Conseiller le roi en Égypte hellénistique : le cas du philosophe Démétrios de Phalère, « expert » royal à la cour de Ptolémée Ier Sôter

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Juliette Roy

 

Résumé

Cet article entend s’intéresser à la figure cardinale de l’ « expert » royal,  conseiller politique, culturel et intellectuel du souverain, dans le cadre de la monarchie hellénistique des Lagides. Il est issu d’un croisement entre deux mémoires de recherche menés en Master 1 et 2, le premier étant dédié au philosophe grec Démétrios de Phalère, homme d’Etat athénien devenu conseiller de Ptolémée Ier Sôter après son exil ; tandis que le second, basé sur une prosopographie, élargissait la thématique en s’intéressant de manière plus globale aux « experts » grecs et égyptiens constituant l’entourage aulique des Ptolémées tout au long de la période. Liés aux souverains par des liens d’amitié et de fidélité, tel que l’atteste le titre aulique de « philos» (« Ami ») qui leur est parfois attribué (pour ceux d’origine grecque) par la documentation papyrologique, épigraphique et littéraire, ces « experts » vont s’illustrer grâce à des savoirs et surtout des savoir-faire intellectuels particulièrement prisés par le pouvoir royal. Et ce d’autant plus au début de la période hellénistique, au cours des années d’établissement et de construction de ces nouvelles formes de pouvoir que sont les monarchies hellénistiques. À travers le cas de Démétrios de Phalère, figure emblématique de l’« expert royal » dont le prestige intellectuel rejaillit sur le plan politique, cet article souhaite interroger le rôle effectif et la fonction de ces individus essentiels au bon fonctionnement de la monarchie.

Mots-clés : Conseiller, Ptolémée, Egypte, Expertise.


Certifiée d’Histoire et Géographie, Juliette Roy a obtenu une double licence en Histoire et Histoire de l’art – Archéologie puis un master recherche en Histoire de l’Égypte hellénistique, sous la direction de Bernard Legras, à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne.

julietteroymarchand@yahoo.fr


 

Introduction

« […] Car nous pourrions en rappeler beaucoup qui, avec une formation scientifique médiocre, furent de grands hommes d’État, et des personnages très savants qui ne furent guère versés dans les affaires politiques ; mais un homme éminent sous les deux rapports, capable d’être le premier à la fois par sa culture scientifique et par son talent de diriger l’État, en dehors de Démétrios, qui pourrait-on facilement citer ? »[1]

Cet extrait issu du traité De Legibus de Cicéron offre un passage élogieux sur le philosophe et homme d’État athénien Démétrios de Phalère, vantant sa capacité à combiner habilement sa formation philosophique et son expérience politique[2]. Personnage central de l’histoire d’Athènes après la mort d’Alexandre le Grand, puis lié aux premiers Ptolémées[3] dans la seconde partie de sa vie, Démétrios de Phalère incarne un type d’homme caractéristique de l’époque hellénistique : l’ « intellectuel » grec, le savant de cour détenteur de multiples savoirs et compétences qui se met au service d’un souverain afin de le conseiller, à l’image, toute proportion gardée, du « philosophe-roi » platonicien.

Différentes sources anciennes, grecques et romaines – essentiellement littéraires – nous permettent de retracer, de façon lacunaire, divers aspects de la vie de ce philosophe grec, ainsi que sa postérité[4]. Plus précisément, les historiens sont tributaires de deux documents pour reconstituer les étapes marquantes de la vie de Démétrios de Phalère[5]. La première est une compilation à caractère doxographique de biographies de philosophes antiques classées par écoles de pensée. Le livre V des Vies et doctrines des philosophes illustres de Diogène Laërce est consacré à l’école péripatéticienne et comprend un passage sur la vie de Démétrios de Phalère. La seconde source constitue une notice biographique issue de la Souda, une encyclopédie byzantine rédigée en grec à la fin du Xe siècle ap. J.-C[6]. En outre, quelques passages de Cicéron offrent des indications sur la réception et la postérité de la figure de Démétrios à l’époque romaine ainsi que des passages biographiques[7]. Enfin, le fragment d’un papyrus littéraire daté probablement du IIIe s. av. J.-C., le P. Lille 88, semble le mentionner avec Callisthène, bien que son identification reste difficile en raison de l’état lacunaire du papyrus[8].

Originaire du dème de Phalère, l’un des trois ports d’Athènes, Démétrios serait le fils d’un certain Phanostratos, d’origine servile, qui aurait appartenu à la maison du stratège athénien Timothée. Plus vraisemblablement, les historiens supposent que Phanostratos faisait partie de la clientèle politique du stratège. En outre, il s’avère que Démétrios a bénéficié d’une solide formation philosophique auprès de l’un des disciples d’Aristote, Théophraste, qui prend par la suite la direction du Lycée à la mort du Stagirite en 322 av. J.-C. Il réapparaît ensuite dans les sources dans le cadre des guerres de succession entre les différents diadoques, désireux de recueillir l’héritage d’Alexandre le Grand. Plus spécifiquement, Démétrios de Phalère apparaît pour la première fois dans le contexte de la lutte entre Cassandre et Polyperchon qui se disputent la succession d’Antipatros, le régent de l’Empire au nom des deux héritiers d’Alexandre. Lorsque Cassandre, le fils d’Antipatros, reprend le contrôle d’Athènes, il place Démétrios de Phalère à la tête de la cité pour la gouverner en son nom à partir de 317 av. J.-C. Les différents titres donnés à Démétrios semblent indiquer à la fois un rôle de gestionnaire des affaires de la cité et de réformateur des lois, dans la tradition des grands législateurs antiques[9]. Les sources épigraphiques et littéraires concernant le rôle de gouverneur de Démétrios ont permis aux historiens de restituer assez fidèlement son œuvre politique à Athènes[10]. Il apparaît que les différentes mesures législatives prises par Démétrios de Phalère sont plurielles et, par bien des points, semblent appliquer les idées élaborées par l’école péripatéticienne.

Toutefois, en 307 av. J.-C., Démétrios de Phalère est contraint de fuir la cité attique suite à l’attaque surprise de Démétrios Poliorcète, mandaté par son père Antigone le Borgne pour la reprendre. Dans la Vie de Démétrios, Plutarque témoigne notamment de l’admiration que vouait le Poliorcète à Démétrios de Phalère, à tel point qu’il l’aurait aidé à fuir à Thèbes[11]. Un autre traité de Plutarque, issu des Moralia, atteste non seulement de l’exil de Démétrios dans la cité béotienne, mais aussi d’une rencontre fortuite avec le philosophe cynique Cratès, maître de Zénon de Kition[12]. Démétrios se réfugie donc quelques temps à Thèbes puis se rend en Égypte, probablement après la mort de son protecteur, Cassandre, en 298 ou 297 av. J.-C. Bien que les circonstances de son arrivée à la cour de Ptolémée Ier Sôter[13] ainsi que la date de celle-ci restent sujets à débats, les historiens admettent qu’il a probablement été introduit à la cour royale lagide par le biais de son ami et mentor, Théophraste. En effet, les liens entre les premiers Lagides et l’école d’Aristote, concrétisés par la fondation de la Bibliothèque d’Alexandrie sous l’impulsion de Démétrios, sont particulièrement étroits, et ce tout au long de la période ptolémaïque[14]. L’ancien gouverneur d’Athènes entame alors une nouvelle carrière  aux côtés du fondateur de la dynastie lagide en tant que conseiller politique, ce qui constitue ici le cadre thématique et chronologique de cet article. Le conseiller royal, en tant qu’individu détenteur de compétences destinées à guider celui qui détient le pouvoir de décision, apparaît comme un personnage-clé des monarchies hellénistiques qui se mettent en place après la mort d’Alexandre[15]. Cette fonction est toutefois loin d’être une spécificité de l’époque hellénistique puisqu’elle constituait déjà une thématique importante de l’œuvre philosophique de Platon au IVe s. av. J.-C., avec la question du rapport entre savoir et politique ainsi que les modalités d’intervention du conseiller auprès du pouvoir royal[16].

Dans cette optique, les expertises de Démétrios de Phalère, qui ont contribué à consolider sa position au sein de l’entourage aulique de Ptolémée Ier et vantées a posteriori par Cicéron, tendent à en faire un véritable « expert » royal. Cette dénomination moderne d’ « expert », récemment utilisée par certains chercheurs et appliquée à différentes aires chronologiques de l’Antiquité[17], s’avère particulièrement opérante dans le contexte des monarchies hellénistiques au sein desquelles le savoir intellectuel est valorisé sous toutes ses formes[18]. L’expert royal désigne plus précisément un individu ayant fréquenté ou appartenant à la cour, lié à la personne du souverain et détenteur de compétences dans différents domaines, qui font de lui une autorité préposée à seconder (par le biais du conseil par exemple) et légitimer le gouvernement du roi. Les experts peuvent inclure des intellectuels et des lettrés (philosophes, historiens, poètes) ainsi que des spécialistes dans les domaines du droit, de la médecine, de la religion ou encore de l’art militaire. Le cas de Démétrios de Phalère pour l’Égypte ptolémaïque permet ainsi d’éclairer différents domaines au sein desquels les experts royaux jouent le rôle de conseiller, dans le cadre de liens interpersonnels entre eux et les souverains qu’ils servent. L’intérêt de la figure de ce philosophe permet, en outre, d’étudier l’influence qu’il a eue dans la mise en œuvre d’une « politique culturelle » d’envergure menée par les premiers Ptolémées et destinée à faire d’Alexandrie la « nouvelle Athènes » de l’oïkoumène[19] hellénistique.

De l’exil à la disgrâce : un expert royal intégré dans les sphères du pouvoir lagide

La place de Démétrios de Phalère à la cour : conseiller et « Ami » du roi

Qu’il s’agisse des Ptolémées, des Séleucides ou encore des Antigonides en Grèce, les souverains hellénistiques ont tous eu à cœur de s’attacher les services d’individus qualifiés, pas seulement des militaires, mais aussi des experts aux talents multiples tels que des lettrés, des devins ou des médecins. Comme le note Claire Préaux, « en s’attachant philosophes et poètes, les rois hellénistiques suivent des modèles grecs »[20], et notamment celui d’Alexandre le Grand, particulièrement attaché aux enseignements de son précepteur Aristote. En raison de leur posture de conseiller, certains experts royaux évoluent ainsi dans les cercles les plus proches de l’entourage aulique du souverain, à l’image de Démétrios de Phalère. Si l’on suit la typologie de ces différents cercles, il apparaît qu’après la famille royale et l’ensemble de la bureaucratie régissant une administration centralisée depuis Alexandrie, se trouve le groupe des « Amis du roi »[21] dont la terminologie renvoie, dans le cas des experts, à un titre aulique reflétant un réel lien de proximité avec le souverain[22]. Comme le note Ivana Savalli-Lestrade, les philoi sont des « personnalités exceptionnelles » et forment avec l’armée les deux piliers de tout royaume hellénistique dans la mesure où ils assistent le roi en qualité de conseillers, de stratèges et parfois d’ambassadeurs[23].

L’assimilation de Démétrios de Phalère comme philos de Ptolémée Ier est corroborée par un passage de Plutarque dans son traité De l’Exil : « Après avoir été condamné à l’exil, Démétrios devint à Alexandrie le premier Ami de Ptolémée : ce qui lui permit, non seulement de vivre dans la richesse, mais encore d’envoyer des dons aux Athéniens […] »[24]. Ici, Plutarque désigne explicitement Démétrios comme faisant partie de l’entourage le plus proche de Ptolémée, en sa qualité de « πρῶτος ὢν τῶν Πτολεμαίου φίλων » (littéralement « étant le premier au rang des Amis de Ptolémée »). En outre, la fin de la citation est particulièrement éclairante sur la position de l’Athénien : sa fortune, tant personnelle que financière, s’étant considérablement améliorée à la suite de son arrivée en Égypte, il aurait été en mesure d’envoyer des dons à ses compatriotes, probablement aux alentours de 287 av. J.-C, après la libération de la cité de l’emprise de Démétrios Poliorcète avec le secours de la flotte lagide. Par ailleurs, un autre passage de Plutarque, en plus de confirmer son statut de philos du roi, éclaire une facette importante de son rôle de conseiller royal : il aurait recommandé à Ptolémée l’acquisition et la lecture de traités sur la royauté (basileia)[25]. De fait, c’est à partir de l’époque hellénistique qu’apparaissent ces documents, dont quelques fragments d’écrits ont été conservés au sein de l’Anthologie de Stobée[26]. Ces traités sur la royauté constituent des vitrines de l’idéologie royale qui véhiculent l’idée selon laquelle le roi hellénistique incarne le basilikos anêr (« l’homme idéal ») qui énonce le droit et la loi. Ce sont des philosophes, à l’instar de Démétrios de Phalère, qui élaborent ce type idéal de la royauté et la figure du « bon » souverain afin de le proposer en modèle aux rois. Ainsi, Diogène Laërce, à la fin de la notice dédiée à Démétrios, mentionne parmi la liste des ouvrages écrits par le philosophe plusieurs traités en lien direct avec le gouvernement, la politique et la royauté, ainsi qu’un écrit — probablement de nature politique — dédié à Ptolémée.

La disgrâce d’un conseiller : expert royal, une position précaire à la cour

La fin de la vie de Démétrios de Phalère, marquée par une disgrâce politique au début du règne de Ptolémée II Philadelphe, est un indice de la position privilégiée du philosophe à la cour lagide, en raison de son rôle dans la crise de succession qui s’ouvre au terme du règne de Ptolémée Ier. Elle témoigne, dans le même temps, de l’instabilité de la place du conseiller lorsqu’il se trouve dans le cercles les plus rapprochés du souverain. Rapportée par Diogène Laërce, Cicéron et la notice de la Souda, la disgrâce de Démétrios s’effectue en deux actes : dans un premier temps, sa prise de position dans le choix de l’héritier de Ptolémée Ier, entrainant, dans un second temps, son éviction de la cour et son décès dans des circonstances imprécises. La succession du fondateur de la dynastie lagide intervient à partir de 285 av. J.-C. dans un contexte troublé par les rivalités entre ses deux dernières épouses, Eurydice et Bérénice, qui souhaitent placer leur fils aîné sur le trône : d’une part, Ptolémée Kéraunos, fils d’Eurydice et, d’autre part, Ptolémée II, futur Philadelphe, fils de Bérénice (la dernière épouse). C’est dans ce contexte conflictuel que l’on peut replacer la genèse de la disgrâce de Démétrios, liée à sa prise de position en faveur de Kéraunos, ce que corrobore Diogène Laërce :

« […] aux autres conseils qu’il donna à Ptolémée il ajouta celui de conférer la royauté aux enfants qu’il avait eus d’Eurydice. L’autre ne s’étant pas laissé convaincre, mais ayant transmis le diadème au fils qu’il avait eu de Bérénice, ce dernier, après la mort de Ptolémée, jugea bon de le tenir sous surveillance à la campagne jusqu’à ce qu’il prît un parti à son sujet. »[27] .

Le choix de Ptolémée Ier se porte finalement sur l’enfant de Bérénice, Ptolémée II. Le souverain officialise la succession en offrant la co-régence du royaume à ce dernier jusqu’à sa mort en 283 av. J.-C., contraignant Ptolémée Kéraunos à quitter l’Égypte.

Les sources anciennes ne nous transmettent pas d’explications explicites quant au choix de Démétrios de Phalère de privilégier Ptolémée Kéraunos au détriment de Philadelphe. Diogène Laërce, rapportant un fragment d’une œuvre du philosophe Héraclide Lembos affirme : « Héraclide dans son Abrégé des Successions de Sotion dit que Ptolémée voulait céder la couronne à Philadelphe ; lui [Démétrios de Phalère] l’en détourna en disant : ‘Si tu la donnes à un autre, toi tu ne l’auras plus’ »[28]. Certains historiens ont émis l’hypothèse que ce choix était probablement lié à la généalogie de Kéraunos[29]. Sa mère, Eurydice, est la fille d’Antipatros et donc la sœur de Cassandre, le premier protecteur de Démétrios qui l’a placé à la tête d’Athènes. Cette ancienne proximité entre les deux hommes pourrait alors justifier, ou du moins expliquer, la préférence de Démétrios pour le fils de la sœur de Cassandre, en plus du fait que Kéraunos apparaît comme un héritier qu’il juge plus légitime à ceindre la couronne en raison de sa position d’aîné et de ses origines royales[30]. Suite à cette prise de position contre le futur héritier au trône, Démétrios est retenu prisonnier dans la chôra[31] égyptienne sur les ordres de Ptolémée II et meurt des suites de la morsure d’un aspic venimeux : « Il vivait là dans un grand découragement ; et il abandonna la vie dans une sorte de sommeil, après avoir été mordu à la main par un aspic »[32]. Des débats subsistent sur la nature de ce décès, les hypothèses allant de la thèse du suicide « mélancolique » à cause de la captivité forcée[33], à l’assassinat politique commandité par Ptolémée II pour éliminer l’ancien conseiller de son père qui avait pris position contre lui dans la succession[34].

Conseiller le roi : un expert royal au cœur de la politique du souverain

La potentielle œuvre législatrice de Démétrios de Phalère

À la fois homme politique et philosophe, philos et conseiller du souverain lagide, Démétrios de Phalère a bénéficié d’une position privilégiée à Alexandrie, auprès du pouvoir royal. En plus de conseiller Ptolémée quant à la lecture de traités sur la royauté, le philosophe aurait également eu un rôle législatif, si l’on en croit Claude Elien[35] dans son Histoire variée : « Démétrios de Phalère gouverna excellemment Athènes, jusqu’à ce que la jalousie habituelle des Athéniens ne le chassât ; en Égypte aussi, lorsqu’il fut chez Ptolémée, il présida à l’établissement des lois »[36]. Bien que ce passage soit quelque peu évasif quant au degré d’implication de Démétrios dans la politique de Ptolémée Ier, les historiens ont conjecturé que cette potentielle œuvre législative a surtout été mise en œuvre à Alexandrie et non à l’échelle de la politique globale du royaume. Rapelons que les lois de la capitale lagide sont les mieux connues des trois cités grecques de l’Égypte ptolémaïque[37]. En raison de l’origine athénienne de Démétrios, couplée à son expertise philosophique et politique à la tête de la cité attique, l’historiographie moderne a cherché à lui assigner la paternité de différentes réalisations politiques à Alexandrie, et qui étaient déjà présentes à Athènes.

A titre d’exemple, en s’appuyant sur un papyrus d’Oxyrhynchos (le P. Oxy. XXXII 2645) qui contient un recueil de fragments du traité de Satyros, Sur les dèmes d’Alexandrie, Paul Perdrizet voit une influence de Démétrios dans la mise en place d’un découpage administratif à Alexandrie en tribus et en dèmes[38], dans la tradition des réformes clisthéniennes. Toutefois, les sources papyrologiques attestant de ce découpage ne sont pas en mesure de garantir qu’il a été mis en place au début de l’époque ptolémaïque, lorsque Démétrios était actif. Par ailleurs, une autre réalisation pourrait être attribuée au conseiller de Ptolémée d’après les travaux de Raymond Bogaert. Celui-ci a mis en évidence la filiation entre les banques athéniennes et celles mises en place en Égypte au début de la période lagide, sous le règne de Ptolémée II[39]. Tout en admettant que Démétrios n’a pu présider lui-même à l’ « importation » et l’adaptation de la banque publique aux spécificités du régime monarchique en raison de sa disgrâce, il estime tout à fait crédible que Ptolémée Philadelphe se soit inspiré de sa grande connaissance du fonctionnement d’Athènes. Enfin, P. M. Fraser, en se basant sur l’extrait de l’Histoire variée d’Elien, envisage plus nettement le rôle de Démétrios dans l’élaboration du code civil alexandrin sous le règne de Sôter, en mettant notamment en évidence le grand intérêt des philosophes aristotéliciens pour le domaine de la législation, ce qui s’est traduit par la production de nombreux traités sur ce sujet[40]. Comme l’ont montré les travaux de certains juristes, il existe une certaine parenté entre les lois alexandrines et celles d’Athènes, bien que cela ne justifie pas pour autant, selon Joseph Mélèze-Modrzejewski, d’une réception pure du droit athénien à Alexandrie[41]. En raison d’une insuffisance de sources et de précisions accréditant la parole d’Elien, il est seulement possible de conjecturer que Démétrios de Phalère a pu transmettre ses connaissances des rouages institutionnels d’Athènes au souverain lagide, en sa qualité de conseiller et d’expert royal, en restant prudent toutefois sur l’attribution de certaines réalisations politiques à Alexandrie.

Le Mouseion et la Bibliothèque d’Alexandrie : Démétrios de Phalère et le « rêve d’universalité des Ptolémées »[42]

L’un des faits marquants de l’époque hellénistique repose sur la place importante accordée au savoir intellectuel et scientifique au sein des monarchies : tous les souverains hellénistiques se sont efforcés d’établir leur suprématie intellectuelle en dotant leur capitale, Alexandrie, Antioche et Pergame, de bibliothèques et de centres d’études. Cependant, toutes ces bibliothèques antiques ont disparu, et les sources antiques ne permettent pas de restituer un tableau satisfaisant de leur fonctionnement ou de leur architecture. La plus célèbre de toutes est sans conteste la Bibliothèque d’Alexandrie[43], à la fois par sa vocation encyclopédique et universaliste et par le fait qu’elle était fréquentée par des savants et érudits venus de toutes les régions du monde grec, pensionnés par le pouvoir ptolémaïque au sein du Mouseion[44]. Le modèle des deux institutions alexandrines, et notamment la Bibliothèque, a été cherché par les historiens au niveau de plusieurs aires géographiques : des maisons de vie héritées de l’époque pharaonique[45] à la tradition intellectuelle et culturelle suméro-akkadienne, dans la mesure où la Mésopotamie antique possédait des bibliothèques à caractère encyclopédique et abritant de riches collections de tablettes, à l’instar de l’Esagil à Babylone[46]. Les historiens ont toutefois admis que la Grèce offrait un modèle culturel aux institutions alexandrines particulièrement convaincant, notamment avec le Lycée d’Aristote fondé en 335 av. J.-C., dont la démarche intellectuelle se retrouve en Égypte ptolémaïque dans la vocation universaliste de la Bibliothèque d’Alexandrie. Cette transmission de l’héritage péripatéticien s’est probablement faite par l’entremise de Démétrios de Phalère, lequel avait déjà contribué à obtenir un terrain à son ancien mentor Théophraste pour y installer physiquement le Peripatos à Athènes[47].

En réalité, du fait de témoignages antiques souvent tardifs et allusifs, voire réélaborés et se recopiant parfois les uns les autres, l’incertitude règne sur les origines de la Bibliothèque d’Alexandrie, cette importante collection de rouleaux de papyrus abritée par le Mouseion dans le quartier royal d’Alexandrie[48]. Les sources concernant l’établissement de ces deux institutions alexandrines en attribuent pour la plupart l’inspiration et la paternité à Démétrios de Phalère, en mettant en avant l’héritage d’Aristote dans la nature encyclopédique du Musée ainsi que dans son architecture qui reprend l’agencement spatial du Lycée[49]. La documentation fait cependant état de deux traditions historiques bien distinctes quant au souverain qui a financé et mis en place le projet, entre Ptolémée Ier Soter et son successeur Philadelphe. Le seul document attribuant explicitement la fondation de l’institution à Ptolémée Ier Sôter nous est donné par Eusèbe de Césarée[50] dans son Histoire ecclésiastique, qui cite un passage du Contre les hérésies d’Irénée de Lyon : « Ptolémée, fils de Lagos, très désireux d’orner des meilleurs écrits de tous les hommes la bibliothèque qu’il avait organisée à Alexandrie, demanda aux habitants de Jérusalem leurs Écritures traduites en langue grecque »[51].

A l’inverse, la source qui consacre le mérite de la fondation de la Bibliothèque au successeur de Ptolémée Ier est celle que la tradition postérieure a suivie mais c’est aussi la plus ancienne et la plus problématique d’un point de vue historique qui nous soit parvenue, à savoir La Lettre d’Aristée à Philocrate[52]. Cette œuvre apologétique mêle sous un même règne, celui de Ptolémée II Philadelphe, l’entreprise de traduction en grec du Pentateuque et la fondation de la Bibliothèque qui a accueilli la traduction, grâce à l’impulsion de Démétrios de Phalère[53]. Il apparaît que la gloire de Philadelphe a largement éclipsé celle de son père et, tout au long du Moyen Âge, la fondation de la Bibliothèque lui sera attribuée avec le concours de Démétrios de Phalère. Mais malgré l’impressionnante tradition historique en faveur du fils, les historiens modernes s’accordent tous à attribuer cette fondation royale à Ptolémée Sôter, et ce pour deux principales raisons : d’une part, la contradiction due à l’association entre le philosophe aristotélicien et Philadelphe puisque ce dernier a participé à la disgrâce de l’Athénien ; et d’autre part, l’attachement prégnant de Ptolémée Ier au Lycée d’Aristote, ce qui semble en faire le candidat idéal pour la mise en place d’un projet culturel incluant une institution telle que le Musée d’Alexandrie.

Au regard de la formation philosophique de Démétrios de Phalère à Athènes, son influence sur la « politique culturelle » menée par Ptolémée et poursuivie par son successeur est ainsi tout à fait certaine pour les historiens[54]. En outre, si l’on suit la Lettre d’Aristée à Philocrate, Démétrios aurait également été le premier bibliothécaire de la Bibliothèque d’Alexandrie puisque le philosophe est explicitement désigné comme étant « Κατασταθεὶς ἐπὶ τῆς τοῦ Βασιλέως  Βιβλιοθήκης », littéralement « en charge de la Bibliothèque du roi »[55]. Bien qu’il semble ne pas y avoir eu d’appellation spécifique pour qualifier la charge du bibliothécaire, il existait bel et bien une fonction de « président » de la Bibliothèque d’Alexandrie[56]. Au début de la période ptolémaïque, il s’avère que cet office est systématiquement associé à un rôle de précepteur de la progéniture du couple royal, comme c’est le cas pour le physicien Zénodote d’Ephèse, considéré par les historiens comme le véritable premier bibliothécaire et précepteur de Ptolémée II Philadelphe. Les sources dont les historiens sont tributaires pour reconstituer la liste des bibliothécaires d’Alexandrie, à savoir un papyrus d’Oxyrhynchos (le P.Oxy. X 1241) et une liste issue des Prolégomènes à Aristophane de Tzetzès, sont relativement douteuses et surtout divergentes sur l’ordre de succession. Le croisement de ces deux documents, bien que lacunaires, a permis de dresser une liste approximative dont les noms et la datation sont sujets à débats parmi les spécialistes, mais qui n’inclut pas Démétrios de Phalère. Pour Mostafa El-Abbadi, cette absence s’explique par le fait que l’inventaire des bibliothécaires débute avec la période de co-régence associant Ptolémée II Philadelphe au gouvernement de son père, quelque temps avant la mort de Ptolémée Sôter en 282 av. J.-C. Démétrios n’ayant pu collaborer avec le deuxième des Ptolémées du fait de sa disgrâce au début de son règne, Mostafa El-Abbadi émet l’hypothèse que « la charge consistant à surveiller l’avancement des travaux à la bibliothèque a pu faire l’objet d’une mission royale spéciale, confiée à Démétrios par Sôter[57] ». Le poste de bibliothécaire aurait ainsi véritablement vu le jour sous le règne de Ptolémée II Philadelphe qui a fortement impulsé le rayonnement culturel de l’institution.

Un indice de l’importance de l’action de Démétrios et de son rôle dans la naissance de la Bibliothèque d’Alexandrie nous est, par ailleurs, fourni par l’actuelle Bibliotheca Alexandrina, centre culturel de recherche situé sur l’hypothétique emplacement de son prédécesseur antique et inauguré en octobre 2002 à Alexandrie après plusieurs années de travaux[58]. En effet, installée dans le hall d’entrée et accueillant les lecteurs et visiteurs, se dresse une statue imaginaire d’époque contemporaine de Démétrios de Phalère, vêtu d’un himation et portant un rouleau de papyrus dans la main gauche. En avant de ce portrait, trois inscriptions trilingues rappelant l’identité du philosophe – grec ancien sur la plinthe, arabe et anglais sur la base – rappellent l’universalisme voulu de l’institution, hérité de son modèle ptolémaïque.

Statue fictive de Démétrios de Phalère d’époque contemporaine (Alexandrie, Bibliotheca Alexandrina).

Conclusion

D’abord « gouverneur » d’Athènes pour le compte de Cassandre entre 317 et 307 av. J.-C dans le cadre de la guerre des diadoques, Démétrios de Phalère poursuit ensuite sa carrière politique en Égypte suite à un exil contraint, devenant le conseiller de Ptolémée Ier Sôter. Implanté dans les cercles auliques du pouvoir lagide, Démétrios apparaît véritablement comme une figure intellectuelle de premier plan en incarnant une part de l’héritage classique dans cette civilisation hellénistique dont Alexandre a été à la fois le foyer et le symbole. L’historiographie antique ainsi que les historiens contemporains attribuent au philosophe athénien une action législative et surtout culturelle conséquente à Alexandrie. Dans le cas du Musée et de sa bibliothèque, la formation péripatéticienne de Démétrios est un élément clé pour comprendre la vocation de ces deux institutions et la manière dont elles ont été pensées afin de promouvoir le rayonnement culturel de la capitale. La Lettre d’Aristée à Philocrate va même plus loin en faisant de Démétrios non seulement le premier bibliothécaire, mais aussi l’initiateur de la traduction en grec de la Loi juive à Alexandrie, par soixante-douze traducteurs venus de Jérusalem. Bien que le rôle de Démétrios soit ici sujet à débat en raison de la nature de la source, cette entreprise de traduction en koinè grecque d’un écrit hébraïque sacré au sein de la Bibliothèque témoigne de cette « politique culturelle » universaliste des premiers Ptolémées. De manière plus générale, elle illustre cette posture d’expert royal et témoigne du rôle fondamental joué par le philosophe athénien auprès du pouvoir royal lagide : en effet, la Lettre d’Aristée évoque le fait que c’est Ptolémée II en personne qui aurait demandé à Démétrios, en raison de ses expertises, de mettre en œuvre la traduction[59].

Notons toutefois que Démétrios de Phalère ne constitue pas l’unique exemple de l’intellectuel de cour des débuts de l’époque lagide, puisque d’autres savants grecs et égyptiens ont pu être liés à Ptolémée Ier, à l’instar du philosophe grec Hécatée d’Abdère[60] ou du prêtre égyptien Manéthon de Sébennytos[61]. La question des rapports – réels ou éventuels – qu’ont pu entretenir ces experts entre eux au sein de l’espace curial et avec la royauté reste importante au vu de l’importance de leurs écrits, mais mal documentée et renseignée. Concernant Hécatée d’Abdère, actif essentiellement à la fin du IVe siècle av. J.-C, au temps où Ptolémée n’est pas encore basileus mais un satrape influent, O. Murray rappelle que l’influence croissante de Démétrios à la cour et la mise en place d’une politique visant au rayonnement de la culture grecque, a pu contribuer à créer des visions antagonistes entre ces deux savants[62]. Démétrios aurait même progressivement fait évincer Hécatée, perçu comme un « libre penseur » et dont l’ouvrage sur l’Egypte ne coïncidait plus avec les vues politiques et culturelles de Ptolémée. En outre, comme le rappelle François Hartog dans son ouvrage sur la Mémoire d’Ulysse, les souverains lagides ont également su s’appuyer tout au long de la période sur la sagesse d’experts égyptiens, en particulier des membres de la caste sacerdotale comme Manéthon, susceptibles de leur apporter une connaissance de la tradition intellectuelle égyptienne nécessaire à l’enracinement de leur pouvoir en Égypte[63].


[1] Cicéron, De Legibus,  III, 6, 14 (tr. G. DE PLINVAL, Paris, Les Belles Lettres, 1959).

[2] Dans beaucoup de ses œuvres, Cicéron brosse un portrait élogieux de Démétrios de Phalère, présenté comme une figure politique charismatique et comme un intellectuel ayant réussi à s’adapter aux contraintes de l’action politique pour exceller dans ce domaine. Une seule œuvre, le Brutus, offre une allégation et un jugement péjoratif de la part de Cicéron sur l’éloquence de Démétrios. Voir Pierre CHIRON, « Démétrios de Phalère dans le Brutus » dans S. AUBERT-BAILLOT, C. GUÉRIN, Le « Brutus » de Cicéron : rhétorique, politique et histoire culturelle, Leyde, Brill, 2014, p. 105-120.

[3] La dynastie ptolémaïque (également appelée « lagide », en référence à Lagos, père du premier souverain) est une dynastie de rois gréco-macédoniens fondée par Ptolémée (voir n. 8) et implantée en Egypte suite à la conquête de l’empire perse par Alexandre le Grand. La défaite de Cléopâtre VII et du général romain Marc-Antoine face à Octave lors de la bataille d’Actium (31 av. J.-C.) marque traditionnellement la fin de la dynastie lagide, l’Egypte devenant une province romaine gouvernée par un préfet. Les historiens admettent que la mort de la dernière souveraine lagide marque, plus largement, la fin de la période hellénistique.

[4] Il convient de noter que le corpus de documents anciens concernant la vie de Démétrios de Phalère comprend également d’autres sources iconographiques et archéologiques d’époques variées, mais qui font l’objet de débats importants quant à la figuration réelle ou potentielle du philosophe. Ainsi, il est possible de citer : une statue-portrait (discutée) retrouvée dans l’Exèdre du Sérapéum de Memphis et dont la datation est relativement incertaine, une figuration (discutée) de Démétrios de Phalère sur un gobelet en argent issu du trésor de Boscoreale (daté de la fin du Ier siècle av. J.-C) ; et également une figuration (discutée) du philosophe sur la mosaïque dite des « Sept Sages » de la villa Albani à Rome.

[5] Pour une édition scientifique des sources antiques relatives à la vie de Démétrios de Phalère, avec un apparat critique, se reporter à : William W. FORTENBAUGH, Eckart SCHUTRUMPF (éd.), Demetrius of Phalerum : Text, Translation, and Discussion, Londres, Transaction publishers, 2000.

[6] Souda, s. v. Δημήτριος (Δ 429). Pour consulter les notices de la Souda, voir l’édition numérique Souda On Line (http://www.stoa.org/sol/) qui constitue une base de données des différentes entrées de l’encyclopédie byzantine avec une traduction anglaise.

[7] Démétrios de Phalère est mentionné par Cicéron dans sept de ses œuvres : De republica (II, 2), De legibus (II, 62 ; III, 14), De finibus (V, 53-54), Pro C. Rabirio Postumo (IX, 23), De officiis (II, 60), De oratore (II, 95), Brutus (38 ; 285).

[8] P. Lille 88 = MP3 2845.9 (éd. C. MEILLIER, Études sur l’Égypte et le Soudan anciens, CRIPEL 5, Publications de l’Université de Lille III, 1979,  p. 366-368).

[9] Nous trouvons au moins trois termes différents employés par les auteurs anciens pour désigner son autorité : Polybe (Histoires, XII, I 3, 9) le qualifie de « prostatês », ce qui renvoie à l’idée d’un garant ou d’un tuteur ; Strabon (Géographie, IX, 398) et Diodore de Sicile (Bibliothèque historique, XX, 45,5) usent du terme « épistatês », qui désigne à Athènes un magistrat, le « président » des Prytanes qui préside le Conseil et l’Assemblée le jour de son élection. Mais le même Diodore le qualifie également (XVIII, 74, 3 et XX, 45, 2) du terme d’ « épimélète », titre vague qui implique surtout une fonction d’administrateur et de gouverneur.

[10] Lara O’SULLIVAN, The regime of Demetrius of Phalerum in Athens, 317-307 BCE. A Philosopher in Politics, Leyde, Brill, 2009, 344 p. Voir aussi : Claude MOSSÉ, « Démétrios de Phalère : un philosophe au pouvoir ? » dans C. JACOB, F. DE POLIGNAC, Alexandrie IIIe siècle. Tous les savoirs du monde ou le rêve d’universalité des Ptolémées, Paris, Éditions Autrement, 1992, p. 83-92.

[11] Plutarque, Vie de Démétrios, 9, 1-3 : « L’homme du Phalère, en raison de ce changement de régime, craignant plus ses concitoyens que les ennemis, Démétrios [Poliorcète] ne se désintéressa pas de lui : plein d’estime pour sa réputation et son mérite, il l’envoya en sécurité, comme il le souhaitait, à Thèbes. » (trad. E. CHAMBRY, R. FLACELIÈRE, Les Belles Lettres, 2013).

[12] Plutarque, Moyen de distinguer le flatteur d’avec l’ami, 28 69 C-D. Voir aussi les témoignages de Diogène Laërce, Vies, VI, 90 ; Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, XX, 45, 4.

[13] Général d’Alexandre le Grand, Ptolémée participe à toutes ses campagnes lors de l’Anabase et devient l’un de ses sômatophylaques (garde du corps). Il est désigné satrape d’Égypte lors du partage de Babylone à la mort d’Alexandre en 323 av. J.-C. Lors des guerres des diadoques, il s’oppose principalement aux prétentions hégémoniques d’Antigone le Borgne et de son fils Démétrios Poliorcète qui souhaitent restaurer l’unité de l’empire d’Alexandre. La date de sa proclamation comme roi (basileus) d’Égypte dans le sillage d’Antigone le Borgne fait l’objet de discussions, mais la date de 304 av. J.-C. rallie de plus en plus de spécialistes. La documentation disponible ne renseigne pas sur son couronnement en tant que pharaon, son fils Ptolémée II étant le premier souverain lagide à l’être, mais il est très vraisemblable en raison de son intérêt hautement politique pour la dynastie lagide naissante.

[14] Il  convient de rappeler que dans son enfance, Ptolémée a suivi les enseignements d’Aristote avec les autres hétairoi d’Alexandre le Grand à Mieza.

[15] Très récemment : Anne QUEYREL BOTTINEAU (dir.), Conseillers et ambassadeurs dans l’Antiquité, Besançon, Presses Universitaires de Franche-Comté, 2017, 866 p.

[16] Voir Annie HOURCADE, Le conseil dans la pensée antique. Les sophistes, Platon, Aristote, Paris, Hermann Editeurs, 2017, 349 p.

[17] Voir la série de mélanges intitulée « Experts et pouvoirs dans l’Antiquité » et dont les contributions ont été publiées entre 2001 et 2003 au sein de la Revue Historique. Notons également l’utilisation récente du terme pour l’ époque classique dans l’ouvrage de Paulin ISMARD, La démocratie contre les experts. Les esclaves publics en Grèce ancienne, Paris, Éditions du Seuil, 2015, 269 p.

[18] Pour les royautés hellénistiques en particulier, il convient de citer deux articles traitant des experts royaux « barbares » (dans le sens d’individus de culture ou de naissance non gréco-macédonienne) au sein des monarchies lagide et séleucide :  Bernard LEGRAS, « Les experts égyptiens à la cour des Ptolémées », Revue Historique, n°624, 2002, p. 963-991 ; Nathaël ISTASSE, « Experts ‘barbares’ dans le monde politique séleucide » dans Jean-Christophe COUVENHES, Bernard LEGRAS (dir.), Transferts culturels et politique dans le monde hellénistique, Paris, Publications de la Sorbonne, 2006, p. 53-80.

[19] L’oïkoumène (en grec, οἰκουμένη) désigne de manière large le monde grec, le monde habité par les Grecs, par opposition au monde barbare.

[20] Claire PREAUX, Le monde hellénistique. La Grèce et l’Orient de la mort d’Alexandre à la conquête romaine de la Grèce (323-146 av. J.-C.), t. 1, Paris, Presses Universitaires de France, 1978, p. 212-213.

[21] En grec « philoi »,  φίλοι τοῦ βασιλέως.

[22] Pour l’étude des philoi royaux en Égypte ptolémaïque, voir les livres de synthèse de Leon MOOREN, The Aulic Titulature in Ptolemaic Egypt and Prosopography, Bruxelles, Palais der Academiën, 1975 ; La hiérarchie de cour ptolémaïque. Contribution à l’étude des institutions et des classes dirigeantes à l’époque hellénistique, Louvain, 1977. Les travaux de L. Mooren attirent l’attention sur la difficulté de cerner les philoi dans l’ensemble du personnel dirigeant ainsi que la nature (réelle ou fictive) des liens de proximité entre le roi et l’individu caractérisé comme philos dans les sources : soit parce que certains individus qui appartiennent à l’entourage royal ne sont pas qualifiés de philoi dans nos sources, soit celles-ci qualifient comme tels des personnes qui ont seulement le titre d’Ami, mais qui sont le plus souvent de simples fonctionnaires. Par conséquent, L. Mooren a proposé une distinction entre philoi « réels », à l’image de Démétrios, et « titulaires ». Toutefois, comme le note Ivana SAVALLI-LESTRADE, Les Philoi royaux dans l’Asie hellénistique, Paris, Droz, 1998, p. XII : « Cette distinction, qui peut paraître au premier abord raisonnable, est en réalité très peu satisfaisante pour l’historien qui manie des sources de nature et d’époques disparates […] ».

[23] Ivana SAVALLI-LESTRADE, Les Philoi royaux dans l’Asie hellénistique, Paris, Droz, 1998, p. X-XI.

[24] Plutarque, De l’Exil, 7 602 A (trad. J. HANI, Paris, Les Belles Lettres, 1980).

[25] Plutarque, Apophtegmes de rois et de généraux, 189 D : « Démétrios de Phalère conseillait au roi Ptolémée d’acquérir et de lire les livres traitant de la royauté et du gouvernement ; ‘car, ce que leurs amis n’osent pas conseiller aux rois, c’est écrit dans les livres » (trad. F. FUHRMANN, Paris, Les Belles Lettres, 1988).

[26] Louis DELATTE, Les Traités de la Royauté d’Ecphante, Diotogène et Sthénidas, Paris, Droz, 1942.

[27] Diogène Laërce, Vies, V, 78 (trad. M.-O. GOULET-CAZE, Paris, Le Livre de Poche, 1999).

[28] Diogène Laërce, Vies, V, 79.

[29] Notamment Auguste BOUCHÉ-LECLERCQ, Histoire des Lagides, t. I, Paris, Ernest Leroux, 1903, p. 96-97.

[30] Il convient de rappeler que Cassandre, le frère d’Eurydice, a été roi de Macédoine. A l’inverse, la mère de Ptolémée II Philadelphe, dernière épouse de Ptolémée Ier, était une suivante d’Eurydice, sans ascendance spécifiquement noble ou royale.

[31] La chôra désigne la campagne égyptienne par opposition à la cité d’Alexandrie. Il faut noter la particularité du lieu de décès de Démétrios, à Diospolis d’aval, aujourd’hui Tell el Balamoum, près de Damiette. Cette dernière ville n’existant pas encore, c’est Diospolis qui faisait fonction de port juste avant l’estuaire. Le philosophe est donc né (Phalère) et mort dans un port. Etant donné les imprécisions autour de ses conditions de détention et de sa mort, il est relativement difficile d’affirmer la dureté de sa situation. Sur Diospolis/Balamoun, voir : Fr. LECLERE, Les villes de Basse Egypte au Ier millénaire av. J.-C. Analyse archéologique et historique de la topographie urbaine. Le Caire, IFAO, Bibliothèque d’Etudes 144/1-2, 2008, p.287-321.

[32] Diogène Laërce, Vies, V, 78. L’épisode de la morsure du serpent est aussi rapporté par Cicéron, Pro C. Rabirio Postumo, IX, 23 : « Démétrius, à qui son excellente administration de l’État et sa science avaient valu gloire et renom, Démétrius, dit de Phalère, perdit la vie dans ce même royaume d’Égypte où il se fit mordre par un serpent ». (trad. A. BOULANGER, Paris, Les Belles Lettres, 1949).

[33] Ce motif du suicide causé par la mélancolie, l’abattement et le découragement (en grec, ἀθυμία) constitue un topos littéraire récurrent que l’on retrouve notamment dans d’autres vies de philosophes de l’œuvre de Diogène Laërce.

[34] Voir Stephen V. TRACY, « Demetrius of Phalerum : Who was He and Whos was He Not ? » dans William W. FORTENBAUGH, Eckart SCHUTRUMPF (éd.), Demetrius of Phalerum : Text, Translation, and Discussion, Londres, Transaction publishers, 2000, p. 331-345.

[35] Compilateur romain de langue grecque du début du IIIe siècle ap. J.-C.

[36] Élien, Histoire variée, III, 17 (trad. A. LUKINOVICH, A.-F. MORAND, La Roue à Livres, 1991).

[37] Voir Julie VELISSAROPOULOU, « Les Lois alexandrines », sous la direction de Joseph Mélèze-Modrzejewski, Université Paris II Panthéon-Assas, 1972 (mémoire de DESS). Les deux autres cités grecques de l’Égypte lagide sont Naucratis et Ptolémaïs.

[38] Paul PERDRIZET, « Le fragment de Satyros sur les dèmes d’Alexandrie », Revue des Études anciennes, t.12, n°3, 1910, p. 217-247.

[39] Raymond  BOGAERT, Trapezitica Aegyptiaca. Recueil de recherches sur la banque en Égypte gréco-romaine, Florence, Gonelli, 1994.

[40] P. M. FRASER, Ptolemaic Alexandria, Oxford, Oxford Clarendon Press, 1972, p. 113-114.

[41] Joseph MÉLÈZE-MODRZEJEWSKI, Loi et coutume dans l’Égypte grecque et romaine, Varsovie, Warsaw University, 2014, p. 124.

[42] Cette formulée est empruntée au sous-titre de l’ouvrage de Christian JACOB, François DE POLIGNAC (dir.), Alexandrie IIIe siècle av. J.-C. Tous les savoirs du monde ou le rêve d’universalité des Ptolémées, Paris, Editions, 1992.

[43] Il existe une bibliographie conséquente sur la Bibliothèque d’Alexandrie. Voir : Mostafa EL-ABBADI, Vie et destin de l’ancienne bibliothèque d’Alexandrie, Paris, UNESCO-PNUD, 1992 ; Luciano CANFORA, La véritable histoire de la Bibliothèque d’Alexandrie, Paris, Desjonquères, 1988. Plus récemment : Frédéric MORI, Charles MELA (éd.), Alexandrie la divine, 2 vol., Genève, La Baconnière, 2016 ; Christophe RICO, Anca DAN (éd.), The Library of Alexandria. A Cultural Crossroads of the Ancient World. Proceedings of the Second Polis Institute Interdisciplinary Conference, Jerusalem, Polis Institute Press, 2017. Plus largement, sur les bibliothèques dans l’Antiquité : Lionel CASSON, Libraries in the Ancient World, Yale University Press, 2001, p. 31-47.

[44] A l’origine, un Mouseion est un sanctuaire consacré aux Muses, divinités liées aux arts. Progressivement, le terme a été employé pour désigner des institutions culturelles et intellectuelles placées sous le patronage des Muses, à l’instar du Mouseion d’Alexandrie qui abritait la bibliothèque.

[45] Sur les maisons de vie, consulter Vilmos WESSETSKY, « Die ägyptische Tempelbibliothek. Der Schlüssel der Lösung liegt doch in der Bibliothek des Osymandyas ? », ZÄS, 100, 1973, p. 54-59. Egalement : Amandine MARSHALL, Etre un enfant en Égypte ancienne, Monaco, Éditions du Rocher, 2014 ; K. ZINN, « Libraries and Archives. The Organisation of Collective Wisdom in Ancient Egypt », dans M. Canatta, Chr. Adams (éd.), Current Research in Egyptology 2006. Proceedings of the Seventh Annual Symposium which took place at the University of Oxford 2006, Oxford, 2007, p.169-176.

[46] Voir Philippe CLANCIER, Les bibliothèques en Babylonie dans la deuxième moitié du Ier millénaire av. J.-C., Münster, Ugarit-Verlag, 2009.

[47] Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes les plus illustres, V, 39.

[48] Parmi les témoignages les plus suggestifs sur la fondation de la Bibliothèque : Lettre d’Aristée à Philocrate ; Eusèbe de Césarée, Histoirre ecclésiastique ; Clément d’Alexandrie, Stromates ; Epiphane de Salamine, De ponderibus et mensuris ; Galien, Commentaire des Epidémies ; Tzetzès, De comoedia.

[49] Le rare témoignage d’époque impériale fournissant une description du cadre physique du Musée d’Alexandrie se trouve chez Strabon, Géographie, XVII, 1, 8 : « Le Musée fait aussi partie des palais, avec un promenoir, une exèdre, et un grand local dans lequel se trouve le réfectoire des savants membres du Musée. Cette société a des biens en commun et possède un prêtre affecté au Musée nommé autrefois par les rois, et aujourd’hui par César ». (trad. B. LAUDENBACH, Paris, Les Belles Lettres, 2014).

[50] Ecrivain et théologien actif au IVe siècle ap. J.-C. et reconnu comme un Père de l’Eglise.

[51] Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, V, VIII, 11-12 (trad. G. BARDY, Ed. du Cerf, 1955).

[52] Ecrit apologétique dont la datation varie entre 200 av. J.-C et 80 ap. J.-C, le seul repère chronologie sûr étant que ce document est antérieur à l’historien Flavius Josèphe puisqu’il la reprend entièrement dans ses Antiquités Judaïques. La Lettre d’Aristée retrace de manière légendaire l’entreprise de traduction en grec du Pentateuque à Alexandrie, à l’initiative de Ptolémée II Philadelphe, par soixante-douze intellectuels juifs venus de Jérusalem.

[53] Sur la Septante et la Lettre d’Aristée à Philocrate voir : G. DORIVAL et. alli. (dir.), La Bible grecque des Septante. Du judaïsme hellénistique au christianisme ancien, Paris, Éditions du Cerf, 1988.

[54] Par la formulation « politique culturelle », nous renvoyons ici à la volonté des Ptolémées de faire d’Alexandrie le siège politique et culturel de la dynastie, via la mise en place du Mouseion et de sa bibliothèque qui ont contribué, par leur but encyclopédique et universaliste de rassembler le savoir intellectuel grec et étranger, à déployer l’idéologie royale lagide.

[55] Pseudo-Aristée, Lettre d’Aristée à Philocrate, 9 (trad. A. PELLETIER, Paris, Editions du Cerf, 1976). Il est intéressant de noter que l’on retrouve une expression analogue dans une inscription honorifique de Chypre datée de la fin de la période ptolémaïque (OGIS 172), dédiée à un certain Onasandre de Paphos. Elle affirme que ce dernier a été « nommé à la tête de la Grande Bibliothèque d’Alexandrie » vers 88 av. J.-C. sous le règne de Ptolémée IX Sôter.

[56] Bien que les historiens aient plus ou moins tendance à associer sous une même bannière le Musée et sa collection de livres, il s’agit de rappeler que les deux institutions – bien que complémentaires – ont eu un fonctionnement différencié. En effet, le fait que la personne nommée à la tête de la Bibliothèque n’était pas la même que celle qui dirige le Mouseion, l’épistatès, semble indiquer une administration distincte.

[57] Mostafa EL-ABBADI, Vie et destin…, p 94.

[58] Sur la Bibliotheca Alexandrina, consulter l’ouvrage de F. PATAUT, La nouvelle bibliothèque d’Alexandrie, Paris, Buchet-Chastel, 2003.

[59] Pseudo-Aristée, Lettre d’Aristée à Philocrate, 9-11. Il faut ici rappeler l’intérêt particulier des philosophes péripatéticiens, depuis Aristote, pour les législations et les sagesses « barbares », pour reprendre la formulation d’Arnaldo Momigliano, Sagesses barbares. Les limites de l’hellénisation, Paris, Éditions Maspero, 1979.

[60] Disciple du philosophe sceptique Pyrrhon d’Elise selon Diogène Laërce (Vies, IX), Hécatée est connu pour de nombreux textes sur des thèmes variés, dont certains ont été transmis indirectement par d’autres auteurs, tel que son œuvre sur l’Egypte (περὶ Αἰπτίων), composé grâce au patronage royal de Ptolémée. Connu grâce à Diodore de Sicile qui l’utilise comme source principale du livre I de sa Bibliothèque historique, l’ouvrage aborde différents aspects de l’histoire, de la culture et de la religion de l’Egypte. Voir O MURRAY,  « Hecataeus of Abdera and Pharaonic Kinship »,  JEA 56, 1970, p.141-169.

[61] L’existence historique de ce prêtre, qui aurait rédigé une Histoire de l’Egypte (Aegyptiaca) sous le règne de Ptolémée Ier ou Philadelphe, est sujette à débat. La  bibliographie  sur  Manéthon  est  considérable.  Voir  celle  réunie  par  DILLERY  J.,  « The  First  Egyptian Narrative  History :  Manetho  and  Greek  Historiography »,  ZPE 127  (1999),  p.  113-116.  Du  même  auteur : DILLERY J.,  Clio’s Other Sons. Berossus & Manetho, Ann Arbor, Presses Universitaires du Michigan, 2015.

[62] O MURRAY,  « Hecataeus of Abdera and Pharaonic Kinship »,  JEA 56, 1970, p. 167 : « It may be too adventurous to see Hecateus and Demetrius as the protagonists at court of two explicit and opposed political doctrines, yet they certainly represent two incompatible attitudes. With the arrival of Demetrius, Greek and Egyptian culture fell apart ; and a whole intellectual approach was forgotten, submerged in the excitement of the establishment of Alexandria […] ».

[63] François HARTOG, Mémoire d’Ulysse. Récits sur la frontière en Grèce ancienne, Paris, Gallimard, 1996, p. 49. Voir également la prosopographie des experts égyptiens royaux réalisée par Bernard LEGRAS, « Les experts égyptiens… », p. 963-991. Cette réflexion autour des transferts culturels et de la diffusion des cultures orientales dans le monde gréco-romain a notamment été posée de manière inédite par Arnaldo Momigliano, Sagesses barbares. Les limites de l’hellénisation, Paris, Éditions Maspero, 1979.

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