Fabrice Deroissart
Résumé
L’enseignement catholique sous contrat d’association avec l’État peine à penser sa manière d’accueillir les élèves LGBTQ+, notamment parce qu’il se positionne difficilement entre une exigence d’accueil universel et les enseignements de l’Église. Cet article propose d’interroger l’« indifférence bienveillante » – posture éminemment antinomique – qui semble dicter l’agir professionnel à cet égard en posant le contexte particulier de l’éducation catholique vis-à-vis de cette question et en observant les implications que cela induit en matière de production identitaire et d’estime de soi pour les élèves concernés. Une approche interactionniste qui mettra en regard les discours professionnels produits dans le cadre d’entretiens semi-directifs et les récits de vie de jeunes LGBTQ+ anciens bénéficiaires de l’enseignement secondaire catholique permettra d’illustrer l’impact de la posture éducative sur les parcours scolaires et posera la nécessité de la production d’un discours pour favoriser le bien-être scolaire des élèves concernés.
Abstract
Catholic education under contract with the State is struggling to determine how to welcome LGBTQ+ students, particularly because it finds it difficult to position itself between the requirement for universal acceptance and the teachings of the Church. This article examines the ‘benevolent indifference’ – a highly contradictory stance – that seems to dictate professional behaviour in this regard, by setting out the specific context of Catholic education in relation to this issue and observing the implications this has for the identity formation and self-esteem of the pupils concerned. An interactionist approach, which will compare the professional discourse produced in semi-directive interviews with the life stories of young LGBTQ+ people who are former beneficiaries of Catholic secondary education, will illustrate the impact of the educational stance on academic trajectories and highlight the need to develop a discourse that promotes the academic well-being of the pupils concerned.
Mots-clés : Enseignement catholique – LGBTQ+ – identité – éducation – agir professionnel
Auteur
Fabrice Deroissart est docteur en sciences de l’éducation et de la formation et membre de l’Unité de Recherche « Religion, Culture et Société » (EA 7403). Il est également responsable pédagogique du Master Action Éducative Internationale et Interculturelle du Centre Universitaire Jean-Baptiste de La Salle et responsable de formation au sein de l’Institut De La Salle. Sa thèse de doctorat, soutenue en 2026 au sein de l’Institut Catholique de Paris s’intitule Penser la place des élèves LGBTQ+ dans l’enseignement secondaire lasallien
Introduction
Dans le cadre des recherches menées pour notre travail de doctorat, une expression employée par l’une de nos enquêté·es est devenue centrale dans la manière dont nous abordons notre objet d’étude : « indifférence bienveillante ». Elle définissait ainsi la posture qu’il lui semblait devoir incarner, à l’égard des élèves LGBTQ+[1], dans le cadre de sa mission d’éducation au sein de l’enseignement catholique privé sous contrat d’association avec l’État. Ainsi, nous avons voulu, à l’occasion de cet article, interroger cette notion d’indifférence qui nous semble antinomique avec le principe de bienveillance, en nous interrogeant sur l’impact d’une telle posture sur les vécus scolaires d’élèves LGBTQ+, dans l’enseignement catholique, sous contrat d’association. Pour cela, nous reviendrons dans un premier temps sur quelques éléments de contexte et des concepts qui nous permettent d’aborder cet objet d’étude, en évoquant le positionnement de l’École vis-à-vis des questions LGBTQ+ puis, plus spécifiquement, le conflit anthropologique qui semble s’incarner dans l’enseignement catholique, et ce que cela implique dans la perception de l’identité et de l’estime de soi. Ensuite, nous exposerons brièvement notre approche méthodologique centrée sur deux typologies d’acteurs et d’actrices que sont les professionnel·les de l’enseignement catholique et, d’autre part, d’ancien·nes élèves, LGBTQ+, ayant suivi tout ou partie de leur cursus secondaire dans le privé et présenterons quelques aspects saillants de nos résultats pour dresser, en conclusion, quelques pistes d’analyses.
Les identités LGBTQ+ dans la perspective de l’enseignement catholique
Pour penser la manière dont l’enseignement catholique se saisit des questions LGBTQ+, il est essentiel de commencer par faire un pas de côté et d’observer comment l’École, tant publique que privée, se positionne quant à ces questions. Pour illustrer ce positionnement, nous pourrions décrire comment le nouveau programme d’Éducation à la Vie Affective, Relationnelle et Sexuelle promulgué par le BO n°6 du 6 février 2025 traite les identités LGBTQ+. Nous constatons ainsi que l’expression « orientation sexuelle », citée 16 fois dans le document, apparaît à compter de la classe de 5e, que le terme d’« homosexualité » n’est cité que 4 fois à partir de la classe de 3e ou encore que si l’identité de genre (citée 8 fois) est traitée à partir de la classe de 2de, aucune mention n’est faite des termes « transidentité » ou « transgenre ». De la même manière, les programmes d’Éducation Morale et Civique n’évoquent les questions d’orientation sexuelle et d’identité de genre qu’à compter de la classe de 5e ou d’homophobie seulement en CM2, dans le cadre du travail sur les atteintes aux personnes, sans obligation de traiter spécifiquement de ces discriminations. Ces deux exemples vont dans le sens des freins à l’éducation affective et sexuelles des élèves LGBTQ+ que décrit Aurore Le Mat, en 2014, dans « L’homosexualité, une « question difficile ». Distinction et hiérarchisation dans l’éducation sexuelle en milieu scolaire[2] » et de la reproduction d’un système hétéronormatif, dès le plus jeune âge, que présente Gabrielle Richard dans Hétéro l’école ? Plaidoyer pour une éducation antidépressive à la sexualité[3]. À ce positionnement de l’École s’ajoute, pour l’enseignement catholique, ce que nous qualifions de conflit anthropologique, à savoir la confrontation entre un positionnement qui réaffirme une conception religieuse de l’homme et de la femme davantage centrée sur la question de l’altérité[4] que sur le principe d’égalité et les implications légales du contrat d’association en termes d’accueil de tou·tes et d’égalité. En effet, l’enseignement privé sous contrat ne peut se défaire d’une obligation d’accueil de tou·tes les élèves. Cette obligation est d’abord légale, dans le cadre du contrat d’association dicté par la loi Debré de 1959 sur les rapports entre l’État et les établissements d’enseignement privés, loi n°59-1557 du 31 décembre 1959. Le contrat d’association explicite, dès l’article premier, l’obligation de l’accueil de « tous les enfants sans distinction d’origine ou de croyances », et rappelle que les programmes nationaux doivent être respectés, que les enseignants sont sous la responsabilité de l’État, quand bien même les établissements jouissent d’un caractère propre leur permettant de faire vivre leur spécificité par le biais, par exemple, de l’éducation religieuse non obligatoire. Toutefois, si l’accueil inconditionnel relève d’une obligation légale, il n’en demeure pas moins que, dans la perspective de l’enseignement catholique, cela revêt, plus encore peut-être, un caractère spécifique – que l’institution qualifie d’anthropologique au sens où ce caractère définirait une vision de ce qui constitue la personne humaine – ancré dans la perspective d’une éducation intégrale qui considère l’éducabilité de tou·tes et réaffirmé dans son statut – ne serait-ce que parce que cela s’inscrit dans une mission d’Église et que l’accès à l’éducation est relié à la dignité de la personne (article 1 du Statut de l’enseignement catholique) – qui dit sa dimension universelle : « [L’école catholique] est ouverte à tous ceux qui se tournent vers elle[5]. » Pourtant, si la mission d’Église de l’enseignement catholique lui impose d’accueillir largement, elle indique également l’inscription de celui-ci dans les enseignements ecclésiaux. Or, sur la question des identités LGBTQ+, les textes de l’Église catholique tendent à rendre difficile cet accueil. Sur ce point, les exemples sont légion, que ce soit dans les textes du magistère tel que le Catéchisme de l’église catholique, notamment dans son paragraphe 2357 qui rappelle que « la Tradition a toujours déclaré que “les actes d’homosexualité sont intrinsèquement désordonnés” » ou encore dans les discours de ses représentant·es, à l’image du pape François qui déclarait, en mars 2024, que « de nos jours le danger le plus affreux est l’idéologie du genre, qui efface les différences[6]. » Pour l’enseignement catholique, ce hiatus entre accueil inconditionnel et respect de la position ecclésiale se manifeste dans la production de documents qui témoignent d’une difficulté à saisir les enjeux éducatifs relatifs à ces questions d’identité. Nous pourrions notamment évoquer les livrets du secrétariat général de l’enseignement catholique L’Éducation affective, relationnelle et sexuelle dans les établissements catholiques d’enseignement publié depuis 2010 – qui prévient contre les dangers de la « gender theory » et parle de « tendances homosexuelles » plutôt que d’homosexualité – et Questions relatives à l’identité de genre : éléments de discernement pour l’École catholique publié en mars 2023, qui propose des fiches pratiques à destination des chef·fes d’établissement et de leurs équipes de direction pour gérer les problématiques relatives aux expressions de la transidentité, en se référant notamment à une approche de la question ancrée dans les représentations de L’Observatoire de la Petite Sirène[7].
Notre hypothèse, au regard de ces quelques éléments de contexte, est que ces considérations interviennent dans la construction identitaire des élèves concerné·es, impactant leur estime de soi et, de facto, leur socialisation. Dans ce cadre spécifique qu’est l’enseignement catholique se jouent les mécanismes décrits par Goffman dans Stigmate[8]. La posture d’« indifférence bienveillante » repose sur la croyance que les individus porteurs d’un stigmate lié à leur orientation sexuelle ou à leur identité de genre sont en mesure de les dissimuler ou, à tout le moins, de faire en sorte que ce trait identitaire n’induise pas de situations problématiques qui forcerait l’institution à produire un discours à son égard. En d’autres termes, ce que dit la professionnelle qui emploie cette expression, c’est que l’institution n’a pas, par principe, de difficulté avec ces traits identitaires mais qu’elle est plus à l’aise lorsque ceux-ci ne s’expriment pas. Cela révèle une difficulté à gérer ces identités lorsque les stigmatisé·es veulent être reconnu·es au titre de cette part de leur identité et force l’institution à penser sa propre cis-hétéronomativité. En réponse à la possibilité d’expression de ces traits, elle produit alors un discours sur l’essentialisation qui empêche l’expression du stigmate, sur la base de l’argument « on ne peut pas limiter une personne à son orientation sexuelle/identité de genre ». Il en résulte que les élèves concerné·es deviennent maîtres dans ce que Sheldon Stryker appelle l’identity salience[9], l’agencement des identités, que Jean-Claude Kaufman définit comme la « capacité de réactivation plus ou moins grande des diverses identités selon leur place dans la hiérarchisation personnelle[10]. » Néanmoins, si la capacité à solliciter telle ou telle part de nos identités relève d’une capacité sociale qui concerne tout un chacun, il nous semble que, concernant plus spécifiquement les questions d’orientation sexuelle et d’identité de genre, elle participe d’une stratégie de sauvegarde par la dissimulation du stigmate qui nuit aux différentes dimensions de l’estime de soi établies par Stets et Burke : self-worth, self-efficacy et authenticity. Cette dernière, qui renvoie à l’alignement entre la perception sociale et la perception du soi est particulièrement mise à mal dans le cas de la population qui nous intéresse ici si l’on se réfère à la manière dont les auteurs présentent cette dimension identitaire :
Comme les identités personnelles sont les significations qui représentent ce qui est central ou essentiel pour l’individu, lorsque les identités personnelles sont vérifiées, les individus devraient constater que leur « vrai » moi est reconnu. C’est la dimension d’authenticité de l’estime de soi. Ainsi, les identités personnelles sont davantage liées à la révélation et à la vérification du « vrai moi » dans une situation qu’à l’efficacité de la performance (identités de rôle) ou à l’acceptation par les autres (identités sociales/de groupes)[11].
Pour étudier l’impact des discours professionnels et de la posture d’« indifférence bienveillante » sur les élèves concerné·es, il nous faut désormais nous pencher sur notre approche méthodologique.
Méthodologie
Pour aborder notre terrain, nous avons envisagé notre méthodologie sous l’angle de l’interactionnisme inspiré des travaux sur le stigmate de Goffman et sur la sociologie de la déviance de Becker[12] en considérant un paradoxe : comment observer des interactions qui, apparemment, ne se produisent pas ou dans des contextes si informels qu’il serait impossible pour le chercheur d’y accéder par l’observation ? Pour ce faire, nous avons choisi de nous pencher, parallèlement, sur deux catégories d’acteurs et d’actrices dont les perceptions respectives nous offrent un accès à la manière dont se produisent les interactions sur l’identité. Les premier·es sont les professionnel·les auprès desquel·les nous avons mené des entretiens semi-directifs. Il s’agit de 11 personnes travaillant dans des établissements privés sous contrat appartenant à la congrégation des frères des écoles chrétiennes et exerçant à différents niveaux de responsabilités, que ce soit en tant que religieux, dans les instances de gestion de la congrégation ou dans les établissements (chef·fes d’établissements, responsables de vie scolaire, adjoint·es en pastorale scolaire et enseignant·es). La deuxième catégorie d’acteurs et d’actrices est constituée de bénéficiaires de l’éducation catholique. Nous avons récolté les récits de vie de 13 personnes, entre 18 et 27 ans[13] qui ont été scolarisées, pour tout ou partie, dans l’enseignement privé sous contrat et dont les identités s’inscrivent dans le spectre des identités LGBTQ+. La pratique du récit de vie permet à ces acteurs et actrices d’adopter une posture d’agentivité en étant à l’origine du récit et, ainsi, de questionner l’impact des postures professionnelles sur le vécu scolaire.
Présentation des résultats
La présentation de nos résultats s’articulera en deux temps correspondant chacun à une des catégories présentées.
Concernant les professionnel·les, plusieurs éléments saillants peuvent être évoqués ici, sans viser l’exhaustivité des entretiens. Le premier d’entre eux se retrouve dans le discours de l’adjointe en pastorale scolaire qui a utilisé l’expression « indifférence bienveillante ». Lorsqu’on la place des identités LGBTQ+ à l’école, elle dit :
Ben, en fait, c’est pas que ça doit être mis à l’écart par principe, mais ça pose pas de problème… Enfin, tant que ça empêche pas un beau vivre ensemble, pourquoi il faudrait qu’on s’en occupe plus précisément. Enfin, si ça pose de problème à personne […], on va pas l’inventer non plus.
Ce qu’elle exprime ici revient dans plusieurs entretiens : l’idée que ces identités ne s’expriment explicitement que dans un cadre problématique qui implique une gestion de l’institution. Dans ce cas, la dissimulation du stigmate est perçue comme favorable, les identités contrevenant au « beau vivre ensemble ». Un autre type de discours est produit sur ces identités et souligne la crainte d’une forme d’essentialisation. Dans cette perspective, l’on n’entend pas qu’un·e élève puisse se réclamer d’une identité spécifique puisque cela serait limitant. C’est ce qu’exprime un délégué de tutelle sur la place des sexualités à l’école :
Réponse 1 : aucune. L’école n’est pas le lieu de l’expression de la sexualité [rires]. Réponse 2 : il faut tenir compte des réalités qui sont les nôtres. Comment cette sexualité-là, qui serait pas hétérosexuelle, s’exprime-t-elle ? Je veux dire, moi, j’ai jamais eu besoin […] d’exprimer le fait que j’étais hétérosexuel. Parce que, on va me dire, « oui mais parce que d’abord tu es un homme, parce que tu es dans une hétéronorme […] » Euh… ensuite, est-ce qu’il faut le promouvoir, là, non, je trouve que c’est hyper dangereux.
Dans ce discours, on note d’une part l’incapacité de l’acteur institutionnel à penser son identité propre et donc à considérer que l’on puisse vouloir qu’une identité hors-la-norme soit explicitement reconnue. D’autre part, on observe que, malgré ses réticences, l’enquêté remet en question la centralité de l’hétérosexualité. On retrouve également, en filigrane, la crainte d’une forme de contagion sociale, très présente dans les discours professionnels. L’expression d’identité LGBTQ+ ne mettrait-elle pas en danger des élèves qui, soudain, se trouveraient presque dans l’obligation de penser à leur identité ? Cette crainte de la contagion sociale est renforcée par un aspect particulier sans doute à l’enseignement catholique, le rapport aux familles. Très souvent revient, dans les entretiens, la préoccupation des familles inspirée de l’encyclique Gravissimum Educationis de Paul VI qui les place comme « premiers éducateurs »[14] et qui nécessite de considérer que, dans le cadre spécifique de l’enseignement privé, les parents sont prescripteurs. L’institution nourrit donc à leur égard une relation ambivalente qui risque parfois de considérer des conceptions familiales plutôt que la construction de l’identité de l’enfant. Enfin, l’on constate également une posture que Gabrielle Richard qualifie d’adultisme à l’égard des enfants LGBTQ+[15], c’est-à-dire une relation de pouvoir marquée par la domination de l’adulte qui repose sur la considération que l’adulte, en raison de son expérience et de son âge, est supérieur à l’enfant, comme lorsque ce chef d’établissement explique son positionnement face à la demande d’un élève transgenre :
Pour la jeune concernée entre guillemets, et tu remarques que je l’appelle « la » jeune concernée… c’est-à-dire que je souhaiterais qu’on n’aille pas trop vite.
Ainsi, l’institution pense pour l’élève, malgré ses demandes, considérant qu’il n’est pas apte à produire un discours sur son identité et que le protéger c’est contraindre l’expression de ce discours et empêcher son auto-détermination. Dans ces entretiens – qui ne prétendent pas à une représentativité –, on notera, paradoxalement, que la dimension religieuse intervient peu dans le traitement par l’école des identités LGBTQ+ et que jamais n’est exprimée de rejet idéologique de ces identités.
De l’autre côté de l’interaction, chez les bénéficiaires, ce qui ressort prioritairement, c’est l’absence totale de discours. Un des enquêtés raconte par exemple une intervention d’EARS menée par une association et ce qu’il avait ressenti quant au non-traitement de l’homosexualité :
[…] Ça ne parlait pas du tout d’homosexualité. C’est comme si ça n’existait pas.
L’absence de discours produit par l’institution alors même que celle-ci a pour objectif de construire la personne de l’élève inscrit les identités LGBTQ+ dans le champ de l’irréel et dans l’impossibilité de se dire, renforçant ainsi la perception honteuse de cette identité. Pis encore, dans un certain nombre de récits de vie surgit l’épisode de la Manif pour tous et la manière dont cet événement a infiltré l’école catholique jusque, parfois, dans les discours des enseignant·es, tel que le décrit un autre de nos enquêté·es :
… et après, l’homophobie du corps enseignant, c’était pas dirigé vers moi, c’était, genre, globalement, c’était en cours d’éducation sexuelle avec la prof de physique, là, qui avait justement le sweat de la Manif pour tous qui disait « si deux garçons s’embrassent, on va chopper le sida, c’est comme ça qu’on attrape le sida », toi, tu prépares le bac de SVT […], t’as un prof qui te dit, pour préparer le bac, le VIH, le sida, s’attrape quand deux garçons s’embrassent, bah, c’est super. Moi, j’avais encore jamais embrassé de garçon à l’époque, évidemment, donc, terrifié de ça, ah, c’est quelque chose, ouais.
Cet exemple rappelle, s’il en était besoin, l’impact du discours enseignant, a fortiori quand celui-ci est LGBTphobe sur la construction des identités qui ne correspondent pas à la norme cis-hétérosexuelle. Pour la majorité des enquêté·es, si l’adhésion de l’institution à la Manif pour tous n’a pas toujours été aussi marquée, il n’en reste pas moins que cette période a, la plupart du temps été vécue comme un temps traumatique et a retardé l’expression des identités des concerné·es (à plus forte raison pour les quelques enquêté·es dont les familles participaient également aux actions de l’association). Enfin, si le discours religieux apparaît peu dans les entretiens avec les professionnel·les, l’impact de la dimension chrétienne de l’éducation reçue est souvent exprimée de manière bien différente – à l’exception de deux personnes qui ont été accompagnées par leurs établissements dans leur affirmation identitaire, au nom du projet éducatif chrétien – et contribue parfois à renforcer le rejet ou une forme de haine de soi.
Conclusion et analyse
En conclusion, la croyance des professionnel·les en une « indifférence bienveillante » est largement mise à mal par le récit de l’expérience des intéressé·es. Si indifférence il y a, cela ne signifie ni absence de discours produits sur leurs identités ni absence d’impact sur leurs vécus scolaire et personnel. L’indifférence inscrit dans un irréel qui empêche la construction d’un discours sur soi qui participe d’une forme d’empouvoirement personnel, au nom du refus de l’essentialisation. C’est, notamment, ce que décrit Judith Butler :
[…] le fait d’être désigné comme irréel et de par l’institutionnalisation de cette désignation en tant que forme de traitement différentiel revient à devenir l’autre contre qui (ou quoi) l’humain se constitue. C’est l’inhumain, l’au-delà de l’humain, le moins qu’humain, la frontière qui fixe l’humain dans sa réalité ostensible. Être désigné comme une copie ou comme irréel est un mode d’oppression[16].
L’institution comme les professionnel·les réagissent à l’expression de ces identités par l’expression d’une gêne que l’on peut expliquer par le conflit anthropologique tout à fait questionnable que nous avons évoqué et par l’expérience, au niveau des individus, d’un inquiétant familier inscrivant la sphère professionnelle dans un principe de réaction plutôt que d’accueil et d’accompagnement de ces élèves en tant que personnes.
Bibliographie
Becker, Howard, Outsiders, Paris, Éditions Métaillé, 2020.
Butler, Judith, Défaire le genre, Paris, Amsterdam Éditions, 2016.
Goffman, Erving, Stigmate : les usages sociaux des handicaps, Paris, Éditions de minuit, 1975.
Kaufman, Jean-Claude, L’invention de soi : une théorie de l’identité, Paris, Armand Colin, 2017.
Le Mat, Aurore, « L’homosexualité, une « question difficile ». Distinction et hiérarchisation des sexualités dans l’éducation sexuelle en milieu scolaire. » Genre, sexualité & société, 11, article 11, 2014, p. 49-67.
Paul VI, Gravissimum Educationis, Vatican, 1965.
Richard, Gabrielle, Hétéro l’école ? Plaidoyer pour une éducation antidépressive à la sexualité, Montréal, Éditons du remue-ménage, 2019.
Richard, Gabrielle, Protéger nos enfants. Queerness et adultisme, Montréal, Éditions du remue-ménage, 2025.
Stets, Jan E., et Burke, Peter, « Self Esteem and Identities », Sociological Perspectives, 57, n°4, 2014, p. 409-433.
Stryker, Sheldon, « Identity Theory and Personality Theory : Mutual Relevance », Journal of Personality, 75, n°6, 2007, p. 1083-1102.
[1] Le sigle LGBTQ+ correspond à « lesbiennes, gais, bisexuel·les, trans, queer et autres ». Le « + » indique que le sigle peut inclure d’autres réalités de la diversité sexuelle et de la diversité de genre.
[2] Aurore Le Mat, « L’homosexualité, une « question difficile ». Distinction et hiérarchisation des sexualités dans l’éducation sexuelle en milieu scolaire. » Genre, sexualité & société, 11, article 11, Paris, 2014, p. 49-67.
[3] Gabrielle Richard, Hétéro l’école ? Plaidoyer pour une éducation antidépressive à la sexualité, Montréal, Éditons du remue-ménage, 2019.
[4] Cette dimension anthropologique, centrée sur l’altérité masculin/féminin, est notamment explicitée dans le rapport de la Congrégation pour l’éducation catholique « Il les créa homme et femme » – pour un chemin de dialogue sur la du genre dans l’éducation (Congrégation pour l’éducation catholique, 2019).
[5] Secrétariat général de l’enseignement catholique, Statut de l’enseignement catholique, article 12, Paris, 2013, p. 12.
[6] Pape François, Discours du pape François aux participants au colloque international « Homme-Femme, image de Dieu. Pour une anthropologie des vocations », Rome, mars 2024 (https://www.vatican.va/content/francesco/fr/speeches/2024/march/documents/20240301-convegno-uomo-donna.html consulté le 30 août 2025).
[7] L’Observatoire de la Petite Sirène se présente comme un collectif de professionnels, non nécessairement spécialistes du sujet et, pour un certain nombre, marqués par l’approche psychanalytique, qui axe l’essentiel de ses travaux sur le refus d’une prise en charge de la transidentité chez les mineurs, en réaction à ce qu’il qualifie d’emprise idéologique.
[8] Erving Goffman, Stigmate : les usages sociaux des handicaps, Paris, Éditions de minuit, 1975.
[9] Sheldon Stryker, « Identity Theory and Personality Theory : Mutual Relevance », Journal of Personality, 75, n°6, 2007, p. 1083-1102.
[10] Jean-Claude Kaufman, L’invention de soi : une théorie de l’identité, Paris, Armand Colin, 2017.
[11] Jan E. Stets et Peter Burke, « Self Esteem and Identities », Sociological Perspectives, 57, n°4, 2014, p. 409-433 (traduction personnelle).
[12] Howard Becker, Outsiders, Paris, Éditions Métaillé, 2020.
[13] Dans le cadre de notre étude, il semblait plus adapté d’interroger des personnes dont l’expérience de la scolarité restait relativement récente mais qui avait suffisamment de recul pour être au clair avec leur identité plutôt que de s’adresser directement à des adolescents.
[14] Paul VI, Gravissimum Educationis, Vatican, 1965.
[15] Gabrielle Richard, Protéger nos enfants. Queerness et adultisme, Montréal, Éditions du remue-ménage, 2025.
[16] Judith Butler, Défaire le genre, Paris, Amsterdam Éditions, 2016.
