Le discours sur le temps au sein de l’œuvre de Bède le Vénérable : un point tournant de la connaissance altomédiévale ? Une étude statistique du vocable tempus dans les textes de la Patrologia latina

Imprimer ou télécharger cet article

Patrice F. Hamel

Résumé

L’historiographie récente contribue à dynamiser l’intérêt de la recherche pour le système de représentation temporelle de Bède le Vénérable. Son œuvre vaste constitue un véritable monument d’authentique génie en matière de récupération/critique/reformulation des réflexions patristiques, mais aussi de perfectionnement, voire d’innovation « scientifique », théologique et sociale. Afin de cerner davantage la richesse de son discours, mais également les modalités selon lesquelles ce dernier s’articule avec ce qui le précède et ce qui le suit dans le temps long, on entreprend une étude de statistique lexicale d’un terme en apparence banal, tempus, mais dont on montre a contrario l’immense potentiel en matière de considérations historiques.


Patrice F. Hamel est doctorant en histoire médiévale en cotutelle sous la direction de Didier Méhu (professeur titulaire, Université Laval, Canada) et de Michel Lauwers (professeur des universités, Université Nice-Sophia-Antipolis, France). Intéressé par le système de représentation médiévale, plus particulièrement en ce qui concerne les catégories anthropologiques de l’espace et du temps, il conduit depuis la maîtrise en 2012 ses recherches auprès de l’œuvre de Bède le Vénérable. Ses champs d’intérêt incluent également la statistique lexicale ainsi que la sémantique historique dont il utilise les méthodes pour mener à bien une partie de son travail. Sa thèse intitulée (D)écrire le temps pour construire l’espace : Temporalité et spatialité des rapports sociaux dans l’œuvre de Bède le Vénérable (mort en 735), toujours en cours, cherchera à approfondir l’articulation entre les conceptions du temps et de l’espace altomédiévales d’abord chez Bède le Vénérable, puis, suivant une démarche comparative, chez des clercs allant de saint Augustin jusqu’aux réformateurs du XIe siècle. Il s’agira in fine de contribuer à la connaissance historique sur la mise en place du projet global de la société chrétienne.

patrice.frigault-hamel.1@ulaval.ca


La recherche historique sur la temporalité dans l’œuvre de Bède le Vénérable a été dynamique ces dernières années[1]. En effet, on observe à travers celui-ci un approfondissement du savoir, notamment en ce qui a trait au complexe processus de conceptualisation auquel s’adonne le moine de Jarrow pour clarifier les événements qui devaient, selon lui, caractériser le crépuscule de la communauté des fidèles sur terre. Un développement semblable n’aurait sans doute pas été possible sans la réalisation d’éditions critiques et traductions des œuvres de Bède. On pense au travail de Faith Wallis avec The Reckoning of Time, On the Nature of Things and On Times (en collaboration avec Calvin B. Kendall) ainsi que Commentary on Revelation[2].

Parallèlement à l’édition des manuscrits de Bède, l’activité scientifique fait preuve d’une grande vivacité. Les séances dédiées au thème de « Bede and the Future » au International Medieval Congress de l’Université de Leeds en 2011 ont favorisé, trois ans plus tard, la parution d’un livre codirigé par Peter Darby et Faith Wallis lui aussi intitulée Bede and the Future[3]. On songe également à la contribution de P. Darby nommée Bede and the End of Time parue en 2012[4]. Ces ouvrages ont grandement concouru à l’approfondissement de tout le système de représentation qui sous-tend la pensée eschatologique de Bède, allant même jusqu’à proposer la chronologie de son développement.

Cependant, sans invalider la qualité de ces contributions réalisées dans les dernières années, force est de constater l’absence presque totale des méthodes quantitatives, notamment la statistique lexicale. Les seules exceptions s’avèrent le comptage des mots qu’effectuent entre autres P. Darby[5] et Alan Thacker[6], ce qui est un premier pas vers une familiarisation avec la sémantique historique. On peut donc soutenir qu’il s’agit d’une voie fort prometteuse à emprunter dans les prochaines années de recherche dans le domaine de la médiévistique[7].

Dans cet ordre d’idée, cet article a pour première vocation de fournir une démonstration méthodologique. Y seront donc présentées quelques manipulations statistiques réalisées dans le cadre des recherches pour la thèse de doctorat. Grâce à l’outil d’exploration que constitue la statistique, on proposera justement d’explorer un corpus formé des œuvres de Bède le Vénérable afin d’y identifier les modalités  originales relatives à son discours sur le temps. Pour ce faire, à dessein d’apprécier davantage la complexité et l’ingéniosité des idées formulées, enseignées et défendues par ce dernier, il est nécessaire d’insister sur le fait qu’elles composent les indices d’une problématique bien plus vaste. Ainsi, la période entre le Ve et le Xe siècle a été le théâtre d’un développement majeur des traités sur le temps dans les textes[8]. Relativement à cela, il paraît dès lors plutôt difficile de chercher à comprendre la société chrétienne altomédiévale et les changements sociaux qui la caractérisent sans considérer la question de la progression des représentations du temps.

Pour identifier les principales inflexions de cette transformation, on procèdera à l’étude de l’évolution de la matière « théorique » temporelle dans les œuvres médiévales par l’intermédiaire d’une analyse des distributions lexicales du lemme tempus. On enchaînera ensuite avec la réalisation d’un ensemble de graphiques factoriels montrant les structures sémantiques de ce vocable chez Bède ainsi qu’à deux autres moments de l’histoire[9]. Adoptant une approche comparative, on s’efforcera de percevoir une partie de ce qui contribue à distinguer les propos du moine de Jarrow tant de ceux qui le précèdent que de ceux qui le suivent.

L’évolution du discours sur le temps au haut Moyen Âge dans la Patrologia latina : le cas de tempus

Avant d’approfondir les types d’analyses effectuées ainsi que leur résultat, il paraît nécessaire de justifier deux éléments, à commencer par le choix du vocable tempus. Pour obtenir des produits statistiques (listes, graphiques divers, etc.) qui sont à la fois lisibles, concis et cohérents relativement à l’objet de la recherche, il est primordial de sélectionner des mots à-propos. Pour évaluer cette pertinence, il faut dans un premier temps s’assurer que les termes potentiellement sélectionnés correspondent au sujet de l’étude. Par exemple, à quoi bon, sauf indications contraires (une hypothèse basée sur des recherches statistiques antérieures, par exemple), prendre en compte le lemme pisces pour travailler sur la notion d’adoubement? Bien entendu, cette étape repose d’abord et avant tout sur l’acquisition d’une connaissance minimale des ouvrages (et de ceux qui les ont produits) composant le corpus examiné (et, a fortiori, des mécanismes de structurations de la société à l’origine des textes étudiés)[10]. Une fois que la pertinence des mots est validée, il convient dans un second temps de calculer leur coefficient de représentativité dans le corpus interrogé : sont-ils couramment employés dans l’ensemble de ce dernier ou ne sont-ils observables que dans un seul texte ? Pour ce faire, la statistique lexicale offre des moyens pour mesurer l’importance d’un mot, c’est-à-dire sa fréquence, dans une population. Ainsi, on peut produire un lexique des lemmes contenus dans un corpus afin de valider que le terme envisagé possède ou non un poids significatif qui en justifie l’intégration à la recherche. Dans le cas présent, le choix de tempus respecte la question de la correspondance au sujet de l’étude. Même si c’est du mot tempus que le mot « temps » découle, il faut avouer qu’une remarque de P. Darby a positivement influencé le processus de sélection. Parlant du vocable sous sa forme nominative pluriel tempora, il le qualifie de « non-specific Latin term »[11]. Ce lemme possède une forte polysémie, à tel point qu’il se voit banalisé. Or, c’est justement en raison de cette banalité qu’on en a privilégié la candidature; sous couvert de ce qui parait terne et (trop) commun peut justement se cacher une richesse du point de vue historique[12]. Enfin, tempus s’avère conforme au critère de la représentativité dans les textes : il affiche une fréquence de 136 671 mots pour un corpus qui comprend un peu plus de 100 000 000 de formes différentes.

Concernant le corpus, la Patrologia latina (ou PL), en dépit de ses défauts que les bases de données les plus récentes n’ont pas (le Corpus Christianonum Series Latina, par exemple), a pour avantage premier d’être accessible en ligne dans son intégralité. Il a donc été facile d’en extraire le contenu afin de le formaliser en un corpus lemmatisé, étiqueté[13] et tokenisé[14] aisément manipulable par l’intermédiaire d’un logiciel statistique tel que R[15].

L’évolution de l’usage de tempus dans la PL

La première analyse effectuée consiste à observer l’évolution de l’emploi d’un lemme de manière chronologique. Pour ce faire, on utilise la fonction R freqlem2 qui découpe l’ensemble du corpus en tranches dotées chacune d’un échantillonnage identique de la population globale (qui se détaille à 102 713 964 mots). Par un principe d’anamorphose, la fonction vient ensuite placer les bornes de ces colonnes sur un axe chronologique, ce qui donne le plus souvent des colonnes de largeur inégale. L’avantage de cette fonction est de « produire une représentation de l’évolution bien plus conforme à l’habitude, puisque les abscisses gomment en quelque sorte le fait que les textes ne sont pas répartis de manière homogène sur toute la durée concernée, tout en conservant le principe des tranches d’effectif égal »[16]. Cette commande R fournit un graphe dont l’axe des abscisses correspond à la chronologie et l’axe des ordonnées aux effectifs du lemme tempus. Il combine un histogramme où les tranches sont représentées par des colonnes rectangulaires ainsi qu’une courbe de couleur qui désigne l’évolution tendancielle de l’usage du vocable sélectionné.

Le premier graphique montre l’évolution de la distribution du pivot tempus dans la PL avec un découpage des effectifs en dix portions où chacune d’entre-elles contient 10 271 396 mots répartis en moyenne sur une trentaine de volumes. L’aspect modérément convexe de la courbe indique une évolution de la distribution globalement stable : une augmentation lente et progressive de l’utilisation de tempus en partant des Pères jusqu’aux clercs carolingiens, après quoi s’observe le phénomène inverse jusqu’au pape Innocent II. On constate en observant les colonnes du graphique qu’un pic en matière de fréquences d’emploi de tempus est atteint un peu avant le volume 100 de la PL, où la présence de l’œuvre d’Alcuin s’avère largement dominante. Dans les trente-cinq textes qui lui sont attribués dans le corpus, on remarque un total de 1347 occurrences du pivot.

Ces éléments du graphique demeurent difficiles à interpréter en raison de leur caractère trop vague : l’observation n’est pas réalisée à la bonne échelle[17]. Puisqu’il faut circonscrire avec un peu plus d’exactitude les volumes concernés pour chaque colonne, on en double le nombre. C’est le cas du deuxième graphique, où les tranches groupent maintenant une dizaine de volumes approximativement.

L’allure de la courbe de moyenne fait écho à celle du précédent graphe, à la seule exception toutefois qu’on y remarque un apex plus clair aux alentours des volumes 120 à 125 ou 126 (IXe siècle) où l’utilisation maximale de tempus se chiffre environ à 7000 fois par tranche. Parmi les auteurs concernés par cette fourchette se trouvent notamment Paschaise Radbert (dix textes recensés dans le volume 120 et deux dans le volume 126; 743 occurrences de tempus), Jean Scot Érigène (12 textes dans le vol. 120; 571 occ.) et Hincmar de Reims (32 textes dans le vol. 125 et deux dans le vol. 126; 1036 occ.).

Les plus hauts sommets correspondent aux colonnes sept et huit (volumes 95 à 105). La septième colonne inclut environ les volumes 90 à 95 qui sont dominés par l’œuvre de Bède le Vénérable. Elle comporte 48 textes avec une utilisation globale de tempus chiffrée à 3510. Quant à la huitième, elle est composée des volumes 96 à 105 dans lesquels se trouvent des auteurs allant de la fin du VIIe siècle jusqu’au début du IXe siècle. Par l’intermédiaire de tempus, on voit bien que le temps occupe une place plus importante dans l’œuvre de Bède que dans celles des autres « intellectuels » concernés par la fourchette susmentionnée. Et ce n’est pas un cas isolé; pour le montrer, on prend les vocables dies (168 412 occurrences) et annus (105 186 occ.) qui, comme pour tempus, remplissent les critères de sélection que sont la pertinence et le coefficient de représentativité. Sans entrer dans les détails, on constate assez aisément dans les graphiques trois et quatre que des taux très élevés sur le plan des effectifs sont atteints entre les volumes 90 et 105-110.

Ces précédentes observations, qui montrent une concentration de l’emploi du pivot tempus (mais aussi de dies et annus), s’inscrivent dans les pas de travaux récents; Bède est de son vivant une référence concernant de nombreux sujets, à commencer par l’eschatologie (les âges du monde, le déroulement du Jugement dernier et ce qui se produira dans le prochain saeculum, etc.) ainsi que la computation du temps et l’établissement d’une orthodoxie en matière des célébrations pascales[18]. P. Darby a justement mis l’accent sur le fait que Bède, par l’intermédiaire d’un réseau de relations interpersonnelles dynamiques, faisait office de pôle d’autorité intellectuelle en Northumbrie[19]. Les traces de cette éminence se constatent par exemple dans la correspondance qu’il a entretenue : on pense entre autres aux epistolae envoyées à Acca, abbé et évêque d’Hexam à la tête du vaste réseau des monasteria fondés par l’évêque Wilfrid, notamment celle qu’on connaît sous le nom de De eo quod ait Isaias[20].

Cependant, comme l’ont montré les graphiques précédents, l’apex de l’utilisation du vocabulaire temporel déborde du côté des auteurs postérieurs au moine de Jarrow. Une fois de plus, les observations statistiques s’inscrivent à la suite de celles véhiculées par l’historiographie actuelle : beaucoup de textes de Bède sont promis à une grande prospérité après sa mort. D’une part, ils sont sollicités par des missionnaires anglo-saxons tels que saint Boniface, dont les propos au sujet du moine de Jarrow – il le qualifie entre autres de candela ecclesiae – offrent une idée limpide de son impact dans l’élite intellectuelle de l’ecclesia[21]. D’autre part, l’œuvre de Bède se voit intégrée au « cursus » mis en place dans la réforme scolaire de Charlemagne, notamment grâce à Alcuin[22]. Figurent justement parmi les travaux de Bède les plus demandés le De temporibus (souvent accompagné du De natura rerum) ainsi que le De ratione temporum[23]. Au sujet de ce dernier traité, James T. Palmer indique qu’à partir de 760 il fait office d’autorité en matière de calcul et d’ordonnancement du temps et va même jusqu’à être recommandé à Charlemagne par Alcuin[24]. Parmi les innovations théologiques et « scientifiques » de Bède, le computus, qu’il a cherché à inscrire dans la doctrina christiana augustinienne, occupe une place majeure[25]. Dans un premier temps, le computus connait un succès considérable et participe au développement du savoir jusqu’au milieu du XIe siècle[26]. Toutefois, certaines des propositions émises par le moine de Jarrow (comme le tableau pascal de 532 ans) font l’objet de critiques ; ce sont les premières notes du chant du cygne de cette scientia si chère à Bède. L’obsolescence de cette dernière s’accroit à la suite de l’introduction au XIIe siècle des sciences arabes des mathématiques et de l’astronomie qui contribue au recul du computus plus ancien jusqu’aux échecs du système calendaire traditionnel de la période sise entre le XIIIe et le XVe siècle.

Au terme de cette analyse, les graphiques précédents montrent qu’une dynamique démarre lentement au Ve siècle. Elle s’accélère au tournant du VIIIe siècle puis jusqu’à la fin du Xe siècle. Elle incite à supposer que l’amorce du projet global chrétien[27] s’accompagne (voire dépend) au haut Moyen Âge d’une forte activité intellectuelle et spirituelle axée sur la question du temps.

Le particularisme des réflexions temporelles de Bède le Vénérable : une démarche comparative des structures sémantiques du vocable tempus telles qu’observées chez Augustin, Bède et les chantres de la réforme grégorienne (XIe siècle)

L’analyse précédente a mis en exergue la densité des allusions à la question du temps dans le discours de Bède. S’il a tout récemment été réitéré dans l’historiographie que ce dernier a fait preuve d’une grande ingéniosité ainsi que d’une authentique originalité dans la construction de ses idées, l’approche statistique permet d’observer la chose sous un angle inusuel qui favorise la découverte d’objets de connaissance qui échappent à l’œil humain. Dans cette analyse, il conviendra de s’intéresser cette fois-ci à la structure infra-textuelle[28]. La statistique lexicale relationnelle offre différentes méthodes qui consistent à dresser le « profil » d’un lemme en partant du principe que celui-ci est représenté par la totalité de ses cooccurrents « significatifs ». Cet ensemble est généralement désigné par le terme de « champ sémantique ». Nous opterons plutôt pour celle de « structure sémantique », puisqu’elle évoque davantage la nature des articulations sémantiques qui lient les mots du vocabulaire d’une langue donnée.

Dans un premier temps, grâce au sous-corpus BEDA (50 documents pour 1 908 859 vocables) réalisé par la collation des textes de Bède recensés dans le corpus PL[29], on s’efforcera d’analyser le réseau de sens du vocable tempus pour en identifier les modalités structurantes. On appliquera dans un second temps la même méthode a deux autres sous-corpus issu du corpus PL : le premier, AUGUSTIN, comporte 99 œuvres de saint Augustin totalisant 5 746 398 termes; le second, REFGREG, est composé d’un ensemble de 90 textes cumulant 1 565 752 mots dont les auctores sont des ecclésiastiques du XIe siècle ayant joué un rôle dans la réforme grégorienne[30]. Finalement, on procèdera à une comparaison entre les trois structures sémantiques mises à jour pour trouver les continuités et les discontinuités. Ce faisant, on parviendra à mettre en exergue les éléments « originaux » du discours de Bède le Vénérable.

Précisions méthodologiques et explication du choix des sous-corpus

La démarche privilégiée ici est celle de l’analyse des relations paradigmatiques du vocabulaire, qu’on appelle aussi l’analyse de l’espace de mots ou encore le modèle de sémantique distributionnelle (distributional semantic model ou DSM, en anglais; c’est relativement à cette dernière appellation qu’on désignera les graphiques produits sous le nom de « graphes DSM », voire « objets DSM »). Ce type d’approche consiste à calculer tous les cooccurrents de tous les mots d’un corpus pour ensuite rechercher, pour un lemme donné, les mots qui présentent les profils les plus semblables, c’est-à-dire qui demeurent dotés de l’ensemble de cooccurrents le plus proche. C’est une proximité qui s’avère paramétrée par le chercheur grâce à l’ajustement de la « distance », c’est-à-dire du nombre de mots considérés avant et après le pivot[31]. En général, il faut aller chercher entre trente et cinquante mots pour obtenir une matière digne d’intérêt, ce qui revient à dire qu’il est nécessaire de réaliser divers essais pour parvenir au résultat qui apparaît le plus intéressant. Le résultat de ce travail est un graphique d’analyse factorielle où sont distribués sur une surface à deux dimensions les cooccurrents du pivot. La logique derrière la disposition des éléments est celle de « l’écart à l’indépendance »[32]. Les profils de tous les cooccurrents sont simultanément comparés les uns aux autres; la similarité génère le rapprochement de mots pour former des amassements ou des grappes et la dissemblance favorise le contraire[33].

Une fois les graphiques obtenus, il convient d’identifier pour chaque grappe affichée le point commun – le thème – qui explique un pareil rassemblement de vocables. Cela permet de reconstruire la logique dominante de la structure de sens du pivot analysé. S’en suit la phase de l’interprétation par laquelle on s’efforce de tirer des considérations historiques de ce qu’on a sous les yeux. La statistique reste un outil d’exploration. Elle dépend en tout point d’un nécessaire retour aux sources doublé d’une lecture attentive qui confirmera, infirmera ou nuancera les spéculations réalisées. C’est pourquoi les propos qui détaillent les graphes présentés sous peu ne doivent d’aucune manière être envisagés per se : ce sont des pistes pour des réflexions ultérieures qui, à défaut d’être menées à terme ici, le seront dans la thèse à venir.

Le choix des sous-corpus AUGUSTIN, BEDA et REFGREG s’est fait selon les cinq critères suivants : 1. ils sont tous issus du même corpus global, ce qui les rend compatibles (ou homogènes) du point de vue des métadonnées[34]; 2. ce sont tous des sous-corpus dotés d’un million de mots et plus[35]; 3. ils correspondent chacun à la rédaction d’un clerc ou d’un groupe de clercs dont les écrits constituent des étapes importantes, voire majeures dans la mise en place ainsi que le développement du projet global de l’ecclesia; 4. ils offrent l’opportunité d’analyser en trois moments quasi symétriques une fourchette chronologique d’environ 6 siècles; 5. le vocable tempus affiche une fréquence globalement proportionnelle pour chacun d’eux.

La structure sémantique de tempus chez Bède le Vénérable

Le graphique cinq correspond à l’objet DSM de tempus chez Bède le Vénérable. Pour obtenir une image suffisamment claire, on a fixé le nombre de cooccurrents considérés par la fonction R dsm2af à 40. On peut aisément apercevoir trois ensembles distincts :

  • Les mots inclus dans l’ensemble violet concernent les différentes facettes du temps sacré de l’histoire du Salut (identifiée d’ailleurs par le vocable historia), soit : les âges du monde (etas, seculum), les étapes clés de la vie du Christ (incarnatio, natiuitas, passio, resurrectio) l’instauration et la situation actuelle de l’Église (ecclesia, locus, status) ainsi que les événements destinés à se réaliser à la fin des temps (aduentus, finis).
  • L’ensemble orange englobe les lemmes qui relèvent de la ratio du temps, c’est-à-dire à son calcul, à sa mesure, mais aussi à son raisonnement. Le temps « mesuré » est d’abord celui que vivent (de manière consciente) les hommes dans l’ici-bas : celui du cycle des saisons (hiems, estas), celui du cours des astres, nommément les luminaria que sont le Soleil et la Lune qui permettent de mesurer l’alternance du jour et de la nuit (cursio, sol, luna, partes), mais aussi les heures, les jours, les semaines, les mois, etc. (hora, dies, hebdomada, mensis). Il s’agit en outre du temps pascal, dont le complexe calcul nécessite de raisonner et d’ordonner (numerus, ratio) les cycles lunaires et solaires pour concevoir les tables qui contribuent à célébrer le sacrifice du Christ à la date convenable (equinoctium, mensa, pascha, ordo). C’est également une temporalité relative à la Création, où les vocables dies et hebdomada renvoient aux jours de la semaine de la Genèse.
  • Finalement, l’ensemble vert – qui est de loin le plus curieux des amassements discutés – groupe les vocables qui correspondent à certains aspects du système social de l’ecclesia : les élites et les modalités d’expression de leur domination (rex et, par extension, episcopatus), les groupes sociaux (gens, prouincia) et le monasterium, lieu par excellence de l’organisation sociale de l’Angleterre de l’époque de Bède[36]. Reste à l’écart le mot annus qui aurait pu intégrer l’ensemble orange.

Pour extraire davantage d’informations de ce graphique, il faut articuler les ensembles les uns avec les autres. Les lemmes du regroupement du bas insistent sur le fait que le tempus se démultiplie en « unités » – ou plutôt, pour employer le vocabulaire de Bède, en spatia temporum – qui représentent des intervalles (spatium) différents, allant du plus petit au plus grand[37]. Ces spatia temporum rythment la cursio du « temps »; elles contribuent à sa structuration, à son ordo. C’est un temps d’abord cyclique, marqué par l’alternance du jour et de la nuit ainsi que le passage des saisons.

La cyclicité s’observe également dans la correspondance liturgique et spirituelle du calendrier « naturel » avec un vocabulaire qui évoque les principaux évènements de la vie du Christ formant le temporal. Ces deux catégories de temps demeurent intrinsèquement liées; la première étant subordonnée à la seconde[38]. De fait, si le passage des saisons rythme les rapports sociaux de production pour les populations médiévales, le cycle des fêtes christiques ordonne la dimension spirituelle de l’existence de toute la communitas, une spiritualité qui implique une occasion de sociabilité particulièrement forte. Rassemblés dans le bâtiment ecclésial afin de célébrer le sacrifice du Fils et le rachat de l’humanité, les fidèles forment un tout uni, en harmonie, propice à la réception du message évangélique livré par les membres du clergé. Il revient ultimement à l’évêque, dont l’épiscopat est alors conçu comme l’articulation d’une pluralité de rapports de domination personnelle exercée sur ses ouailles[39]. Le déroulement annuel des rapports sociaux se voit conséquemment borné par les fêtes sacrées auxquelles il est impensable, du point de vue du discours officiel, de ne pas participer. Il en va du maintien de l’ordre social qui unit chaque fidèle de la communauté, ce lien de charité dont seule l’Église peut assurer la pérennité (et qui participe à garantir l’impératif fonctionnel de l’ecclesia qu’est de lier les hommes au sol)[40]. Ne pas se soumettre au temps de l’Église, c’est risquer l’exclusion du groupe social.

L’évolution de la structure sémantique de tempus entre le Ve et le XIe siècle : observation par auteur

Tempus chez Augustin d’Hippone

Le choix d’étudier la structure sémantique de tempus chez saint Augustin repose d’abord sur le fait que son œuvre constitue un point de départ majeur pour le projet global chrétien[41]. Ensuite, l’évêque d’Hippone s’avère être l’un des grands modèles de Bède le Vénérable concernant plusieurs domaines du savoir, parmi lesquels figure justement le temps[42].

On parvient à identifier deux amassements différents dans le graphique six. D’abord, les mots de l’ensemble orange renvoient autant aux unités de mesure du temps de la natura (dies, mensis, annus) qu’aux étapes du cours de l’histoire du Salut (seculum, etas, eternas)[43]. La complémentarité de ces deux sous-ensembles se comprend en raison du fait que le premier amassement évoque une temporalité mesurée (numerus), rythmée (interuallum, momentum, spatium) et ordonnée (ordo). Le contenu de l’ensemble vert, plus massif, correspond sans équivoque au vocabulaire de la poésie latine ainsi qu’à celui de la rhétorique, deux sujets traités dans la réflexion que l’évêque d’Hippone entreprend sur la musique dans son traité De Musica[44]. Là encore, les questions de mesure (metra), de rythme (rhythmus) ainsi que d’ordonnancement (positio) sont observables. Sont ainsi entremêlés les mots relatifs à la métrique ainsi qu’à la prosodie dans le cadre desquels le temps joue un rôle essentiel en matière de catégorisation des types de vers, de pieds ou de syllabes[45].

Pour formuler les choses autrement, le graphe qui illustre tempus chez Augustin évoque pour l’ensemble de gauche les différentes modalités du temps de la natura, c’est-à-dire de toute la Création, et à droite, ce qui a trait à la question de la temporalité inhérente au système par lequel, pour le bienfait de la beauté si chère à la poésie ainsi qu’aux chants de la liturgie chrétienne, la langue latine se voit finement structurée. Cela dit, puisque la structure sémantique de tempus se comprend comme l’adéquation de ces deux ensembles, il convient de s’interroger sur ce qui en favorise l’articulation. Une piste de réponse semble d’abord se dessiner dans la notion de mesure.

Comme on peut le lire dans le onzième livre des Confessions, l’évêque d’Hippone fait du temps une créature de Dieu. Ce faisant, tempus s’avère d’entrée de jeu étranger à l’eternitas propre au Créateur et à son Verbe[46]. Augustin parvient au fil de son argumentation à donner pour fonction à cette création d’être la mesure du mouvement[47]. Cette locomotion se perçoit par le passage du temps, une circulation dont l’évaluation de la durée se réalise intérieurement par le fidèle. Il s’agit d’un processus que l’évêque d’Hippone définit comme une distentio de l’âme, une activité spirituelle par laquelle d’aucuns peuvent étendre leur perception du présent vers le passé grâce au souvenir et vers le futur grâce à l’attente. Pour l’âme, passé, présent et futur deviennent alors une figure de l’éternité musicale et harmonieuse de Dieu[48]. Cette mobilité temporelle, qu’elle soit cyclique ou linéaire et dont l’ordonnancement rappelle celui de Création, se voit d’ailleurs qualifiée de carmen uniuersitatis[49]. En ce sens, la succession des différentes modalités du temps cosmique (macro ou micro, c’est-à-dire à l’échelle de l’univers ou de l’homme) s’opère selon un principe de beauté et de fluidité rythmique. Celui-ci met en évidence un caractère musical – un fruit de la musica mundana – dont on constate également la présence dans l’herméneutique conceptualisée par l’évêque d’Hippone pour approcher les textes bibliques, mais aussi dans la rhétorique mise au point pour les orateurs de l’ecclesia[50].

Tempus chez les « auteurs » de la réforme grégorienne (XIe s.)

Tout comme pour saint Augustin, nous avons choisi certains auteurs du XIe siècle dans la mesure ou leurs écrits s’inscrivent dans une phase aiguë d’un mouvement de transformation sociale qui se déroule à l’échelle de la chrétienté occidentale, la réforme grégorienne. Ce mouvement se caractérise par une restructuration par l’Église et la papauté romaine de l’ensemble du système social en place, l’ecclesia[51]. En ce sens, il s’agit d’une étape majeure de la concrétisation du projet global chrétien inspiré ou théorisé par saint Augustin.

Trois ensembles apparaissent sur le graphique sept. On suggère que l’amassement orange soit composé de vocables qui évoquent la célébration cultuelle journalière (dies), hebdomadaire (hebdomadas) ou mensuelle (mensis). En raison de la présence des mots festiuitas et ieiunium, il apparait que ce groupe renvoie au calendrier (temporal et sanctoral, sans aucun doute) ainsi qu’au rôle que ce système joue dans la structuration des rapports sociaux. Cette fonction structurante du temps s’observe également dans l’ensemble vert, même s’il est plutôt question des saisons (hiems, estas; le graphique insiste d’ailleurs sur l’été, puisqu’on trouve aussi estiuum et cauma) et de l’importante pratique sociale et économique qu’est l’agriculture (messis)[52].

Le dernier amassement, le violet, demeure jusqu’à maintenant le plus difficile d’approche. Y sont entassés un nombre assez élevé de mots qui, à première vue, semblent très peu ordonnés. Toutefois, au-delà de cette apparente confusion se dessinent quatre sous catégories distinctes mais complémentaires qu’on se propose d’approfondir en reprenant de manière résumée les grands axes logiques de la réforme grégorienne. Le premier est le « changement », visible par les mots processus, permutatio et momentum. Ce n’est évidemment pas anodin : l’ecclesia du XIe traverse l’une de ses phases les plus dynamiques. Il s’agit d’un tempus marqué par la contestation (molestia), l’inquiétude (inquietudo) et l’instabilité (uarietas); une époque où l’Église, soucieuse d’affirmer la primauté de sa domination au sein de la société, cherche à se purifier pour évincer tout ce qui : 1. n’est plus conforme à l’orthodoxie progressivement développée entre autres à Rome; 2. a trait à l’ingérence des laïcs en matière cultuelle. Cette purification – la seconde sous-catégorie – se réalise par la révision des habitudes de vie cléricales (consuetudo) afin d’établir des distinctions (interuallum) entre ce qui est convenable et ce qui ne l’est pas. Elle passe également par une (re)définition (definitum, plus2) de la charge ecclésiale (curriculum, officium), ce qui contribue conséquemment à l’instauration d’un nouvel ordonnancement de la société (numerus, ordo, res, transitus). L’Église, à travers ces réformes, s’ingénie à s’inscrire dans l’ici-bas (locus) pour pérenniser l’exclusivité de son rôle de guide et d’accompagnateur pour les fidèles chrétiens durant leur pénible et laborieuse pérégrination terrestre (molestia, necessitas, uicissitudo, uita) en prévision de l’arrivée du Jugement dernier (penitentia). Finalement, on reconnait des vocables relatifs au temps à titre de donnée mesurable (prolixitas, spatium) qu’on découpe en unités (punctum, annus, etas).

Si on cherche à reformuler les précédentes observations, le graphique offre d’abord à voir comme structuration sémantique de tempus l’organisation temporelle de la vie spirituelle des fidèles ou, autrement dit, la temporalité des rapports cultuels de ces derniers. C’est une chose qui ne peut se faire que par l’existence d’un système calendaire qui impose un cadre strict aux fidèles. Ensuite, il s’agit de la temporalité des rapports de production de la société qui a pour principe organisationnel de se conformer au cycle des saisons.

Le dernier amassement projette une structure complexe qui s’avère bien difficile à synthétiser. Les sous-thèmes observés renvoient au dynamisme inhérent aux transformations sociales entreprises par l’Église qui, en définitive, s’exprime par une sacralisation maximale de celle-ci. Cela se traduit par l’élaboration de discours et de pratiques qui façonnent la communauté chrétienne de manière à parvenir à la distinction nette entre ce qui relève du spirituel et ce qui découle du charnel, de l’âme et du corps[53]. Cette séparation/purification du corps social correspond avant tout à une massive restructuration de la spatialité des rapports sociaux au sein de l’ecclesia. Sachant que l’ensemble vert demeure composé de nombreux mots liés à la notion de changement ainsi qu’aux constructions sociales qui sont justement sujettes à changer, pourquoi est-il alors drastiquement dépourvu de vocables spatiaux[54]?

Les vicissitudes structurelles de tempus entre le Ve et le XIe siècle : synthèse des observations

Dans cette partie de la démonstration, on s’attachera à dégager la matière propre au système de représentation du temps de Bède le Vénérable – ce qui rend son discours original, autrement dit – par la comparaison des structures sémantiques abordées précédemment. Pour commencer, on procèdera à une lecture globale du vocabulaire afin de relever les éléments de stabilité, c’est-à-dire les mots qui sont présents dans deux graphes et plus, en insistant d’abord sur ceux qui traversent les trois corpus et les amassements auxquels ils appartiennent. Il s’agira d’une étape qui permettra de constater le dynamisme de la langue latine qui, loin de demeurer invariante sur plus de huit siècles, se voit reconstruite au rythme des changements sociaux qui marquent incessamment l’ecclesia médiévale. Ensuite, en prenant le discours de Bède comme pivot d’observation, on établira les vraisemblances et les dissemblances entre celui-ci et ceux observés dans les deux autres corpus. Puisqu’il est ici question de faire une démonstration de ce qu’il est possible de réaliser dans le cadre d’une analyse statistique de corpus latin, on ne s’attardera que sur un seul thème.

Lecture globale du matériel de comparaison

Dans un premier temps, afin d’établir le vocabulaire récurrent, on place simplement côte à côte les listes de mots propres à chacun des trois graphiques DSM dans le premier tableau.

AUGUSTIN BEDA REFGREG
anapestum aduentus annus
annus amnis cauma
antispastus annus circulus
bacchius circulus consuetudo
breuis2 cursio curriculum
*cursus* dies *cursus*
dactylus ecclesia definitum
dies episcopatus dies
diiambus equinoctium estas
dispondeus estas estiuum
etas etas etas
eternitas exordium festiuitas
finis finis hebdomas
iambus gens hiems
*interuallum* hebdomas ieiunium
leuatio hiems inquietudo
mensis historia *interuallum*
metra hora locus
metrum incarnatio memoria
*momentum* initium mensis
numerus locus menstrua
ordo luna messis
palimbacchius mensa molestia
peon mensis *momentum*
pes monasterium necessitas
plausus natiuitas numerus
positio nox officium
proceleumaticus numerus ordo
pyrrhichius ordo penitentia
rhythmus pars permutatio
seculum pascha plus2
semipes passio processus
silentium prouincia prolixitas
siler ratio punctum
spatium resurrectio res
spondeum rex spatium
spondeus2 seculum transitus
syllaba sol uarietas
tribrachus spatium uicissitudo
trocheus status uita

Sont ici soulignés les éléments de stabilité communs aux trois corpus. On met en italique les termes présents seulement dans les première et deuxième colonnes, en gras ceux qui se trouvent dans les deuxième et troisième colonnes. Finalement, on encadre d’astérisques les lemmes affichés dans les première et troisième colonnes. Ces différents marqueurs d’indentification sont fortement suggérés pour éviter de se perdre dans la consultation.

Il convient d’insister sur la grande variété lexicale observée, ce qui montre assez clairement qu’une langue constitue un construit social et que, conséquemment, elle évolue dans le temps. Réfléchir sur la question du sens des mots dans le latin médiéval reste une donnée fondamentale pour la recherche historique[55]. On peut prendre pour exemple les vocables communs aux trois colonnes : annus, dies, etas, mensis, numerus, ordo et spatium. Au premier coup d’œil, on a donc : 1. des termes relatifs au découpage « naturel » du temps; 2. des mots liés aux notions de mesure et d’ordonnancement; 3. un lemme qu’on définit non par « espace », mais plutôt par « intervalle »; 4. un terme propre au sectionnement épisodique de l’historia de la Salvation.

La comparaison des trois graphies DSM montre que ces vocables se répartissent dans des amassements auxquels correspondent des dynamiques qui varient beaucoup d’un « auteur » à l’autre. Chez Augustin, les sept mots communs occupent l’ensemble orange, dont on a dit plus tôt qu’il évoque les différentes modalités du temps de la natura. Le graphe de BEDA montre que tous les vocables à l’exception d’un seul (ratio) se situent également dans l’amassement orange. Quant à etas, il appartient à l’ensemble violet, celui du temps sacré de l’histoire de la Salvation. La dispersion de ces sept mots se poursuit dans le troisième graphe. Toutes proportions gardées, dies, hebdomas et mensis se détachent des sujets plus intellectuels et complexes de l’histoire de la Salvation et de la ratio pour correspondre à un domaine plus pratique du point de vue communautaire; c’est ce qu’on a désigné plus haut comme la temporalité des rapports cultuels des fidèles. Il s’agit d’un phénomène qui se voit aussi avec annus, etas, numerus, ordo et spatium. En effet, ils quittent les amassements caractérisés par des dynamiques plus « savantes » pour se joindre à un autre qui fait écho au processus de restructuration spirituelle entrepris par l’institution ecclésiale dès le XIe siècle.

La temporalité à l’aune des acteurs de l’organisation spatiale anglo-saxonne: une brève analyse de l’ensemble vert du graphique DSM issu du sous-corpus BEDA

L’une des particularités les plus intrigantes du cinquième graphique s’avère sans conteste l’amassement formé par les vocables episcopatus, gens, monasterium, prouincia ainsi que rex. Comme on a pu le voir dans le tableau synoptique, ces mots ne se trouvent que dans la structure sémantique issue du sous-corpus BEDA. Afin de comprendre les raisons pour lesquelles ils entretiennent une proximité statistique, il faut dans un premier temps approfondir le sens qu’ils ont pour Bède. Pour ce faire, on emploie la fonction R coocA pour établir la liste des plus proches cooccurrents de chacun des cinq termes précédents; pour faciliter la lecture, on classe les résultats dans le deuxième tableau.

EPISCOPATUS GENS MONASTERIUM PROVINCIA REX
accepto apostoli abbatissa abbas annus
antistes baptizo archiepiscopus adiacentium appello1
archiepiscopus christus benedictus australis bellum
cimeterium circumcisio cura Berniciorum cepio
compello2 congrego defero contiguus christus
consecro credens2 depositio Deirorum ciuitas
defungor credo2 Eata diuersus dux1
depono cunctus egredior diuerto episcopus
episcopa designo episcopatus episcopatus eternus
fungor diuersus famulus1 episcopus exercitus
gens do flumen excidium filia
gradus doceo frater galilea filius
insula doctor fundo1 gens gens
Lindisfarorum ecclesia Inhrypum Huicciorum imperium
Lundonia eo2 instituo Lindisfarorum interpretor
mensis error insula mediterraneus iudeus
Merciorum euangelium ius1 mellitus liber1
migro fides locus Merciorum Merciorum
monasterium intro3 monachalis metropolis mitto
Nordanhymbrorum iudeus monachus monasterium monasterium
officium lex pictor occidentalis multus
ordino lingua plurimus orba nomen
papa multus possessio orientalis Nordanhymbrorum
parochia natio prefatus1 Paneas occido2
prouincia nomen presbyter phenix persus
pulsus omnis presum pictor pontifex
reuerro orba prouincia prefatus1 prefatus1
scottus orbis rego presum presum
secedo plenitudo regula1 proprietas princeps
sedeo predicatio regularis1 regio propheta
sedes regnum religiosus1 regius prouincia
sepelio rex reuerens scottus sacerdos
submitto salus sanctimonialis1 sonus2 scribo1
succedo saluus scottus Tiberiadis summus
suscipio significo sepelio uasto tempus
uenerabilis synagoga territorium ueho terra
ultimum2 ueneo uenerabilis uernaculus1 titulus
unanimus uoco uocabulum ueteres ueneo

Lorsqu’on réalise une première lecture globale des cooccurrents listés, on obtient des résultats intéressants. Il apparaît alors que les dynamiques sémantiques dominantes convergent toutes vers la question de l’organisation sociale. Celle-ci s’observe essentiellement à travers un vocabulaire qui insiste sur la spatialité des rapports sociaux. S’y trouvent donc : 1. des verbes de mouvement (diuerto, egredior, eo, intro, migro, mitto, secedo, ueho, ueneo); 2. des lieux ou éléments topographiques (cimeterium, ciuitas, depositio, ecclesia, flumen, Galilea, insula, locus, Lundonia, metropolis, monasterium, Paneas, sedes, synagoga, Tiberiadis); 3. des positions (adiacentium, australis, contiguus, mediterraneus, occidentalis, orientalis); 4. des rapports de domination spatialisés (episcopatus, imperium, natio, parochia, proprietas, prouincia, regio, regius, regnum, terra, territorium); 5. des verbes qui expriment l’exercice d’un pouvoir ou sa réception (administro, baptizo, compello, congrego, defero, predicatio, presum, rego, reuerro, sedeo, submitto, suscipio, uasto)[56]; 6. des mots liés à la construction de bâtiments ecclésiaux (fundo1, consecro, titulus), etc. À l’opposé, on constate une grande pauvreté de vocables renvoyant au temps : annus, eternus, mensis et tempus.

Il convient alors de réaliser un pas de recul pour reconsidérer le cinquième graphique dans son ensemble. La structure sémantique de tempus chez Bède possède 3 amassements; l’un de ceux-ci, l’ensemble vert, a trait à l’organisation de la société anglo-saxonne dont on vient d’évaluer l’omniprésence de la spatialité. Serait-ce à dire qu’au sein du discours de Bède le Vénérable, l’une des modalités structurantes essentielles du système de représentation du temps serait le lien qu’elle entretient avec la spatialisation des rapports sociaux qui permet à l’ecclesia anglo-saxonne de se reproduire? Ce dernier point induit que l’œuvre de Bède pourrait offrir à voir une articulation plus serrée encore que ce que l’historiographie actuelle le suggère entre la temporalité et la spatialité des rapports sociaux.

La spatialité du temps, qu’en est-il ? Remarques conclusives

Au terme de cette démonstration, il est donc possible d’affirmer de nouveau que les réflexions du célèbre moine de Northumbrie ont grandement contribué à l’élaboration du système de représentation du temps au haut Moyen Âge. Les quelques pistes dégagées dans la contribution actuelle montrent néanmoins que la question du système de représentation de l’espace dans l’œuvre de Bède est un point qui mériterait d’être rediscuté.

D’aucuns pourraient soutenir que ce qu’on décrit comme une lacune n’en est pas une, puisque l’étude de la spatialité dans le discours de Bède constitue un « champ de recherche » à part de celui du temps, et que par conséquent le sujet a été traité ailleurs. Il est vrai que la notion d’espace a bel et bien fait l’objet d’un intérêt nouveau dans le domaine de la médiévistique, que ce soit en histoire des textes, en histoire de l’architecture, voire en archéologie[57]. Cependant, s’il n’est pas forcément faux de faire la distinction entre l’étude du temps et celle de l’espace – tant d’un point de vue épistémologique qu’anthropologique –, il ne faut guère perdre de vue que ce genre de découpage imite celui que connaissent les différentes disciplines dites « des sciences historiques » dans le monde académique. Évidemment, on ne prétend pas invalider la pertinence d’étudier indépendamment un sujet comme l’autre. Toutefois, on ne peut passer sous silence le caractère pratiquement inexistant des recherches combinant les deux à la fois.

Parmi les raisons qui peuvent l’expliquer, il en est une de nature historique qui se vérifie dans les sources écrites médiévales. Il s’agit d’une tension entre l’existence d’un discours complet et complexe au sujet du temps et l’absence d’un tel discours en ce qui concerne l’espace. Cette aporie s’avère cependant bien surprenante, dans la mesure où le système social mis en place par l’Église entre le Ve siècle et le XIIe a pour impératif fonctionnel de s’inscrire dans l’espace. De fait, comment se fait-il qu’une civilisation dont le mode de production soit essentiellement agricole et local, dont l’exercice du pouvoir passe par une domination personnelle accomplie simultanément sur la terre et les hommes et dont l’institution dominante, l’Église, n’a cessé de légitimer spatialement sa présence dans l’ici-bas pour assurer l’encadrement spirituel des fidèles, n’a-t-elle jamais élaboré de théories visant à présenter et à détailler ce qu’elle concevait comme « espace » mais qu’elle l’ait fait pour le temps?

Pour mener l’enquête, Bède s’avère sans aucun doute le meilleur candidat. Les pages qui précèdent contribuent à justifier ce choix. On a en effet montré qu’il est le clerc dont le discours sur le temps demeure le plus prolifique pour le haut Moyen Âge. On a également fait état des modalités d’originalité de la structure sémantique de tempus dans l’œuvre de Bède en la comparant sommairement à celles produites à partir des textes d’Augustin d’Hippone et des clercs de la réforme grégorienne au XIe siècle dont les textes constituent des moments fondamentaux dans l’installation et le développement du projet global chrétien. Cela a permis de mettre en exergue l’apparition chez Bède d’une dynamique sociale monopolisée par un vocabulaire spatial. On notera aussi en guise de remarques finale que la structure sémantique du septième graphique montre bien la continuité d’une présence de mots liés au système de représentation de l’espace et à sa mise en pratique dans les rapports sociaux de l’ecclesia du Moyen Âge central. Serait-ce le prolongement d’une réflexion qui, sans apparaître uniquement chez Bède, a cependant bénéficié grâce à celui-ci d’un foisonnement prodigieux? Heaven Knows, disait l’écrivain Charles Shaw.

 


[1] Je remercie messieurs Alain Guerreau et Robert Marcoux d’avoir pris le temps (le temps, toujours le temps; tempus fugit) de lire et commenter cet article. Je souhaite également témoigner ma plus sincère reconnaissance aux membres de la revue Circé pour l’opportunité qu’ils m’ont offerte, tout spécialement mademoiselle Marion Piecuck, pour la grande patience dont elle a fait preuve à mon égard.

[2] Bede, De temporum ratione : éd. C. W. Jones, CCSL 123B (Turnhout : Brepols, 1977), 263-544; trad. F. Wallis, Bede: The Reckoning of Time, Liverpool, Liverpool University Press, 2004, 479 p. ; Id., De natura rerum : éd. C. W. Jones, CCSL 123A (Turnhout : Brepols, 1975), 189-234; trad. C. B. Kendall et F. Wallis, Bede : On the Nature of Things and On Times, Liverpool, Liverpool University Press, 2010, 222 p; Id., De temporibus  : éd. C. W. Jones, CCSL 123A (Turnhout : Brepols, 1980), 585-611; trad. C. B. Kendall et F. Wallis, Bede : On the Nature of Things and On Times, Liverpool, Liverpool University Press, 2010, 222 p; Id., Expositio Apocalypseos : éd. R. Gryson, CCSL 121A (Turnhout : Brepols, 201); trad. F. Wallis, Bede : Commentary on Revelation, Liverpool, Liverpool University Press, 2013, p. 218-286.

[3] Peter Darby et Faith Wallis (dir.), Bede and the Future, Farnham, Ashgate, 2014 (Studies in Early Medieval Britain and Ireland).

[4] Peter Darby, Bede and the End of Time, Farnham, Ashgate, 2012, 261 p.

[5] Id.

[6] Alan Thacker, « Why did Heresy Matter to Bede? Present and Future Contexts », Bede and the Future, Farnham, Ashgate, 2014, p 47-66.

[7] Dans l’historiographie francophone, il s’agit d’un sujet largement discuté par le médiéviste Alain Guerreau, notamment dans : Alain Guerreau, L’avenir d’un passé incertain. Quelle histoire du Moyen Âge au XXIe siècle ?, Paris, Éditions du Seuil, 2001, 342 p. Peu nombreux sont les jeunes chercheurs ou les chercheurs plus chevronnés qui ont emboîté le pas à ce dernier pour le moment. Il reste encore beaucoup à faire pour que se réalise une « grande séduction » de la statistique lexicale auprès des médiévistes. L’un des impératifs prioritaires demeure, semble-t-il, l’élaboration d’un dialogue cordial grâce auquel les méthodes quantitatives de la sémantique historique pourront prendre une place parmi les méthodes plus classiques. Il en va du développement constructif de la science historique. On retient cependant : Bruno Bon et Anita Guerreau-Jalabert, « Pietas : Réflexions sur l’analyse sémantique et le traitement lexicographique d’un vocable médiéval », Médiévales, 42, printemps 2002, p. 73-88. Rosa Maria Dessi et Michel Lauwers, « Désert, Église, île sainte. Lérins et la sanctification des îles monastiques », Lérins, une île sainte de l’Antiquité au Moyen Âge, Turnhout, Brepols, 2009 (Collection d’études médiévales de Nice, 9), p. 231-279; Patrice F.-Hamel, L’Île promise. La figure de l’insula chez Bède le Vénérable, (Thèse (de maîtrise) – Université Laval), 2014, 174 p. [En ligne]; Id., (D)écrire le temps pour construire l’espace : Temporalité et spatialité des rapports sociaux dans l’œuvre de Bède le Vénérable (mort en 735), (Thèse (de doctorat) – Université Laval et Université Nice-Sophia Antipolis), en cours; Nicolas Perreaux, « L’eau, l’écrit et la société (ixe-xiisiècle). Étude statistique sur les champs sémantiques dans les bases de données [C.B.M.A. et autres] », Bucema, 15 (2011), p. 439-449, http://cem.revues.org/index12062.html (consulté le 15 février 2018); Nicolas Perreaux, L’écriture du monde. Dynamique, perception, catégorisation du mundus au Moyen Âge (VIIe-XIIIe siècles). Recherches à partir des bases de données numérisées, (Thèse (de doctorat) – Université de Bourgogne), 2014; Isabelle Rosé, « Commutatio. Le vocabulaire de l’échange chrétien au haut Moyen Âge », Jean-Pierre Devroey, Régine Le Jan et Laurent Feller (dir.), Les élites et la richesse au haut Moyen Âge, Turnhout, Brepols, 2010, p. 113-138; Id., « Enquête sur le vocabulaire et les formulaires relatifs à la dîme dans les chartes bourguignonnes (IXe-XIIIe siècle), Michel Lauwers (dir.), La dîme, l’Église et la société féodale, Turnhout, Brepols, 2012, p. 191-234.

[8] Jérôme Baschet, La civilisation féodale. De lan mil à la colonisation de lAmérique, Paris, Éditions Flammarion, 2006, p. 419-474.; Georges Declercq, Anno Domini. Les origines de l’ère chrétienne, Turnhout, Brepols, 2000, 212 p.; Jacques Le Goff, « Les limbes », Jacques LE GOFF, Un autre Moyen Âge, Paris, Gallimard, 1999, p. 1235-6.; James T. Palmer, « The Ends and Futures of Bede’s De temporum ratione », Bede and the Future, p 139-160.

[9] Est entendu ici par « structure » un ensemble articulé de relations interdépendantes.

[10] De fait, au risque de formuler un truisme, la statistique lexicale ne permet d’aucune manière de sauter l’étape élémentaire de la lecture des sources. Elle offre cependant la possibilité d’affiner les consultations textuelles ultérieures, en ce sens où elle aide le chercheur à identifier les passages les plus signifiants et les relations tant intratextuelles qu’intertextuelles qui existent entre des mots-clés, entre des groupes de mots, voire entre des concepts.

[11] Peter Darby, Bede and the End of Time, p. 24.

[12] Un bon exemple de ce qu’on avance se trouve dans le traitement (non statistique, mais en tout point rigoureux) que le médiéviste Didier Méhu applique au vocable locus dans : Didier Méhu, « Locus, transitus, peregrinatio. Remarques sur la spatialité des rapports sociaux dans l’Occident médiéval (XIe-XIIIe siècle) », Construction de l’espace au Moyen Âge : pratiques et représentations. XXXVIIe Congrès de la SHMESP (Mulhouse, 2-4 juin 2006), Paris, Publications de la Sorbonne, 2007, (Histoire ancienne et médiévale, 96), p. 275-293.

[13] On entend par « étiquette » la nature syntaxique du mot (part of speech en anglais, ou POS), soit nominale, verbale, etc.

[14] Un token constitue l’unité textuelle minimale considérée par les logiciels de traitements statistiques. Il s’agit d’un mot ou d’un signe de ponctuation.

[15] Toutes les fonctions R (issu des paquets cooc.R et WSdsm) dont il sera question dans les prochaines pages ont été élaborées par Alain Guerreau. On le remercie chaleureusement non seulement d’en avoir fait le partage.

[16] Alain Guerreau, cooc.R : Des outils de calcul pour la sémantique historique, document inédit, 2014, p. 2.

[17] Cela appuie ce que l’on a précédemment souligné à propos de la fonction exploratoire de la statistique. Pour déterminer les paramètres de recherche adéquats à inscrire dans la ligne de commande de la fonction, il n’y a qu’une solution : essayer, faire des erreurs, puis recommencer jusqu’à satisfaction.

[18] Pour un bon survol, cf. : Scott DeGregorio (éd.), The Cambridge Companion to Bede, Cambridge, Cambridge University Press, 2010, p. 193-242; Joyce Hill, « Carolingian Perspectives On the Autority of Bede », Scott DeGregorio (éd.), Innovation and Tradition in the Writings of the Venerable Bede, Morgantown, West Virginia University Press, 2006, p. 227-249. Stéphane Lebecq, Michel Perrin, Olivier Szerwiniack (éd.), Bède le Vénérable. Entre tradition et postérité, CEGES, Université Charles-de-Gaulle, Lille III, 2005 (Collection « Histoire de l’Europe du Nord-Ouest »), p. 223-280.

[19] P. Darby, Bede and the End of Time, p. 218-219.

[20] Id., p. 35-64.

[21] Peter Darby, p. 215.

[22] Alcuin était un élève d’Ecgbert de York, un ecclésiastique qui fut lui-même le pupille de Bède le Vénérable. La filiation est directe. Voir : James T. Palmer, « The Ends and Futures of Bede’s De temporum ratione », Bede and the Future, p 150-159; Joshua A. Westgard, « Bede and the continent in the Carolingian age and beyond », Scott DeGregorio (éd.), The Cambridge Companion to Bede, p. 201-215.

[23] Bede, De temporum ratione : éd. C. W. Jones, CCSL 123B (Turnhout : Brepols, 1977), 263-544; trad. F. Wallis, Bede: The Reckoning of Time, Liverpool, Liverpool University Press, 2004, p. lxxxv-xcvii.

[24] James T. Palmer, p 150.

[25] Bede, De temporum ratione, p. xviii-xxxiv.

[26] Id., p. xcvi-xcvii.

[27] J’entends par « projet global chrétien » la mise en place dans l’ici-bas d’une société qui est : 1. en harmonie avec les préceptes de la Nouvelle Alliance scellée par le sacrifice christique faisant de l’amour (de soi, de Dieu et de son prochain) le modus operandi des relations humaines; 2. l’écho (certes imparfait) de la société angélique idéale en tous points; 3. en mesure d’encadrer la communauté des fidèles et d’assurer le salut de ses membres pour qu’ils soient acceptés dans le royaume des cieux lorsque se produira le Jugement dernier. Ce projet global chrétien trouve ses bases théoriques dans l’œuvre monumentale de saint Augustin, plus spécifiquement dans son De ciuitas Dei. Cette société idéale correspond au système social total qu’est l’ecclesia dont le développement s’est traduit dans la longue durée par un processus en plusieurs phases de destruction, de construction, voire de reconstruction des principales structures sociales telles que le temps et l’espace. Parmi les bonnes synthèses, cf. : Jérôme Baschet, La civilisation féodale. De lan mil à la colonisation de lAmérique; Alain Guerreau. « Il significato dei luoghi nell’Occidente medievale : struttura e dinamica di une «spazio» specifico », E. Castelnuevo et G. Sergi(dir.), Arti e storia nel Medioevo, Torino, Einaudi, 2002 (vol. I : Tempi. Spazi. Instituzioni), p. 201-239.

[28] À la différence de la « structure textuelle » ou « structure intra-textuelle » qui renvoie à la manière dont les mots, les phrases et les paragraphes s’articulent pour former un tout cohérent, la « structure infra-textuelle » correspond au réseau de relations sémantiques qui existe entre les mots d’un corpus donné.

[29] Le corpus PL et les sous-corpus qui en sont issus (AUGUSTIN, BEDA) ont été formalisés par A. Guerreau; on le remercie une fois de plus d’avoir cordialement accepté de les partager.

[30] Il s’agit de Pierre Damien, Humbert de Silva Candida ainsi que les papes Alexandre II, Grégoire VII, Léon IX, Victor III, Nicolas II et Urbain II. On précise que ce sous-corpus a été réalisé à l’aide des mêmes outils qu’A. Guerreau. Il est bien entendu libre d’accès.

[31] Les paramètres à privilégier dépendent toutefois intrinsèquement de la taille du corpus analysé, autrement dit du nombre de mots qu’il contient. Une distance variant entre 10 et 20 pourra convenir à un corpus de 5 000 000 de tokens et moins, la grande étendue du balayage effectué permettant de contrebalancer le caractère menu dudit corpus, alors qu’une distance de 5 à 10 suffira amplement pour un corpus volumineux comme la Patrologie latine (plusieurs dizaines de millions de mots). Le corpus BEDA, exploité ici, comporte 1 908 859 tokens.

[32] Pour de plus amples détails, cf. : Philippe CIBOIS, Les écarts à l’indépendance. Techniques simples pour analyser des données d’enquête, http://www.scienceshumaines.com/textesInedits/Cibois.pdf (consulté le 3 février 2018); Alain Guerreau, Statistiques pour historiens, http://elec.enc.sorbonne.fr/statistiques/stat2004.pdf; Claire Lemercier et Claire Zalc, Méthodes quantitatives pour l’historien, Paris, La Découverte, 2008, 128 p.

[33] Le néologisme « amassement » constitue une création du mathématicien Benoît Mandelbrot. Considéré comme un substantif masculin, il définit ce terme comme étant « [l’]aptitude [d’un phénomène donné] à former des amas hiérarchisés, [mais aussi la] collection d’objets formant des amas distincts, groupés en super-amas, puis en super-super-amas, etc., de façon (tout au moins en apparence) hiérarchique ». Benoît Mandelbrot, Les objets fractals. Forme, hasard et dimension, Flammarion, Paris, 1995, p. 153.

[34] D’emblée, il faut savoir que toute base de données textuelles (ou corpus) bien construite inclut des « informations bibliographiques » sur les textes qui la composent. Celles-ci sont habituellement identifiées par le terme « métadonnées », bien que certains lui préfèrent l’expression anglaise metadata. Exemple : le titre, la date de rédaction, le type de source, etc.

[35] La comparaison des observations réalisées à partir de BEDA avec un sous-corpus de taille équivalente pour le XIe siècle s’est avérée impossible. Nous avons alors constitué le sous-corpus REFGREG en groupant les textes de clercs dont les idées formulées renvoyaient à une dynamique de changement social commune.

[36] En ce qui concerne ce point, cf. : John Blair, The Church in Anglo-Saxon Society, Oxford, Oxford University Press, 2005, 564 p.; Sarah Foot, Monastic life in Anglo-Saxon England c. 600-900, Cambridge, Cambridge University Press, 2006, 398 p.; Helen Gittos, Liturgy, Architecture, and Sacred Places in Anglo-Saxon England, Oxford, Oxford University Press, 2013, 350 p.; Barbara Yorke, The Conversion of Britain 600-800, Londres, Routledge, 2006, p. 149-211.

[37] Bede, De temporum ratione, p. 14-16.

[38] Alain Guerreau, La fin du comte. Le système des représentations de l’Europe féodale, 2010, p. 101-138 et 477, à paraître.

[39] À ce sujet, cf. : Michel Lauwers, « Territorium non facere diocesim… Conflits, limites et représentation territoriale du diocèse (Ve-XIIIe siècle) », Florian Mazel (dir.), L’espace du diocèse dans l’Occident médiéval (Ve-XIIIe siècle), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008, p. 24-34; Florian Mazel, L’Evêque et le Territoire. L’invention médiévale de l’espace (Ve-XIIIe siècle): L’invention médiévale de l’espace (V e -XIII e siècle), Paris, Le Seuil, 2016, 544 p. Compte tenu des critiques sévères formulées par Bède au sujet de l’alarmant absentéisme des évêques de Northumbrie qui se soucient davantage des affaires du siècle que de celles qui relèvent de leur office, le terme « ultimement » aurait pu être remplacé par l’expression « en théorie ». Résultat : certaines localités souffrent d’une sérieuse carence en matière de soins pastoraux. Pour de plus amples détails, cf : Bede, Epistola ad Ecgbertum, Christopher Grocock et I. N. Wood (éd.), Abbots of Wearmouth and Jarrow, Clarendon Press, Oxford, 2013, p. 130-139.

[40] Par charité, nous faisons référence au concept de caritas, ce lien d’amour qui unit : 1. l’homme à son Créateur; 2. les fidèles entre eux; 3. le chrétien à lui-même dans sa double dimension de corps et d’âme. Pour de plus amples détails sur la question, cf. : Jérôme Baschet, Corps et âmes. Une histoire de la personne au Moyen Âge, Paris, Flammarion, 2016, 408 p (plus spécialement les trois premiers chapitres); Alain Guerreau, « Quelques caractères spécifiques de l’espace féodal européen », N. Bulst, R. Descimon et A. Guerreau, L’État ou le roi. Les fondations de la modernité monarchique en France (XIVe-XVIIe siècles), Paris, 1996, p. 85-101; Id., « Il significato dei luoghi nell’Occidente medievale : struttura e dinamica di une «spazio» specifico »; Id., « Structure et évolution des représentations de l’espace dans le haut Moyen Âge occidental », Uomo e spazio nell’alto medioevo, Spolète, 2003 (Settimane di Studio del Centro italiano sull’alto Medioevo, L), p. 91-115; Anita Guerreau-Jalabert, « Spiritus et caritas. Le baptême dans la société médiévale », Françoise Héritier-Augé et Élisabeth Copet-Rougier, La parenté spirituelle, Paris, Éditions des archives contemporaines, 1995, p. 133-203; Id., « Spritus et caro, une matrice d’analogie générale », Frédéric Elsig, Térence Le Deschault de Monredon, Pierre-Alain Mariaux, et al., L’image en questions. Pour Jean Wirth, Genève, 2013, p. 290-295; Eliana Magnani, « Le don au moyen âge. Pratique sociale et représentations perspectives de recherche », Revue du MAUSS 2002/1 (no 19), p. 309-322.

[41] Ce fait demeure entièrement indépendant de la controverse qui oppose ceux qui soutiennent que les réflexions d’Augustin ont contribué au développement de ce qui deviendra les grandes structures de la civilisation féodale, et ceux qui avancent plutôt que les écrits de ce dernier, a fortiori le De ciuitas Dei, fournissent d’entrée de jeu les blueprints de l’ecclesia.

[42] Peter Darby, Bede and the End of Time, p. 69-75.

[43] Pour de plus amples informations sur la notion de seculum chez saint Augustin, cf. : Lettieri, Gaetano. « A proposito del concetto di Saeculum nel “De civitate Dei” », Augustinianum, n° 26, 1986, p. 481-498; R. A. Markus, Saeculum : History and Society in the Theology of St. Augustine, Cambridge, Cambridge University Press, 1970, 264 p.; Didier Méhu, « Augustin, le sens et les sens. Réflexions sur le processus de spiritualisation du charnel dans l’Église médiévale », Revue historique, t. CCCXVII/2, n° 674, 2015, p. 298.

[44] Robert Forman, Augustine and the Making of a Christian Literature Classical Tradition and Augustian Aesthetics, Lewiston, Edwin Mellen Press, 1995, p. 15-40.

[45] En ce qui a trait à la notion de rythmus, cf. : Jean-Claude Schmitt, Les Rythmes au Moyen Âge, Paris, Gallimard, 2016, 720 p.

[46] Anne-Isabelle Bouton-Touboulic, L’ordre cache. La notion d’ordre chez saint Augustin, Paris, Institut d’Études Augustiniennes, 2004, p. 49 à 86; John F. Callahan, Four Views of Time in Ancient Philosophy, Cambridge, Harvard University Press, 1948, p. 149-187;

[47]Ibid.; Aaron J. Gourevitch, Les catégories de la culture médiévale, Paris, Gallimard, 1983, p. 117-120; Krzysztof Pomian, L’ordre du temps, Paris, Gallimard, 1984, p. 240-244.

[48] John F. Callahan, op. cit. ; Jacques Fontaine, La littérature latine chrétienne, Paris, Que Sais-Je, 1970, p. 99-103.

[49] Anne-Isabelle Bouton-Touboulic, p. 494 à 506 ainsi que p. 517.

[50] Jacques Fontaine, op. cit. ; Richard Leo Enos et Roger C. Thompson, The Rhetoric of St. Augustine of Hippo. De Doctrina Christiana & the Search for a Distinctly Christian Rhetoric, Waco, Baylor University Press, 2008, p. 200-201. Jean-Claude Schmitt, op. cit., p. 70-80; 116.

[51] À ce sujet, cf. : Jérôme Baschet, La civilisation féodale, p. 256-266; Dominique Iogna-Prat, La Maison Dieu. Une histoire monumentale de l’Église au Moyen Âge, Paris, Éditions du Seuil, 2006, 683 p.; Michel Lauwers, « Territorium non facere diocesim… Conflits, limites et représentation territoriale du diocèse (Ve-XIIIe siècle) », Florian Mazel (dir.), L’espace du diocèse dans l’Occident médiéval (Ve-XIIIe siècle), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008, p. 24-34; Id., « Pour une histoire de la dîme et du dominium ecclesial », Michel Lauwers (dir.), La dîme, l’Église et la société féodale, Turnhout, Brepols, 2012, p. 11-64.

[52] Entre autres, cf. : Jérôme Baschet, op. cit., p. 475-528; Michel Lauwers, « “Opus manuum” et “labor agrorum”. À propos de l’organisation socio-spatiale de la production et de l’approvisionnement des monastères dans l’Occident médiéval », Monachesimi d’Oriente e d’Occidente nell’alto medioveo, Spolète, 2016 (Settimane di Studio del Centro italiano sull’alto Medioevo, L), p. 877-912; Jean-Marie Martin, « L’espace cultivé », Uomo e spazio nell’alto medioevo, Spolète, 2003 (Settimane di Studio del Centro italiano sull’alto Medioevo), p. 239-298.

[53] Sur ce sujet, cf. : Jérôme Baschet, Corps et âmes. Une histoire de la personne au Moyen Âge, op. cit; Anita Guerreau-Jalabert, « Spiritus et caritas. Le baptême dans la société médiévale », op. cit.; Id., « Spritus et caro, une matrice d’analogie générale », op. cit.

[54] Il s’agit d’ailleurs d’une remarque que l’on peut étendre à la totalité du graphique.

[55] Pour de bons exemples à ce propos, cf. : Michel Lauwers, « Paroisse, paroissiens et territoire. Remarques sur parochia dans les textes latins du Moyen Âge », Médiévales, 49, 2005, p. 11-32; Pierre-Olivier Dittmar, « Le propre de la bête et le sale de l’homme », Adam et l’Astragale : Essais d’anthropologie et d’histoire sur les limites de l’humain [en ligne], Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2009, http://books.openedition.org/editionsmsh/1732.

[56] À savoir que le maintien d’une domination à cette époque implique une grande locomotion de la part des dominants. Alain Guerreau. Le féodalisme, un horizon théorique, Paris, Le Sycomore, 1980, p. 179-183; Id., « Structure et évolution des représentations de l’espace dans le haut Moyen Âge occidental », Uomo e spazio nell’alto medioevo, Spolète, 2003 (Settimane di Studio del Centro italiano sull’alto Medioevo, L), p. 91-115; Michel Lauwers et Laurent Ripart, « Représentation et gestion de l’espace dans l’Occident médiéval (Ve-XIIIe siècle) », Jean-Philippe Genet, Rome et l’État moderne européen, École française de Rome, 2007 (Collection de l’École française de Rome, 377), p. 115-171; Michel Lauwers, « Paroisse, paroissiens et territoire », op. cit.

[57] Par exemple, cf : Construction de l’espace au Moyen Âge : pratiques et représentations. XXXVIIe Congrès de la SHMESP (Mulhouse, 2-4 juin 2006), Paris, Publications de la Sorbonne (Histoire ancienne et médiévale, 96), 2007, 462 p.; Monique Bourin et Elizabeth Zadora-Rio, « Analyses de l’espace », Jean-Claude Schmitt et Otto Gerhard Oexle (dir.), Les tendances actuelles de l’histoire du Moyen Age en France et en Allemagne, Paris, Publications de la Sorbonne, 2002, p. 494-510; Benoît Cursente, « L’espace des médiévistes français et l’espace de FRAMESPA-Terrae », Les Cahiers de Framespa [En ligne], 4 | 2008, consultée le 10 janvier 2018, http://framespa.revues.org/320; Pierre-Olivier Dittmar, Jérôme Baschet et Jean-Claude Bonne. Iter et locus. Lieu rituel et agencement du décor sculpté dans les églises romaines d’Auvergne, dans Image Re-vues [En ligne], Hors-série 3 (2012), http://imagesrevues.revues.org/1579; Nicole Guenther Discenza, Inhabited Spaces. Anglo-Saxons Constructions of Place, Toronto, University of Toronto Press, 2017, 261 p.; Natalia Lozovsky, « Geography and Ethnography in Medieval Europe : Classical Traditions and Contempory Concerns », Kurt A. Raaflaub et Richard J. A. Talbert (dir.), Geography and Ethnology. Perceptions of the World in Pre-Modern Societies, éd., Oxford, Wiley-Blackwell, 2010, 357 p.; Florian Mazel, L’Evêque et le Territoire, op. cit.; Fabienne L. Michelet, Creation, Migration, & Conquest, Imaginary Geography and Sense of Space in Old English Literature, Oxford, Oxford University Press, 2009, 316 p; Hélène Noizet, « La ville au Moyen Âge et à l’époque moderne. Du lieu réticulaire au lieu territorial », EspacesTemps.net, Association Espaces Temps.net, 2014, http://www.espacestemps.net/articles/laville-au-moyen-age-et-a-lepoque-moderne/.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *