Editorial

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Introduction au Supplément n°2

 

Le jeudi 15 mai 2025, s’est tenue la journée d’étude doctorale Questionner le genre : pratiques, représentations et savoirs, accueillie par l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines. Soutenue par les laboratoires CHCSC et DYPAC, ainsi que par la Graduate School Humanités-Sciences du Patrimoine, cette journée a rassemblé de jeunes chercheur·e·s autour de la question du genre, marquée par l’interdisciplinarité. Le dialogue entre disciplines de sciences humaines et sociales a rythmé l’événement, réunissant ainsi la sociologie, l’anthropologie, les études anglophones, les sciences de l’éducation ou encore l’histoire. Les doctorant·e·s ont été invité·e·s à revenir sur leur rencontre avec le genre dans leurs recherches respectives. S’agit-il de le prendre en considération dès l’origine de la recherche ou est-ce un questionnement qui émerge plus tardivement ? Pourquoi porter intérêt au genre et le questionner ? Quels sont les apports à en tirer, mais aussi les difficultés rencontrées ?

La question du positionnement, voire de l’engagement, est inévitablement soulevée lorsque l’on étudie le genre. En effet, comment développer ce recul critique nécessaire face à nos propres biais et à ceux de la société ? Les acteur·rice·s étudié·e·s peuvent eux aussi s’emparer du genre, ce qui n’est pas sans produire des effets sur les relations humaines, les comportements ou encore sur les représentations. Par ailleurs, rappelons que le genre révèle des jeux de pouvoir, qu’il peut être instrumentalisé à des fins politiques, qu’il donne à voir des inégalités de traitement et qu’il cristallise des rapports de force à différentes échelles. Il n’est donc pas anodin d’en faire l’étude.

Cette journée d’étude doctorale s’est divisée en trois parties. Une première partie visant à se demander Qu’est-ce que le genre fait aux pratiques ? avec une attention portée aux objets, aux représentations et aux activités. Une deuxième partie cherchant à savoir Où se loge le genre dans les pratiques de recherche ? Enfin, une table ronde participative sur la thématique suivante : Le genre : un axe transversal commun à toutes les disciplines ?

Ainsi, les présentations scientifiques de nos jeunes chercheur·euse·s ont donné lieu à de riches temps d’échanges qui nous ont permis de créer des liens autour d’un objet d’étude complexe : celui du genre. Les questionnements émergents ont alors fait écho aux recherches menées au sein du CHCSC et du DYPAC.

Dans un entretien donné pour la revue Mouvements, l’historienne américaine Joan W. Scott présente le genre comme « catégorie d’analyse pertinente »[1] pour éclairer la construction des rapports entre les sexes et montrer l’importance de sa composante sociale. Le genre serait in fine un produit culturel et social imposé sur un corps sexué. Étudier le genre implique de l’intégrer à une histoire générale, qui ne se limite pas à l’histoire des femmes. Cette étude doit englober la totalité des acteurs et des actrices, leurs relations et leurs comportements. Dans l’ouvrage Le Genre, effet de mode ou concept pertinent ?, le genre est également perçu comme un « outil qui permet de penser » qui est à relier aux sociétés qui le créent[2]. De fait, il est un construit élaboré à partir de divers facteurs contextuels qui façonnent tous les aspects d’une société humaine : l’économie, la culture, les corps, la politique ou encore le travail. Toutes les activités humaines impliquent des règles et des normes, reposant en partie sur les catégorisations de genre. Par conséquent, certaines pratiques sont ordonnées en fonction du genre et du sexe des individus, notamment parce qu’elles convoquent le corps. Le lien entre le corps, ici essentialisé, et les pratiques explique la perduration historique de certaines scissions dans des domaines variés, comme les sports, l’enseignement, les arts, les professions et les activités domestiques. Dans certains cas, les pratiques genrées sont rendues visibles par leurs effets : inégalités, surreprésentations, préférences organisationnelles et comportements différenciés selon le genre. Par ailleurs, les pratiques genrées agissent sur les rapports entre humains et objets, en leur assignant des représentations genrées en fonction des personnes qui les utilisent régulièrement dans une société donnée.

 

Qu’est-ce que le genre fait aux pratiques ? Objets, représentations, activités

Le premier axe de cette journée identifie une variété de pratiques genrées, de manière transhistorique, transdisciplinaire et internationale. De fait, les activités professionnelles, de loisirs et domestiques sont autant de pratiques quotidiennes qui engagent le genre. Ces dernières, ordonnées par une société donnée sur la base de stéréotypes définis, influencent les populations dans leurs manières de s’exprimer, de se mouvoir et de se présenter au monde. Au même titre que les stéréotypes de genre, les pratiques genrées dépendent d’une perception du genre et des sexes, c’est-à-dire d’une construction sociale, historique et culturelle souvent inscrite dans un cadre géographique spécifique. En atteste notamment le concept de care, développé dans le courant des années 1970, mettant en exergue la répartition inégale des pratiques domestiques et de soin entre hommes et femmes au sein d’une société occidentale contemporaine. La répartition des pratiques selon le genre a une incidence significative sur les sphères publiques et privées d’une société, puisqu’elle participe à des systèmes économiques, politiques, culturels et sociaux.

Ainsi, cet axe s’attache à décrire des pratiques genrées et à les analyser de sorte à en comprendre les effets. Quelles sont les interactions entre les stéréotypes de genre, les représentations et les pratiques genrées ?  Comment évoluent les pratiques genrées dans l’espace et dans le temps ? Quel rapport aux objets induisent les pratiques genrées ? De quelle manière les pratiques genrées ordonnent-elles les activités humaines ?

Ancrée dans l’histoire contemporaine de la France, la communication de Terry Ozanne revient sur la féminisation récente d’une profession historiquement masculine : les sapeurs-pompiers. Elle explore ainsi la difficile incorporation des femmes à ce corps de métiers et les transformations des pratiques et des représentations qui en résultent. La communication d’Elisa Gicquiaud propose d’analyser l’évolution du rôle des intervenantes psychosociales dans l’institution judiciaire. Elle s’appuie sur des entretiens sociologiques menés au Québec pour comprendre la réorganisation des activités judiciaires. Toujours dans la période contemporaine, la communication de Fabrice Deroissart met en lumière et caractérise l’indifférence relative aux identités de genre et aux orientations sexuelles minoritaires des élèves de l’enseignement secondaire catholique. Mêlant étude de terrain et entretiens, elle questionne notamment l’impact de cet indifférence sur les vécus des individus. Enfin, la communication d’Héloïse Russel-Holland analyse les pratiques quotidiennes engageant la notion de genre dans les couples lesbiens. Elle s’intéresse tout particulièrement au travail domestique à l’aune de ses pratiques et de ses représentations en revenant sur les pratiques de recherche déployées dans cette étude.

 

Où se loge le genre dans les pratiques de recherche ?

Venue des États-Unis dans les années 1970, la notion de gender arrive en France en se heurtant à des difficultés de traduction. Dans les universités françaises, le terme de gender est introduit à la fin des années 1990, mais sa réception et sa traduction font débat. Aujourd’hui, les études de genre sont bien installées dans les établissements français : en atteste l’augmentation des formations universitaires consacrées au « genre » qui constituent l’un des marqueurs de l’intérêt collectif accru pour ces questions. En sciences humaines et sociales, certains sujets de recherche s’inscrivent pleinement dans le champ des études de genre, tandis que d’autres traitent ces questions sans les aborder frontalement. Le genre n’est pas uniquement un objet d’étude : il est avant tout un outil d’analyse et de compréhension des sociétés. Les pratiques de recherche, en tant qu’elles constituent l’ensemble des activités des chercheuses et chercheurs, la mise en œuvre de règles et de normes implicites ou explicites, à des échelles individuelles ou collectives, conditionnent la production des savoirs. Dès lors, comment penser le genre dans sa transversalité là où on ne le soupçonnerait pas au premier abord ? Quels biais sont induits dans la production des savoirs ? Comment traiter les questions d’invisibilisation de certaines catégories de personnes ? S’emparer du genre dans la multiplicité que revêt ce concept peut ainsi renouveler les perspectives d’analyse dans toutes les disciplines académiques.

Cet axe interroge les pratiques de recherche au prisme du genre, afin de faire émerger des questionnements féconds et d’inviter à une posture réflexive sur la pluralité des manières de faire de la recherche. Il est l’occasion d’aborder à la fois les objets des recherches et la forme que peuvent prendre celles-ci, dont l’écriture inclusive ou plus généralement le langage épicène en est un exemple.

A l’interface des deux axes de la journée, la communication de Justine Audebrand se propose d’analyser les pratiques genrées de l’écrit médiéval du VIe siècle en réfléchissant aux mécanismes d’invisibilisation des femmes autrices. Elle prend appui sur un corpus de lettres de rois et de reines ostrogothiques et mérovingien·ne·s. La communication à deux voix de Marie Chemin et Ludivine Leveau présente un retour d’expériences de deux enquêtes ethnographiques réalisées dans des clubs sportifs de football, rugby, karaté et athlétisme. Elle interroge notamment la position du chercheur dans l’enquête face aux enquêté·e·s en fonction de son vécu genré. La communication d’Emma Roques vient questionner quant à elle des pratiques féministes dans un collectif d’historiennes de l’art et artistes de la fin du XXe siècle en Angleterre. La mise en avant des procédés et structures de pouvoirs participe à la diffusion d’une nouvelle « histoire de l’histoire de l’art ».

La dimension éminemment réflexive de cette journée, portée par cet axe, s’articule avec un autre format venant compléter les communications. « Le genre : un axe transversal commun à toutes les disciplines ? » est une table ronde qui a été pensée afin de faire dialoguer les disciplines académiques et d’inviter chacun·e à interroger ses pratiques de recherche. Outil pour penser, outil pour agir, le genre résulte parfois d’une rencontre fortuite dans une recherche. Communicant·e·s et participant·e·s peuvent ainsi partager leurs démarches méthodologiques et mettre en lumière des apports et difficultés de l’utilisation de cette notion dans plusieurs traditions disciplinaires.

Le comité d’organisation de la journée d’études « Questionner le genre : pratiques, représentations, savoirs »

[1] W. SCOTT, Joan, Théorie critique de l’histoire. Identités, expériences, politiques, Paris, Fayard, 2009.

[2] MÉKOUAR-HERTZBERG, Nadia, FLORENCE, Marie, LAPORTE, Nadine (dir.), Le Genre, effet de mode ou concept pertinent ?, Bern, Peter Lang, 2015.

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