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Pour une histoire du genre et des différences sociales au Moyen Âge

Didier LETT

Résumé

Depuis 2013 et les violentes polémiques autour de la notion de genre qui ont traversé la société française, il s’avère encore plus urgent qu’auparavant d’expliquer l’importance heuristique de ce concept en sciences sociales et, en particulier, en histoire car, hier comme aujourd’hui, les rapports de sexe ou les assignations masculines ou féminines, n’ont rien de naturel : chaque société construit et produit des rapports de genre différents.

Cet article cherche donc à retracer brièvement l’histoire d’un mot et d’un concept et à montrer les spécificités des « régimes de genre » à l’époque médiévale. Le genre est un « outil utile d’analyse » à condition de ne jamais extraire les rapports de sexe des rapports sociaux dont ils font partie et d’articuler le genre à toutes les autres catégories sociales. Ainsi conçu, il participe du renouvellement d’une histoire des distinctions sociales et nous autorise à repenser historicité et pluralité des régimes d’action, au sein d’une reconfiguration épistémologique à l’œuvre aujourd’hui en histoire et dans l’ensemble des sciences sociales.

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Didier LETT
30 / 04/ 1959
Professeur d’Histoire médiévale à l’Université de Paris Diderot (Paris 7)
Membre de l’IUF Senior

Objets de recherche :
Histoire de l’enfance, de la famille, de la parenté, du genre et de la société marchésane (Italie) à la fin du Moyen Âge. Les principaux thèmes développés : les catégories sociales, l’identité, les relations intrafamiliales (en particulier la paternité, les frères et les sœurs), les violences sexuelles.

Publications récentes (en lien avec l’article) :
Hommes et femmes au Moyen Âge. Histoire du genre XIIe-XVe siècle, Paris, Armand Colin (Collection Cursus), 2013.
Les régimes de genre dans les sociétés occidentales de l’Antiquité au XVIIe siècle, Annales HSS, n° 67-3, 2012.

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Lorsqu’à la rentrée universitaire 2001, avec trois collègues (Isabelle Briand, Violaine Sebillotte Cuchet et Geneviève Verdo), je créais un séminaire transpériode à l’Université de Paris 1 Pantheon-Sorbonne, « Hommes, femmes, masculin, féminin. Utiliser le genre en histoire »[1], le mot « genre », en français, qui apparaissait dans le titre, était d’un usage très rare aussi bien parmi le grand public que dans la communauté scientifique française, en particulier en histoire. Puis il s’est rapidement imposé dans la décennie suivante, d’une part, parce que l’histoire des femmes, à laquelle cette notion s’est accolée, a obtenu une légitimité intellectuelle et institutionnelle et, d’autre part, parce que le genre est devenu une notion essentielle et indispensable dans la classe politique et la société civile attentives à la parité ou à l’homoparentalité et ayant souci de lutter contre les inégalités de sexes. Mais depuis 2013[2] et la mobilisation d’une partie de la population française contre le « mariage pour tous »[3], il est devenu un terme très controversé, utilisé par ses détracteurs souvent sous la locution « théorie du genre »[4]. Sa diffusion massive et très rapide, son utilisation polémique, tant dans la société et les média que dans la communauté scientifique et universitaire, entrainent une utilisation polysémique du terme. Sous un même signifiant (genre) se cache une multitude de signifiés, nous obligeant, en tant qu’historien et en tant que citoyen, à tenter de clarifier l’usage de cette notion. J’aimerais donc montrer comment se sont progressivement imposés à la fois le mot et le concept de genre dans le paysage historiographique national[5] puis résumer les principaux usages de cette notion en histoire aujourd’hui en France pour ensuite dégager quelques spécificités de la période médiévale et enfin, proposer et défendre, comme je l’ai fait dans un numéro récent des Annales HSS, l’utilisation de la notion de « régime de genre »[6].

Histoire d’un mot : d’une timide utilisation à un usage polysémique

Le terme de gender est né au début des années 1960 aux Etats-Unis. D’abord utilisé en psychiatrie et en psychanalyse (Robert Stoller)[7], il migre ensuite vers la sociologie (Ann Oakley)[8] avant d’arriver en France en 1988 avec l’article de l’historienne Joan Scott qui tente d’en faire « une catégorie utile d’analyse historique »[9]. Il faut donc toujours garder à l’esprit que le concept de gender, comme beaucoup d’autres concepts, est un produit d’importation fabriqué et modifié dans des contextes historiques, géographiques, scientifiques et disciplinaires spécifiques. Pour éviter de l’employer de manière sauvage, il faut, par conséquent, non seulement connaître les conditions dans lequel il est né[10], mais également avoir conscience de l’usage que nous en faisons aujourd’hui dans d’autres contextes.

Avant le tout début du XXIe siècle, les historiens et historiennes des femmes et du genre utilisaient très peu le vocable « genre ». Suivant les sociologues et les philosophes, conscients que ce concept émanait des Etats Unis, ils lui préféraient encore souvent le terme de gender ou des locutions comme « rapports sociaux de sexe » ou « différence sociale des sexes », expressions qui insistent sur le fait que le genre résulte d’une construction sociale et qui invitent à assimiler les rapports entre les deux sexes à d’autres rapports sociaux (de production par exemple). La résistance de ces expressions est révélatrice en France de la forte persistance de modèles marxistes au sein des sciences humaines. Il faut donc attendre l’extrême fin des années 1980 pour que le mot « genre » apparaisse, d’abord dans deux numéros de revue[11] et dans un colloque interdisciplinaire tenu en 1989 et publié deux ans plus tard[12]. Il est adopté en 2000 par Mnémosyne (Association pour le développement de l’histoire des femmes et du genre) et en septembre 2002 dans le colloque organisé à l’université de Rennes 2 (Le Genre face aux mutations. Masculin et féminin du Moyen Âge à nos jours, Luc Capdevila et alii, dir., Presses Universitaires de Rennes, Rennes, 2003). En 2003, la revue 20e siècle publie, sous la direction de Raphaëlle Branche et de Danièle Voldman, un numéro spécial intitulé Histoire des femmes, histoire des genres. Depuis, il n’a cessé de progresser. En 2011 et en 2013, il apparaît sur la couverture de deux manuels publiés chez Armand Colin, dans la collection universitaire Cursus (Hommes et femmes dans l’Antiquité grecque et romaine. Le genre : méthode et documents, Sandra Boehringer et Violaine Sebillotte dir., et Didier Lett, hommes et femmes au Moyen Âge. Histoire du genre XIIe-XVe siècle). En 2013, la revue Clio, Histoire, femmes et sociétés, crée en 1995, change de titre et se nomme Clio Femmes, Genre, Histoire[13]. En 2014, Payot publie, dans le contexte social très polémique évoqué plus haut, un petit ouvrage pluridisciplinaire intitulé Qu’est-ce que le genre ? sous la direction de Laurie Laufer et Florence Rochefort. En histoire médiévale, le terme de genre demeure d’une utilisation rare, comme en témoigne le nombre très faible d’articles portant le mot dans les titres des publications répertoriés sur le site de la SHMESP (Société des Historiens Médiévistes de l’Enseignement Supérieur Public) : http://shmesp.ish-lyon.cnrs.fr/biblio/ ; en mars 2011, on ne rencontrait en effet que huit titres où le mot « genre » (avec le sens de « sexe social ») apparaissait[14].

Histoire d’un concept : de l’histoire des femmes à l’histoire du genre

L’histoire du genre est un mouvement, étroitement et historiquement lié à l’histoire des femmes. C’est pourquoi, encore aujourd’hui, elles sont souvent confondues. Sans doute, l’expression devenue désormais canonique, « histoire des femmes et du genre », entretient-elle cette confusion surtout auprès de chercheurs (et il y en a encore beaucoup) peu sensibles à ce champ historiographique[15]. Pourtant, ces deux champs de recherche se distinguent. L’objectif de l’histoire des femmes est de reconstituer les expériences de vie des femmes dans le passé, de tenter de comprendre ce qui est féminin à telle ou telle période et d’étudier les relations entre les hommes et les femmes. Dans les années 1970-1980, l’histoire des femmes a d’abord mis l’accent sur la domination masculine, l’oppression de la femme, éternelle victime, et la misogynie « atemporelle » des hommes. Dans cette optique, certains travaux ont eu tendance à simplifier les rapports hommes-femmes, négligeant les phénomènes de consentement, d’acceptation, de séduction ou de désir, oubliant que la domination (et donc la hiérarchie) se situe aussi à l’intérieur même du groupe des femmes ou du groupe des hommes (hiérarchies sociales, ethniques, orientations sexuelles, etc). Dans un second temps, l’histoire des femmes s’est orientée davantage vers l’étude des lieux de rencontre entre hommes et femmes, la répartition, la hiérarchie et la complémentarité des rôles féminins et masculins. La question centrale qui est alors posée est celle qui va finalement orienter la genèse de l’histoire du genre : quel intérêt a-t-on à isoler une catégorie de sexe, à écrire l’histoire des femmes, comme un objet autonome de l’histoire ? Sans qu’il y ait une unanimité sur ce point, on assiste dans les années 1990-2000 à l’essor de l’idée qu’il est nécessaire de confronter le masculin et le féminin.

L’histoire du genre se distingue donc de l’histoire des femmes en ce qu’il traite de la création, de la diffusion et de la transformation des systèmes symboliques fondés sur les distinctions homme/femme. Le genre exprime le « sexe social » ou la « construction culturelle du sexe ». C’est donc une autre ambition qui naît, celle d’incorporer l’histoire des femmes à une histoire plus générale, à une histoire totale qui prendrait en compte tous les acteurs de l’histoire, à la fois dans leur spécificité mais aussi dans leurs relations et dans leurs comportements communs. Cette manière de voir permet de transformer radicalement l’histoire générale, de la modifier en introduisant une nouvelle manière de la lire et de l’écrire[16]. Le genre permet de critiquer l’identité sexuée, acceptée comme un fait social et nous invite à nous interroger, en tant qu’historiens, sur ce qui peut encore apparaître comme des « évidences naturelles », comme des catégories stables, celles d’homme, de femme, de féminin ou de masculin. Car le genre n’est pas seulement un outil qui servirait à démontrer la distinction des sexes et, partant, la domination masculine, mais il représente aussi un moyen de participer à l’élaboration d’une histoire des catégories sociales. Il est un critère de distinction parmi d’autres, aux côtés d’autres types de relations socioculturelles. Il convient donc, dans toute analyse, de ne jamais oublier les autres critères opératoires (âge, génération, ordre, classe, condition sociale, appartenance urbaine ou rurale, statut marital, parenté, etc.) et surtout de prendre en compte les articulations du genre à ces autres formes de distinction, de voir en quoi l’une domine les autres, éviter le piège qui consisterait, à chaque fois, à affirmer que la notion de genre est déterminante pour appréhender les relations sociales (une tendance que l’on retrouve parfois, exacerbée, chez certain(e)s de nos collègues américain(e)s) et donc à essentialiser les rapports de genre. Les écarts de comportements homme/femme ne doivent donc pas nécessairement être analysés par rapport à une identité féminine et masculine : ils peuvent relever d’autres principes de différenciation.

Le genre en histoire médiévale

Aujourd’hui, la majeure partie de la production sur le genre concerne le monde contemporain. Joan W. Scott, à qui l’on doit non seulement la diffusion du concept de genre mais également la plupart des débats sur l’utilité ou non de cette catégorie d’analyse, sur son rejet éventuel et sur sa défense, est une spécialiste d’histoire contemporaine. En France, les deux « manuels » dont les historiens universitaires ont disposé pour enseigner l’histoire du genre, ont été réalisées par des contemporanéistes[17]. La très forte domination des études de genre pour l’époque contemporaine se perçoit aussi, logiquement, au sein de la très jeune génération. Parmi les 175 étudiants qui, entre 2003 et 2011, ont déposé leur mémoire de maîtrise ou de DEA puis de Master 1 et de Master 2 en vue de l’obtention du Prix Mnémosyne, 108 (près de 62 %) sont des étudiants d’histoire contemporaine ou de sociologie[18]. Les études de genre couvrant les périodes antérieures au XVIIe siècle sont donc souvent ignorées ou simplifiées. De plus, le poids très grand des problématiques des sociologues a tendance à poser des questions biaisées aux périodes anciennes en plaquant des catégories contemporaines non pertinentes sur des réalités passées bien différentes : privé/public ; égalité/parité ; homosexualité/hétérosexualité, etc. Partant, on assiste à une généralisation des conceptions contemporaines du genre à l’ensemble des périodes de l’histoire. Au mieux, oppose-t-on, de manière linéaire, un régime de genre « du temps présent » (fin XXe siècle et début du XXIe siècle) à celui du XIXe siècle, époque où la polarité entre deux sexes pensés comme radicalement opposés n’a jamais été aussi forte et qui devient, pour beaucoup d’historiens contemporanéistes et dans le sens commun, le modèle de ce qu’étaient les régimes de genre dans les sociétés du passé. Or, avant le XVIIsiècle, l’opposition entre deux sexes pensés comme complémentaires au sein d’une polarité bien identifiée, et qui serait structurante à la fois pour la société entière et pour chacun des individus dans leur totalité somatique et psychique, ne constitue que rarement la grille d’analyse la plus pertinente. Ainsi, pour l’époque médiévale, surtout à partir de la Réforme dite grégorienne, le discours ecclésiastique met davantage l’accent sur le découpage clercs/laïcs que hommes/femmes. Les premiers, qui ne peuvent être que des hommes, sont les membres de l’ordre supérieur de la société car ils n’entretiennent aucun lien charnel, surtout à partir du moment où, devenus prêtres, ils doivent respecter leurs vœux de chasteté. Les seconds englobent hommes et femmes, également, dans un rapport d’infériorité face aux clercs. Dans les sociétés occidentales antérieures au XVIII siècle, l’opposition des sexes n’est donc qu’une manière, souvent minoritaire, de classer les personnes et il convient donc de se défaire d’une conception qui pour nous, Occidentaux, est devenu « naturelle » : l’opposition entre hommes et femmes ne repose pas toujours et partout sur un aspect biologique, avant même que chaque individu s’inscrive dans une société. Pour Thomas Laqueur, il faut attendre le XVIIIsiècle pour assister à une biologisation de l’opposition masculin-féminin, c’est-à-dire pour que les genres s’inscrivent vraiment dans les corps sexués[19]. Il évoque un modèle « unisexe », hérité de Galien, dans lequel les femmes sont l’envers des hommes mais à l’intérieur d’une structure corporelle identique. Ce modèle se repère par une série d’analogies : entre les testicules et les ovaires, le scrotum et l’utérus, le pénis et le vagin. Les fluides circulant à l’intérieur du corps de l’homme et de la femme sont identiques. Selon lui, ce n’est qu’entre la fin du XVIIe et la fin du XVIIIe siècle que ce schéma de représentation et d’explication est remis en cause pour laisser place au « modèle des deux sexes » dans lequel la femme se distingue radicalement de l’homme par des spécificités qui touchent autant à la qualité de ses tissus et de ses fluides corporels qu’aux formes de son anatomie[20]. Ce changement de paradigme conduit Laqueur à affirmer : « Historiquement, les différenciations de genres précédèrent les différenciations de sexe »[21]. Si l’on admet ses conclusions, il devient nécessaire aujourd’hui, pour reprendre les mots de Sylvie Steinberg, « d’inverser la certitude la plus spontanée », celle qui nous fait dire que « le sexe est, toujours et partout, un substrat à partir duquel s’élabore une expérience existentielle et se construisent des affects, des comportements privés et publics, des représentations, des symboles, des rapports de pouvoir qui dessinent, eux, les contours du genre (social et culturel) »[22].

Les régimes de genre

Comment faire, ou comment mieux faire, un usage historien du concept de genre ? Autrement dit, de quelle manière profiter pleinement de ce formidable outil pour lire le social dans le passé ? Peut-être (et c’est une proposition) en adoptant la notion de « régime de genre » qui permet de contextualiser les rapports de sexe au ras des sources et au plus près des acteurs. Un régime de genre peut être défini comme un agencement particulier et unique des rapports de sexe dans un contexte historique, documentaire et relationnel spécifique[23]. Plusieurs régimes peuvent coexister dans une même période historique. Dépendant d’une série d’opérations de contextualisation, ils sont instables, sujets à variations lorsque l’historien change de documentation, déplace son regard vers d’autres acteurs ou dès que les relations entre les acteurs observés se modifient.

Le premier contexte à prendre en compte va de soi. Il est historique car à partir du moment où l’on considère que les rapports de sexes sont une construction culturelle, ils varient au gré des différentes périodes et séquences de l’histoire. Le second contexte est documentaire : dans la mesure où le document est la trace écrite dont dispose l’historien pour reconstruire le passé, ce n’est qu’en opérant une déconstruction intégrale d’une documentation, de sa production à sa diffusion en passant par ses modes de conservation et de transmission, que l’on peut restituer la logique des actions du passé car, pour l’historien, les pratiques sociales sont liées aux pratiques documentaires. Ce travail permet de ne pas confondre pratiques discursives et rapports sociaux – de sexe – et de ne pas considérer le social comme une réalité figée une fois pour toute, préexistant à l’historien et que ce dernier devrait décrire. La société et les groupes sociaux ne sont pas des choses fixes et délimitées ; le social n’est pas un état mais un processus. Le régime de genre que l’on observe n’est jamais que le résultat final écrit d’échanges verbaux, de tensions, de conflits entre un ensemble de protagonistes.

Enfin, il convient de ne jamais étudier la distinction de sexe en dehors des relations sociales, en dehors de son contexte relationnel. Nous avons encore beaucoup de difficultés à penser le genre comme une relation car les premières études de genre ont proposé une approche identitaire[24], essentialisant fortement les rapports de sexe. Or, comme l’écrit Irène Théry, il convient d’adopter « une conception relationnelle de la différence des sexes »[25]. Dans chaque contexte relationnel, un acteur ou une actrice, fait appel, met en scène, active, des bribes de son identité qui, à ce moment précis, lui sont possibles, utiles, indispensables, face à l’autre. Dans cette optique, il convient d’être attentif davantage aux manières d’agir, aux actions et aux situations qu’aux identités. Dans l’interaction, l’identité sexuée peut intervenir plus ou moins. Elle est parfois déterminante. Elle est parfois insignifiante. On ne peut pas isoler les êtres des relations sociales qui les constituent, dont ils sont à la fois les auteurs et les récepteurs. La question des sexes ne peut donc pas être traitée à part.

Pour le médiéviste, le genre est (ou devrait être) un « outil utile d’analyse » à condition de contextualiser au plus près des documents et des acteurs-actrices, de ne jamais extraire les rapports de sexe des rapports sociaux dont ils font partie et d’articuler le genre à toutes les autres catégories sociales. Ainsi conçu, le genre participe du renouvellement d’une histoire des distinctions sociales et nous autorise à repenser historicité et pluralité des régimes d’action, au sein d’une reconfiguration épistémologique à l’œuvre aujourd’hui en histoire et dans l’ensemble des sciences sociales. Dans la même perspective que la micro-histoire, l’anthropologie critique ou la sociologie de l’interaction, le genre nous permet de considérer la société comme la combinaison complexe de processus interactifs où les acteurs et les actrices, s’inscrivent dans une multiplicité d’appartenances identitaires et relationnelles. C’est de cette manière que la notion peut participer au renouvellement de l’histoire sociale dans une perspective pragmatiste et éviter d’être réduit à un instrument permettant seulement de déconstruire la cohérence supposée du social.

Depuis 2013 et les violentes polémiques autour du genre, il est sans doute encore plus urgent qu’auparavant d’expliquer l’intérêt heuristique de ce concept et son utilité en histoire. Nous devons, encore plus qu’avant, continuer à lutter pour démontrer, qu’hier comme aujourd’hui, les rapports de sexe ou les assignations masculines ou féminines, n’ont rien de naturel et que chaque société construit et produit des rapports de genre différents. Faire l’histoire du genre est donc bien un acte militant puisqu’il vise à lutter contre les inégalités et à en expliquer les fondements culturels et historiques.


[1] Ce séminaire se poursuit, animé aujourd’hui par Violaine Sebillote Cuchet et Anne Hugon.

[2] Cette critique a déjà été amorcée au moins depuis 2011, année au cours de laquelle les catholiques traditionalistes partent en guerre contre l’introduction du concept de genre dans les manuels scolaires de SVT.

[3] Avec la loi du 18 mai 2013 sur le mariage pour tous, la France devient le 9e pays européen et le 14e pays au monde à autoriser le mariage homosexuel.

[4] Voir en particulier le récent livre très polémique de Bérénice Levet, La théorie du genre ou le monde rêvé des anges, Paris, Grasset, 2014.

[5] Même s’il existe des points communs avec de nombreuses traditions historiographiques européennes non anglo-saxonnes. Rappelons, pour mesurer l’ « avance » de l’historiographie anglaise, tournée vers les Etats-Unis, que la revue Gender & History est née en 1989.

[6] Les régimes de genre dans les sociétés occidentales de l’Antiquité au XVIIe siècle, Annales HSS, n° 67-3, 2012.

[7] Robert Stoller, Sex and gender: the development of masculinity and femininity, New York, Science House, 1968, traduit par Monique Novodorsqui sous le titre Recherches sur l’identité sexuelle, Paris, Gallimard, 1978.

[8] Ann Oakley, Sex, gender and society, Londres, Maurice Temple Smith Ltd., 1972.

[9] Joan Scott, « Gender : A Useful Category of Historical Analysis », American Historical Review, vol. 91, n°5, décembre 1986, inclus dans J. Scott, Gender and the Politics of History, New York, Columbia University Press, 1988, et traduit en français par Eleni Varikas sous le titre « Genre, une catégorie utile d’analyse historique », numéro spécial des Cahiers du GRIF intitulé Le Genre de l’histoire, n°37-38, 1988, p. 125-153.

[10] Olivier Christin (dir.), Dictionnaire des concepts nomades en Sciences humaines, Paris, Métailié, 2010 et Joseph Morsel, « De l’usage des concepts en histoire médiévale », « De l’usage de ». Collections Ménestrel, 2011, édité en ligne : http://www.menestrel.fr … ubrique1551&lang=fr

[11] Le Genre de l’histoire, Cahiers du Grif, 1988 et Femmes, genre, histoire, Genèses, 1991.

[12] M-C. Hurtig, M. Kail et H. Rouch (dir.), Sexe et genre. De le hiérarchie entre les sexes, Paris, CNRS, 1991.

[13] Voir l’éditorial « A nos lectrices et lecteurs » du numéro 37, 2013.

[14] Même si deux ou trois articles, sans faire apparaître le mot « genre » dans le titre, proposaient une approche genrée. A titre de comparaison En histoire ancienne, le relevé effectué à partir de la base de données en ligne réalisée par L’Année Philologique (Bibliographie critique et analytique de l’antiquité gréco-latine) ne donne que treize titres d’articles ou d’ouvrages comportant, en français, le terme de genre dans le sens de gender. Il s’agit de travaux publiés entre 1991 et 2008 (les publications postérieures ne sont pas encore indexées). A part une publication datée de 1991, toutes les autres s’échelonnent entre 2003 et 2008.

[15] Voir Michelle Zancarini-Fournel, « Histoire des femmes, histoire du genre » dans Christian Delacroix, François Dosse, Patrick Garcia et Nicolas Offenstadt (dir.) Historiographies, Paris, Folio Gallimard, 2010), t. 1, p. 208-219.

[16] Nous avons tenté, dans le cadre de l’Association Mnémosyne, d’appliquer cette manière de faire de l’histoire du genre (sans hélas pouvoir apposer le mot « genre » en titre de l’ouvrage) à l’ensemble des programmes scolaires (de la 6e à la Terminale) dans La place des femmes dans l’histoire. Une histoire mixte, Paris, Belin, 2010.

[17] Françoise Thébaud, Ecrire l’histoire des femmes, Paris, ENS Editions, 1998 et réédité en 2007 avec pour titre : Ecrire l’histoire des femmes et du genre (Paris, ENS Editions). Le livre de Laura Lee Downs, Writing Gender History, Londres, Hodder Arnold, 2004 en est le complément indispensable car il offre une utile comparaison entre l’historiographie française et anglo-saxone.

[18] Le Prix Mnémosyne couronne un mémoire de Master d’histoire des femmes et du genre. Il est décerné chaque année par l’Association Mnémosyne. Parmi les 67 mémoires restant, on en compte 33 en histoire moderne (19 %), 20 en histoire ancienne (11, 5 %) et 14 en histoire médiévale (8 %).

[19] Thomas Laqueur, Making sex : body and gender from the Greeks to Freud, Cambridge-Londres, Harvard University Press, 1990, traduit par Michel Gautier sous le titre : La fabrique du sexe. Essai sur le corps et le genre en Occident, Paris, Gallimard, 1992.

[20] Pour les critiques et débats qu’a suscité la thèse de Thomas Laqueur, voir Sylvie Steinberg, « Sexe et genre au XVIIIe siècle. Quelques remarques sur l’hypothèse d’une fabrique du sexe », dans Irène Théry et Pascale Bonnemère (dir.), Ce que le genre fait aux personnes, Enquêtes, Ed de l’EHESS, 2008, p. 197-212, Annick Jaulin, « La Fabrique du sexe, Thomas Laqueur et Aristote », Clio HFS 14, 2001, p. 195-205 et Joan Cadden Meanings of sex difference in the Middle Ages. Medicine, science, and culture, Cambridge University Press, Cambridge, 1993.

[21] Thomas Laqueur, La Fabriqueop. cit., p. 86.

[22] Sylvie Steinberg, « Sexe et genre… loc. cit., p. 201.

[23] Voir, pour davantage de développement, Les régimes de genre dans les sociétés occidentales…op. cit.

[24] On peut rappeler que le premier à employer le terme de gender, au début des années 1960, le psychiatre et psychanalyste Robert Stoller, accole immédiatement le mot « genre » au mot « identité » puisqu’il utilise l’expression de gender identity, Robert Stoller, Sex and gender…op. cit.

[25] Irène Théry, La distinction des sexes. Une nouvelle approche de l’égalité, Paris, Odile Jacob, 2007.