Fluctuations urbaines : de la nuit récréative de Villeurbanne vers la « contre-ville »

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Alexandre Rigal

Résumé
La nuit récréative étudiée dans la commune de Villeurbanne permet de recenser la richesse des mobilités, des lieux de rassemblements, des acteurs et des objets de l’espace urbain. A partir des espaces actifs révélés par des cartes mentales des parcours et des lieux de récréation nocturne, une autre manière de concevoir l’espace urbain devient explicite : fluctuant, polarisé, rythmé et peuplé densément et diversement d’humains et de non-humains. Peu à peu, dans la nuit et hors la nuit, se laisse figurer un espace-temps urbain composite, une « contre-ville ».

Alexandre RIGAL, Université de Lyon, alexandre.rigal@sciencespo-lyon.fr Né le 30 novembre 1988 Titulaire d’un master recherche en urbanisme de l’Institut d’Urbanisme de Lyon, il a réalisé son mémoire en stage de recherche au sein du RIZE de Villeurbanne – Centre Mémoires, Cultures, Échanges –. Ce mémoire qui tente de nouvelles figurations et conceptualisations de l’urbain a pour titre « La contre-ville, une figure urbaine réalisée par les mouvements d’une multitude, Villeurbanne la nuit », et fut écrit sous la direction de Philippe Chaudoir et Yves Winkin. Carnet de recherche : http://contreville.hypotheses.org/ Secrétaire du Collectif Confluence, association de jeunes chercheurs en SHS, lettres et langues : http://collectif-confluence.fr/


Villeurbanne est une commune qui fait partie de l’agglomération urbaine du Grand Lyon [1]. Elle est intéressante pour les études urbaines car son intégration à la métropole grandlyonnaise efface ses limites communales et amplifie la fragmentation de ses espaces assez divers – quartiers historiques, campus, zones industrielles – mais bien reliés. Villeurbanne est donc inscrit en plein dans le processus d’urbanisation mondial. Vingtième commune française avec ses 145 000 habitants, sa population est culturellement mêlée. Les nuits de Villeurbanne comptent quelques lieux-phares et un grand nombre de lieux actifs quoique moins rassembleurs, en partie grâce aux mobilités des métropolitains. Néanmoins, à Villeurbanne comme ailleurs les espaces urbains ont une activité réduite la nuit, ce qui les rend plus lisibles. Les espaces de nuit peuvent alors être scrutés plus aisément et constituer des révélateurs du fonctionnement des espaces urbains en général.Qu’est-ce que l’urbain ? Et l’urbain la nuit ? Hors du temps de travail et des institutions diurnes, la plupart des individus sommeillent. Restent certains acteurs disponibles qui se meuvent pour habiter l’urbain autrement. La nuit urbaine semble un contexte favorable à des pratiques récréatives, du fait de caractéristiques spécifiques : obscurité, temps libre, ouvertures des lieux de récréation, moindre densité, moindre prise des institutions hiérarchiques et contraignantes. Pourtant la nuit l’espace urbain disponible – ouvert – est plus rare, filtré, séparé et discontinu. Pour passer d’un point actif à un autre les acteurs traversent de grandes espaces où les habitants sommeillent et où la plupart des activités sont suspendues. Cela pourrait laisser croire à une isolation de certains îlots nocturnes. En outre, peu après minuit la fréquence des transports en commun se réduit fortement, ne restent que quelques bus de nuit. Les rythmes de la nuit récréative ne sont plus tellement conditionnés par les réseaux de transport mais plutôt par les acteurs et les institutions qui proposent des événements. La nuit à Villeurbanne se tiennent des fêtes et toutes sortes d’activités récréatives, réalisées simultanément par personne et par tous : étudiants noceurs, jeunes cadres, patrons d’établissements nocturnes, travailleurs de nuit, djs, acteurs, chauffeurs de taxi, comédiens, techniciens, etc.Par leurs mobilités et les lieux d’où ils s’arrêtent et où ils se rendent, les acteurs lient des lieux et des objets pour tracer les contours d’un espace urbain. C’est pourquoi je vais m’attacher à exposer les parcours et les lieux de rassemblement d’acteurs à travers Villeurbanne, pour décrire l’espace « actif » et donc vécu la nuit, à Villeurbanne. À partir de la nuit urbaine récréative, on peut révéler un espacetemps urbain fluctuant, polarisé et rythmé constitué par la mise en relation d’une somme fabuleuse d’objets, de repères, de lieux et de personnes. À mille lieux de l’image éculée de la polis et tout aussi éloigné des visions d’un urbain anémique, je vais tenter de présenter un urbain richement composé, une « contre-ville ». Pour débuter son portrait, j’ai fait dessiner des cartes mentales aux noctambules villeurbannais.

I L’urbain assemblé, l’exemple de la nuit récréative de Villeurbanne

1. Collecte de cartes mentales

Mon travail de terrain a consisté à dresser une cartographie – nécessairement trop limitée – des mobilités nocturnes et des lieux de rassemblement des acteurs interrogés à travers la collecte de cartes mentales de Villeurbanne la nuit. Les différents espaces et rythmes des parcours obéissent au temps fictif du dessin. La question de la représentation du temps vécu est un objectif difficile à atteindrd, dbeutant plus quand il s’agit déjà de représenter un espace vécu. Pour les besoins de ce travail l’espace de départ du dessin proposé était une feuille blanche et les bornes de la nuit proposées s’étiraient de 20h à 5h [2]. Quant à la validité des cartes mentales, reprenons les dires de Mohamed Boughali : « consentir à dessiner la forme, ou à en énumérer les parties, n’a pas d’autre signification que d’en reconnaître l’être et la réalité » [3]. La carte mentale crée son propre espace au travers d’une double somme de composants :

les composants qui dessinent un parcours du point de vue de l’action, selon une mémoire du mouvement qui est une remémoration et une projection pour le mouvement à venir [4],

les comosan4s fessinés qui permettent un repérage pour l’observation et le partage du parcours, à partir d’une expérience passée et selon une mémoire visuelle.

La population à considérer pour le dessin des cartes est grande, c’est celle qui peuple régulièrement la nuit de Villeurbanne, c’est-à-dire la population qui considère participer au phénomène urbain nocturne. Mon critère de sélection des interrogés était celui d’une fréquence d’au moins une sortie nocturne annuelle dans Villeurbanne. Il va de soit que j’ai accepté les non Villeurbannais en tant que ceux qui rendent l’urbain « vivant » ne résident pas nécessairement à Villeurbanne.

Au-delà des fantasmes sur la nuit, interroger les dessinateurs sur la banalité d’un parcours et d’un lieu nocturne permet d’éviter les images a priori, la nuit étant propice aux mythes. Il s’agit de le pousser à rendre compte de la complexité de la composition de chaque espace vécu. Imposer une feuille blanche A4 au dessinateur, plutôt qu’un fond de cartes, permettait de le laisser dessiner une spatialité singulière qui expose la richesse de l’assemblage urbain.

2. L’urbain, assemblage de parcours et de lieux de rassemblement [5].

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Carte mentale 1 : Femme, 26 ans, sort la nuit plusieurs fois par semaine dans Villeurbanne qu’elle habite

Les capacités de chacun à se repérer et à représenter l’espace varient. Les modes de mobilité ont sans doute une influence sur les représentations et sont plus ou moins facilement représentables. Par exemple, les dessinateurs ne tracent que très partiellement les lignes de métro et de bus qu’ils empruntent, comme si l’absence d’action – de conduite – rendait leur mémoire moins performante. Les dessinateurs ne représentent que les repères de la couche correspondant à la voirie et non le réseau souterrain et ses points marquants. Les réseaux souterrains peuvent ainsi être considérés à des degrés divers comme des boîtes noires. Chaque dessinateur-noctambule dessine un parcours singulier qui traverse des espaces construits différemment représentés. Ces parcours sont ponctués de stations plus ou moins longues dans des lieux de rassemblement. En voici quelques exemples :

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Carte mentale 2 : Homme, 24 ans, habite à Villeurbanne et sort deux à trois fois par semaine dans Villeurbanne

Sur chacune des cartes sont à recenser des objets et des lieux intéressants pour la spatialité de chaque acteur. Cette mise en lien d’objets et de lieux par un acteur en mouvement questionne en retour l’assemblage de la nuit récréative, bref ce qui fait tenir les noctambules, les lieux récréatifs, tous les objets et tous les non-humains ensemble. Cet assemblage, ce réseau, correspond à la somme de chacun des assemblages singuliers des noctambules exemplifiés par les cartes mentales. Les cartes montrent les réseaux de voirie, les repères, les lieux de croisements – pour définir rapidement les « non-lieux » – et de rassemblements. C’est sur ces connexions spatiales, temporelles, communicationnelles, environnementales qui nouent les assemblages singuliers entre eux que repose l’assemblage de la nuit récréative de Villeurbanne.

Recensons pour montrer la richesse folle de l’urbain les quelques composants dessinés sur la carte ci-dessus : Cours République, Cours Emile Zola, avenue Henri Barbusse, rue Paul Lafargue, rue Ollier, rue Papillon, rue du 4 août, rue Racine, rue Henri Hyppolite Kahn, rue Anatole France, rue Paul Verlaine, Totem, TNP, Fontaines place Lazare Goujon, Gratte-Ciel, place du marché rue Anatole France, métro Gratte Ciel, arrêt bus C3 Totem, Carrefour et Speedy rue Paul Lafargue, ENM, Pizzeria place mairie, pharmacie place mairie, poste, librairie place Lazare Goujon, pharmacie rue Anatole France, pharmacie rue du 4 août, domicile rue Paul Lafargue, cinéma le Zola, Ninkasi. Un dessin sans préparation qui aura pris une demi-heure pour représenter seulement quelques parcours nocturnes comprend déjà un nombre de lieux vertigineux, sans compter tous les objets qui rendent possibles l’activité de ses lieux, les objets qui rendent possibles la mobilité, les autres passants croisés, les amis rencontrés, etc.

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Carte mentale 3 : Femme, 31 ans, habite à Lyon mais travaille à Villeurbanne depuis un an et demi et sort tous les deux mois à Villeurbanne

Ces cartes à la fois si banales pour un individu urbain et si riches sont aussi intéressantes à des niveaux divers, notamment d’un point de vue spatial en tant qu’elles ne comportent pas de « centre » commun. L’aire urbaine villeurbannaise au travers des mobilités représentées paraît acentrée, mais polarisée. Seuls certains parmi les plus âgés donnent à voir un Villeurbanne centré sur la place de l’Hôtel-de-ville et les « gratte-ciel » – les premiers en France. De plus les polarités de chacune des cartes sont assez divergentes et cela est vérifiable au-delà des seules cartes sus-citées. Il y a là une évidence qui mérite sans doute d’être répétée, l’urbain contemporain s’il est privatisé, filtré, séparé, donne à jouir d’une abondance fabuleuse de lieux. L’urbain nous met face à une pénurie de pénurie.

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Carte mentale 4 : Femme, 48 ans, habite Villeurbanne depuis 1985, sort une fois par semaine à Villeurbanne

L’âge paraît influencer les assemblages et leurs composants. Cette influence est perceptible sur les cartes mentales des moins de 32 ans qui montrent un espace spécifique de Villeurbanne : le campus de la Doua. Ce campus comporte d’ailleurs des lieux de récréation qui ferment régulièrement plus tardivement que la plupart des autres lieux de récréation nocturne de Villeurbanne – entre autres des lieux qui accueillent des concerts et des djs : Double mixte, CCO, Toï Toï, Transbordeur –. Hors la nuit, si l’on avait interrogé avec une méthode plus fine les lieux fréquentés par les Villeurbannais, sans doute qu’une longue somme de lieu aurait été établie dont seuls quelques individus connaissent l’existence, ou que seuls quelques-uns pratiquent.

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Carte mentale 5 : Femme de 46 ans, réside à Villeurbanne depuis plus de dix ans, et sort la nuit 2 fois par mois à Villeurbanne

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Carte mentale 6 : Femme de 26ans, a habité huit mois à Villeurbanne et y sortait deux fois par semaine

3. Nuit urbaine rhizomatique et multipolarisée de Villeurbanne

Un recensement des parcours et des lieux de rassemblement a été spatialisé pour donner une synthèse cartographique de la nuit récréative de Villeurbanne et d’une tranche d’urbain. Outre l’absence de centre avéré la nuit à Villeurbanne, la synthèse permet de constater le caractère non unitaire et non concentrique de l’espace urbain de Villeurbanne.

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Synthèse cartographique 1 : carte des parcours et lieux de récréation nocturne à Villeurbanne

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L’urbain « actif » spécifique à la nuit récréative de Villeurbanne est donc réalisé à la fois suivant des lieux ouverts selon divers degrés aux rassemblements de choses « et » d’acteurs, c’est-à-dire des lieux denses et divers, et des parcours qui sont synchrones ou bien se chevauchent pour les besoins de la figuration. On peut alors penser ces lieux de rassemblement formels comme des points qui sont « allumés » ou « éteints » en fonction de l’heure et du jour de la semaine. Et malgré la réduction de ces lieux « allumés » la nuit, les parcours forment tout de même un rhizome [6] qui figure la profusion des mobilités et des parcours possibles dans l’aire urbaine villeurbannaise, comme dans toute aire urbaine.

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Synthèse cartographique 2 : carte des parcours vers des lieux de récréation nocturne à Villeurbanne

II L’urbain en composition fluctuante

1. Composition stratifiée et fluctuante

Les deux synthèses cartographiques ci-dessus nous permettent de figurer des strates urbaines reliées entre-elles – seulement par superposition sur les cartes et cela de manière trompeuse – selon des degrés de fluidité, de la moins fluctuante à la plus fluctuante dans leurs activités et dans leurs formes. Mais il faut aussi faire un effort d’imagination pour penser ensemble des strates irreprésentables et donc non représentés sur les cartes mentales et leurs synthèses. La moins fluctuante des strates est constituée par le relief terrestre et ses sédimentations qui se meuvent suivant des rythmes lents et qu’on peut dire strate « dure » – représentées furtivement sur les cartes ci-dessus mais la plupart du temps irreprésentable – ; une deuxième strate est composée du construit, du bâti, qui fluctue suivant des rythmes moins lents et est appelée « rigide » ; une troisième strate est réalisée suivant les mobilités des acteurs et leurs rythmes et est dite « souple » ; la quatrième strate est dite, pour la métaphore à nouveau, « fugitive » et concerne les communications émises par l’intermédiaire des techniques de communication qui suivent une logique événementielle. Pour prendre un exemple simple montrant la connexion des composants de chaque strate et non leur emboîtement, suivons un noctambule se rendant dans un lieu de nuit de Villeurbanne comme le Toï Toï. Il a fixé son rendez-vous dans un lieu bâti dont les murs sont prévus pour tenir environ une vie d’humain – « rigide » – suivant l’émission de SMS dont la durée pertinente d’existence est limitée le plus souvent au temps de la lecture – « fugitive » –, avant archivage. Le noctambule se rend à la boîte de nuit au travers d’un parcours grâce à son vélo pendant une vingtaine de minutes – « souple » – sur un réseau de piste cyclable – « rigide » – dont le poids est soutenu par un sol qui perdurera sauf action contraire forte pour des siècles – « dure » –. La liste pourrait recouvrir des pages et des pages, elle fonctionne sur le mode du « et…et… », et non du « …ou… ». Ces métaphores ont pour intérêt de montrer les liens forts tissés dans chacune de nos actions entre une foultitude de composants humains et non-humains, même au cœur de l’urbain. L’urbain n’a jamais été opposé aux éléments « naturels » mais certains des éléments les plus visibles de la faune et la flore étant manquants, leur absence a pu laisser croire à une opposition urbain/nature.

Les liens entre les strates sont réalisés à des nœuds de jonction. Les strates sont dans un rapport de tensions physiques, économiques, politiques, etc. De ces tensions et de leurs variations aux points de contacts naît la forme singulière et changeante de l’aire urbaine. Chaque strate est plus ou moins « moulée » par les autres strates et « moulante » pour ces mêmes strates. Les rapports de forces entre les strates sont changeants. Qu’on pense tout simplement à une piste de danse. Si un noctambule l’utilise, la piste produit une force suffisante pour conserver son état inchangé. Au cours de l’année, des milliers de danseurs vont marcher sur la piste. Dès lors elle va être déformée. Cette déformation va entraîner des communications qui vont mener à des réparations, etc. Autrement dit, l’urbain dans son entier est travaillé par des tensions selon des strates de qualités variées et proposées ci-dessus. C’est pourquoi l’aire urbaine peut être dite dans un état « métastable », stabilisée en fonction d’un rapport de tension entre les strates, puis changeant suivant la modification de ces rapports entre strates. Les rapports de tension entre les composants de chaque strate ne suffisent pas bien sûr à modifier fortement la forme urbaine, mais simplement faiblement selon le degré de fluidité des strates et des composantes [7].

Ces tensions entre strates nous révèlent que la composition de l’urbain semble obéir aux intrications denses des choses et acteurs divers de ces strates. L’urbain serait alors un des modes du « travail de collection du collectif  » [8]. A la suite, l’urbain est alors considéré comme le rhizome composé de manière dense et diverse par les mises en relation des choses et des acteurs des différentes strates, selon les rythmes de chaque élément et de chaque strate. L’« urbanisation » est une fluctuation – un plissement – d’humains et de non-humains aux propriétés spécifiques de densité et de diversité. L’ « urbain » change donc sans cesse de visage à des vitesses différentes selon les degrés de cristallisation des strates et de leurs mises en relation. Les degrés d’urbanité [9] localisés en un point peuvent donc être variables dans le temps. Quant au degré d’urbanité propre à l’urbain contemporain, c’est celui qui réunit les quatre strates sus-citées avec un poids très fort pour les strates les plus fluides, « souple » et « fugitive » qui fluidifient l’urbain et ses formes. En fonction du recensement des strates et de leur force respective se différencient les aires urbaines selon les époques, en fonction du mode d’assemblage et de la richesse des composants : du nombre et de la diversité des humains et des non-humains en présence et de leurs types de connexion, se différencient les aires urbaines entre elles.

Ces aires urbaines se terminent là où cesse les mises en relations d’objets. Il semble qu’aujourd’hui, virtuellement [10], l’urbain soit mondial, partant du constat que tout humain ou non-humain peut être mis en tension depuis une aire urbaine, par la mobilité, la logistique et les outils de communication. Tous ces outils sont en quelque sorte des outils de « mobilisation » du monde, « c’est-à-dire de mise en mouvement de toutes les réalités, qui s’inscrit dans un processus historique plus ample : la mobilisation concerne l’ensemble des faits sociaux. » [11] Les aires urbaines sont donc il-limitées, c’est-à-dire dans un état métastable donc limité à un instant t, mais un état qui porte en lui virtuellement l’affranchissement de toutes les frontières à l’échelle de la Terre. L’urbain est même plus que terrestre à partir du moment où les satellites et divers objets hors de l’atmosphère sont reliés en son espace.

La modeste synthèse cartographique nous a permis de penser l’aire urbaine nocturne de Villeurbanne comme mise en rhizome singulière, dense et diverse, sapant les oppositions entre humains et non-humains. Pour que l’urbain puisse exister, pour que les humains « tiennent ensemble » en si grand nombre sur des étendues restreintes, avec des modes de vie si différents, ils ont nécessairement usage de choses, de composantes non-humaines : pour respirer, se loger, circuler, communiquer. Et il semble que la profusion de liens ne soit pas improductive bien au contraire, la vulnérabilité est à chaque nœud, mais chaque nœud diminue la vulnérabilité de l’ensemble urbain. Pour reprendre un exemple nocturne : multiplier les émissions de mails et de SMS renforcent la chance d’atteindre et de « mobiliser » l’ami noctambule, tout en rendant possible la non-réception de chacune des émissions. La nuit cependant, les mises en rhizome voient leur nombre d’acteurs et de choses diminuer et donc le degré d’urbanité des aires urbaines dont celle de Villeurbanne se réduire.

2. Penser la profusion urbaine par la « contre-ville »

Parfois des géographes, des sociologues et des urbanistes nous disent la fragmentation, les inégalités territoriales et finalement la chute du centre. Pour eux, si l’on caricature quelque peu, le centre est le lieu où se ramifie tous les composants de l’urbain, l’unique lieu de mise en tension des humains. Le voir disparaître, c’est risquer la décomposition urbaine. Ils ont raison en un sens, la chute du centre et son remplacement par des polarités multiples a détruit la « ville » et l’autovisibilité centrale, le fait que tous puissent virtuellement se voir et se rencontrer en un seul point de la carte. Cependant, la multiplication des points de rencontre n’a pas pour le moins empêché l’urbanisation puisqu’elle en est un résultat. Pourtant l’urbain devrait devenir, sans centre, intenable. C’est qu’ils parlent d’un « urbain sans ville », là où il est « contre la ville ». L’urbanisation sans cesse rigidifiée et restreinte par les frontières de toutes sortes a été libérée – pour la nuit de Villeurbanne on pense tout simplement aux autorisations de fermeture tardive, au système de vélo en libre-service Vélo’v , aux nouveaux lieux de nuit hors la ville et donc à l’abri du mécontentement des riverains, à la construction du campus de la Doua qui a permis l’accueil de populations étudiantes noctambules, aux nouveaux outils d’information et de communication, au soutien des autorités publiques, aux quelques bus de nuit, aux événements tel le festival Les Invites –. La stimulation et la réduction des barrières du développement urbain a entraîné des libérations de flux qu’on a tenté de contrecarrer par d’autres ségrégations et de nouvelles frontières relatives à des territoires qui sont de toute façon intégrés à l’agglomération [12] – pour la nuit on pourrait citer les filtrages à l’entrée, les lieux inaccessibles sans voiture, les lieux interdits aux mineurs, etc. –. Ces « canalisations » des flux ont laissé penser à un urbain évidé, « sans ville ». Mais l’urbanisation va trop vite pour être instantanément contrôlée, fermé et transformé en valeur foncière [13] – la nuit par exemple prospèrent l’art urbain et les tags, les promenades et les dérives, les bars associatifs, les rencontres [14] –. Et les polarités qui naissent ici et là créent des lieux de rassemblement dans lesquels se compose l’urbain et qui le font tenir. Ces nouvelles polarités notamment à Villeurbanne contrecarrent les tentatives centralisatrices persistantes et empêchent la formation durable d’un centre par l’éclatement des lieux de rencontre, par le caractère événementiel des usages des lieux de rassemblement proposés. Ces lieux polarisants ne semblent pas former des attracteurs assez puissants pour ré-unifier l’urbain. Passée la soirée, au centre supposé de Villeurbanne devant la mairie – place Lazare Goujon – on ne trouvera guère foule. Néanmoins, d’autres lieux de rassemblements nocturnes ne sont-ils pas richement habités et pleinement urbains ? Les connexions entre les strates urbaines les plus fluides – « souple » et « fugitive », de mobilité et de communication – se sont énormément densifiées et complexifiées, et désormais l’urbanisation agit « contre » la ville, sapant ses frontières et son centre. Ainsi peut-on qualifier l’espace urbain comme « contre-ville », plus que dans la nuit, plus qu’à Villeurbanne. La « contre-ville » paraît être l’état métastable urbain contemporain, ce qui ne signifie pas un état figé et sans mouvement, mais des rapports stabilisés de mouvement. Cet état de « contre-ville » n’est bien sûr qu’une étape en attendant un nouveau mode de connexion et donc de « moulage » des strates et leurs composants, de nouveaux rapports entres les humains et les non-humains, et une nouvelle dynamique d’urbanisation.
Si l’on veut une image, l’urbain contemporain est souvent pensé par la figure de l’ « archipel d’îles ». Il me semble que revenir à la définition première de l’archipel, et parler d’« archipel de mer » est plus efficace pour révéler toutes les composantes de l’urbain. L’« archipel d’îles » met l’accent sur les îles prises comme référent et pensées comme territoires clos à partir du bâti – strate « rigide » – et les vides créés entre ces îles par la mer – strate « souple » des relations de mobilité –. Au contraire, l’« archipel de mer » montre que les îles peuvent « tenir ensemble » seulement parce qu’elles sont étreintes par la mer, autrement dit les mobilités, et par l’air – strate « fugitive » des outils de communications –. Et la mer et les îles sont affectées par des astres et tout un tas de phénomènes climatiques et géologiques – strate « dure » –. L’urbain est un processus et non une propriété [15], le prendre comme tel et nécessairement il est vu fixe et anémique. C’est l’urbanisation qu’il faut penser en tant que fluctuation grâce au « contre » qui induit le caractère en tension et processuel de la « contre-ville ».

La « contre-ville » lie les surabondances spatiales et événementielles en une figure non générique mais fluctuante. Il s’agissait par la nuit de sortir d’une pensée du « manque » : de centre, de frontières, de singularité. L’urbain est un tissu vivant et fluctuant où tous les lieux de fortes densité et diversité accroissent les potentiels d’expérimentation. Il n’est pas un théâtre dont on pourrait supprimer des acteurs impuissants, copier la scène ou la faire disparaître par trop-plein, mais une usine productrice de relations « il-limitées ». La nuit et hors la nuit, nul ne sait ce que peut l’urbain.

Notes

[1] Cet article est tiré de mon travail de mémoire recherche de master 2 en Urbanisme, l’article que je soumets au lecteur poursuit l’expérimentation théorique un peu osée du mémoire. On me pardonnera j’espère cette témérité, car qu’est-ce être étudiant en urbanisme sinon étudier ce que peut être l’urbain ? Alexandre RIGAL, « La contre-ville, une figure urbaine réalisée par les mouvements d’une multitude, Villeurbanne la nuit », sous la direction de Philippe Chaudoir et Yves Winkin, Institut d’Urbanisme de Lyon, (mémoire de master 2)

[2] Pour reprendre les bornes établies selon mon travail de mémoire de master recherche en Sciences de l’Information et de la Communication, suite à des entretiens et à la prise en compte des rythmes de réseaux de transport et des grands lieux de la nuit grand lyonnaise. Alexandre RIGAL, « Le phénomène urbain à Lyon la nuit comme cadre de l’expérience d’une contre-ville », sous la direction de Yves Winkin, Université de Lyon 2, (mémoire de master 2), http://collectif-confluence.fr/uplo…

[3] Mohamed BOUGHALI, La représentation de l’espace chez le Marocain illettré, Paris, Éditions Anthropos, 1974, p. 187

[4] On trouvera dans l’ouvrage éclairant d’Alain Berthoz, Le sens du mouvement, des thèses quant à la question de la projection et de l’anticipation rendues possibles par la perception et la mémorisation du mouvement. Alain BERTHOZ, Le sens du mouvement, Paris, Odile Jacob, 2008

[5] La consigne était : dessiner l’itinéraire d’une de vos sorties qui passe par Villeurbanne, ou qui se déroule à Villeurbanne. Quelles stations et quels déplacements dans Villeurbanne et ailleurs, la nuit ? Si ce n’est pas le projet de cet article, pour les intéressés une analyse des spathaliéw de chacun des dessinateurs a été fournie dans le mémoire déjà cité.

[6] Réseau/rhizome : Réseau signifie dans cet article tous les types possibles de relations entre choses. Et rhizome est un des types de relations entre choses définis par Deleuze et Guattari, qui s’oppose à l’arbre, à l’arborescence, bien que tout réseau soit toujours en tension entre ces deux extrêmes. Même la nuit à Villeurbanne, les usages sont toujours au delà et en-deça des réseaux métériels (routes, lignes de métro, etc.) déjà tracés.

[7] Gilbert SIMONDON, L’individu et sa genèse physico-biologique, Paris, PUF, 1964

[8] Bruno LATOUR, Politiques de la nature, Comment faire entrer les sciences en démocratie ?, Paris, La Découverte, 2004, p. 58

[9] Degré de densité et de diversité d’un espace, pour suivre Jacques Lévy et Michel Lussault

[10] Réalité potentielle non encore advenue

[11] Michel LUSSAULT, L’avènement du Monde, Essai sur l’habitation humaine de la Terre, Paris, Seuil, 2013, pp. 117-118

[12] Les gated communities sont reliés par bien des autoroutes, par bien des réseaux internet et téléphoniques, les murailles semblent bien étanches sauf pour ceux considérés comme « indésirables »

[13] Ce qui semble d’autant plus vrai dans les aires urbaines des Suds

[14] Les activités nocturnes ont donné lieu à mon premier travail de mémoire, dans lequel des entretiens viennent éclairer les pratiques. Alexandre RIGAL, « Le phénomène urbain à Lyon la nuit comme cadre de l’expérience d’une contre-ville », sous la direction de Yves Winkin, Université de Lyon 2, (mémoire de master 2), http://collectif-confluence.fr/uplo…

[15] L’urbanité. Ce mélange est rendu possible en français par l’usage dual du mot urbain : « urbain » est souvent employé seul pour dire « espace urbain » – les deux mots pris en un seul élan – et donc caractériser un mode d’assemblage spécifique. Mais cette caractérisation est embrouillée par l’usage en tant qu’adjectif qualificatif de « urbain », dans l’expression similaire de « espace urbain » – les deux mots étant séparables –. Dans ce cas, l’expression signifierait plutôt un espace à fort degré d’urbanité. Mi-nom, mi-adjectif, il faut choisir et dire « urbain » pour parler d’un assemblage spécifique et « urbanité » pour le caractériser selon le degré du couplage densité*diversité.