préfet informe qu’il a préféré partager les primes en parts égales entre les « chevaux noirs carrossiers » et les « chevaux de couleurs » (autrement dit de selle) parce que ces deux « races » ne sont pas compatibles, au vu de la différence de leurs formes et de leurs qualités : « les chevaux noirs ont des qualités solides et utiles, mais moins brillantes ; et dans le fait, c’est les exclure du concours que de les y faire entrer avec les chevaux de couleurs ». Cette décision est indispensable parce que le préfet veut relancer la production de ces « beaux chevaux noirs carrossiers qui, pendant longtemps ont fait la réputation et la richesse du Cotentin[45] ».

En revanche, les aménagements demandés pour le nombre ou la destination des primes  sont diversement accueillis par le ministre . Celui-ci accepte que celles destinées aux étalons et poulinières soient transformées en récompense pour leurs plus belles productions mais refuse le cas inverse. Ainsi, dans la Haute-Vienne, le ministre autorise le préfet à les transformer en gratifications pour les plus belles productions quand elles ne sont pas décernées aux chevaux entiers et poulinières[46]. En revanche, dans le Cantal, le préfet prend la liberté de soustraire aux 3 800 francs accordés pour les plus belles productions à la foire de la Saint-Urbain, 1 360 francs en l’an 12 et 1 550 francs en l’an 13, pour indemniser les propriétaires qui auront amené à la foire les plus beaux étalons. À chaque reprise, le ministre refuse cette distribution qui se déroule quand même en l’an 12, le préfet prétextant que le courrier du ministre lui était parvenu trop tard[47]. Somme toute, ces deux décisions sont cohérentes : le ministère privilégie les productions plutôt que les reproducteurs dans ces deux départements.

Comme on peut le constater, cette politique d’encouragement lors des foires aux chevaux réclame l’implication permanente des préfets qui interviennent activement dans l’économie de leurs départements. Le dialogue n’est jamais rompu entre le ministère et les préfets qui informent et guident les choix du ministre qui, il faut bien le reconnaître, adopte une attitude très pragmatique et s’adaptent aux conditions locales. Se dégage de la correspondance entre eux un subtil équilibre entre interventionnisme et libéralisme qui n’est pas une nouveauté dans l’élevage des chevaux[48].

Succès des primes et amélioration de l’élevage : vers la restauration de l’administration des haras

Les procès-verbaux de distribution des primes lors des foires sont conservés dans les cartons des Archives nationales. Les renseignements qu’ils livrent sont précieux sur les noms et les qualités des propriétaires des chevaux récompensés ou sur la nature et la taille des animaux pour lesquels une prime a été versée. Un tableau synthétique permet de s’en faire une idée mais aussi de mieux connaître l’état de l’élevage du cheval dans les premières années du XIXème siècle.

  Nombre de primes et accessits Nombre de primes non-distribuées Cheval entier poulinières Poulains et pouliches Taille moyenne des chevaux adultes
Calvados 38 8 22 (55,5%) 13 (32,5%) 5 (12,5%) 1,634
Corrèze 73 0 2 28 43 1,556
Cantal 16 0 2 5 11 1,50
Côtes du nord 81 0 28 33 5 1,55
Finistère 39 0 ? ? ? ?
Eure 12 4 5 3 1,59
La Manche 40 6 23 11 0 1,617
Orne 73 1 11 (16,4%) 28 (42,4 %) 27(40,9 %) 1,59
Seine inférieure 8 2 3 (50%) 3 (50%) 0 1,556
Loir et Cher 47 0 6 (13,6%) 19 (40,4%) 22 (47,2%) 1,57
Deux-Sèvres 28 4 1 (3,6%) 6 mules (21,4 %) 21 (75,3%) 1,607 pour les mules
Vendée 9 0 3 (33,3%) 2 (22,2%) 4 (44,4%)
Haute-Vienne 148 0 5 (3,4%) 53 (35,8%) 54 (36,4%) 1,48
Total 612 25 111 (21,26%) 204 (39,08%) 207 (39,65%)  

Tableau synthétique des primes distribuées sur les fonds du ministère de l’Intérieur lors des foires aux chevaux entre l’an 10 et 1806
(source : Archives nationales, sous-série F10)

Les discours des préfets apportent des éléments précieux sur l’état des de l’élevage dans les départements où les encouragements sont distribués. D’après ces sources, les distributions de primes ont atteint l’un des objectifs, celui de rendre plus attractives les foires concernées. Ainsi, dès l’an 11, le préfet du Calvados juge que « ces deux distributions ont produit parmi les cultivateurs l’effet qu’on avait lieu d’attendre[49].»  On retrouve la même satisfaction chez Piot-Seltot, le directeur du haras de Pompadour, en l’an 13, que le préfet du département confirme dans une lettre très optimiste adressée au ministre :

« L’on a remarqué généralement avec satisfaction à cette dernière foire (il s’agit de la foire de Tulle du 13 prairial) l’influence de la distribution faite l’année dernière. Le concours a été plus nombreux et les animaux mieux choisis ; il ne s’agit donc que de soutenir cette première impulsion pendant quelques années, et bientôt on verra comme renaitre dans ce département la race précieuse des chevaux limousins, que la révolution avait presque éteinte[50]. »

D’une manière générale, le nombre de chevaux présentés au concours augmente d’année en année et la qualité de la production également. Cela témoigne, comme le rapportent certains préfets, d’une confiance retrouvée à l’égard du gouvernement mais aussi d’une reprise générale que confirmeront les auteurs dans les premières années du xixe siècle et les statistiques chevalines ordonnées par le ministre du gouvernement en 1811-1812.[51]

Seul le préfet de la Manche et futur ministre de l’intérieur Montalivet s’inquiète de la situation de l’élevage dans son département. Lors de la première distribution à Saint-Lô en l’an 11, il observe que « le petit nombre d’étalons qui ont été amenés aux divers concours qui ont eu lieu, m’a offert une nouvelle épreuve bien affligeante de la grande pénurie qui existe, à cet égard[52] ». Trois ans plus tard, son successeur note, au contraire, que le nombre de chevaux entiers présentés est plus considérable et la qualité bien meilleure à tel point que les chevaux qui ont obtenu le 1er prix l’année précédente n’auraient obtenu le 2ème prix la présente année[53].

Au total, 612 chevaux reçoivent des primes, des gratifications ou des accessits pendant les quatre années de notre étude. Une petite partie des primes n’est pas distribuée parce que les chevaux présentés n’ont pas été jugés comme suffisamment méritants. Les procès-verbaux mentionnent le sexe et l’âge pour 522 des chevaux primés. Ce sont les poulains et pouliches qui sont les plus récompensés (39,65 % des primes et accessits distribués) et les poulinières (39,08%). Les étalons ou chevaux entiers sont beaucoup moins nombreux (21,26 % du total). Ces chiffres bruts donnés, on peut affiner l’analyse et distinguer deux catégories parmi les départements ayant organisé des foires. Elles recoupent, en fait, les deux orientations de la politique du cheval telles qu’elles ont pu être définies par Huzard et que nous avons exposées plus haut.

Une première catégorie rassemble des départements où les récompenses ont été très nombreuses et ont porté en majorité sur les productions plus que sur les reproducteurs. Très clairement, il s’agit pour eux de relancer les naissances dans les départements comme le Finistère, les Côtes-du-Nord, la Haute-Vienne, la Corrèze et l’Orne. On y trouvait d’ailleurs avant la Révolution les deux principaux haras royaux administrés par le Grand écuyer, à savoir Pin dans l’Orne et Pompadour en Corrèze. Les deux-tiers des primes y ont été versés : 39 % ont été allouées aux poulains et pouliches, 33 % aux poulinières et 5 % aux étalons (on ne connaît pas la destination pour 23 % des primes). Les préfets ont opté ici pour la multiplication de primes afin de stimuler la production. On y rattachera, pour la commodité de la démonstration, les départements du Cantal et du Loir-et-Cher

Une deuxième catégorie de départements regroupe ceux qui ont essentiellement distribué des primes à des chevaux adultes. Ce sont les départements normands du Calvados, de l’Eure, de la Seine-inférieure et de la Manche qui ont distribué 98 primes dont 53 aux chevaux entiers et 30 à des poulinières. Ce sont des grands chevaux destinés au carrosse ou à la selle. Il est téméraire d’estimer la qualité de ces étalons. Seule la taille peut être, en dernier ressort, un élément d’appréciation[54]. À ce sujet, on ne remarque pas de baisse sensible – pas plus de deux centimètres – avec celle mesurée à la veille de la Révolution, hormis dans le cas de la Seine-inférieure où la baisse est très importante (plus de 10 cm !). Ainsi, la taille moyenne des chevaux primés dans l’Orne est de 1,602 m alors qu’en 1790 la taille moyenne des étalons de l’Orne était de 1,614 cm et celle des étalons du haras de Pin 1,627 m en 1780[55]. Mieux encore, les étalons primés dans le Calvados mesurent en moyenne 3 cm de plus que ceux de 1790. Conformément aux idées développées par Jean Baptiste Huzard, l’effort du gouvernement porte sur l’amélioration de l’espèce et la reconstitution des races normandes. Il ne s’agit ici pas tant de produire en quantité que de rechercher les plus beaux reproducteurs, mâles et femelles du pays afin de restaurer les races de chevaux français. Cette amélioration doit commencer par les races normandes pour être généralisée à l’ensemble des races françaises comme le suggère Huzard[56].

Département Taille des étalons en 1789 Taille des étalons lors des foires
Calvados 1,621 m 1,65 m
Manche 1,612 m 1,615 m
Orne 1,614 m 1,602 m
Seine inférieure 1,664 m 1,548 m
Eure 1,621m 1,606 m

Taille moyenne des chevaux primés dans les départements de la ci-devant Normandie (source : PV de distribution des primes lors des foires aux chevaux, AN F 10)

 

Conclusion

Des distributions des primes et encouragements lors des foires aux chevaux entre 1802 et 1806, on peut tirer quelques conclusions utiles. Premièrement, l’élevage du cheval ne paraît plus aussi convalescent qu’en 1802. Le nombre de chevaux primés et surtout de poulains et de pouliches récompensés témoigne de ce retour à la normale que d’autres sources confirment. Deuxièmement, le choix des foires par le ministère atteste d’une politique délibérée de favoriser les naissances dans les grandes régions productrices de chevaux de selle et la production d’étalons en Normandie afin de diffuser cette espèce en France. Troisièmement, l’influence de Jean Baptiste Huzard dans l’élaboration de cette politique semble déterminante tant dans sa conception que dans sa réalisation, en particulier parce qu’elle privilégie les « races » locales et françaises aux « races » étrangères notamment anglaises.

Cette politique des primes est indéniablement un succès si bien qu’elle sera généralisée dans soixante-trois départements à partir de 1806, avec le décret qui restaure définitivement l’administration des haras le 10 juillet 1806. Ainsi, se trouveront réunis haras impériaux et propriétaires de chevaux reproducteurs dans un intérêt commun : la production du cheval de guerre, des campagnes ou des villes.


[1]      Boris Cattan, Les chevaux sous la Convention Nationale, urgences des besoins civils et militaires et mise en place d’une politique de l’élevage du cheval dans la France républicaine en l’An II et l’An III, mémoire de Master II dirigé par Pierre Serna, Université de Paris I, 2015. J’estime dans ce mémoire qu’au moins cent mille chevaux ont été prélevés par les armées l’an II.

[2]      Daniel Roche, « Les chevaux de la République : l’enquête de l’an III », Revue d’histoire moderne et contemporaine, vol. 55-4, no.4, 2008, p 82-121.

[3]      Boris Cattan, Les chevaux sous la Convention Nationale…op.cit, p.158-169. Les réponses des districts s’inquiètent également parce que la monte s’annonce très médiocre. En effet, elle est souvent réalisée à partir de chevaux considérés de mauvaise qualité, c’est-à-dire trop jeunes ou trop âgés, de petite taille …

[4]      Boris Cattan, Les chevaux sous la Convention …op.cit, p. 253-255 et « L’élevage du cheval et la loi relative au haras du 2 germinal an III » (Article à paraître aux AHRF, varia, 20194).

[5]      Ce sont les haras du Pin, de Rosières et de Pompadour. Jusqu’en l’an 13, ils n’étaient composés d’au plus 200 chevaux dont la plupart âgés et usés. Un rapport du Bureau d’agriculture au ministre de l’Intérieur daté de fructidor an 13 en recense 198 en comptant les 16 étalons réunis à Versailles et à Angers (AN- F10 633).

[6]      Dominique Margairaz, Foires et marchés dans la France préindustrielle, Paris, Éditions de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, Coll « Recherches d’histoire et de sciences sociales », 33, 1988. Pour la période de l’Ancien régime, Christian Desplat (ed.), Foires et marchés dans les campagnes de l’Europe médiévale et moderne, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 1996.

[7]      Calculs réalisés par nos soins à partir de l’Almanach national de France an VIII de la République française une et indivisible présenté aux deux Conseils et au Directoire Exécutif, Chez Testu, Paris. Les éditions des années IX à XII proposent des tableaux inchangés.

[8]      Concernant l’historiographie récente consacrée au cheval, citons les ouvrages de Daniel Roche, La culture équestre de l’Occident, XVIème-XIXème siècle, Fayard, Paris, 2008-2015, 3 vol., de Nicole de Blomac, Voyer D’Argenson et le cheval des Lumières, Belin, coll. « Histoire et société », Paris 2004, ou de Jacques Mulliez, Les chevaux du Royaume : Aux origines des haras nationaux, Belin, Col « Histoire et société », Paris, 2004. Plus généraliste, la synthèse commode de Jean-Marc Moriceau, Histoire et géographie de l’élevage français, du moyen-âge à la Révolution, Fayard, Paris, 2005.

[9]      Pierre Serna, Comme des bêtes. Histoire politique de l’animal en Révolution (1750-1840). Paris, Fayard, 2017.

[10]    Igor moullier, le ministère de l’intérieur sous le Consulat et le Premier Empire (1799-1814). Gouverner la France après le 18 brumaire, thèse de Doctorat Université Lille III, dir. Gérard Gayat, 2004. Michel biard, Les lilliputiens de la centralisation. Des intendants aux préfets : les hésitations d’un « modèle français », Seyssel, Champ Vallon, 2007.

[11]    Alain Blanchard rappelle dans le cas du Limousin que les gardes-étalons percevaient une gratification prélevée sur la capitation. Dans un tiers des cas, les gardes étaient des nobles qui n’y étaient pas imposés. Voir Bernadette Barrière, Nicole de Blomac, Cheval limousin, chevaux du Limousin, PULIM, Limoges, 2006.

[12]  Dans ce dernier département, les communes et le département parviennent à maintenir le Haras du Pin jusqu’en mars 1793.

[13]    Ainsi, le département de la Haute-Saône s’engage à verser le 26 février 1791 des primes de 6 livres pour chaque poulain produit par les plus belles juments et 60 livres aux propriétaires de l’étalon qui aura produit 15 poulains dans l’année et 100 livres pour 20 étalons produits (AN F 10 631, Arrêté du Directoire du département de la Haute-Saône).

[14]    AN F 10 207, Rapport de la Commission d’agriculture et des arts au Comité de salut public, 28 prairial an II.

[15]    Collection Baudoin, Décret relatif aux haras, 2 germinal an II, http://artflsrv02.uchicago.edu/cgi-bin/philologic/getobject.pl?c.58:19.baudouin0314

[16] Rapport fait par Eschassériaux jeune sur l’organisation des haras et les moyens propres à concourir au but de ces établissements, Au Conseil des Cinq-Cents, séance du 28 fructidor an VI.

[17]  AN F10 1139, Lettre du préfet au ministre de l’Intérieur, le 16 fructidor an 11.

[18]  AN F10 1142, Lettre du ministre de l’Intérieur au préfet de la Manche, le 17 germinal an 10.

[19]  Jean Baptiste Huzard, Instruction sur l’amélioration des chevaux en France destinée principalement aux cultivateurs, présentée par le conseil général d’Agriculture, Arts et Commerce du ministère de l’Intérieur, Paris, Imprimerie de Madame Huzard, an X.

[20] Serge Chassagne. « Une institution originale de la France post-révolutionnaire et impériale : La société d’encouragement pour l’industrie nationale ». Histoire, économie et société, 1989, 8ᵉ année, n°2. pp. 147-165.

[21]   Jean Baptiste Huzard, Instruction… op.cit, p 266-271.

[22]    René musset,  L’élevage du cheval en France ; précédé d’une Bibliographie de l’élevage du cheval en France du XVIIe siècle à nos jours ; suivi d’Études sur l’élevage du cheval dans le Perche, le Boulonnais et la Basse-Normandie,  Paris, librairie agricole de la Maison rustique, 1917, p. 81.

[23] AN F10 1138, Lettre du ministre au préfet du Calvados, le 8 Thermidor an 10. Cette lettre sera envoyée pour être publiée dans Le Moniteur Universel du 12 Thermidor an 10 pour faciliter la publicité de l’opération.

[24]  AN F10 633, Rapport au ministre de l’intérieur, le 1er thermidor an 10.

[25]    René Musset, L’élevage du cheval … op.cit, p. 81.

[26]  René Musset, L’élevage du cheval … op.cit, p.81.

[27]  Daniel Roche, « Les chevaux de la République…, op.cit, p.96-97. Boris Cattan, Les chevaux de la Convention …op.cit, p. 158.

[28]    Jean-Baptiste HUZARD, Instruction…op.cit, p. 55-61. L’auteur juge « dégénérés » les chevaux vosgiens et de la Champagne, tout comme ceux de la Meurthe et attend beaucoup des Haras de Rosières et de Deux-Ponts.

[29]    AN AF 10 1145, Lettre du préfet au ministre, le 15 pluviôse an 13.

[30]    Jean-Baptiste Huzard, Instruction…op.cit, p. 250.

[31]    Id, p. 43-45.

[32]    AN F 10 1146, Rapport au ministre de l’Intérieur, le 6 germinal an 13 et lettre du ministre au préfet, du même jour.

[33]    AN F 1a/23, Circulaire du ministre de l’intérieur aux préfets, 21 ventôse an VIII.

[34]    AN F 10 1142, Lettre du préfet de la Manche au ministre, le 16 thermidor an 10.

[35]    AN F 10 1143, Lettre du préfet au ministre, le 7 ventôse an 11.

[36]    AN F 10 1139, Note de Piot Seltot au préfet de Corrèze, non datée. Cette note sera envoyée le 1er Brumaire an 12 au ministre qui acceptera d’octroyer les primes le 14 frimaire an 12.

[37]    AN F10 1139, dossier foires- distribution des primes, Lettres du préfet au ministre, des 9 et 16 fructidor an 10. Lettre du maire de Pontrieux au ministre, le 13 fructidor an 10.

[38]    AN F 10 1139, Lettre du ministre au préfet, le 28 thermidor an 11.

[39]    AN F 10 1038, Lettre du ministre au préfet du Calvados, le 8 thermidor an 10. Ces conditions seront les mêmes partout où seront établies des primes dans les foires aux chevaux.

[40]    AN F 10 1142, Projet d’arrêté du préfet de la Manche, le 29 frimaire an 11. Cet arrêté est approuvé par le ministre de l’Intérieur le 21 nivôse an 11.

[41]    AN F 10 1139, Lettre de Piot Seltot au ministre, le 5 juin 1807. C’est ce que préconise Dupont dans sa lettre au ministre du 1er juin 1807 (AN- F 10 1139).

[42]    AN F 10 1145, Rapport présenté au ministre et approuvé, le 12 pluviôse an 13.

[43]    L’étalon récompensé par un premier prix s’était vendu 6 000 francs au lieu des 3 600 francs qui étaient demandés à l’origine.

[44]    A une demande du préfet de la Haute-Vienne, le ministre répond que « le gouvernement en allouant des primes aux propriétaires des plus beaux chevaux, n’acquiert sur ces chevaux aucun droit de propriété et il est loin de vouloir imposer à ces propriétaires des obligations qui pourraient gêner leur industrie [et] contrarier leurs vues. » (AN F10 1146, lettre du préfet au ministre, le 19 fructidor an 11).

[45]    AN F 10 1142, Lettre du préfet au ministre, le 14 prairial an 13.

[46]    AN F 10 1146. A titre d’exemple, sur les 3 800 francs à distribuer le 2 prairial à la foire de la St Loup, le ministre accepte que 1000 fr soient donné au plus beau cheval entier, 600 francs à la plus belle poulinières et le reste de la somme, soit 2200 francs en gratification pour les autres très belles juments – il y en aura 14 – et aux plus belles productions.

[47]    AN F 10 1138, Lettre du préfet au ministre, Le 28 fructidor an 12. A raison, le préfet regrette que le ministre ne s’y soit pas opposé dès qu’il eût pris connaissance de son arrêté du 26 fructidor an 11 qui faisait mention de ces primes. Il regarde cette prime comme « légitime et indispensable » pour des propriétaires qui « par amour de leur pays, par intérêt pour la France entière » ont fait des sacrifices considérables pour se procurer et entretenir des étalons.

[48]    François Hincker, « Comment sortir de la Terreur économique ? », dans Michel vovelle, (dir.), Le tournant de l’an III, Réaction et Terreur blanche dans la France révolutionnaire, paris, 1997, p. 149-159.

[49]    AN F10 1138, Lettre du préfet au ministre, le 3 thermidor an 11. Il est vrai qu’il demande aussi le renouvellement de l’opération.

[50]    AN F10 1139, Lettre du préfet au ministre, le 16 prairial an 13.

[51]    P.E Herbin, Statistique générale et particulière de la France et de ses colonies avec une nouvelle description topographique, physique, agricole, industrielle et commerciale de cet état par une société de gens de lettre et de savant, Paris, F. Buisson, an XII, t.1, p.245-260. Cette augmentation est confirmée entre autres par Chaptal ou le préfet Peuchet.

[52]    AN F10 1142, Lettre du préfet au ministre, le 7 ventôse an 11.

[53]    AN F10 1142, Lettre du préfet au ministre, le 30 brumaire an 14.

[54]    Au XVIIIè siècle, la taille est un des éléments d’appréciation de la beauté du cheval. On juge que son élévation est signe d’une amélioration de l’espèce.

[55]    Calculs réalisés à partir du petit registre Noms et signalements des chevaux du Haras du Roi, 1er janvier 1780 déposé aux Archives nationales à la côte O 1 914. Cependant, les 69 étalons du haras mesurent en moyenne 1,627m.

[56]    Jean-Baptiste Huzard, Instruction…op.cit, p. 67-70.