Les primes dans les foires aux chevaux (1802-1806) : un instrument de promotion de l’élevage du cheval en France

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Boris Cattan

 

Résumé

De 1802 à 1806, le ministre de l’intérieur Chaptal décide de faire distribuer par les préfets des primes et des encouragements lors de foires aux chevaux dans les départements les plus réputés pour leur production. L’objectif est de relancer l’élevage de cet animal indispensable aux armées et aux besoins civils après les ponctions dues aux guerres en stimulant l’émulation dans les campagnes. Au delà d’une mesure guidée par les circonstances, ces primes et encouragements font apparaître un élevage du cheval moins mal en point que ce qui pouvait être crû à l’époque et mettent en lumière une politique nationale cohérente prise depuis Paris en accord avec les préfets, privilégiant selon les cas l’amélioration de l’espèce ou l’accroissement de la production.


L’auteur est professeur agrégé en histoire et géographie et enseigne à l’École nationale de Chimie, physique et biologie de Paris. Après avoir obtenu une maitrise en 1992 avec Michel Vovelle sur la crise agricole de l’an III, il reprend ses recherches sous la direction de Pierre Serna à l’université de Paris I et aux Instituts d’Histoire Moderne et Contemporaine et d’Histoire de la Révolution Française (IHMC-IHRF) . Il travaille actuellement sur le cheval pendant la Révolution française et plus particulièrement sur son élevage et la question des haras sur lesquels il réalise un doctorat sous la direction de Pierre Serna.


 

Introduction

La période révolutionnaire a été consommatrice en chevaux. La guerre qui s’installe durablement et qui oppose la France aux grandes puissances européennes en prélève un grand nombre. Les levées et les réquisitions qui se multiplient dans les premières années de la République conduisent très rapidement à une diminution du stock de chevaux disponibles si bien que ceux-ci manquent dans les campagnes et dans les villes pour les transports et les travaux agricoles[1]. Daniel Roche estime, à partir de l’enquête sur les animaux ruraux de l’an III, que le nombre de chevaux diminue de 25 % entre 1789 et 1795 et qu’à cette dernière date, la France est parvenue aux limites de ses capacités reproductrices[2]. En effet, ces dernières sont connues grâce au recensement des chevaux entiers et des juments susceptibles d’être utilisés pour la reproduction ordonné par le Comité de salut public le 15 prairial an 2 (3 juin 1794). Sur les 193 districts ayant répondu souvent de manière partielle, voire douteuse, il existe sur le sol de la République 3155 chevaux entiers mesurant au moins 4 pieds et 10 pouces (soit 1,57 m) et 71 956 juments poulinières de 4 pieds et 7 pouces et plus (soit 1,489 m). Or, pour espérer le strict renouvellement des générations, il faut 150 000 naissances par an. En l’an II et en l’an III, on peut espérer au mieux 40 000 à 50 000 naissances[3].

Aussi dès le printemps de l’an II, le Comité de salut public, réfléchit aux mesures à prendre pour procurer à la France les chevaux dont elle a besoin, tant aux armées, que dans les campagnes et dans les villes. Cette réflexion aboutit à loi du 2 germinal de l’an 3 qui rétablit les haras supprimés le 29 janvier 1790 mais qui est difficilement appliquée[4]. Si des dépôts d’étalons sont bien établis, leur nombre limité à trois ne peut assurer une relance efficace de la production du cheval[5].

La politique des dépôts d’étalons n’ayant pas eu les effets escomptés et, dans l’attente d’une réorganisation définitive des haras, le ministère de l’Intérieur dirigé par Jean-Antoine Chaptal à partir de 1800 oriente alors ses efforts vers une politique de stimulation de l’initiative privée en encourageant et en récompensant ceux qui prennent le risque de produire du beau et bon cheval en conservant et en entretenant les plus beaux étalons et les plus belles cavales. Cette stimulation va se concentrer sur le réseau des foires qui connaît, à partir de 1795, un très sensible étoffement grâce à de nombreuses créations à l’initiative des municipalités comme l’a démontré Dominique Margairaz[6]. Si l’on s’en tient aux seules foires signalées dans l’Almanach national entre 1798 et 1804 – état qui n’est pas complet mais qui est significatif –, la France compte 2 339 jours de foires par an durant lesquelles se vendent des chevaux. Celles-ci se déroulent dans 621 communes de la République, territoires conquis inclus[7].

Ces foires aux chevaux et les encouragements n’ont pas donné lieu à une étude sans doute parce que l’historiographie concernant le cheval est relativement récente et qu’elle s’est consacrée principalement à l’analyse de l’administration des Haras, des pratiques et des cultures équestres[8]. Elle a laissé en friche l’étude des conditions de la production, des acteurs et des marchés qu’avait voulu mener Octave Festy. Quant à la période révolutionnaire, le chantier des animaux n’a été que très récemment ouvert par Pierre Serna et son équipe de l’Institut d’Histoire de la Révolution française et de l’Empire à la fin des années 2000[9]. Les sources livrant des informations sur les marchés aux chevaux ainsi que les primes qui y ont été distribuées ne sont pourtant pas rares et sont déposées aux Archives nationales dans dix copieux cartons aux cotes F 10 1138 à F 10 1146 et F 10 1077-1081.

L’analyse des procès-verbaux des distributions des primes et des échanges épistolaires entre les ministres et les autorités départementales qui préparent l’organisation des concours montrent la mobilisation de tout un éventail d’acteurs, de l’éleveur au maquignon, du préfet au maire en passant par le ministre de l’Intérieur, de l’artiste-vétérinaire à l’ancien officier de cavalerie. Elles mettent également en évidence l’importance de l’intervention des préfets, nouvellement créés, comme relais et informateurs efficaces d’un pouvoir fortement centralisé et qui, à la différence des commissaires du Directoire exécutif, des procureurs syndics ou des agents nationaux de district, ont l’avantage de la relative stabilité dans leur poste et de missions très larges en matière économique[10]. Ces distributions apparaissent autant comme un palliatif au système des étalons réunis qui a exposé ses limites, que comme une expérience qui se prolonge après 1806 quand le décret du 10 juillet réorganise définitivement les Haras. Il s’agit en fait de montrer que les foires aux chevaux et les primes qui y ont été décernées constituent des éléments fondamentaux d’une politique du cheval qui se met en place à la fin de la période révolutionnaire et qu’elles témoignent des choix stratégiques entrepris dans la production et l’amélioration de l’espèce à l’échelle de tout le territoire.

Nous concentrerons notre travail sur une période de quatre années, de l’an 10 / 1802, date de l’établissement des premières primes lors des foires aux chevaux, à 1806 moment du rétablissement définitif d’une administration des Haras. Pour cela, nous mettrons en lumière les origines plus ou moins lointaines des mesures de stimulation de l’élevage (I). Puis, nous nous attacherons à montrer son application progressive (II) ainsi que le rôle déterminant des préfets (III). Enfin nous ferons un bilan nuancé témoignant des réussites mais aussi des échecs de cette mesure (IV).

Une mesure tardive prise dans l’urgence

Il ne faut pas attendre la Révolution et l’Empire pour que se pose la question de la distribution de primes pour encourager l’élevage du cheval. Déjà, sous l’Ancien régime, au XVIIIe siècle, des responsables des Haras, tel le Marquis Voyer d’Argenson qui fut directeur de leur administration, jugeaient nécessaire d’aider et d’encourager les éleveurs pour produire de beaux et bons chevaux. Dans certains départements de l’administration générale des Haras ou dans celle du Grand écuyer, des gratifications étaient distribuées par les intendants sur avis des inspecteurs des haras, aux gardes-étalons pour récompenser leur zèle. Mais celles-ci étaient versées à la fois comme récompenses et comme indemnisation en raison des dépenses importantes que l’entretien d’un étalon occasionnait et que les privilèges accordés ne compensaient pas en totalité. Souvent, ces gratifications étaient distribuées par les intendants de manière totalement arbitraire et avantageaient dans les faits ceux qui avaient déjà des privilèges acquis par la naissance[11].

Dans les premiers temps de la Révolution, il n’est plus question pour le gouvernement de multiplier les encouragements. Bien au contraire, l’administration des Haras est supprimée dès février 1790 et les étalons royaux sont vendus à partir de 1791. Quant aux départements récemment créés et les municipalités réorganisées, ils ne sont pas en mesure d’agir. Certes, certains départements cherchent à maintenir un service de la monte en confiant des étalons à des gardes comme en Haute-Saône, dans le Cantal, dans le Calvados ou dans l’Orne[12]. Mais cela reste exceptionnel. Pour ce qui est des distributions de primes lors des foires et des marchés, on n’en trouve nulle trace dans les écrits envoyés par les municipalités ou des départements aux autorités nationales ce qui peut amener à penser, à juste titre, qu’elles sont exceptionnelles. Celles-ci existent cependant, mais indépendamment des foires et des marchés pour récompenser les propriétaires d’étalons et de juments poulinières[13].

La guerre va changer la donne. Le 28 prairial an 2 (16 juin 1794), la Commission d’agriculture et des arts installée moins de deux mois plus tôt présente un rapport dans lequel elle estime bon « d’encourager par des récompenses quelconques ceux des cultivateurs ou herbagers qui auront fait le plus grand nombre d’élèves, et ceux réputés les meilleurs » en les achetant ou par une récompense pécuniaire[14]. Après un an de débat, la loi du 2 germinal an 3 (22 mars 1795) est votée et dispose dans son article XII qu’« il sera fait incessamment un rapport à la Convention nationale sur les primes à distribuer aux cultivateurs qui élèvent des chevaux, et sur les encouragements à donner à ceux qui formeront des établissements de haras, pour l’amélioration de l’espèce[15]. » Malheureusement, rien n’indique que la Convention ou le 4ème Bureau du ministère de l’Intérieur, ni qu’un quelconque ministre, n’aient travaillé sur ce point. Pendant les deux années qui suivent l’adoption de la loi, les rapports sur les haras se limitent à la situation des dépôts sans que la question des primes ne soit abordée. Il faut attendre le rapport d’Eschasssériaux jeune « sur l’organisation des haras et les moyens propres à concourir au but de ces établissements » pour que soit proposée à nouveau une mesure allant dans ce sens. Instruit par des demandes pressantes émanant des départements, il propose que soient accordés 250 000 francs pour les primes et encouragements qui récompenseraient les plus belles productions et pour ceux qui acquerraient des étalons[16]. Les conclusions de ce rapport restèrent, elles aussi, lettres mortes.

De fait, devant l’inaction des autorités centrales, les départements pendant le Directoire vont être tentés d’établir des encouragements sur leurs propres deniers. Les expériences sont restées très rares du fait de ressources financières limitées. Cette situation se prolonge dans les deux premières années du Consulat malgré les sollicitations des autorités locales et d’amateurs de chevaux, bien souvent d’anciens officiers de cavalerie à la retraite. Ainsi, le Conseil Général des Côtes du Nord tente d’en distribuer en l’an 8 et en l’an 9 mais y renonce parce que le montant des centimes additionnels ne le permet pas[17]. Ailleurs, dans la Manche, le ministre de l’Intérieur autorise le préfet en l’an X, qui lui demande des étalons que le Directeur du Haras du Pin n’est pas en mesure de lui fournir, à utiliser le budget du département pour stimuler l’activité comme les consuls l’encouragent à le faire :

« Ces moyens vous les trouverez dans l’arrêté des consuls du 25 vendémiaire dernier qui vous laisse, pour être employées en amélioration d’après l’avis du conseil général du département, les sommes restantes en excédent sur les dépenses de chaque année ; et vous ne pouvez faire un meilleur usage de ces sommes que de les affecter au paiement de primes à distribuer aux propriétaires qui auraient de beaux étalons et qui surtout élèveraient des poulains de race distinguée[18]. »

Les choses évoluent progressivement à partir de l’an 9. Chaptal, qui remplace Lucien Bonaparte à la tête du ministère de l’Intérieur le 16 brumaire, va prendre en main la question des haras. Certes, il n’est ni partisan des dépôts d’étalons qu’il juge trop onéreux et inefficaces, ni d’une intervention trop énergique de l’État. Il pense au contraire qu’il faut s’appuyer sur les propriétaires et les notables ruraux, qui sont aussi les plus riches, pour relancer l’élevage du cheval. Il profite de la création des préfets pour lancer auprès d’eux en floréal an 10 une enquête pour connaître la situation des haras dans leur département et attend de ces derniers qu’ils lui fassent remonter des propositions. D’autre part, il demande à Jean-Baptiste Huzard de rédiger une instruction qui sera imprimée et envoyée dans les départements et qui servira de guide pour les cultivateurs et propriétaires de chevaux afin d’améliorer l’espèce[19]. Les deux hommes se connaissent bien, chacun membre de l’Institut et figurant parmi les fondateurs de la Société d’encouragement pour l’industrie nationale en 1801[20]. Huzard est plus particulièrement reconnu pour son expérience dans le milieu vétérinaire et du cheval. Breveté de l’école d’Alfort, il est devenu inspecteur général des écoles vétérinaires en 1796.

Dans son Instruction sur l’amélioration des chevaux en France, après avoir constaté et expliqué les causes de la « dégénération » des équidés en France, Huzard s’emploie à décrire les moyens d ‘améliorer l’espèce en distinguant ceux qui appartiennent aux particuliers de ceux qui sont du ressort du gouvernement. Pour ces derniers, il consacre un chapitre entier aux primes et encouragements qu’il juge indispensables car, selon lui, la relance de l’élevage nécessite des avances importantes alors que les profits sont douteux et tardifs. Elles doivent être plus considérables que toutes celles qui ont été proposées par l’administration de l’Ancien régime et être données à ceux qui amènent les plus beaux chevaux entiers et les plus belles poulinières, à l’exclusion des chevaux étrangers, lors des foires afin d’encourager aussi leur commerce. Des récompenses doivent être distribuées également pour les meilleures productions âgées d’un, deux et trois ans[21]. En résumé, il s’agit aussi bien de stimuler l’élevage et améliorer l’espèce, de privilégier les races françaises que de dynamiser le marché.

Une mise en place progressive

Douze départements et trente-et-une foires sont l’objet de distribution de primes sur les fonds du ministère entre le 28 juillet 1802 et le 25 avril 1806. Leur établissement est progressif. Les préfets sont les intermédiaires obligés du gouvernement dans les départements. Non seulement, ils l’informent de la situation des foires et des chevaux mais ils relaient aussi les demandes des particuliers et cherchent à obtenir des encouragements pour les foires aux chevaux locales.

Quant au ministère, il obéit à une règle qui ne se démentira pas pendant ces cinq années. Les douze départements choisis ont déjà amorcé leur spécialisation au XVIIIè, dans l’élevage et la commercialisation du cheval qu’ils produisent. Il y a une similitude troublante entre la carte produite (voir ci-contre) et celle plus ancienne élaborée par René Musset au début du XXè siècle. Seules la Franche-Comté et la Navarre, pourtant renommées pour la qualité de leur élevage spécialisé ne bénéficieront pas de cette mesure avant le rétablissement définitif des haras. Enfin, aucun département qui pratique un élevage pour la consommation locale ne pût en profiter [22].

Le premier département à bénéficier de la distribution des primes est le Calvados. Un rapport de Silvestre et de Lancel, chefs de la 2ème Division et du Bureau d’agriculture au ministère de l’Intérieur, daté du 1er thermidor an 10, désigne les foires à chevaux de Normandie comme étant les premières à pouvoir en profiter. Tirant avantage de la proximité de la foire de Guibray, principale place commerciale de la région qui se tient le 22 thermidor, les rédacteurs du rapport demandent au ministre de verser 3800 francs de récompense pour les propriétaires des deux plus beaux étalons et des deux plus belles poulinières de race normande. Le ministre accepte, prévenant le préfet du Calvados de sa décision et l’invitant à donner toute la publicité nécessaire à l’opération. Le préfet est amené également à choisir le jury composé d’un artiste vétérinaire, de deux marchands et de deux cultivateurs parmi les mieux instruits et les mieux formés. Le ministre insiste pour que les naisseurs et les éleveurs soient récompensés en priorité parce qu’« il est essentiel que l’encouragement arrive directement à sa véritable destination, à celui qui a élevé le cheval ; le but serait manqué s’il était accordé seulement à l’acquéreur, entre les mains duquel les chevaux deviendraient alors une véritable source d’agiotage[23] ». Et pour convaincre du sérieux des intentions du gouvernement, une note émanant du Bureau d’agriculture précise que le ministre est décidé à faire acheter par le gouvernement le cheval qui aura obtenu le premier prix lors de cette foire[24].

Le choix de commencer par un département normand n’est pas étonnant dans la mesure où cette région est en matière de cheval la plus intégrée de France. Elle produit, élève, dresse et commercialise des chevaux pour la selle, le carrosse et le trait comme l’a d’ailleurs montré René Musset[25]. Certains ne sont d’ailleurs pas nés en Normandie, mais en Bretagne, dans le Perche et en Picardie et y sont amenés pour y être élevés puis vendus[26]. C’est aussi en Normandie que les chevaux de tous les sexes et âges sont les plus nombreux. L’enquête sur les animaux ruraux de l’an 3 étudiée par Daniel Roche en recense 223 800, sans compter les mules, mulets et ânes, pour les quatre départements normands (Seine-inférieure, Orne, Calvados, Manche) soit autour de 20 % du total national (19,61% exactement). Quant aux chevaux et juments susceptibles d’être utilisés pour la reproduction, les résultats du recensement ordonné en prairial an 2 par le Comité de salut public, certes très incomplet et peu fiables, avancent le nombre de 14 416 en Normandie – 14 033 poulinières et 383 chevaux entiers – soit 19,4 % du total national[27].

Département Demande Accord Somme accordée Foires
Calvados ? 8 thermidor an 10 3 800 fr Guibray, Caen et Bayeux
Manche 16 thermidor an 10 29 frimaire an 11 3 800 fr Floxel
Côtes-du-Nord 9 fructidor an 10 28 thermidor an 11 3 800 fr Pontrieux et Lanion
Eure ? 3 ventôse an 11 3 800 fr Bernay
Orne 7 ventôse an 11 24 germinal an 11 3 800 fr Pin, Mortagne et Alençon
Haute-Vienne 7 floréal an 11 20 floréal an 11 3 800 fr St Loup (Limoges)
Cantal 16 messidor an 11 12 fructidor an 11 3 800 fr Aurillac
Finistère 3 vendémiaire an 12 16 brumaire an 12 3 800 fr Quimper, La Martyr, Morlaix, Lanhouarneau et Guiquelleau
Corrèze 1er brumaire an 12 14 frimaire an 12 1 200 puis 1 800 fr et enfin 3 800 fr Tulle
Loir et Cher 3 brumaire an 12 Ventôse an 12 3 800 fr Blois, Mondoubleau et la Ville aux Clercs
Seine inférieure Prairial an 12 3 frimaire an 12 3 800 fr Dupré et St Romain
Deux-Sèvres Pluviôse an 13 10 ventôse an 13 3 800 fr Chalpdeniers, de St Romans et de  St Maixent
Vendée 15 avril 1806 25 avril 1806 3 000 fr St Gervais et Fontenay

Départements et foires où sont distribués des primes et encouragements entre 1802 et 1806
(source : Archives nationales F10 1138 à F 10 1146)

 

Onze autres départements sont autorisés jusqu’en 1806 à distribuer des primes lors des foires aux chevaux pour un total de 48 600 francs en 1806, à prendre sur les fonds du ministère consacrés à l’achat d’étalons. Ces foires concernent trente communes dont sept sont situées dans les autres départements normands. Les choix sont somme toute logiques. Ils correspondent aux départements où l’élevage du cheval est le plus important, c’est-à-dire dans l’Ouest et le centre de la France ; les premiers concernés étant ceux de Normandie, de Bretagne et du Limousin. Le gouvernement s’attache aussi à stimuler les chevaux du Poitou et du Perche en accordant des encouragements aux départements des Deux-Sèvres et du Loir-et-Cher. A l’inverse, l’Est de la France et les trois départements parisiens (Seine, Seine-et-Marne et Seine-et-Oise) n’ont pas connu de distribution de primes sans que l’on sache si elles ont été demandées puis refusées par le ministère de l’Intérieur. On n’en trouve pas de traces dans les cartons des Archives Nationales. Il semble que les départements de l’Est n’aient pas été une priorité pour le ministère car manifestement le cheval qui y est produit n’est pas de la plus belle qualité[28]. Plus surprenante est l’absence de demandes d’établissement de primes dans les départements pyrénéens, région pourtant louée pour la qualité du cheval navarrin qu’elle élève. A la fois léger, souple et nerveux, l’espèce est pourtant de plus en plus dépréciée – les contemporains l’estimant même « dégénérée » – et se voit être de plus en plus concurrencée par le mulet. Le ministre encourage les préfets des Hautes et Basses-Pyrénées à établir des primes dans leurs départements mais sans grand succès.

Les mules et mulets ne sont pas oubliés mais ce seront les derniers à profiter des bonnes grâces du gouvernement en 1805 et 1806. Champagny, le nouveau ministre, fait suite à la demande du préfet des Deux-Sèvres en accordant des primes aux propriétaires des trois plus belles mules de 4 ans présentées lors de la foire du 8 ventôse (27 février) de Sainte-Néomaye et des trois plus belles mules de l’année de la foire de St Romans du 26 ventôse (7 mars). Le ministre est séduit par l’argument du préfet qui lui explique que l’exportation des mules et des mulets rapporte un million au pays[29]. Il suit aussi l’avis de Huzard qui considère que « le commerce des mulets est trop important à une grande partie des départements de la France, pour que le Gouvernement ne se hâte pas d’encourager, par des récompenses proportionnées à la valeur des animaux, les propriétaires qui se livreront à la propagation de cette belle race d’âne, ou qui en importeront de propres à améliorer les nôtres et à faire de beaux mulets[30]. » Huzard reconnaît l’importance de l’élevage du mulet dans ce département et notamment dans l’arrondissement de Melle qui « contient vingt-et-un Haras au moins de six baudets chacun ; et [où] on peut porter à plus de six mille, le nombre de juments qui y sont employées à la production des mulets[31] ».

On ne connaît qu’un seul refus du ministre. Il concerne le département du Tarn et permet de comprendre quelles pouvaient être les conditions pour que les primes soient accordées. Elles sont au nombre de deux. Premièrement, comme déjà mentionné, il faut que l’élevage du cheval soit une activité traditionnelle et essentielle du département, ce qui n’est pas le cas de toute la France comme en Seine-et-Marne et en Seine-et-Oise où on utilise cet animal qu’après qu’il ait été dressé en Normandie, en Flandre ou dans le Perche. Deuxièmement, il faut que le nombre de chevaux rassemblés lors des foires soit important. Ainsi, avant d’accepter de distribuer les primes, le ministre demande aux préfets des renseignements sur les foires aux chevaux organisées dans leurs départements et surtout sur le nombre de chevaux qui y est rassemblé. C’est parce que le tableau des foires envoyé par le préfet du Tarn fait apparaître qu’il n’y a pas plus de 100 chevaux vendus lors de chacune d’elles, alors qu’à la seule foire de Caen il s’en vend 3 000, que le ministre refuse de faire suite à sa demande[32].

Il y a donc une politique méthodique suivie par le ministère. Elle est économe en fonds, progressive et s’applique aux départements où naissent et sont élevés les plus beaux chevaux. Elle participe du choix conscient de renforcer la spécialisation de certaines régions.  Elle repose sur une collaboration étroite entre les préfets des départements et les bureaux du ministère.

Le préfet, « cheville ouvrière » de l’opération

Si l’impulsion vient du ministère, le rôle des préfets est déterminant à la réussite de l’opération. Ils sont d’ailleurs presque toujours à l’origine des demandes des primes. En créant l’institution préfectorale, le Premier Consul réorganise l’administration locale, confie aux préfets et sous-préfets non seulement la direction de l’administration, la levée des conscrits, les réquisitions pour l’armée, « la prompte rentrée des contributions » et le maintien de l’ordre dans les départements mais il les charge aussi d’encourager la production agricole, le commerce et l’industrie[33]. Le cas du Calvados a été exemplaire et les préfets vont très rapidement vouloir bénéficier de la même mesure. Ainsi, le préfet de la Manche sollicite des primes pour la foire de Floxel du 3ème jour complémentaire de l’an 10 quand il apprend par Le Moniteur que le Calvados y a droit[34]. Il attend toutefois une année car la réponse positive du ministre lui parvient trop tardivement. Le préfet de l’Orne les réclame le 7 ventôse an 11 (26 février 1803) et ne manque pas d’arguments pour décider le ministre : d’une part, trois des quatre primes accordées à Guibray l’ont été à des propriétaires de son département et d’autre part, il serait inadmissible de laisser disparaître une activité aussi essentielle au département qui accueille un des trois grands dépôts d’étalons. Enfin, il est nécessaire pour les finances du l’Orne de maintenir le prix des herbages qui s’écroulerait sans cette activité[35]. Ces primes sont accordées par le ministre pour les foires d’Alençon, du Pin et de Mortagne. Dans une note adressée au préfet de Corrèze datant du début de l’an 12, le directeur du haras de Pompadour Piot-Seltot, s’étonne que des primes n’aient pas été établies dans ce département alors que celui de la Haute-Vienne les a obtenues en floréal an 11 pour la foire de la Saint-Loup à Limoges où justement « une partie des chevaux qu’on y voit, sont élevés dans la Corrèze, qui d’ailleurs a une foire à Tulle très renommée [36] ».

Quand cela leur est possible, les préfets savent utiliser les demandes de leurs administrés pour être convaincants. Ainsi, le préfet des Côtes-du-Nord qui avait déjà demandé au ministre le 9 fructidor de l’an 10 d’« affecter une somme de quatre à cinq mille francs à répartir en primes aux propriétaires des plus beaux étalons et juments » de son département, renouvelle cette demande le 16 du même mois en l’accompagnant d’une lettre du maire de Pontrieux qui demande 600 francs pour récompenser les plus beaux poulains amenés lors de la foire organisée par sa commune le 26 fructidor[37]. Le ministre, après avoir reçu le tableau des foires, accepte de verser 3 800 francs : 3 200 francs lors de la foire de Lannion qui durent trois jours et 600 francs pour celle de Pontrieux pendant laquelle se vendent, tant à des nourriciers du département qu’à ceux de la proche Normandie, 400 à 500 poulains bretons des Côtes-du-Nord des Pays de Quimper et de Léon dans le Finistère[38].

Aussitôt le principe d’une distribution des primes à un département accepté par le ministre, les préfets nomment les membres du jury et font imprimer l’arrêté pour organiser les opérations du concours. Les démarches du préfet du Calvados vont servir de modèle à celles des autres préfets. Conformément aux demandes du ministre, le jury désigné par le préfet est « composé d’un artiste-vétérinaire, de deux des cultivateurs les plus instruits dans ce genre d’occupation et de deux des marchands les mieux formés parmi ceux qui fréquentent les foires à chevaux du département ». Le préfet rappelle que les prix ne seront distribués « qu’aux propriétaires et cultivateurs faisant profession d’élever des chevaux ». Les participants devront se faire inscrire à la sous-préfecture de Falaise au plus tard la veille du concours et devront certifier par une attestation du maire de leur commune qu’ils sont bien éleveurs de chevaux[39] . Ce procédé est adopté par tous les préfets sauf par Montalivet, préfet de la Manche, qui organise le premier concours en deux temps : d’abord un premier concours dans chaque sous-préfecture désignant les chevaux qui se rendent ensuite au chef-lieu le 5 ventôse an 11 pour le concours final récompensant les deux plus beaux chevaux entiers et les deux plus belles poulinières[40]. Ce mode d’organisation ne se répète pas les années suivantes. En effet, constatant le très petit nombre de chevaux amenés aux divers concours alors qu’il est difficile de trouver en nombre suffisant des hommes expérimentés et formés pour constituer les jurys, le préfet Montalivet se résout à n’organiser à l’avenir qu’un seul concours, lors de la foire de St-Floxel, les premiers et deuxièmes jours complémentaires de chaque année.

Les préfets interviennent également auprès du ministre de l’Intérieur pour essayer d’améliorer ce dispositif sur trois aspects pratiques.

Le premier, repris par plusieurs préfets, est de demander que les primes soient exclusivement réservées aux propriétaires du département. À plusieurs reprises, les préfets préviennent le ministre des inconvénients d’autoriser les propriétaires des autres départements à concourir, notamment parce que cela décourage les propriétaires du département. C’est le cas par exemple les deux premières années dans le Calvados, où la moitié des primes sont décernées à des propriétaires de l’Orne dont les chevaux ont été par la suite vendus hors du département. De même, en Corrèze, Piot-Seltot appuyé par l’inspecteur général des haras Dupont regrette que les premiers prix pour les chevaux entiers et juments aient été attribués à des propriétaires de la Haute-Vienne limitrophe, ce qui provoque la « jalousie » et l’« aigreur » des propriétaires de la Corrèze contre ceux qui viennent « leur enlever les prix ». Il souhaite qu’« une ligne de démarcation » entre les deux départements soit fixée, c’est-à-dire d’interdire aux propriétaires de la Haute-Vienne de concourir en Corrèze[41]. On retrouve la même demande émise par le département de la Manche un peu plus tôt. Toutefois le ministre refuse toute demande allant dans ce sens sous prétexte que ce ne serait pas faire preuve de réciprocité avec les autres départements. D’ailleurs, il demande à partir du moment où les premières primes sont distribuées que la plus grande publicité soit faite dans le département où a lieu la foire mais aussi dans les circonscriptions limitrophes. Dans le cas de la Manche, il consent à exiger que les primes soient réservés à des chevaux normands ce qui n’a pas de réelle signification, sinon que ces chevaux doivent avoir été élevés chez un herbager des cinq départements de l’ancienne province[42]. En revanche, le ministre accepte rapidement, à la demande des préfets, que les chevaux déjà récompensés ne puissent plus être présentés à tout nouveau concours organisé. En conséquence, il demande que les préfets s’informent entre eux des résultats des concours et marquent les chevaux primés, ce qu’ils ne manqueront pas de faire.

Le deuxième aspect touche au devenir des chevaux primés et notamment des étalons. Nous avons vu plus haut que le ministre de l’Intérieur a formulé le souhait d’acheter le cheval qui s’est vu décerner le premier prix de l’an 10 à la foire de Guibray. Cela s’est fait mais à un prix très élevé, empêchant la généralisation de ces achats car les chevaux récompensés prennent de la valeur[43]. Devant cette situation, certains préfets demandent au ministre, s’il ne peut les acheter, d’obliger les propriétaires des chevaux reproducteurs et qui ont été primés à rester dans le département, quitte à leur accorder une indemnité annuelle. Le ministère rejette cette dernière proposition car contraire aux droits attachés à la propriété et surtout parce que les primes attribuées avaient déjà rempli selon lui le but de l’encouragement[44].

Troisième amélioration proposée par les préfets, la demande d’aménagement de la distribution des primes. C’est d’ailleurs la seule requête qui sera acceptée par le ministère. Ces aménagements prennent trois formes : la désignation d’accessits, la sélection du type de cheval à récompenser et le nombre de primes distribuées. La première forme a été encouragée partout où elle fut possible. Ces accessits permettent aux chevaux qui les ont reçus de gagner en valeur auprès des maquignons. La demande de ventilation des primes en fonction de la classe de chevaux présentés ne pose pas plus de problème au ministre. Ainsi, dans le département de la Manche, dès l’an 12, le préfet informe qu’il a préféré partager les primes en parts égales entre les « chevaux noirs carrossiers » et les « chevaux de couleurs » (autrement dit de selle) parce que ces deux « races » ne sont pas compatibles, au vu de la différence de leurs formes et de leurs qualités : « les chevaux noirs ont des qualités solides et utiles, mais moins brillantes ; et dans le fait, c’est les exclure du concours que de les y faire entrer avec les chevaux de couleurs ». Cette décision est indispensable parce que le préfet veut relancer la production de ces « beaux chevaux noirs carrossiers qui, pendant longtemps ont fait la réputation et la richesse du Cotentin[45] ».

En revanche, les aménagements demandés pour le nombre ou la destination des primes  sont diversement accueillis par le ministre . Celui-ci accepte que celles destinées aux étalons et poulinières soient transformées en récompense pour leurs plus belles productions mais refuse le cas inverse. Ainsi, dans la Haute-Vienne, le ministre autorise le préfet à les transformer en gratifications pour les plus belles productions quand elles ne sont pas décernées aux chevaux entiers et poulinières[46]. En revanche, dans le Cantal, le préfet prend la liberté de soustraire aux 3 800 francs accordés pour les plus belles productions à la foire de la Saint-Urbain, 1 360 francs en l’an 12 et 1 550 francs en l’an 13, pour indemniser les propriétaires qui auront amené à la foire les plus beaux étalons. À chaque reprise, le ministre refuse cette distribution qui se déroule quand même en l’an 12, le préfet prétextant que le courrier du ministre lui était parvenu trop tard[47]. Somme toute, ces deux décisions sont cohérentes : le ministère privilégie les productions plutôt que les reproducteurs dans ces deux départements.

Comme on peut le constater, cette politique d’encouragement lors des foires aux chevaux réclame l’implication permanente des préfets qui interviennent activement dans l’économie de leurs départements. Le dialogue n’est jamais rompu entre le ministère et les préfets qui informent et guident les choix du ministre qui, il faut bien le reconnaître, adopte une attitude très pragmatique et s’adaptent aux conditions locales. Se dégage de la correspondance entre eux un subtil équilibre entre interventionnisme et libéralisme qui n’est pas une nouveauté dans l’élevage des chevaux[48].

Succès des primes et amélioration de l’élevage : vers la restauration de l’administration des haras

Les procès-verbaux de distribution des primes lors des foires sont conservés dans les cartons des Archives nationales. Les renseignements qu’ils livrent sont précieux sur les noms et les qualités des propriétaires des chevaux récompensés ou sur la nature et la taille des animaux pour lesquels une prime a été versée. Un tableau synthétique permet de s’en faire une idée mais aussi de mieux connaître l’état de l’élevage du cheval dans les premières années du XIXème siècle.

  Nombre de primes et accessits Nombre de primes non-distribuées Cheval entier poulinières Poulains et pouliches Taille moyenne des chevaux adultes
Calvados 38 8 22 (55,5%) 13 (32,5%) 5 (12,5%) 1,634
Corrèze 73 0 2 28 43 1,556
Cantal 16 0 2 5 11 1,50
Côtes du nord 81 0 28 33 5 1,55
Finistère 39 0 ? ? ? ?
Eure 12 4 5 3 1,59
La Manche 40 6 23 11 0 1,617
Orne 73 1 11 (16,4%) 28 (42,4 %) 27(40,9 %) 1,59
Seine inférieure 8 2 3 (50%) 3 (50%) 0 1,556
Loir et Cher 47 0 6 (13,6%) 19 (40,4%) 22 (47,2%) 1,57
Deux-Sèvres 28 4 1 (3,6%) 6 mules (21,4 %) 21 (75,3%) 1,607 pour les mules
Vendée 9 0 3 (33,3%) 2 (22,2%) 4 (44,4%)
Haute-Vienne 148 0 5 (3,4%) 53 (35,8%) 54 (36,4%) 1,48
Total 612 25 111 (21,26%) 204 (39,08%) 207 (39,65%)  

Tableau synthétique des primes distribuées sur les fonds du ministère de l’Intérieur lors des foires aux chevaux entre l’an 10 et 1806
(source : Archives nationales, sous-série F10)

Les discours des préfets apportent des éléments précieux sur l’état des de l’élevage dans les départements où les encouragements sont distribués. D’après ces sources, les distributions de primes ont atteint l’un des objectifs, celui de rendre plus attractives les foires concernées. Ainsi, dès l’an 11, le préfet du Calvados juge que « ces deux distributions ont produit parmi les cultivateurs l’effet qu’on avait lieu d’attendre[49].»  On retrouve la même satisfaction chez Piot-Seltot, le directeur du haras de Pompadour, en l’an 13, que le préfet du département confirme dans une lettre très optimiste adressée au ministre :

« L’on a remarqué généralement avec satisfaction à cette dernière foire (il s’agit de la foire de Tulle du 13 prairial) l’influence de la distribution faite l’année dernière. Le concours a été plus nombreux et les animaux mieux choisis ; il ne s’agit donc que de soutenir cette première impulsion pendant quelques années, et bientôt on verra comme renaitre dans ce département la race précieuse des chevaux limousins, que la révolution avait presque éteinte[50]. »

D’une manière générale, le nombre de chevaux présentés au concours augmente d’année en année et la qualité de la production également. Cela témoigne, comme le rapportent certains préfets, d’une confiance retrouvée à l’égard du gouvernement mais aussi d’une reprise générale que confirmeront les auteurs dans les premières années du xixe siècle et les statistiques chevalines ordonnées par le ministre du gouvernement en 1811-1812.[51]

Seul le préfet de la Manche et futur ministre de l’intérieur Montalivet s’inquiète de la situation de l’élevage dans son département. Lors de la première distribution à Saint-Lô en l’an 11, il observe que « le petit nombre d’étalons qui ont été amenés aux divers concours qui ont eu lieu, m’a offert une nouvelle épreuve bien affligeante de la grande pénurie qui existe, à cet égard[52] ». Trois ans plus tard, son successeur note, au contraire, que le nombre de chevaux entiers présentés est plus considérable et la qualité bien meilleure à tel point que les chevaux qui ont obtenu le 1er prix l’année précédente n’auraient obtenu le 2ème prix la présente année[53].

Au total, 612 chevaux reçoivent des primes, des gratifications ou des accessits pendant les quatre années de notre étude. Une petite partie des primes n’est pas distribuée parce que les chevaux présentés n’ont pas été jugés comme suffisamment méritants. Les procès-verbaux mentionnent le sexe et l’âge pour 522 des chevaux primés. Ce sont les poulains et pouliches qui sont les plus récompensés (39,65 % des primes et accessits distribués) et les poulinières (39,08%). Les étalons ou chevaux entiers sont beaucoup moins nombreux (21,26 % du total). Ces chiffres bruts donnés, on peut affiner l’analyse et distinguer deux catégories parmi les départements ayant organisé des foires. Elles recoupent, en fait, les deux orientations de la politique du cheval telles qu’elles ont pu être définies par Huzard et que nous avons exposées plus haut.

Une première catégorie rassemble des départements où les récompenses ont été très nombreuses et ont porté en majorité sur les productions plus que sur les reproducteurs. Très clairement, il s’agit pour eux de relancer les naissances dans les départements comme le Finistère, les Côtes-du-Nord, la Haute-Vienne, la Corrèze et l’Orne. On y trouvait d’ailleurs avant la Révolution les deux principaux haras royaux administrés par le Grand écuyer, à savoir Pin dans l’Orne et Pompadour en Corrèze. Les deux-tiers des primes y ont été versés : 39 % ont été allouées aux poulains et pouliches, 33 % aux poulinières et 5 % aux étalons (on ne connaît pas la destination pour 23 % des primes). Les préfets ont opté ici pour la multiplication de primes afin de stimuler la production. On y rattachera, pour la commodité de la démonstration, les départements du Cantal et du Loir-et-Cher

Une deuxième catégorie de départements regroupe ceux qui ont essentiellement distribué des primes à des chevaux adultes. Ce sont les départements normands du Calvados, de l’Eure, de la Seine-inférieure et de la Manche qui ont distribué 98 primes dont 53 aux chevaux entiers et 30 à des poulinières. Ce sont des grands chevaux destinés au carrosse ou à la selle. Il est téméraire d’estimer la qualité de ces étalons. Seule la taille peut être, en dernier ressort, un élément d’appréciation[54]. À ce sujet, on ne remarque pas de baisse sensible – pas plus de deux centimètres – avec celle mesurée à la veille de la Révolution, hormis dans le cas de la Seine-inférieure où la baisse est très importante (plus de 10 cm !). Ainsi, la taille moyenne des chevaux primés dans l’Orne est de 1,602 m alors qu’en 1790 la taille moyenne des étalons de l’Orne était de 1,614 cm et celle des étalons du haras de Pin 1,627 m en 1780[55]. Mieux encore, les étalons primés dans le Calvados mesurent en moyenne 3 cm de plus que ceux de 1790. Conformément aux idées développées par Jean Baptiste Huzard, l’effort du gouvernement porte sur l’amélioration de l’espèce et la reconstitution des races normandes. Il ne s’agit ici pas tant de produire en quantité que de rechercher les plus beaux reproducteurs, mâles et femelles du pays afin de restaurer les races de chevaux français. Cette amélioration doit commencer par les races normandes pour être généralisée à l’ensemble des races françaises comme le suggère Huzard[56].

Département Taille des étalons en 1789 Taille des étalons lors des foires
Calvados 1,621 m 1,65 m
Manche 1,612 m 1,615 m
Orne 1,614 m 1,602 m
Seine inférieure 1,664 m 1,548 m
Eure 1,621m 1,606 m

Taille moyenne des chevaux primés dans les départements de la ci-devant Normandie (source : PV de distribution des primes lors des foires aux chevaux, AN F 10)

 

Conclusion

Des distributions des primes et encouragements lors des foires aux chevaux entre 1802 et 1806, on peut tirer quelques conclusions utiles. Premièrement, l’élevage du cheval ne paraît plus aussi convalescent qu’en 1802. Le nombre de chevaux primés et surtout de poulains et de pouliches récompensés témoigne de ce retour à la normale que d’autres sources confirment. Deuxièmement, le choix des foires par le ministère atteste d’une politique délibérée de favoriser les naissances dans les grandes régions productrices de chevaux de selle et la production d’étalons en Normandie afin de diffuser cette espèce en France. Troisièmement, l’influence de Jean Baptiste Huzard dans l’élaboration de cette politique semble déterminante tant dans sa conception que dans sa réalisation, en particulier parce qu’elle privilégie les « races » locales et françaises aux « races » étrangères notamment anglaises.

Cette politique des primes est indéniablement un succès si bien qu’elle sera généralisée dans soixante-trois départements à partir de 1806, avec le décret qui restaure définitivement l’administration des haras le 10 juillet 1806. Ainsi, se trouveront réunis haras impériaux et propriétaires de chevaux reproducteurs dans un intérêt commun : la production du cheval de guerre, des campagnes ou des villes.


[1]      Boris Cattan, Les chevaux sous la Convention Nationale, urgences des besoins civils et militaires et mise en place d’une politique de l’élevage du cheval dans la France républicaine en l’An II et l’An III, mémoire de Master II dirigé par Pierre Serna, Université de Paris I, 2015. J’estime dans ce mémoire qu’au moins cent mille chevaux ont été prélevés par les armées l’an II.

[2]      Daniel Roche, « Les chevaux de la République : l’enquête de l’an III », Revue d’histoire moderne et contemporaine, vol. 55-4, no.4, 2008, p 82-121.

[3]      Boris Cattan, Les chevaux sous la Convention Nationale…op.cit, p.158-169. Les réponses des districts s’inquiètent également parce que la monte s’annonce très médiocre. En effet, elle est souvent réalisée à partir de chevaux considérés de mauvaise qualité, c’est-à-dire trop jeunes ou trop âgés, de petite taille …

[4]      Boris Cattan, Les chevaux sous la Convention …op.cit, p. 253-255 et « L’élevage du cheval et la loi relative au haras du 2 germinal an III » (Article à paraître aux AHRF, varia, 20194).

[5]      Ce sont les haras du Pin, de Rosières et de Pompadour. Jusqu’en l’an 13, ils n’étaient composés d’au plus 200 chevaux dont la plupart âgés et usés. Un rapport du Bureau d’agriculture au ministre de l’Intérieur daté de fructidor an 13 en recense 198 en comptant les 16 étalons réunis à Versailles et à Angers (AN- F10 633).

[6]      Dominique Margairaz, Foires et marchés dans la France préindustrielle, Paris, Éditions de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, Coll « Recherches d’histoire et de sciences sociales », 33, 1988. Pour la période de l’Ancien régime, Christian Desplat (ed.), Foires et marchés dans les campagnes de l’Europe médiévale et moderne, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 1996.

[7]      Calculs réalisés par nos soins à partir de l’Almanach national de France an VIII de la République française une et indivisible présenté aux deux Conseils et au Directoire Exécutif, Chez Testu, Paris. Les éditions des années IX à XII proposent des tableaux inchangés.

[8]      Concernant l’historiographie récente consacrée au cheval, citons les ouvrages de Daniel Roche, La culture équestre de l’Occident, XVIème-XIXème siècle, Fayard, Paris, 2008-2015, 3 vol., de Nicole de Blomac, Voyer D’Argenson et le cheval des Lumières, Belin, coll. « Histoire et société », Paris 2004, ou de Jacques Mulliez, Les chevaux du Royaume : Aux origines des haras nationaux, Belin, Col « Histoire et société », Paris, 2004. Plus généraliste, la synthèse commode de Jean-Marc Moriceau, Histoire et géographie de l’élevage français, du moyen-âge à la Révolution, Fayard, Paris, 2005.

[9]      Pierre Serna, Comme des bêtes. Histoire politique de l’animal en Révolution (1750-1840). Paris, Fayard, 2017.

[10]    Igor moullier, le ministère de l’intérieur sous le Consulat et le Premier Empire (1799-1814). Gouverner la France après le 18 brumaire, thèse de Doctorat Université Lille III, dir. Gérard Gayat, 2004. Michel biard, Les lilliputiens de la centralisation. Des intendants aux préfets : les hésitations d’un « modèle français », Seyssel, Champ Vallon, 2007.

[11]    Alain Blanchard rappelle dans le cas du Limousin que les gardes-étalons percevaient une gratification prélevée sur la capitation. Dans un tiers des cas, les gardes étaient des nobles qui n’y étaient pas imposés. Voir Bernadette Barrière, Nicole de Blomac, Cheval limousin, chevaux du Limousin, PULIM, Limoges, 2006.

[12]  Dans ce dernier département, les communes et le département parviennent à maintenir le Haras du Pin jusqu’en mars 1793.

[13]    Ainsi, le département de la Haute-Saône s’engage à verser le 26 février 1791 des primes de 6 livres pour chaque poulain produit par les plus belles juments et 60 livres aux propriétaires de l’étalon qui aura produit 15 poulains dans l’année et 100 livres pour 20 étalons produits (AN F 10 631, Arrêté du Directoire du département de la Haute-Saône).

[14]    AN F 10 207, Rapport de la Commission d’agriculture et des arts au Comité de salut public, 28 prairial an II.

[15]    Collection Baudoin, Décret relatif aux haras, 2 germinal an II, http://artflsrv02.uchicago.edu/cgi-bin/philologic/getobject.pl?c.58:19.baudouin0314

[16] Rapport fait par Eschassériaux jeune sur l’organisation des haras et les moyens propres à concourir au but de ces établissements, Au Conseil des Cinq-Cents, séance du 28 fructidor an VI.

[17]  AN F10 1139, Lettre du préfet au ministre de l’Intérieur, le 16 fructidor an 11.

[18]  AN F10 1142, Lettre du ministre de l’Intérieur au préfet de la Manche, le 17 germinal an 10.

[19]  Jean Baptiste Huzard, Instruction sur l’amélioration des chevaux en France destinée principalement aux cultivateurs, présentée par le conseil général d’Agriculture, Arts et Commerce du ministère de l’Intérieur, Paris, Imprimerie de Madame Huzard, an X.

[20] Serge Chassagne. « Une institution originale de la France post-révolutionnaire et impériale : La société d’encouragement pour l’industrie nationale ». Histoire, économie et société, 1989, 8ᵉ année, n°2. pp. 147-165.

[21]   Jean Baptiste Huzard, Instruction… op.cit, p 266-271.

[22]    René musset,  L’élevage du cheval en France ; précédé d’une Bibliographie de l’élevage du cheval en France du XVIIe siècle à nos jours ; suivi d’Études sur l’élevage du cheval dans le Perche, le Boulonnais et la Basse-Normandie,  Paris, librairie agricole de la Maison rustique, 1917, p. 81.

[23] AN F10 1138, Lettre du ministre au préfet du Calvados, le 8 Thermidor an 10. Cette lettre sera envoyée pour être publiée dans Le Moniteur Universel du 12 Thermidor an 10 pour faciliter la publicité de l’opération.

[24]  AN F10 633, Rapport au ministre de l’intérieur, le 1er thermidor an 10.

[25]    René Musset, L’élevage du cheval … op.cit, p. 81.

[26]  René Musset, L’élevage du cheval … op.cit, p.81.

[27]  Daniel Roche, « Les chevaux de la République…, op.cit, p.96-97. Boris Cattan, Les chevaux de la Convention …op.cit, p. 158.

[28]    Jean-Baptiste HUZARD, Instruction…op.cit, p. 55-61. L’auteur juge « dégénérés » les chevaux vosgiens et de la Champagne, tout comme ceux de la Meurthe et attend beaucoup des Haras de Rosières et de Deux-Ponts.

[29]    AN AF 10 1145, Lettre du préfet au ministre, le 15 pluviôse an 13.

[30]    Jean-Baptiste Huzard, Instruction…op.cit, p. 250.

[31]    Id, p. 43-45.

[32]    AN F 10 1146, Rapport au ministre de l’Intérieur, le 6 germinal an 13 et lettre du ministre au préfet, du même jour.

[33]    AN F 1a/23, Circulaire du ministre de l’intérieur aux préfets, 21 ventôse an VIII.

[34]    AN F 10 1142, Lettre du préfet de la Manche au ministre, le 16 thermidor an 10.

[35]    AN F 10 1143, Lettre du préfet au ministre, le 7 ventôse an 11.

[36]    AN F 10 1139, Note de Piot Seltot au préfet de Corrèze, non datée. Cette note sera envoyée le 1er Brumaire an 12 au ministre qui acceptera d’octroyer les primes le 14 frimaire an 12.

[37]    AN F10 1139, dossier foires- distribution des primes, Lettres du préfet au ministre, des 9 et 16 fructidor an 10. Lettre du maire de Pontrieux au ministre, le 13 fructidor an 10.

[38]    AN F 10 1139, Lettre du ministre au préfet, le 28 thermidor an 11.

[39]    AN F 10 1038, Lettre du ministre au préfet du Calvados, le 8 thermidor an 10. Ces conditions seront les mêmes partout où seront établies des primes dans les foires aux chevaux.

[40]    AN F 10 1142, Projet d’arrêté du préfet de la Manche, le 29 frimaire an 11. Cet arrêté est approuvé par le ministre de l’Intérieur le 21 nivôse an 11.

[41]    AN F 10 1139, Lettre de Piot Seltot au ministre, le 5 juin 1807. C’est ce que préconise Dupont dans sa lettre au ministre du 1er juin 1807 (AN- F 10 1139).

[42]    AN F 10 1145, Rapport présenté au ministre et approuvé, le 12 pluviôse an 13.

[43]    L’étalon récompensé par un premier prix s’était vendu 6 000 francs au lieu des 3 600 francs qui étaient demandés à l’origine.

[44]    A une demande du préfet de la Haute-Vienne, le ministre répond que « le gouvernement en allouant des primes aux propriétaires des plus beaux chevaux, n’acquiert sur ces chevaux aucun droit de propriété et il est loin de vouloir imposer à ces propriétaires des obligations qui pourraient gêner leur industrie [et] contrarier leurs vues. » (AN F10 1146, lettre du préfet au ministre, le 19 fructidor an 11).

[45]    AN F 10 1142, Lettre du préfet au ministre, le 14 prairial an 13.

[46]    AN F 10 1146. A titre d’exemple, sur les 3 800 francs à distribuer le 2 prairial à la foire de la St Loup, le ministre accepte que 1000 fr soient donné au plus beau cheval entier, 600 francs à la plus belle poulinières et le reste de la somme, soit 2200 francs en gratification pour les autres très belles juments – il y en aura 14 – et aux plus belles productions.

[47]    AN F 10 1138, Lettre du préfet au ministre, Le 28 fructidor an 12. A raison, le préfet regrette que le ministre ne s’y soit pas opposé dès qu’il eût pris connaissance de son arrêté du 26 fructidor an 11 qui faisait mention de ces primes. Il regarde cette prime comme « légitime et indispensable » pour des propriétaires qui « par amour de leur pays, par intérêt pour la France entière » ont fait des sacrifices considérables pour se procurer et entretenir des étalons.

[48]    François Hincker, « Comment sortir de la Terreur économique ? », dans Michel vovelle, (dir.), Le tournant de l’an III, Réaction et Terreur blanche dans la France révolutionnaire, paris, 1997, p. 149-159.

[49]    AN F10 1138, Lettre du préfet au ministre, le 3 thermidor an 11. Il est vrai qu’il demande aussi le renouvellement de l’opération.

[50]    AN F10 1139, Lettre du préfet au ministre, le 16 prairial an 13.

[51]    P.E Herbin, Statistique générale et particulière de la France et de ses colonies avec une nouvelle description topographique, physique, agricole, industrielle et commerciale de cet état par une société de gens de lettre et de savant, Paris, F. Buisson, an XII, t.1, p.245-260. Cette augmentation est confirmée entre autres par Chaptal ou le préfet Peuchet.

[52]    AN F10 1142, Lettre du préfet au ministre, le 7 ventôse an 11.

[53]    AN F10 1142, Lettre du préfet au ministre, le 30 brumaire an 14.

[54]    Au XVIIIè siècle, la taille est un des éléments d’appréciation de la beauté du cheval. On juge que son élévation est signe d’une amélioration de l’espèce.

[55]    Calculs réalisés à partir du petit registre Noms et signalements des chevaux du Haras du Roi, 1er janvier 1780 déposé aux Archives nationales à la côte O 1 914. Cependant, les 69 étalons du haras mesurent en moyenne 1,627m.

[56]    Jean-Baptiste Huzard, Instruction…op.cit, p. 67-70.

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