Du souverain sans femme à la peur de l’onanisme, une crise de la masculinité royale dans l’Europe du XVIIIe siècle ?

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Aurore Chéry

Résumé
Pendant la majeure partie de l’époque moderne, il était courant d’accuser la reine lorsque le couple royal était infécond. Or, à partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle, le schème tend à s’inverser dans les monarchies européennes et la suspicion se porte de plus en plus sur l’incapacité sexuelle du monarque. Le cas de Louis XVI est connu mais rarement remis en contexte. Il s’agira donc ici d’adopter une approche diachronique et d’ouvrir notre étude à divers exemples européens afin de mettre en évidence la banalité des cas d’infécondité et le changement de paradigme qui s’opère au XVIIIe siècle concomitamment au développement d’un discours expriment une crise de la masculinité. Par la suite, on s’interrogera sur la manière dont cette crise a été prise en considération par le pouvoir royal en France et on s’arrêtera plus particulièrement à l’étude des représentations de Louis XVI dans une perspective genrée en y recherchant les signes visant à souligner sa masculinité.

Aurore Chéry  : Doctorante en histoire à l’Université Jean Moulin/Lyon III depuis 2008, elle travaille, sous la direction de Bernard Hours, sur les stratégies de représentations royales dans la France de la seconde moitié du XVIIIe siècle. Elle cherche notamment à retracer le développement du mythe du roi bienfaisant sous Louis XV et Louis XVI à partir de l’étude de l’iconographie et de la presse. Poussant ses recherches jusqu’aux représentations contemporaines de ces deux rois et les enjeux y afférents, elle s’intéresse également à la question des usages publics de l’histoire et à sa popularisation. A ce titre, elle participe aux activités du CVUH et à l’écriture de l’ouvrage Les historiens de garde, De Lorànt Deutsch à Patrick Buisson, la résurgence du roman national. Ayant suivi un cursus en histoire de l’art à l’Ecole du Louvre, elle est titulaire de la carte de guide-conférencier et a notamment exercé son activité au sein de la Cité Nationale de l’Histoire de l’Immigration, ce qui lui a permis de développer un intérêt pour les questionnements de ce champ historique. Parallèlement à son doctorat, elle est en charge de la mise à jour de l’ouvrage de Joël Félix, Economie et finances sous l’Ancien Régime. Guide du chercheur, 1523-1789 pour le compte du Ministère de l’Economie et des Finances.


Au XVIIIe siècle, la mise en scène de la sexualité, voire de la pornographie, devient, à travers les libelles illustrés d’estampes, l’un des modes privilégiés de la critique du politique. Qu’ils aient ou non été destinés à toucher le grand public[1], ils traduisent une corrélation entre capacité politique et capacité sexuelle devenue banale qui pourrait expliquer ce pourquoi, au-delà de la stérilité un peu longue du couple formé par Louis XVI et Marie-Antoinette, phénomène finalement assez courant, les représentations de l’impuissance du roi ont traversé tout le règne jusqu’à ressurgir publiquement et librement au moment de la Révolution. Si cette corrélation entre sexualité et politique a déjà été longuement étudiée pour la France, notamment par Antoine de Baecque, elle n’a que rarement été replacée dans un contexte plus large, ce qui, semble-t-il, pourrait cependant s’avérer pertinent. Cet article propose donc d’esquisser des pistes de recherche pour une approche plus globale de ce phénomène en Europe dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Il s’agira principalement de tenter de comprendre les nouvelles problématiques que posent les rapports hommes-femmes au sein des familles royales de la période et les comportements qu’elles induisent à partir de l’exemple de la Prusse, de la Suède, du Danemark, de la Russie et de la France.

Du monarque sans progéniture à l’exaltation de l’homosexualité : nouveaux modèles du roi de guerre

Dans l’Europe du XVIIIe siècle, la plupart des monarchies sont héréditaires, ce qui suppose que le monarque se préoccupe d’assurer sa propre descendance. En ayant des enfants, et plus particulièrement des fils dans une monarchie comme la France où s’applique la loi salique, il garantit la pérennité du corps politique du roi et lève toute ambiguïté généalogique qui pourrait peser sur sa succession. De ce fait, la stérilité d’un mariage royal suscite l’inquiétude. Le règne de Louis XVI et les pamphlets sur l’impuissance du roi en sont une des illustrations. Cependant, ce schéma n’est pas universel : au XVIIIe siècle, il est d’autres monarchies européennes qui, bien que soumises aux mêmes impératifs lignagers, ont érigé en modèle des monarques sans progéniture qui sont, en outre, devenus des figures révérées en Europe. Charles XII de Suède et Frédéric II de Prusse en sont les archétypes.
C’est l’Histoire de Charles XII, premier ouvrage historique de Voltaire publié en 1731, qui a contribué à la renommée de ce roi suédois décédé en 1718. Pas moins de soixante éditions ont été publiées du vivant de Voltaire, répandant largement la connaissance sur ce prince[2]. Sans le présenter comme un modèle, car il lui semble en tous points trop excessif, Voltaire le désigne cependant comme « l’homme le plus extraordinaire peut-être qui ait jamais été sur la terre, qui a réuni en lui toutes les grandes qualités de ses aïeux, et qui n’a eu d’autre défaut ni d’autre malheur que de les avoir tant outrées[3]. »
Il le décrit également comme un prince dont le premier acte d’autorité, à quinze ans, a consisté à s’affranchir de la tutelle d’une femme, sa grand-mère, qui devait assurer la régence jusqu’à ses dix-huit ans. C’est parce que Charles est avant tout un « roi de guerre » qu’il aurait décidé des prendre ses distances avec les femmes. C’est du moins ce qu’il faut conclure de la manière dont Voltaire dépeint la scène. Il montre le jeune roi passant ses troupes en revue et se livrant à cette réflexion : « je me sens digne de commander à ces braves gens : et je voudrais que ni eux ni moi ne reçussions l’ordre d’une femme[4] ». La femme est alors perçue comme un obstacle à la vocation guerrière de la monarchie. Il est vrai que, en 1731, ni Marie-Thérèse ni Catherine II n’avaient encore pu démontrer leur aptitude en matière militaire. Alors qu’il prépare la guerre, Charles XII s’efforce de renoncer définitivement à toute relation avec les femmes parce qu’ils les jugent préjudiciables à l’exercice du pouvoir :

« Plein de l’idée d’Alexandre et de César, il se proposa d’imiter tout de ces deux conquérants, hors de leurs vices. Il ne connut plus ni magnificence, ni jeux, ni délassements ; il réduisit sa table à la frugalité la plus grande. Il avait aimé le faste dans les habits ; il ne fut vêtu depuis que comme un simple soldat. On l’avait soupçonné d’avoir eu une passion pour une femme de sa cour : soit que cette intrigue fut vraie ou non, il est certain qu’il renonça alors aux femmes pour jamais, non seulement de peur d’en être gouverné, mais pour donner l’exemple à ses soldats qu’il voulait contenir dans la discipline la plus rigoureuse ; peut-être, encore par la vanité d’être le seul de tous les rois qui domptât un penchant si difficile à surmonter[5]. »

De fait, Charles XII s’est si bien tenu à sa règle de conduite qu’il ne se maria pas et n’eut pas d’enfants. On voit là se dessiner une représentation de la femme comme une figure inquiétante et dangereuse pour l’homme, une conception assez générale en ce début de XVIIIe siècle. L’une des œuvres littéraires les plus notables de la période, l’Histoire de Gil Blas de Santillane par Lesage, en fait l’un de ses thèmes majeurs et défend l’idée selon laquelle l’abstention amoureuse serait le meilleur moyen pour l’homme de se préserver[6].
Cette conception du pouvoir a séduit nombre de monarques du temps et le XVIIIe siècle est aussi celui des rois qui, à l’exemple de Charles XII, choisissent de revêtir l’uniforme non plus seulement sur les champs de bataille mais dans toutes les circonstances de l’exercice du pouvoir[7]. L’exemple le plus emblématique peut se trouver en Frédéric II de Prusse qui a lui-même commis un petit opuscule sur le roi suédois[8]. Au reste, il ne s’est pas arrêté à la reproduction du seul costume de Charles XII puisqu’il a fini par opter pour une vie aussi rude et frugale que celle du Suédois. Il est allé jusqu’à l’imiter dans la rareté de ses relations avec les femmes et dans son absence de descendant direct, un point qui a suscité nombre d’interrogations. En 1785, alors que le roi de Prusse est toujours vivant, un auteur fait publier anonymement à Amsterdam un ouvrage intitulé Frédéric le grand. Il y avance l’idée selon laquelle son éloignement des femmes n’aurait en fait d’autre cause qu’une émasculation accidentelle. C’est pour cette raison, disait la rumeur, qu’il aurait « affiché le mépris du sexe comme convenable à un héros »[9]. Plus loin, l’auteur revient cependant sur ces affirmations pour adopter une version plus conforme au modèle de Charles XII :

« On aura de la peine à croire que ce prince ait pendant un temps beaucoup aimé les femmes. Il disait à quelqu’un qui lui parlait avec respect de sa légèreté : c’est la faute des femmes et non la mienne, j’en ai cherché une pour me fixer qui ait plus de vertus que de prudence. Toutes celles que j’ai vues jusqu’à présent m’ont chicané pendant six mois pour un billet pendant qu’elles ont capitulé au bout de trois jours pour le reste. Je ne changerai plus quand j’en trouverai une qui accordera le billet au bout de trois jours et s’en tiendra là pour la vie. Ce discours, qui a plus de cinquante ans d’ancienneté, prouve que la nature n’avait pas plus refusé ces dons que mille autres à ce prince[10]. »

 D’autres, à l’instar de Voltaire, laissent deviner l’homosexualité du roi :

« Quand Sa Majesté était habillée et bottée, le stoïque donnait quelques moments à la secte d’Épicure : il faisait venir deux ou trois favoris, soit lieutenants de son régiment, soit pages, soit heiduques, ou jeunes cadets. On prenait du café. Celui à qui on jetait le mouchoir restait un quart d’heure en tête-à-tête. Les choses n’allaient pas jusqu’aux dernières extrémités, attendu que le prince, du vivant de son père, avait été fort maltraité dans ses amours de passade, et non moins mal guéri. Il ne pouvait jouer le premier rôle : il fallait se contenter des seconds[11]. »

On remarque que ce n’est pas tant de son goût pour les hommes que Voltaire se moque, que du fait que Frédéric soit obligé de tenir le rôle passif dans ses relations, reprenant ainsi à son compte la rumeur d’émasculation. En effet, si les relations homosexuelles étaient admises dans la haute société du XVIIIe siècle, il convenait cependant qu’elles obéissent à un schéma dans lequel l’homme âgé, ou occupant une position de pouvoir, tenait le rôle actif, tandis que le rôle passif, ou féminin, était réservé aux hommes jeunes ou aux inférieurs[12]. Un conte érotique, l’Histoire du prince Apprius, daté de 1728 reflète cette classification en dressant le portrait des Ugobers (bougres) et celui des Chedabars (bardaches). Les premiers, qui exercent le rôle actif, correspondent au modèle présenté par Charles XII : « Les Ugobers sont ennemis du faste et de l’ostentation : leurs habits sont propres, mais simples, leur maison modeste, leur nourriture frugale, ils ont l’air sage, le maintien décent, le discours honnête, ils fuient ou du moins ils affectent de faire croire qu’ils fuient l’excès et le désordre[13]. » Les Chedabars, quant à eux, se caractérisent par leur volonté de singer les attitudes des femmes, ce qui semble en faire des êtres méprisable qui se placent eux-mêmes en état de servitude, du fait qu’ils se mettent au service des Ugobers. Ce sont « les esclaves des Ugobers » et « un orgueil stupide les aveugle sur l’ignominie de leur état ». Leur apparence montre une beauté « molle, efféminée et passagère[14] »
Privé de l’organe indiquant sa virilité et contraint de tenir le rôle considéré comme féminin dans ses relations sexuelles, le roi de Prusse est donc assimilé aux Chedabars bien qu’il veuille se donner l’apparence d’un Ugober. Il devenait l’équivalent d’une femme, ce qui, dans les représentations de l’époque, venait questionner ses véritables qualités militaires, ce dont convient le médecin du roi, Zimmermann, en rapportant les pensées des Français au début de la Guerre de Sept Ans :

« Avec le marquis de Brandebourg, (c’est ainsi que les lieutenants et enseignes français appelaient Frédéric le Grand), nous espérons avoir vite fait, disaient-ils ; comment un roi impuissant saurait-il nous faire la guerre ? A de certains égards, les Français avaient raison, car là où cette faculté manque, la tête d’un homme ordinaire peut conserver du bel esprit, de la bonne humeur, mais rarement du vrai génie, de l’énergie, de la force d’esprit[15]. »

 Pour Zimmermann, Frédéric était bien impuissant : « Il s’était épuisé de trop bonne heure avec les femmes. L’année avant son avènement, il avait avoué son impuissance à Suhm[16] », nous dit-il. Néanmoins, le fait que le roi de Prusse se soit montré un grand chef militaire malgré tout, alors que la nature elle-même, selon la médecine du temps, s’opposait à son génie, prouvait à quel point il était un être exceptionnel. Dans tout cela, ce qui est manifeste, c’est le rôle néfaste des femmes. Elles ont d’abord déçu le roi de Prusse en ne sachant pas se montrer plus vertueuses que prudentes lisait-on dans Frédéric le grand. Puis, leur appétit sexuel aurait provoqué l’impuissance du roi. Il paraissait donc légitime qu’il s’abstienne de les fréquenter et qu’il leur préfère la compagnie d’autres hommes. Il était d’autant plus prudent de s’en éloigner qu’on les supposait à l’origine d’une sorte de contamination. Les Français, par exemple, étaient tenus pour efféminés par les Anglais parce que les activités quotidiennes ne prévoyaient pas de séparer strictement le sexe masculin et le sexe féminin, hommes et femmes étaient continuellement ensemble et ceux-là cherchaient à satisfaire celles-ci[17].
Cette aversion pour les femmes de la part des princes correspond d’autre part à une certaine revalorisation de l’homosexualité. Les relations amoureuses entre hommes étaient, déjà au XVIIe siècle le propre de l’armée. Elles étaient par ailleurs largement admises à la cour en France, comme le constate la princesse Palatine dans l’une de ses lettres en précisant : « on évite cependant autant que possible d’être accusé de ces vices parmi le peuple, mais entre gens de qualité, on en parle publiquement, on regarde comme une gentillesse de dire que, depuis Sodome et Gomorrhe, le Seigneur n’a puni personne pour ces méfaits[18]. » Mais on note également que l’image de l’homme qui aime les hommes change au XVIIIe siècle et Le Portier des chartreux, l’une des publications érotiques les plus emblématiques du temps, a pu offrir en 1741, le « premier cas de discours ouvertement tolérant de l’homosexualité[19]. »

Dans une certaine mesure, Joseph II a également voulu se conformer à ce modèle du roi sans femme. Admirateur de Frédéric II, il a opté pour le port de l’uniforme alors que l’étiquette espagnole, toujours en partie en vigueur chez les Habsbourg, préconisait le Mantelkleid, un riche habit de cour[20]. Tout comme lui, il aimait donner l’image d’un prince capable de mener une vie rude : « On reconnut, à ces traits, un monarque ennemi du faste, comme il le fut toujours de l’intempérance. Ne buvant que de l’eau, dormant sur la dure, se levant dès l’aube du jour, il fit de bonne heure l’apprentissage des vertus guerrières[21]. », explique l’un de ses premiers biographes.
Joseph accepta certes de se marier, mais il ne le fit que par obligation et devoir. Il voulait en effet se préserver du pire mal qu’il puisse y avoir selon lui : l’amour. Il prévint ainsi le comte Salm qu’il n’avait pas l’intention de faire le moindre effort pour se montrer aimable et qu’il vaudrait mieux en avertir sa promise pour lui éviter une déception. Dans une autre lettre, il lui confie combien il aimerait pouvoir partir faire la guerre le jour même de son mariage, juste après avoir quitté l’autel[22]. Mais contrairement à Charles XII et Frédéric II, Joseph II a finalement développé de profonds sentiments pour sa femme, l’infante Isabelle. Dès lors, il lui était impossible de s’en tenir à la conduite fixée. Malgré cela, en public, il pouvait donner l’impression « de regarder les femmes comme on verrait des statues » et de tout ignorer de l’amour[23]. Après la mort d’Isabelle, en 1763, il fut forcé de se marier à nouveau mais n’eut presqu’aucun lien avec sa nouvelle femme, Josepha de Bavière. C’est pourquoi il pouvait écrire à son frère Leopold mener une vie de quasi-célibataire[24]. En 1768, le décès de Josepha le soulageait définitivement : « Je n’ai heureusement ni femme ni autre attachement quelconque, par conséquent libre, sans soucis ni inquiétudes, je puis vaquer aux devoirs que j’ai à remplir[25]. », écrivait-il toujours à son frère.
Mais si Joseph a laissé les femmes prendre plus de place dans sa vie que Charles et Frédéric, c’est aussi qu’il y est contraint par sa mère. De 1765 à 1780, c’est en effet avec l’impératrice Marie-Thérèse qu’il partage le pouvoir dans le cadre de la co-régence. Or, celle-ci s’inquiète de l’éloignement pour les femmes dont fait montre son fils et elle cherche à lui imposer leur présence. Après la mort de Josepha, elle fit établir des listes de dames qui pourraient lui tenir compagnie[26]. Lorsqu’ils se trouvent ensemble en public, elle l’incite également à faire la conversation aux femmes : « je parle si peu aux femmes que l’autre jour, notre auguste mère, à un cercle qu’il y eut, me chassa des ministres étrangers, avec lesquels ordinairement je fais conversation, et me condamna à ne parler qu’aux dames pendant tout le temps qu’elle resta dehors[27]. »
Elle ne parvint cependant pas à lui imposer un nouveau mariage et, bien que les deux filles de Joseph soient mortes précocement, il décida de s’en remettre à Leopold pour assurer la continuité de la dynastie.

La nécessité d’un héritier et la crainte de l’onanisme : Gustave III, Christian VII, Louis XVI

Le modèle véhiculé par Charles XII, Frédéric II et Joseph II a peu à peu imposé l’idée de monarchies militaires dans lesquelles, des monarques seulement occupés par la politique et la guerre, laissent la question de la succession dynastique à leurs cadets. En Suède, Gustave III semblait vouloir suivre le même chemin[28]. Son coup d’Etat de 1772 lui permit de rendre le pouvoir absolu à la monarchie suédoise, ce qui ne s’était plus produit depuis le règne de Charles XII et créait une sorte de continuité entre les deux rois[29]. Intéressé par cet illustre prédécesseur, il lui a notamment consacré des réflexions intitulées Caractère de Charles XII[30]. Gustave III était d’autre part le neveu de Frédéric II, ce qui le familiarisait aussi avec cet autre exemple. Marié en 1766, Gustave ne se préoccupe ainsi que très tardivement de sa descendance. Son premier fils naît en 1778. Le frère du roi, le prince Charles, n’avait alors lui-même pas de descendance malgré son mariage en 1774. On peut supposer que, dans ces circonstances, Gustave III ait été contraint de revenir sur sa conduite initiale et de se rapprocher de sa femme. Cela n’alla pas sans de multiples difficultés dont les conséquences politiques sont rapportées dans le journal d’Hedwige-Charlotte de Schleswig-Holstein-Gothorp, belle-sœur de Gustave[31]. Le médecin qui devait œuvrer au rapprochement entre le roi et la reine, Adolf Fredrik Munck, était en effet soupçonné d’être le véritable père de l’héritier du trône. L’affaire eut un grand retentissement et alimenta longuement la polémique et la caricature[32].

Mais outre les difficultés rencontrées par Gustave III, le discours médical qui se répandit à partir des années 1760, contribua probablement aussi à rendre obsolète ce modèle du monarque sans femme. C’est en effet en 1760 que le médecin Samuel Tissot publia L’Onanisme, Dissertation sur les maladies produites par la masturbation. Ce traité avait connu plus de soixante éditions en Europe à la fin du XVIIIe siècle[33]. Dans l’Encyclopédie, l’article « manstupration ou manustupration » de 1765 consacre la relation entre le sexe en solitaire et la morbidité et en 1772, le docteur Contencin la considère comme un lieu commun, ce sont « les idées qu’en ont tous les médecins[34]». Dès lors, il est naturel que l’éducation des princes prenne en compte cette nouvelle donnée : surpris en train de se livrer au vice d’Onan, les princes Louis et Joseph de Saxe, les cousins de Louis XVI, sont soumis à une lecture régulière de Tissot à table tandis que l’abbé Barruel, leur précepteur, leur fait « craindre les suites les plus funestes pour leur santé, indépendamment du salut de leur âme. » Il précise qu’ils sont « très persuadés que, si on ne les avait avertis, ils seraient tombés dans le marasme, qu’ils auraient été dans peu de temps bossus, contrefaits, maigres, secs, incapables de servir et de monter à jamais à cheval et surtout que jamais ils ne se seraient guéris de leur incommodité[35]. »
Après de multiples dérangements de l’estomac, on redoutait en outre, en suivant Tissot, qu’une pratique intensive de la masturbation provoque l’impuissance et enfin la folie. On pensait déjà qu’une activité sexuelle excessive pouvait causer l’impuissance, c’est par exemple, comme nous l’avons vu plus haut, ce à quoi Zimmermann attribue l’impuissance de Frédéric II, mais la masturbation empirait encore le mal.

Cette croyance semblait par ailleurs trouver quelque fondement dans des exemples bien réels. Ainsi, au Danemark, l’état de faiblesse et la folie du roi Christian VII étaient mis en relation avec l’habitude, contractée depuis son enfance, de se masturber. Sa très petite taille paraissait alors en être l’un des signes manifestes[36]. Il souhaitait vraisemblablement se conformer au modèle du roi sans femme et il témoignait très peu d’intérêt à la sienne, Caroline Mathilde, épousée en 1766. Néanmoins, il incarne une représentation dévoyée de ce modèle, car il reste très sensible aux femmes. Il imposa même un temps à la cour Stovlet Cathrine, une courtisane réputée de Copenhague devenue sa maîtresse[37]. En cela, il se rapprochait alors plus du modèle d’un Louis XV vieillissant, dépeint dans les libelles comme affaibli et féminisé par son libertinage. Aussi, les proches de Christian VII préfèrent lui enjoindre un rapprochement avec sa femme qui semble un moindre mal. Reverdil, son lecteur, l’encourage ainsi à avoir un enfant pour prouver sa virilité, parce qu’on « présumerait mal de ses facultés si l’on n’en voyait aucun effet[38]. » Après la naissance d’un fils en 1768, on continua à l’y exhorter et c’est un médecin, Johann Friedrici Stuejsee, approché pour assister le roi dans ses moments de faiblesse proches de la folie, qui oeuvra au rapprochement entre les époux. Influençant le roi, il s’empara peu à peu du pouvoir et fut finalement exécuté pour avoir été, entre autres, l’amant de la reine. La reine, emprisonnée puis exilée, décéda en 1775. Dès l’année suivante, des mémoires de sa main et certaines de ses lettres étaient publiés en anglais puis en français sous le titre Memoirs of An Unfortunate Queen. L’affaire eut donc un retentissement international et l’exemple danois a vraisemblablement pesé sur les représentations de l’affaire du médecin Munck en Suède quelques années plus tard. Hedvig Elisabeth Charlotte mentionne ainsi l’affaire danoise dans son journal à propos de Munck[39].
Mais si c’est finalement le libertinage qui ne permettait pas à Christian VII d’atteindre à l’idéal du monarque sans femme, le parcours d’un roi passant pour vertueux recelait aussi son lot d’obstacles parmi lesquels, le risque d’onanisme. Le cas de Louis XVI mérite là attention. Pour répondre à l’impopularité de Louis XV, le jeune roi a pris soin de se distinguer du modèle licencieux qui était reproché à son prédécesseur. Cependant, en choisissant de présenter l’image d’une famille royale unie et d’un roi vivant sur un plan d’intimité avec sa femme, en contraste avec le règne de Louis XV, il renonçait aussi d’emblé à l’idéal viril du roi sans femme. Par conséquent, comme pour Christian VII auparavant, cette virilité ne pouvait plus être assumée que par la paternité. Or, elle tardait et plusieurs indices pouvaient laisser soupçonner que le roi se masturbait au risque de compromettre ainsi sa santé et ses facultés à exercer le pouvoir. Certes, la lecture de Tissot et la réputation onaniste de Christian VII préparaient les esprits à de telles interprétations mais, en outre, en contraste avec la santé vigoureuse de Louis XV, le jeune homme, encore dauphin, paraissait faible et malingre. C’est pourquoi on l’avait envoyé faire un séjour à Meudon pour se fortifier. Suite à son mariage en 1770, ses médecins diagnostiquent des indigestions sans pour autant le voir forcir[40]. La faiblesse physique du duc de Berry était devenue un lieu commun et l’ambassadeur d’Autriche Mercy-Argenteau insistait souvent sur ce point. En 1770, en apprenant qu’il avait craché du sang, Marie-Thérèse s’inquiéta de savoir s’il vivrait longtemps : « L’indisposition du dauphin donne à penser, et je crains qu’il ne vivra pas longtemps[41]. »
Toutes ces considérations ont pu conduire les propres médecins du prince à suspecter l’onanisme comme cause de sa stérilité. Dans les faits, les traitements qu’ils lui prescrivirent ressemblent à ceux recommandés par Tissot dans de tels cas. Parmi ceux-là, Mercy mentionne le quinquina, le fer et les bains[42], ce qui peut être mis en relation avec un article du Journal des Savants rapportant que Tissot utilisait les bains et le quinquina comme remèdes en 1758 : « M. Tissot […] préfère avec raison le quinquina a tout autre remède semblable, et il prescrit en même temps les bains d’eau froide[43]. » Tissot lui-même recommande le fer, le quinquina et les bains : « le lait, dans presque toutes ces cures, a été l’aliment principal ; le quinquina, le fer, les eaux martiales et le bain froid ont été les remèdes[44]. » Le quinquina et les bains froids étaient également les traitements que Struensee prescrivaient à Christian VII[45]. Comme le rappelle l’article du Journal des Savants, les bains d’eau froide étaient particulièrement utilisés comme traitement des émissions nocturnes, autre indicateur de masturbation que Joseph II note chez Louis XVI en 1777, sans lui attribuer les mêmes conséquences pour autant : « il a des érections fort bien conditionnées ; il introduit le membre, reste là sans remuer deux minutes peut-être, se retire sans jamais décharger, toujours bandant, et souhaite le bonsoir. Cela ne se comprend pas car avec cela il a parfois des pollutions nocturnes mais en place ni en faisant l’œuvre jamais.[46] » Tissot accorde beaucoup d’importance à ces pollutions nocturnes dans le processus masturbatoire. Il leur dédie un chapitre entier dans lequel il explique qu’il y a « uNe liqion entre les rêves et les idées dont l’âme s’est occupée pendant le jour », c’est ce qui serait cause du fait que « les masturbateurs sont si sujets aux pollutions nocturnes[47]. » L’état des draps royaux faisant l’objet de la curiosité de nombre d’ambassadeurs, l’information circulait et contribuait à accréditer l’hypothèse onaniste. Celle-ci pouvait inquiéter autant voire plus que l’impuissance puisque Tissot prévoyait une évolution du mal en « maladies de nerfs » et à terme, un risque d’imbécillité par « affaiblissement du cerveau[48] » dont Christian VII pouvait passer pour un exemple.
Les femmes, là encore, sont suspectées. C’est en effet la reine qui est présentée comme l’initiatrice du roi dans cette pratique. Tandis qu’elle lui préfère d’autres amants, elle le masturbe régulièrement. L’image qui se dessine est celle d’une femme usant sciemment de l’encouragement à la masturbation pour s’emparer du pouvoir. Si la reine prétend ainsi lui donner de la vigueur[49], le lecteur ne peut s’y tromper : il est averti par le discours médical du temps que le roi ne peut que payer, à terme, ce regain momentané de vigueur. Dans La journée amoureuse ou les derniers plaisirs de Marie-Antoinette, c’est le roi au Temple qui sollicite cet acte de la part de la reine, ce qui lui fait oublier tous les griefs qu’il a contre elle. Il semble totalement à sa merci tant il est devenu dépendant de l’onanisme. Le champ lexical souligne le fait que ce plaisir a aussi pour conséquence d’affaiblir le roi, notamment lorsqu’il est comparé à une vache que l’on trait: « Suis-je, dis-le moi, ignorante dans l’art de traire un homme ? » interroge la reine. Plus loin, la conséquence de la masturbation est formulée très explicitement : « Les grandes jouissances tuent l’homme, quand il néglige les moyens qu’offre la nature pour réparer ses forces[50] », le tout étant accompagné d’une estampe servant d’illustration au propos.
Dans ce contexte, il n’est pas étonnant que l’accusation réapparaisse au moment du procès de Marie-Antoinette. Hébert affirme en effet :

« Enfin le jeune Capet, dont la constitution physique dépérissait chaque jour, fut surpris par Simon dans des pollutions indécentes et funestes pour son tempérament ; que celui-ci lui ayant demandé qui lui avait appris ce manège criminel, il répondit que c’était à sa mère et à sa tante qu’il était redevable de la connaissance de cette habitude funeste[51] ».

Il laissait ainsi entrevoir qu’après avoir pris l’ascendant sur son mari, Marie-Antoinette comptait, par la même voie, le prendre également sur son fils.

La crainte de la masculinisation des souveraines : Catherine II, Caroline-Mathilde de Danemark, Marie-Antoinette

Avec la peur de l’onanisme, la mise à distance des femmes n’apparaît donc plus comme la meilleure des protections : il y a pire que de s’adonner à la débauche avec elles, le faire sans elles. En définitive, rien ne semble pouvoir vraiment arrêter leur pouvoir de nuisance qui apparaît, au fil du temps, de plus en plus menaçant. Il ne s’agit plus seulement pour l’homme de risquer d’être féminisé à son contact, mais bien à l’inverse que la femme se masculinise et qu’elle prenne sa place. En se masculinisant dans les apparences, elle semble menacer les positions de pouvoir dévolues à l’homme. Cette exacerbation de la crainte semble coïncider avec le règne de Catherine II, qui a débuté par l’assassinat de Pierre III en 1762. Alors que celui-ci paraissait vouloir se présenter comme un nouveau Frédéric II, un souverain qu’il admirait profondément[52], il en était empêché par son impopularité. Elle contrastait avec la grande popularité de sa femme, Catherine. Aussi, pour la discréditer, Pierre III recourait parfois à des méthodes qui se retournaient contre lui, notamment quand il menaçait de déclarer illégitime son héritier, le grand duc Paul[53]. Assurément, se reconnaître publiquement cocu et laisser supposer par là-même qu’il était impuissant ne plaidait pas en sa faveur. Au reste, cette réputation eut des conséquences politiques puisque Pierre III devint par la suite l’une des figures symboliques des Skoptzi, une secte russe fondée par Kondratij Selivanov qui prônait la pureté par la castration. Ils prétendirent notamment que Pierre en était membre et qu’un de ses gardiens, lorsqu’il était assigné à résidence au palais de Ropcha, lui avait été substitué afin de le sauver[54]. En prenant ainsi le pouvoir, Catherine II devient une figure effrayante. Par la violence, elle se substitue à l’homme qui passait pour le détenteur légitime de ce pouvoir et qui lui conférait, par son mariage, le seul titre auquel elle pouvait prétendre en Russie. Dès lors, la manière dont elle est perçue à l’étranger change, elle devient une figure négative et dangereuse. C’est particulièrement net dans les écrits d’Horace Walpole qui la désigne comme une « furie du Nord » ou une « Brunehilde »[55]. Ce qui apparaît comme une transgression des codes est d’autant plus remarquable que Catherine revêt souvent l’habit masculin. Dans ses mémoires, elle note que, dès 1752, elle le portait pendant de longues périodes : « Sur ces entrefaites, nous allâmes à Oranienbaum, où derechef je fus tous les jours à cheval et ne portais plus d’autre habit que celui d’homme, excepté les dimanches[56]. » Le jour de son coup d’Etat, elle est également en costume masculin, ayant choisi un uniforme vert qu’avait supprimé Pierre III. Par la suite, elle se fit représenter à cheval dans le même costume, par Vigilius Eriksen[57].

Peu à peu, la transgression du costume semble devenir annonciatrice de danger. Au Danemark, la reine Caroline-Mathilde choisit aussi le costume masculin pour monter à cheval et n’hésite pas à se faire représenter de cette manière. En 1770, le peintre Peder Als la présente ainsi en costume du Régiment de la reine. Les caricatures reprennent cette représentation et, en 1772, l’une d’entre elles, une estampe sur bois intitulée Den Stormægtigste Dronning Caroline Mathilde til Hæst montre la reine à cheval, habillée en homme, rendant visite à Struensee emprisonné. Une domestique tient dans ses bras Louise-Augusta, la fille qui serait née de son union avec le médecin.

En France, si Marie-Antoinette monte à califourchon comme les hommes dès 1770, elle n’est que très rarement montrée portant un costume d’homme. Seul un tableau équestre de Brun de Versoix la représente ainsi mais il est assez tardif puisqu’on peut le situer autour de l’année 1783[58]. Au reste, la même année, Louis XVI veille à ce que cette mode se cantonne au strict univers de l’équitation. Les Mémoires secrets rapportent en effet une anecdote selon laquelle le roi se serait présenté devant la reine coiffé avec un chignon de femme. Marie-Antoinette pensa à un trait d’humour et remarqua que ce n’était plus le temps du carnaval, ce à quoi Louis XVI répondit : « C’est une mode que j’ai envie d’amener ; je n’en ai encore institué aucune. » Devant la perplexité de la reine, il ajouta : « il faut bien que les hommes aient quelque manière de se coiffer distinguée de celle du sexe ; vous nous avez enlevé le plumet, le chapeau, la cadenette, la queue ; aujourd’hui c’est le cadogan qui nous restait et que je trouve fort vilain aux femmes[59]. » En conséquence de quoi, la reine renonça donc au catogan, ce qui prouve une marge de manœuvre en matière de costume bien plus limitée que celle de Catherine II ou de Caroline-Mathilde. Pour autant, probablement en raison du contexte international et du questionnement sur la sexualité du roi, elle passait pour un personnage tout aussi inquiétant que ces deux autres souveraines. Elle inspira ainsi des fantasmes pouvant apparaître comme le parfait contrepoint de l’idéal porté par Charles XII et Frédéric II. Face au souverain sans femme se dessine l’image de la reine sans homme que Catherine II avait rendu possible. Les rumeurs régulières sur l’ambiguïté des amitiés féminines de la reine en témoignent[60], une réputation qui dépassait les frontières du royaume puisque Hester Thrale en fait état dans son journal avec dégoût[61]. Ce fantasme se prolongeait à travers les écrits sur la secte anandryne[62] qui laissaient supposer un vaste complot féminin pour prendre le pouvoir et en finir avec les hommes. L’auteur mettait ses propos dans la bouche de Mademoiselle Raucourt, célèbre comédienne connue pour vivre librement avec d’autres femmes. C’est grâce à la protection de la reine qu’elle pût regagner la Comédie française en 1779 après avoir été emprisonnée pour dettes, ce qui pouvait laisser imaginer toutes les complicités occultes. Aussi, si personne n’avait songé à qualifier de agynine la manière dont plusieurs monarques du XVIIIe siècle se sont soigneusement préservés des femmes, c’est bien l’absence des hommes qui frappait d’abord dans le lesbianisme supposé de Marie-Antoinette et qui faisait naître les plus grandes craintes.

Conclusion

Le XVIIIe siècle a donc érigé en modèles des monarques qui se concevaient avant tout comme des chefs militaires à l’instar de Charles XII ou Frédéric II. Puisant leurs références dans l’Antiquité, ils ont choisi de mener une vie se rapprochant le plus possible de celle du soldat en campagne, sans confort et surtout, sans femmes. Dès lors, la continuité du corps politique du roi assurée par la naissance d’un héritier est devenue secondaire pour le monarque. Il devient courant que les cadets se chargent de garantir la continuité dynastique à la place de leur aîné.

Cependant, le discours médical sur la sexualité évolue tout au long de la période. A partir des années 1760, la crainte de la masturbation, jugée responsable des pires maux, devient générale. Cette préoccupation médicale affecte la perception des relations de couples dans les familles royales. L’absence de relations sexuelles entre les époux royaux fait redouter leur substitution par l’onanisme et surtout l’impuissance et la folie censées en résulter. Dans le même temps, des femmes comme Marie-Thérèse en Autriche ou Catherine II en Russie conquièrent le pouvoir par les armes et interrogent le tropisme viril qui tendait à s’imposer chez les monarques européens. La manipulation par l’onanisme, ainsi que le lesbianisme, semblent en être les corollaires fantasmés : ils apparaissent dans les libelles comme les armes des reines, du moins pour Marie-Antoinette, pour évincer les hommes. A ce titre, il est particulièrement remarquable que la question du lesbianisme devienne récurrente dans les familles royales de la seconde moitié du siècle. L’étude des discours sur Isabelle de Bourbon-Parme en Autriche, la comtesse de Provence en France ou la reine Marie-Caroline à Naples semble nécessaire pour mieux comprendre dans quelle mesure le lesbianisme a pu paraître constituer une réponse à la revalorisation de l’homosexualité masculine qui avait prévalu dans le cadre d’un idéal monarchique viril et militaire.

[1] Pour Simon Burrows, contrairement à ce qu’affirme Darnton, les libelles n’ont eu qu’une portée très limitée pendant le règne et n’ont donc pas pu participer à la désacralisation de la monarchie. Ce n’est qu’après la prise de la Bastille, où les exemplaires saisis étaient conservés, qu’ils ont été plus largement diffusés. Voir Simon BURROWS, Blackmail, scandal and revolution London’s French libellistes, 1758–92, Manchester University Press, 2006.

[2] VOLTAIRE, Histoire de Charles XII, édition critique par Gunnar VON PROSCHWITZ, Oxford, Voltaire Foundation, 1996, p. I.

[3] VOLTAIRE, Œuvres de Voltaire, Histoire de Charles XII, Paris, 1792, p. 40.

[4] Ibid., p. 45.

[5] Ibid., p. 65.

[6] Voir Jacques WAGNER, “Les hommes et les femmes en dialogue dans l’’Histoire de Gil Blas de Lesage (1715) », in Katherine ASTBURY, Marie-Emmanuelle Plagnol-Diéval, Le mâle en France, 1715-1830, p. 19-30.

[7] Voir Philip MANSEL, Dressed to Rule, Royal and Court Costume from Louis XIV to Elizabeth II, New Haven et Londres, Yale University Press, 2005, p.18-19.

[8] Pour la traduction française : Réflexions sur les talents militaires et sur le caractère de Charles XII, par Frédéric II roi de Prusse, 1787.

[9] Frédéric le grand, auteur anonyme, Amsterdam, 1785, p. 17-18.

[10] Ibid., p. 195-196.

[11] VOLTAIRE, Œuvres complètes, Mémoires et commentaires historiques, Paris, 1828, p. 45-46.

[12] Bryant T. RAGAN, “The Enlightenment confronts Homosexuality”, in Jeffrey MERRICK, Bryant T. RAGAN, Homosexuality in Modern France, New York, Oxford University Press, 1996, p.11.

[13] Histoire du prince Apprius, Constantinople, 1728, p. 28.

[14] Ibid., p. 29-30.

[15] Johann Georg ZIMMERMANN, Sur Frédéric le grand et mes entretiens avec lui peu de jours avant sa mort, Lausanne, 1790, p. 166-167.

[16] Ibid.

[17] Voir Pamela CHEEK, Sexual Antipodes, Enlightenment, Globalization and the Placing of Sex, Stanford University Press, 2002, p. 31-32.

[18] Correspondance complète de Madame, duchesse d’Orléans, Paris, 1855, t. I, p.59.

[19] Voir Charles A. PORTER, « Restif de la Bretonne et le « premier » personnage homosexuel de la littérature française », in Olga B. CRAGG, Rosena DAVIDSON (dir.), Sexualité, mariage et famille au XVIIIe siècle, Presses de l’université Laval, 1998, p. 4.

[20] MANSEL, op. cit., p. 26-27.

[21] Louis Antoine de CARACCIOLI, La vie de Joseph II, empereur d’Allemagne, roi de Hongrie et de Bohème, Paris, 1790, p.20.

[22] Lettres des 10 et 20 mars 1760 au Comte Salm publiée dans Franz ZWEYBRUCK, Briefe der Kaiserin Maria Theresia und Josefs II, Archiv für österreichische Geschichte, Vienne, 1890, p. 114-118. Nous nous référons ici à la transcription anglaise donnée par Derek BEALES dans Joseph II, Cambridge University Press, 1987, t. I, p. 74.

[23] Lettres de Leopoldine Kaunitz à Eleonore Liechtenstein des 4 et 18 décembre 1764, citées par BEALES, p. 78-79.

[24] Ibid. p. 87.

[25] Lettre de Joseph II à Leopold du 25 juillet 1768, in Alfred RITTER VON ARNETH, Maria Theresia und Joseph II : Ihre Correspondenz sammt Briefen Joseph’s an seine Bruder Leopold, Vienne, 1867-1868, t. I, p. 225.

[26] BEALES, op. cit., p. 322.

[27] Lettre de Joseph II à Leopold du 28 juillet 1768, RITTER VON ARNETH, op. cit., t. I, p. 228.

[28] Les informations données ici à titre indicatif sur la conception de la monarchie de Gustave III et ses rapports avec les femmes sont très fragmentaires. Les études sur la question sont presque toutes en suédois et rarement disponibles en France, je n’ai donc pu m’appuyer sur elles dans le cadre de cet article. Il s’agit simplement de souligner les points qui gagneraient à être approfondis dans une étude comparative encore à réaliser. Je remercie néanmoins Tove Grandjean pour ses informations et pour son aide à ma compréhension de la langue suédoise.

[29] Voir Henrika TANDEFELT, « The Image of Kingship in Sweden, 1772-1809 », in Pasi IHALAINEN, Michael BREGNSBO, Karin SENNEFELT, Patrik WINTON (dir.), Scandinavia in the Age of Revolution, Farnham, Burlington, Ashgate, 2011, p. 41-53.

[30] Version française dans VOLTAIRE, Histoire de Charles XII, édition critique par Gunnar von Proschwitz, op. cit., p. 666-669.

[31] Publié par Carl Carlson BONDE, Hedvig Elisabeth Charlottas dagbok I (1775–1782), Stockholm, Norstedt & Söners förlag, 1902, t.I.

[32] La caricature la plus connue a été réalisée par Carl August Ehrensvärds. Elle est conservée au Nationalmuseum de Stockholm. http://www.satirarkivet.se/visa_geo.asp?Sid=153&e=e001&G=Sverige&Bild=2, consulté le 5 mars 2014.

[33] Thomas LAQUEUR, Le Sexe en solitaire : Contribution à l’histoire culturelle de la sexualité, Gallimard, 2005, p.54.

[34] Sur ces questions, voir la thèse de médecine de Yan ARESU, Evolution du discours médical sur l’onanisme de 1710 à nos jours, soutenue en 2004 à l’université de Nancy, consultable en ligne : http://www.scd.uhp-nancy.fr/docnum/SCDMED_T_2004_ARESU_YAN.pdf, p. 51-52.

[35] Cité dans Egle BECCHI, Dominique JULIA, Histoire de l’enfance en Occident, vol. 2, Seuil, 1998, p.76.

[36] Voir Ulrik LANGEN, « The Great, the Pages and the End of Eighteenth-Century Danish Court Culture », in Scandinavia in the age of Revolution, op. cit., p. 73-74.

[37] Ulrik LANGEN, Den afmaegtige, en biografi am Christian 7, Jyllabds-Posten, 2008, p. 213-214.

[38] Alexandre ROGER, Struensee et la cour de Copenhague, Mémoires de Reverdil, Paris, 1858, p. 75.

[39] Hedvig Elisabeth Charlottas dagbok I (1775–1782), op. cit., t. I, p. 59, octobre 1776.

[40] A propos de sa faible constitution et des indigestions, voir Louis NICOLARDOT, Journal de Louis XVI, Paris, 1873, p. 23-29.

[41] RITTER VON ARNETH et GEFFROY, Correspondance secrète entre Marie-Thérèse et le comte de Mercy-Argenteau, Paris, 1874, t. I, p. 28.

[42] Pour le fer et le quinquina voir A/3 p. 348 sq. et pour les bains, voir A/2 p.60 aux Archives nationales autrichiennes.

[43] Journal des Savants, août 1758, p. 91.

[44] Samuel TISSOT, L’onanisme, dissertation sur les maladies produites par la masturbation, Lausanne, 1766, p. 207.

[45] Struensee et la cour de Copenhague, Mémoires de Reverdil, op. cit., p.258. Il ne s’agissait pas d’une prescription passe-partout, on peut notamment constater que Tissot ne prescrit pas de quinquina à Elie-de-Beaumont qui le consulte pour des problèmes d’obésité et d’impuissance. Voir Daniel TEYSSEIRE, Obèse et impuissant, le dossier médical d’Elie-de-Beaumont, 1765-1776, Grenoble, Jérôme Millon, 1995.

[46] Archives nationales autrichiennes, Sam. des Haüsarchiv7 fol. 299-300.

[47] TISSOT, L’onanisme…, Lausanne, op. cit., 1766, p. 236.

[48] Ibid., 1760, p. 81.

[49] Dans Les Fureurs utérines de Marie-Antoinette, 1791, p. 3, on lit :

            La ! il les remporta. Le Sire était si mou

            Que les yeux de Toinette, et tout l’art de sa dextre

            Rien ne ravitailla le bijou monarchique. »

[50] La journée amoureuse ou les derniers plaisirs de Marie-Antoinette, 1792, p. 38-40.

[51] Marie-Antoinette dite de Lorraine d’Autriche, veuve de Louis Capet, Acte d’accusation, Interrogatoire public, Dépositions Confrontation des témoins au tribunal révolutionnaire et Jugement, Paris, 1793, p. 9-10.

[52] Voir notamment Histoire de Pierre III, empereur de Russie, Londres, 1774, p. 100-102.

[53] Mémoires pour servir à l’histoire de Pierre III, Francfort et Leipzig, 1763, p. 91.

[54] Kirill CISTOV, Der gute Zar und das ferne Land: russische sozial-utopische Volkslegenden des 17.-19. Jahrunderts, Berlin, 1998, p. 154-155.

[55] Voir Anthony CROSS, « Horace Walpole et Catherine la régicide » dans Anita DAVIDENKOFF (dir.), Catherine II et l’Europe, Paris, Institut d’études slaves, p. 48-52.

[56] Mémoires de l’impératrice Catherine II écrits par elle-même, Londres, 1859, p. 177.

[57] MANSEL, op. cit., p. 24-25.

[58] Anne DE HERDT, Lydie DE LA ROCHEFOUCAULD, Louis-Auguste Brun 1758-1815 dit Brun de Versoix. Catalogue des peintures et dessins, Genève, 1986, n° 10, p. 99.

[59] Louis PETIT DE BACHAUMONT, Mémoires secrets pour servir à la république des lettres, Londres, 1783, 18 mai 1783.

[60] Voir notamment Elizabeth COLWILL, « Pass as a Woman, Act like Man: Marie-Antoinette as Tribade in the Pornography of the French Revolution », in Homosexuality in Modern France, op. cit., p.54-79.

[61] Hester THRALE PIOZZI, Thralania : The Diary of Mrs Hester Lynch Thrale, 1776-1809, Oxford, Clarendon Press, 1951, t. II, p. 740.

[62] Apologie de la secte anandryne ou exhortations à une jeune tribade, publiée pour la première fois en 1784 dans l’Espion anglais et La nouvelle Sapho ou histoire de la secte anandryne en 1793, notamment étudiés par Marie-Jo BONNET dans Les relations amoureuses entre les femmes, XVIe-XXe siècles, Odile Jacob, 2001.