L’identité ethnique au service de la définition d’un ensemble territorial : Doriens et Dryopes en Argolide

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Clémence Weber-Pallez

Résumé
L’Argolide, cet espace grec organisé autour d’un pôle argien dominant, se caractérise aux époques archaïque et classique par la coexistence de deux identités ethniques déclarées, volontairement distincte l’une de l’autre. Aux Doriens de l’Argeia (la plaine entourant Argos) font face dans les textes les Dryopes de l’Akté (nom donné à l’Argolide du sud-est). Une grande partie des cités d’Argolide (Halieis, Hermionè, Asinè) ont ainsi développé le mythe d’une origine qui leur est propre, afin d’affirmer leur autonomie face à Argos, polis aux velléités hégémoniques  et au prosélytisme dorien proclamés. Le but de notre exposé sera donc de montrer comment une division ethnique et identitaire peut témoigner d’une réalité historico-politique, à savoir la prédominance d’une cité sur une région grecque et les réactions que suscite cette domination. 

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Clémence Weber-Pallez est doctorante en histoire ancienne à l’ENS de Lyon, membre du laboratoire HISOMA et du laboratoire junior ERAMA. Agrégée d’histoire, elle prépare une thèse sur les dynamiques, structures et interactions des cités en Argolide aux époques archaïque et classique sous la direction de Nicolas Richer.

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carte Argolide Circe
Figure 1 : L ‘Argolide et ses divisions aux époques archaïque et classique ©Weber-Pallez

 Étudier la région grecque de l’Argolide aux époques archaïque et classique, c’est être avant tout confronté à un problème de définition spatiale : le substantif désignant cet espace du nord-est du Péloponnèse n’apparaît pas avant l’époque romaine, même si un adjectif argolis, idos est attesté dès l’époque classique[1]. La question primordiale est donc de savoir s’il préexistait un découpage territorial de l’Argolide à cette expression, dont le substantif ne serait finalement que l’aboutissement : les habitants de cet espace avaient-ils conscience d’appartenir à une semblable unité ? Les autres Grecs reconnaissaient-ils une aire centrée autour d’Argos, mais qui aurait excédé le territoire purement politique de cette dernière ? Ou l’Argolide n’est-elle finalement, aux époques archaïque et classique, qu’un ensemble disparate de cités, indépendantes les unes des autres ? L’évolution de la perception de ce territoire, contenue dans les sources littéraires contemporaines, nous permettra de nous interroger sur la réalité de cet ensemble spatial et sur ses caractéristiques.

L’analyse des prétentions ethniques des cités de la péninsule argolique et de leurs matérialisations concrètes dans l’espace contribue à la tentative de définition d’un territoire spécifique à ces identités. L’Argolide telle qu’on l’entend habituellement est un ensemble hétérogène de populations se revendiquant doriennes, dryopes, voire d’une autre ethnie encore. Cette répartition des identités ethniques n’a-t-elle rien à nous apprendre sur la perception territoriale des Grecs de l’époque ? Une division ethnique et identitaire peut témoigner d’une réalité historico-politique, perçue et revendiquée par les populations locales. Enfin les velléités d’affirmation ethnique, en particulier d’une Argos dorienne qui n’aura de cesse d’essayer d’affirmer son autorité dans la péninsule argolique, et les combats symboliques qu’elles apportent, ne peuvent-ils pas manifester un sentiment d’unité propre à un ensemble spatial ?

La géographie historique est une discipline complexe : définir ce qu’est un territoire dans l’Antiquité, l’espace qu’il recouvre et la conscience qu’ont les Grecs d’habiter cet espace, est une tâche malaisée. Toutefois, l’historien possède des outils, des méthodes pour approcher une réalité spatiale difficilement appréhendable. L’archéologie est évidemment une des approches privilégiées, mais ne permet pas toujours d’appréhender les représentations mentales[2]. L’analyse sémantique des notions servant à désigner ce territoire et l’étude de l’évolution de celles-ci nous permettent dans un premier temps de concevoir les représentations spatiales diffusées dans l’Antiquité : des représentations homériques à la classification d’époque classique, la définition spatiale de l’Argolide a ainsi varié et s’est précisée, relevant peu à peu une dualité au sein d’un espace autrefois perçu comme unifié. Mais, si l’on rajoute à cette première analyse celle des identités ethniques présentes sur cet espace, on obtient un autre aperçu d’une même réalité, à savoir l’idée d’une division qui existait au sein de l’Akté entre cités dryopes et Épidaure. Les deux études, menées de front, mettent donc en valeur deux réalités spatiales, distinctes mais associées. Enfin, l’étude des faits religieux permet de comprendre comment s’emboîtaient ces deux réalités, révélant ainsi la complexité d’un territoire, ici, celui de l’Argolide.

I) L’Argolide et sa représentation territoriale : d’Homère à Xénophon

a) L’Argolide dans l’épopée homérique

Pour comprendre la représentation que les Grecs se faisaient de ce territoire, on peut remonter à Homère et rechercher si une unité se dégage déjà chez cet auteur. Le Catalogue des Vaisseaux, contenu dans l’Iliade, nous livre une description de deux royaumes limitrophes du nord-est du Péloponnèse :

  • le premier, placé sous le commandement (hégémonia) de Diomède, mais réparti entre ce dernier, Sthénélos et Euryale, comprend les cités d’Argos, de Tirynthe, d’Hermionè, d’Asinè, de Trézène, d’Eiones, d’Épidaure, d’Égine et de Masès (II, v.559-568).
  • le second, situé plus au nord et dont le roi (basileus) est Agamemnon, contient les cités de Mycènes, Corinthe, Cléonai, Ornéai, Araithyrée, Sicyone, Hyperésie, Gonoessa, Pellène, Égion, Égiale et Hélice (II, v. 569-580).

Cette répartition a fait couler beaucoup d’encre et les hypothèses, allant de l’erreur de traduction à l’erreur homérique, se sont multipliées. Une des questions des savants était la suivante : pourquoi Homère a-t-il séparé en deux royaumes une région d’Argolide qui apparaît pourtant comme unie morphologiquement aux yeux des savants[3] ? Or c’est partir d’un postulat discutable que de considérer l’Argolide comme une unité à cette époque, comme nous l’avons vu en introduction. L’autre question était de savoir pourquoi Agamemnon avait un royaume si limité, lui qui est « le plus roi » (basileutatos : Iliade, IX, v. 69) : cette répartition lui ôte de plus tout accès à la mer Égée. Pour expliquer ce phénomène, P. Wathelet a proposé de diviser le Catalogue des Vaisseaux en deux sources différentes : l’une serait une liste de villes, présentant de nombreux archaïsmes et relevant peut-être d’un cadastre d’époque mycénienne, l’autre serait une liste des commandants qui se serait superposée à la première au moment de l’achèvement de l’écriture de l’épopée homérique. Cette double temporalité serait à l’origine de ces deux domaines, attribués tardivement aux deux héros homériques. Il y aurait donc eu une volonté de donner un territoire à Agamemnon, centré autour de sa ville natale, Mycènes (Iliade, VII, v. 180), tout en attribuant à Diomède, l’un des Épigones argiens, une région centrée autour de la cité d’Argos qu’il dirigeait, du fait de son mariage avec la fille du roi Adraste (Iliade, V, v. 412-5).

Du fait du manque de sources, il nous faut actuellement renoncer à une interprétation purement politico-historique de ce passage[4]. Ce qui toutefois doit retenir notre attention est le fait que cette répartition géographique, étant donnée l’importance qu’eut la diffusion des œuvres homériques, créa une certaine représentation de la péninsule argolique aux époques archaïque et classique, représentation qui fut reprise entre autres par les Argiens pour justifier leur hégémonie sur la plaine qu’il dominait et, de manière plus générale, sur le nord-est du Péloponnèse : le tyran Clisthène chassa ainsi de sa cité les rhapsodes, parce que les vers d’Homère célébraient excessivement une cité argienne qui avait des velléités hégémoniques sur Sicyone (Hérodote, V, 67). Or, on sait actuellement que le terme d’Argos dans l’Iliade ne désigne que par trois fois la cité elle-même et qu’il désigne bien le plus souvent le Péloponnèse, comme l’affirmait déjà Strabon (VIII, 6, 5). Ce passage de l’auteur des Histoires rend perceptible l’appropriation par la cité argienne de la référence même à Argos chez Homère : il y a donc peu de doute qu’elle s’attribuât aussi le domaine de Diomède, figure largement présente dans la topographie de la ville[5]. Le domaine d’Agamemnon, comprenant toute une partie de la région située au nord-ouest de Corinthe, s’attache selon nous à une autre réalité, bien que Mycènes, Cléones et Ornéai passèrent sous contrôle argien et intégrèrent son territoire. Une première représentation spatiale d’une unité de l’Argolide apparaît donc chez Homère, à travers le domaine de Diomède, associant Argos aux cités du sud-est de la péninsule.

b) L’Argolide dans le corpus hésiodique

Une évolution de cette représentation est visible à travers la comparaison des cités évoquées par le Catalogue des Vaisseaux avec les Éhées du Pseudo-Hésiode[6], catalogue évoquant les femmes des illustres héros homériques. Selon la majorité des traductions, un royaume quasiment équivalent à celui de Diomède est attribué au héros Ajax, fils de Télamon et roi de Salamine (fr. 204). Toutefois quelques différences existent entre les listes homérique et hésiodique. Ajax est lié à Trézène, Épidaure, Égine, Masès, Mégare, Corinthe, Hermionè et Asinè. Ont disparues Argos, Tirynthe et Eiones et d’autres cités se sont rajoutées. Certains commentateurs[7], face à ce revirement de situation (Ajax comme dirigeant et non plus Diomède), ont revendiqué une primauté hésiodique, à la suite d’analyses textuelles (des formules archaïsantes manifestant une plus grande ancienneté). Toutefois, E. Cingano[8] a démontré que la traduction traditionnelle n’était pas valide : selon lui, Ajax ne gouverne pas les cités énumérées, mais s’apprête à les envahir, afin de les offrir en cadeau de noces à sa femme. Ainsi se trouve réglé le problème de la double attribution de l’Argolide entre Diomède et Ajax. Que faut-il alors retenir de ces informations ? L’absence d’Argos et de Tirynthe dans une liste dont les vers reprennent exactement ceux du Catalogue des Vaisseaux[9]. Alors que la région de la péninsule argolique était perçue comme une unité politique à l’époque homérique, le catalogue hésiodique témoignerait d’un second état, où Argos et Tirynthe sont, dans les représentations, séparées des autres cités du sud de la péninsule. Le fait que les dates de rédaction des deux catalogues soient sujettes à caution ne nous facilite guère la tâche, mais il est au final certain que la diffusion des Éhées a été postérieure à celle du catalogue homérique. Il semble que l’on soit passé de la représentation d’un domaine de Diomède uni autour d’Argos à la reconnaissance de deux entités régionales distinctes : d’une part Argos et Tirynthe, de l’autre les cités de Trézène, Hermionè, Épidaure, Masès et Égine. Une dualité symbolique s’installe donc dans la péninsule.

c) L’Argolide à l’époque classique. La naissance d’une séparation territoriale entre Argeia et Aktè.

Qu’en est-il de la représentation de cet espace à l’époque classique ? Nos sources, athéno-centrées, ne nous livrent que peu d’informations le concernant. Toutefois, une dichotomie, semblable à celle évoquée précédemment, apparaît dans les textes littéraires. Thucydide (II, 27) nous apprend que le territoire politique dominé par Argos se nommait l’Argeia (substantif dérivé de l’adjectif argeios, a, on : « d’Argos ») et s’étendait, comme l’avait déjà signalé Hérodote (I, 82), jusqu’à la Thyréatide au sud-ouest à l’époque archaïque. Cette Argeia avait, peu à peu au cours de l’époque archaïque et au début du Ve siècle, absorbé les différentes villes limitrophes de la cité de Diomède : Asinè fut prise dès la fin du VIIe siècle (Strabon, VIII, 6, 11), Mycènes et Tirynthe, encore indépendantes en 479[10], furent soumises peu après. La plaine argienne, dans laquelle Argos devenait un véritable pôle dès les VIIe et VIe siècles, s’unifia donc peu à peu et prit la dénomination d’Argeia. Unité politique sous domination argienne, ce territoire jouxtait ceux des cités indépendantes du sud de la péninsule[11] et s’est affirmé dès l’époque archaïque, puisqu’ une loi sacrée argienne, des environs de 575/550, menace de la malédiction d’Héra et d’exil hors de l’Argeia toute personne portant atteinte à son support (IG IV 506).

Les autres grandes cités d’Argolide (Épidaure, Trézène et Hermionè) continuèrent à évoluer indépendamment de la formation progressive du territoire de cette Argeia, sans pour autant constituer un territoire commun. Toutefois, des regroupements de ces cités dans des listes plus larges apparaissent chez les auteurs : Hérodote (VIII, 43) énumère ainsi de suite les contingents navals des Épidauriens, des Trézéniens et des Hermionéens. Cet exemple pourrait être fortuit si on ne le retrouvait pas chez Thucydide (I, 27). L’association est encore plus frappante chez Xénophon, qui, par trois fois[12], liste ensemble ces trois peuples en rajoutant celui des habitants d’Halieis (cité qui n’aurait obtenu son indépendance, peut-être vis-à-vis de Sparte, que tardivement[13]). Éphore[14] nous apprend qu’une périphrase fut attribuée à cet ensemble de cités indépendantes de l’est de l’Argolide, à savoir « ceux qui habitent l’Aktè [la côte] » : cette expression fut condensée par la suite dans le simple substantif Aktè, qui, comme l’affirme Diodore (XII, 43), correspondrait au territoire (chôra) de la péninsule situé à proximité de la mer. Toutefois, il n’existe aucune définition précise de ce terme : en toute logique, nous y intégrons l’ensemble des cités toujours mentionnées ensemble chez les auteurs d’époque classique : Épidaure, Trézène, Hermionè et Halieis. Cette double dénomination, entre une Argeia dominée par une seule cité et une Aktè polynucléaire, se trouve renforcée par la mise en place de tout un système mythologique, propre à justifier cette bipartition.

d) L’explication mythologique de cette dualité : le partage des Héraclides

Chez Éphore apparaît déjà une dichotomie entre une Argos fondée par l’Héraclide Téménos et une Aktè occupée par Agraios et Déiphontès[15]. Fondateurs différents, mais fortement liés les uns aux autres, puisqu’Agraios était fils et Déiphontès gendre de Téménos. Deux territoires distincts semblent se dessiner. Cependant, si l’on en croit Éphore, la constitution de l’Aktè par les deux héros est postérieure à celle d’Argos, ce qui place les cités du sud de l’Argolide dans une position d’affiliation vis-à-vis de cette dernière. Le discours argien entendu par Pausanias (II, 26, 2) insiste quant à lui sur l’unité de la région sous Téménos et Déiphontès : une division serait apparue entre le gendre et les enfants de l’Héraclide à la mort de ce dernier, ce qui aurait eu pour conséquence une division territoriale entre Aktè et Argeia, la digne Hyrnétho et son mari Déiphontès restant à Épidaure. La proximité de la structure mythologique de ces deux entités reflète aux yeux des auteurs la dichotomie territoriale de la péninsule argolique, déjà observée précédemment. Toutefois, il est à noter que, chez ces auteurs qui véhiculent une certaine représentation de cet espace pour les Grecs et qui s’appuient probablement sur des sources locales, cette division repose avant tout sur un partage de territoire opéré par les Héraclides.

Depuis le VIIe siècle et tout au long de l’époque classique[16], les Grecs mêlaient dans un même schéma historique Héraclides et Doriens qui auraient envahi ensemble le Péloponnèse quatre vingt ans après la chute de Troie (Thucydide, I, 12). Postuler un partage territorial comme un fait des Héraclides revient à lier l’Argeia et l’Akté à une identité dorienne. Pourtant, les origines ethniques des populations de ces deux entités spatiales sont plus complexes et reflètent d’ailleurs assez bien la division territoriale déjà en germe chez le Ps. Hésiode.

II) L’identité ethnique et sa spatialisation en Argolide

a) Argos, une cité dorienne et son influence

Argos, pôle dominant du nord-est du Péloponnèse[17], est une cité dorienne revendiquée comme telle. Une grande partie de son système mythologique est basée sur le Retour des Héraclides[18] et l’utilisation de cette légende par les orateurs attiques du IVe siècle pour dénigrer ou au contraire encenser Argos et Sparte atteste du large développement de la légende hors de l’Argolide[19] : les Héraclides auraient fondé les trois principales cités du Péloponnèse (Argos, Messène et Sparte), qui, respectivement, leur étaient dues par droit de succession, droit de conquête et donation[20]. Les Argiens étaient si fiers de cette ascendance que leurs rois furent les seuls à se nommer, d’après cette légende, Héraclides[21] : cette singularité amena J. Hall à postuler la paternité argienne de ce mythe du Retour[22].

Le fonctionnement interne de la cité confirme son identité dorienne : le corps civique, comme l’a montré l’épigraphie, est divisé entre Dymanes, Hylleis et Pamphyloi, traditionnelles phylai doriennes, auxquelles se rajoute plus tardivement celle des Hyrnathioi[23], et est subdivisé en phratries, dont certaines reprennent le nom de héros héraclides[24]. Cette répartition civique[25] était si bien associée à Argos, que le tyran Clisthène de Sicyone changea le nom des phylai doriennes de sa cité, afin que les Sicyoniens ne portent pas les mêmes phylétiques que les Argiens (Hérodote, V, 68). L’organisation de la vie temporelle d’Argos est aussi révélatrice de cette identité : un mois Karneios y est attesté[26]. De même, le dialecte de la cité est un dialecte dorien. Argos est donc une cité à l’identité dorienne affirmée et ce depuis l’époque archaïque, puisque cette identité est attestée pour la première fois dans le Catalogue des Femmes du Pseudo Hésiode.

Mais au-delà d’une simple revendication, c’est une véritable tentative d’expansion de cette identité que les sources attribuent aux Argiens. De fait, dès le tout début de l’époque archaïque, les Argiens auraient « dorianisé » les Cynouriens[27] (Hérodote, VIII, 73). Cette tradition de la dorianisation entreprise par Argos sur les cités alentours eut une longue postérité, puisque Pausanias (II, 34, 5) rapporte encore au IIe siècle de notre ère avoir entendu dire que les Argiens doriens s’établirent aux origines à Hermionè. L’information n’est pas claire, puisque le Périégète est incapable, selon ses propres mots, de dire s’il y eut pour cela une guerre entre Argos et cette cité. Toutefois, si l’on en croit la formulation de la phrase, la source semble argienne[28] : les Argiens auraient ainsi développé tout un système identitaire de l’Argolide afin de s’approprier la primauté de ses origines[29]. Cette extension de l’identité dorienne trouverait sa matérialisation dans la diffusion du dialecte dans le sud de l’Argolide au cours de l’époque classique[30].

L’étude des cités contenues dans le royaume de Diomède révèle en effet leurs substrats doriens. Les phylai doriennes sont attestées dans les inscriptions de Trézène à l’époque hellénistique[31], mais la cité possédait déjà une telle identité ethnique au début du Ve siècle, puisque, selon Hérodote (VII, 99), les habitants d’Halicarnasse de Carie, doriens, sont originaires de Trézène. Stéphane de Byzance (s.v. Halicarnasse), citant Callimaque, explique d’ailleurs qu’Anthès (un des rois mythiques de Trézène), migra à Halicarnasse « emportant avec lui la phylè Dymaina ». L’identité dorienne d’Hermionè n’est attestée que chez Pausanias[32]. Épidaure, cité dorienne selon Hérodote (I, 146), possédait un système politique basé sur la division du corps civique en quatre phylai, dont deux portaient aux époques classique et hellénistique des noms doriens : les Dymanes et les Hylleis[33]. M. Piérart, en étudiant les colonies épidauriennes (comme Calymna et Cos), a proposé d’attribuer à Épidaure les trois phylai traditionnelles doriennes, qui auraient été le fruit d’un « remaniement »[34].

La plupart des cités d’Argolide incorporent donc à leur vie politique des éléments doriens. Si l’on ne peut douter que les Doriens forment un groupe ethnique comme l’affirme J. Hall, c’est-à-dire :

« a self-ascribing and self-nominating social collectivity that constitutes itself in opposition to other groups of a similar order » et dont « the definitional criteria (…) are a putative subscription to a myth of common descent and kinship, an association with a specific territory and a sense of shared history »[35]

La domination de ce groupe ethnique n’est pas si évidente dans les autres cités d’Argolide. Dès le IVe siècle, Aristote affirme que les Doriens d’Épidaure cohabitent avec des Cariens et des Ioniens[36]. La présence d’entités doriennes dans les cités de l’Akté n’est pas toujours la preuve d’une identité dorienne revendiquée par ces dernières. Si la structure politique de Trézène semble bien avoir eu des caractéristiques doriennes, une tradition locale relative aux origines de la cité précise qu’après le Retour des Héraclides, les Trézèniens acceptèrent parmi eux des Doriens d’origine argienne, mais seulement en tant que sunoikoi (« qui habitent ensemble »), Doriens qui durent partager l’espace urbain avec d’autres populations[37]. Parmi les Doriens d’Argolide, seuls les Argiens semblent avoir voulu faire de leur origine ethnique un véritable statut identitaire. De quelle origine ethnique se revendiquaient alors les cités du sud de la péninsule argolique ?

b) Les Dryopes et l’Argolide du sud

Hérodote (VIII, 43), en dénombrant les effectifs de la flotte grecque, fait une parenthèse sur l’origine ethnique des Hermionéens : ils seraient Dryopes, « chassés autrefois par Héraclès et les Méliens, du territoire que l’on nomme aujourd’hui Doride ». Plus loin (VIII, 73), l’historien précise que les Dryopes, outre Hermionè, possèdent également Asinè. La même analogie est faite par Aristote dans ses œuvres (on sait qu’il écrivit, entre autres, une Constitution de Trézène), si l’on en croit une citation de Strabon (VIII, 6, 13) [38]. Les cités d’Halieis et d’Asiné sont également liées aux Dryopes dans un péan de Bacchylide[39]. Plus tardivement, Diodore (IV, 37) rajoute à cette liste le nom d’Eiones et Nicolas de Damas celui de Trézène[40].

Plusieurs mythes concernant les Dryopes ont coexisté dans l’Antiquité[41], mais celui d’une origine en Grèce centrale semble avoir été dominant. Diodore (IV, 37), qui reprend des sources antérieures[42], en donne la version la plus complète : les Dryopes, gouvernés par Phylas, auraient profané le temple de Delphes. Héraclès et les Méliens auraient alors expulsé les Dryopes, qui trouvèrent refuge en Eubée, à Chypre ; la majorité alla chez Eurysthée, roi de Mycènes et ennemi juré du fils d’Alcmène. Aidés par ce roi, ils occupèrent trois cités dans le Péloponnèse : Asinè, Hermionè et Eiones. Les Dryopes se seraient ensuite disséminés en Messénie, à la suite de la destruction d’Asinè par le roi argien Ératos. L’archéologie du site a révélé des traces d’incendie datées de la fin du VIIIe siècle qui pourraient correspofdre Ǡcet évènement[43]. Les Asinèens, chassés d’Argolide, fondèrent en Messénie une nouvelle cité, éponyme de leur patrie d’origine, dont l’identité dryope perdura jusque Pausanias (IV, 8, 1 et 34, 9-12).

L’Argolide du sud apparaît dans les sources hellénistiques et romaines comme une région à part entière, caractérisée par son identité dryope. Callimaque (fr. 705)[44] y inscrit Asinè, Halieis et Hermionè. Au Ier siècle avant notre ère, Nicolas de Damas (fr. 30) énumère les cités vers lesquelles Deiphontès aurait envoyé des émissaires pour lutter contre les Téménides : « il les envoya en secret à Trézène, à Asinè, à Hermionè et à tous les dryopes qui habitaient la région, les détacha des Argiens ». Par ailleurs, une inscription du IIIe siècle avant J.-C. (IG IV 679) renouvelle le lien de parenté (syngeneia) et d’amitié (philia) existant entre Asinè (probablement de Messénie) et Hermionè. Elle réglemente les modalités de participation au culte hermionéen de Déméter Chthonia, ce qui a été souvent perçu comme un lien dryope maintenu entre les deux cités[45]. Ainsi, « d’Asinè à Hermionè et Trézène, toute la côte de la péninsule et par conséquent une grande partie de l’arrière pays était ou se disait dryope, bien que parlant un dialecte dorien (argien) »[46]. Si l’idée d’une véritable « région dryope » unifiée n’apparaît qu’à l’époque hellénistique, l’identité dryope de ces cités semble affirmée dès l’époque classique si l’on en croit Hérodote. Comment des Doriens d’Argos aux velléités dominatrices acceptèrent-ils les Dryopes d’Argolide du sud ?

c) La tentative argienne de maîtriser l’identité dryope

Un fragment d’un péan de Bacchylide, rédigé dans la première moitié du Ve siècle, restitue partiellement l’arrivée dryope en Argolide par le récit étiologique de la fondation du sanctuaire d’Apollon Pythaieus à Asinè : l’oracle de Delphes ordonna à Héraclès d’aller dans cette région, probablement pour y conduire les Dryopes. Sont évoqués les habitants d’Asinè et ceux d’Halieis. Ce péan, qui chante par la suite les fêtes organisées dans ce sanctuaire, a été écrit à la gloire de la cité qui a financé cet auteur. Des débats ont eu lieu pour savoir de quelle cité il s’agissait, mais la majorité des auteurs s’accordent pour attribuer ce rôle à Argos[47], en raison de la présence du devin Mélampous, héros qui reçut en partage une partie du territoire de cette cité. Les Argiens auraient pris l’initiative de faire composer un mythe étiologique qui rappelait leur ascendant sur le sanctuaire d’Asinè, seul monument qu’ils ont conservé au moment de la destruction de celle-ci[48].

Au Ve siècle, les Argiens perdent une partie de leur influence sur le reste de l’Argolide, notamment du fait d’une division politique des cités entre faction pro-spartiate et faction pro-athénienne. Les cités de l’Akté ne cachent pas leurs sympathies envers Sparte, intégrant pour la plupart la « ligue du Péloponnèse »[49]. Argos aurait tenté, par le renouvellement de son autorité sur un sanctuaire d’Apollon Pythaieus commun à toute l’Argolide, de renforcer sa position sur la péninsule et aurait en conséquence commandité Bacchylide pour chanter cette souveraineté[50]. Ainsi s’expliquerait les opérations militaires qu’elle mena contre Épidaure, qui n’aurait pas respecté les conditions du culte sur lequel les Argiens étaient kuriôtatoi, c’est-à-dire littéralement « les plus maîtres »[51]. Le péan rappellerait aux Dryopes de la région le rôle civilisateur d’Héraclès, qui, selon B. Kowalzig[52], représente ici le Dorien par excellence. La civilisation de ces cités serait donc passée par leur dorianisation[53]. Il n’est pas sûr qu’il s’agisse ici tant d’une volonté d’intégrer les différentes populations par l’intermédiaire du sanctuaire d’Apollon que de rappeler la prédominance des Doriens sur les Dryopes. La même volonté se retrouve dans le mythe de la généalogie du héros Dryops, rapporté par Phérécyde, qui en fait un petit-fils du roi argien Danaos[54].

Les versions postérieures de l’occupation du territoire par les Dryopes reposent sur l’idée d’une faute originelle de ces derniers, qui auraient profané le temple d’Apollon à Delphes (Diodore, IV, 37). Il n’est pas invraisemblable de penser que les Argiens sont à l’origine d’une telle tradition, afin de discréditer l’ethnie dominante d’un territoire qu’ils tendaient à dominer.

d) La lutte symbolique entre Doriens et Dryope

La prédominance du système dorien sur l’Argolide a conduit des cités comme Hermionè, Trézène ou Halieis à développer leur propre système identitaire sur leur base ethnique dryope. S’affirmer Dryope fut alors un moyen de se distinguer d’Argos et de rejeter ses intentions d’expansion. Une première manière d’exprimer cette identité fut de marquer matériellement une frontière entre les Doriens et les Dryopes. Le péan de Bacchylide (fr. 4, l. 6) évoque un olivier tordu par Héraclès lors de son arrivée dans ce territoire (chôra). Il s’agit probablement de l’olivier vt pa Peusanias (II, 28, 2) sur le mont Coryphon : cet arbre aurait été destiné à marquer la frontière d’Asinè, qui aurait été le sanctuaire par excellence des Dryopes avant d’être récupéré par Argos. L’olivier serait alors devenu une véritable matérialisation de cette dualité ethnique.

Les sources locales manquent pour percevoir clairement les systèmes identitaires de ces cités. Toutefois, les habitants d’Asiné de Messénie, sur laquelle nous sommes plus renseignés, se proclamaient dès l’époque hellénistique les descendants des Asinéens d’Argolide chassés par les Argiens au VIIIe siècle[55]. Ce lien entre les deux cités semble avoir été affirmé au moins dès le IIIe siècle avant notre ère, l’accord cultuel entre Hermionè et Asiné de Messénie témoignant des liens ethniques forts qui unissaient cette cité de Messénie aux cités de l’Aktè. Certains auteurs pensent que cette relation était encore plus ancienne, remontant jusqu’au Ve siècle[56].

Les Asinéens de Messénie admettent avoir été vaincus par Héraclès lors d’une guerre (sans qu’aucun motif ne soit donné), mais affirment être allés d’eux-mêmes en Argolide. Ainsi, « les Dryopes auraient, selon la version asinèenne des choses, occupé légitimement une partie du Péloponnèse bien avant les Héraclides »[57]. J. Hall, à raison, prend ses distances par rapport à cette version : rien, si ce n’est l’attachement d’Asinè de Messénie à l’Argolide, ne peut confirmer l’existence d’un mythe semblable à l’Argolide aux époques plus anciennes. L’historien en conclut une « identité sociale négative » [58] des Dryopes, qui auraient honte de leur origine. Toutefois, l’histoire de Déiphontès rapportée par Nicolas de Damas (fr. 30) implique l’existence d’une certaine fierté des Dryopes de la péninsule argolique au Ier siècle avant notre ère : ces Dryopes se rallièrent au couple parfait que formaient cet homme et sa femme Hyrnétho et chassèrent avec leur aide les Doriens de leur territoire. Comme l’ont souligné certains commentateurs[59], nous avons affaire ici à un mythe anti-argien, probablement de tradition pro-spartiate, en réaction contre la propagande argienne. On serait tenté d’aller jusqu’à supposer une influence épidaurienne ou d’une autre cité de l’Akté sur cette version.

Les stratégies de distinction semblent donc émaner des deux côtés, pour des raisons évidemment différentes, Argos tendant à rappeler son hégémonie symbolique sur l’Argolide, les cités de l’Aktè se démarquant d’une origine dorienne imposée et du coup revendiquée par la cité argienne. Ces velléités trouvèrent une inscription concrète dans l’espace même de la péninsule.

e) Une dualité géographique, une dualité ethnique

Nicolas de Damas (fr. 30), reprenant une tradition d’époque classique[60], insiste sur la distinction faite par Deiphontès entre un espace habité (ôikoun) par les Dryopes et celui des Argiens : le héros serait alors à l’origine d’une séparation ethnique avant tout, mais également géographique (par conséquent) au sein de ce royaume de Diomède. Ne pourrait-on pas alors aller jusqu’à postuler une identité entre la division Doriens/Dryopes et celle déjà étudiée entre Argeia et Aktè ? L’étiologie identitaire mise en place par les cités de la péninsule argolique justifierait ainsi une bipartition symbolique et géographique du territoire. La dualité ethnique préexiste-t-elle à la dualité géographique, qui n’en serait qu’une conséquence ? Inversement, serait-ce la perception d’un territoire coupé en deux qui aurait amené les cités à privilégier des identités distinctes ? Il est probable, comme l’a noté M. Piérart[61], que la topographie même de l’Argolide, constituée de montagnes séparant au nord-ouest l’Argeia des cités du sud de la péninsule, soit à l’origine d’une division en deux aires, chacune possédant son propre système mythologique et cultuel. Cette dualité n’empêche cependant pas les contacts et l’interpénétration. Mais, au vu de ce que nous avons étudié précédemment, il n’est pas impossible que les populations aient profité de cette configuration topographique, en attachant à chacune de ces entités géographiques une identité ethnique propre.

Si l’on accepte qu’une correspondance existe entre ces deux divisions (Aktè/Argeia ; Dryopes/Doriens), on peut alors tenter de comparer leur date de création. Nous avions vu que la première attestation du nom d’Akté pour désigner les cités du sud de la péninsule argolique apparaissait sous la plume d’Éphore (IVe siècle), ce qui constituera donc notre terminus ante quem. L’existence d’une opposition entre Dryopes et Doriens dans la péninsule se profile pour la première fois chez Bacchylide et Hérodote, donc à partir de la première moitié du Ve siècle. Il est tentant de penser que la péninsule argolique est l’objet, aux Ve et IVe siècles, d’une division dans les représentations mentales grecques, entre une Aktè dryope et une Argeia dorienne, ce qui expliquerait les velléités argiennes de réaffirmer sa présence ethnique et politique dans une zone qui lui échappe, comme l’a montré le péan de Bacchylide.

Une cité échappe à cette bipartition : contrairement au regroupement de cités présenté dans les Éhées du Ps. Hésiode et de celles que nous avons définies comme appartenant à l’Akté, du « territoire dryope » (Nicolas de Damas), Épidaure est absente, puisqu’elle se distingue de ses voisines de l’Akté par un système politique et une origine doriens affirmés et qu’elle n’est jamais qualifiée de dryope par les sources. Elle forme, à ce niveau, une cité à part du territoire de l’Akté, mais qui s’y rattache par l’intermédiaire du mythe de Deiphontès, qui se serait installé à Épidaure, et de là aurait gouverné les peuples dryopes. Comme les cités de l’Akté, Épidaure tente de se détacher par le mythe de l’influence argienne, tout en préservant son identité dorienne. Andocide rappelle au début du IVe siècle que des cités comme Épidaure, Corinthe et Phlionte, toutes voisines directes d’Argos, n’ont pas « d’autre préoccupation que leur propre survie » (Sur la paix, 26). Face à cette cité expansionniste, une cohésion se créa au sein du sud de la péninsule argolique, cohésion qui unissait les Dryopes et les Doriens d’Épidaure.

Cette répartition spatiale est donc le résultat d’une évolution de l’image territoriale de cette péninsule, qui, d’une région unie sous le commandement de Diomède, mais qui se séparait déjà du reste du nord-est du Péloponnèse, fut peu à peu comprise comme constituée de deux domaines (comme cela apparait déjà dans les Éhées). Ces deux domaines prirent leurs noms définitifs à l’époque classique, mais une des plus grandes cités de la péninsule (Épidaure) en forma un troisième, qui se distinguait par une identité ethnique semblable à Argos, mais dont les mythes affirmaient une origine différente.

III) Un territoire cultuellement uni malgré les différences ethniques

Cette unité du sud de l’Argolide actuelle était, comme on l’a vu, intimement liée, par les mythes et par la vie politique, à la cité argienne, par le rejet ou l’adhésion, formant ainsi une entité spatiale globale, polycentrique, mais aux caractéristiques communes. Une telle association de cités à l’identité ethnique propre est entre autres visible dans des regroupements cultuels, auxquels toutes participent. Une amphictyonie autour du culte de Poséidon, sur l’île de Calaurie, avait pour membres Hermionè, Épidaure, Égine, Athènes, Prasiai (remplacée par Sparte), Nauplie (remplacée par Argos) et Orchomène la Mynienne (selon Strabon, VIII, 6, 14). Si le cadre géographique excède la simple péninsule argolique, l’association d’Hermionè, Épidaure, Égine et Argos n’est pas fortuite et mériterait une étude plus approfondie que cet article.

L’exemple le plus remarquable d’un réseau cultuel commun aux cités de la péninsule argolique est celui du culte d’Apollon Pythaieus et plus particulièrement de son sanctuaire à Asinè[62], dont le péan de Bacchylide fait l’étiologie. Nous avons vu qu’Argos eut la mainmise sur ce culte dès l’époque archaïque et qu’elle le maintint sous son autorité au moins jusqu’à l’époque classique. Or il semble que toutes les cités de l’Aktè aient participé à ce culte. Épidaure était redevable de victimes à ce sanctuaire (selon le passage de Thucydide déjà étudié) ; Hermionè possédait un temple d’Apollon à la même épiclèse et une bataille mythologique l’opposait à Argos pour savoir qui, des Argiens ou des Hermionéens, Pythaeus, fils d’Apollon, avait visité le premier (Pausanias, II, 35, 2). Trézène organisait des concours nommés Pythia, institués selon Pausanias (II, 32, 2) par Diomède et qui sont attestés dans une inscription du IIIe siècle (IG IV 750, l. 39). Halieis apparaît aux côtés d’Asinè dans le péan de Bacchylide. Le culte d’Apollon Pythaieus, comme il a été déjà largement démontré, confirme l’existence d’une communauté cultuelle propre à la péninsule argolique, associant Argeia et Aktè, sous tutelle divine, avec prédominance d’Argos aux époques archaïque et classique. Trois territoires identitaires, deux ensembles géographiques reconnus à l’époque classique, mais une unité spatiale cohérente, correspondant au domaine homérique de Diomède[63] : voici l’Argolide des époques archaïque et classique.


[1] Hérodote, I, 82 et 6, 92 ; Eschyle, Suppliantes, v. 236 ; Euripide, Héraclès furieux, v. 1016.

[2] J. M. Hall, Hellenicity…, p. 23: « there can be no archaelogy of ideas ». Jugement un peu radical, mais qui montre la difficulté qui persiste aujourd’hui à associer l’archéologie à l’analyse sémantique.

[3] Par exemple, A. Yasur-Landau , s.v. “Argolid”, in Margalit Finkelberg, The Homer Encyclopedia, vol. 1, Wiley-Blackwell, 2011, p. 84.

[4] Pour A. Giovannini, Étude historique sur les origines du Catalogue des Vaisseaux, Berne, Francke Berne, 1969, le Catalogue des Vaisseaux reflète la réalité géographique du VIIe siècle ; contra R. Hope Simpson et J.-F. Lazenby, The Catalogue of the Ships in Homer’s Iliad, Oxford, Clarendon Press, 1970, qui privilégient l’époque mycénienne. L’absence de Lerne et de Midéa, cités mycénienne d’importance, pourrait nous amener à renoncer à cette thèse.

[5] Outre les monuments évoqués par Pausanias dans le livre II (groupe des Épigones sur l’agora, les différentes consécrations faites par le héros comme le sanctuaire d’Athéna Oxyderkès, la tombe de Sthénélos), nous avons connaissance d’un hérôon consacré aux Sept contre Thèbes et d’une procession contenant un bouclier de Diomède (Callimaque, Hymne V, 34).

[6] L’attribution de cette œuvre au poète de la Théogonie est remise en cause dès l’Antiquité (cf : Pausanias, IX, 34, 4-5).

[7] Notamment M. Finkelberg, « Ajax’s Entry in the Hesiodic Catalogue of Women », CQ 38 (1988), p. 31-41.

[8] E. Cingano, « The Catalogue of Helen’s suitors » in Richard L. Hunter (dir.), The Hesiodic Catalogue of Women, Cambridge University Press, 2005, p. 118-152.

[9] Si l’hypothèse d’E. Cingano est exacte, alors l’ajout de Corinthe et de Mégare s’explique par la proximité géographique de ces cités avec l’île de Salamine.

[10] Le nom de leurs habitants apparaît sur la colonne dite serpentine alors placée à Delphes, dans un texte qui énumère les cités victorieuses contre les Mèdes.

[11] Thucydide (V, 75) nous présente ainsi les Épidauriens envahissant l’Argeia.

[12] Xénophon, Hell., IV, 2, 16 ; VI, 2, 3 ; VII, 2,2.

[13] M. H.. Jameson, C. Runnels et T. van Andel, A Greek Countryside, Stanford University Press, 1994, p. 73.

[14] FGrH. 70F 18b (d’après Strabon, VIII, 8, 5).

[15] Ibidem.

[16] Tyrtée, fr. 2 (Diehl) : les Héraclides viendraient d’ Érinéos en Doride. Pour consulter les autres références, voir la listes chez J. M. Hall, Hellenicity, University of Chicago Press, 2005, p. 74-76.

[17] Avec Corinthe, bien que cette dernière soit passée sous son autorité lors de la guerre de Corinthe (voir, par exemple, Andocide, Sur la Paix, 27).

[18] La première attestation littéraire d’un lien entre l’Héraclide Téménos et Argos se trouve chez Thucydide, II, 99 (les Macédoniens se revendiquent d’origine argienne via les Téménides, ce qui n’a de valeur que si Argos elle-même se reconnaît un lien avec Téménos). Pour les cultes argiens liés à ce Retour, voir notamment le rite du bouclier de Diomède, protégé par un certain Eumèdés lors du conflit entre Orestides et Héraclides (Callimaque, Hymnes, V) : la fête d’Athéna Pallas célébrerait le retour du bouclier et donc l’avènement des Héraclides à Argos selon W. Burkert, « La cité d’Argos entre la tradition mycénienne, dorienne et homérique », in Les Panthéons des cités grecques, Kernos Suppl. 8, 1998, p. 51-53.

[19] La confusion, le plus souvent volontaire, entre Héraclides et Doriens, est à noter. Le mythe s’adapte : quand Isocrate veut se rapprocher de Sparte ou joue sur le laconisme ambiant, il parle d’Héraclides (Archidamos, 17), quand il veut décrier Sparte, de Doriens (Panathénaïque, 177).

[20] Isocrate, Archidamos, 18.

[21] Pausanias, II, 19, 1-2.

[22] J. Hall, Hellenicity…, p. 81.

[23] Voir IG IV 600, 601 et 602. Dans la tradition héraclide, Hyrnétho est la fille de Téménos.

[24] Daïphontès (IG IV 529), Téménos (IG IV 530) : voir F. Ruzé, Délibération et pouvoir dans la cité grecque de Nestor à Socrate, Paris, Publications de la Sorbonne, 1997, p. 251.

[25] Pour plus de précisions, voir P. Charneux, « Phratries et kômai d’Argos », BCH 108 (1984), p. 207-227 ; M. Ch. Kritzas, « Nouvelles inscriptions d’Argos : les archives des comptes du trésor sacré (IVe s avt JC) », CRAI, 2006, p. 397-434.

[26] Thucydide, V, 54, fait un lien direct entre la fête dorienne des Karneia et le calendrier argien. Voir aussi IG IV 620.

[27] Territoire qu’ils perdent peu après au profit de Sparte.

[28] Voir M. H. Jameson et alii, A Greek… , p. 62.

[29] L’hypothèse de W. Hutton (Describing Greece. Landscape and Literature in the Periegesis of Pausania, Cambridge University Press, 2005, p. 299), qui voudrait que la « dorification » des cités du nord-est du Péloponnèse « qui émane d’Argos » (« which emanates from Argos ») permette à Pausanias de donner une structure commune au livre II, est particulièrement convaincante.

[30] M. H. Jameson et alii, A Greek… , p. 373.

[31] IG IV 750, l.8 : toutefois il faut noter que la quasi absence de décrets d’époque classique à Trézène ne permet pas aujourd’hui de faire remonter à plus haut l’existence épigraphique de ces phylai.

[32] Pausanias, II, 34, 5.

[33] IG IV² 1. 106, l.1 et 37 (IVe siècle).

[34] M. Piérart, « Deux voisins : Argos et Epidaure (mythes, société, histoire) », in Paola Angeli Bernardini, La Città di Argo. Mito, storia, tradizioni poetiche, Rome, Dell’Ateneo, 2004, p. 26.

[35] J. Hall, Hellenicity…, p. 9.

[36] Aristote, fr. 491 Rose (apud Strabon, VIII, 6, 15).

[37] Pausanias, II, 30, 10. La source de Pausanias semble être ici non une tradition entendue de vive voix, mais une tradition littéraire d’une figure d’autorité sur l’Argolide, puisqu’elle est introduite non par φασιν (« on dit que »), mais par δεῖ δέ μετοσόνδε ἔτι δηλῶσαι (« il me faut encore rajouter cela »). Peut-être s’agit-il d’Aristote dans sa Constitution de Trézène ?

[38] Fr. 99 (Rose).

[39] Bacchylide, Péan 1, fr. 4 (Belles Lettres).

[40] Nicolas de Damas, fr. 30 (Belles Lettres).

[41] Aristote, fr. 99, évoque la possibilité d’une origine arcadienne avec un Dryops éponyme.

[42] Notamment Hérodote, VIII, 43.

[43] B. Wells, « The Asine Sima », Hesperia 59 (1990), p. 147.

[44] La liste de Callimaque ne se rapporte pas directement à une identité dryope, du fait même de sa fragmentation, mais W. S. Barrett, « Bacchylides, Asine and Apollon Pythaieus », Hermes 82 (1954), p. 427 : « it is a fair guess that it belongs to Kallimachos’ account of the Dryopian migration ».

[45] M. H. Jameson et alii, A Greek… , p. 63, note 10.

[46] M.-F. Billot, « Apollon Pythéen et l’Argolide Archaïque », Archaiognosia 6 (1989-90), p. 35-100, p. 40.

[47] Voir W. S. Barrett, « Bacchylides… » ou B. Kowalzig, Singing for the Gods, Oxford University Press, 2007, p. 130 sqq. Contra I. Ratinaud-Lachkar (« Insoumise Asinè », OAth 29 (2004), p.73-88, 2004, p. 80) qui l’attribue à Hermionè.

[48] Pausanias, II, 36, 5. Toutefois les fouilles ont montré que le sanctuaire avait été détruit, mais reconstruit aussitôt après. Pausanias précise que les Argiens marquèrent symboliquement le lieu en y enterrant l’un de leurs chefs, mort à la bataille, Lysistratos. Voir B. Wells, « Evidence for cult of the acropolis of Asine from Late Geometric through Archaic and classical times », in B. Wells (éd.), New Research on Old Material from Asine and Berbati, Stockholm, 2002, p. 95-97.

[49] Thucydide, II, 56 : les Athéniens ravagent en punition Épidaure, Halieis, Trézène et Hermionè.

[50] B. Kowalzig, Singing…, p. 169-176.

[51] Thucydide, V, 53. Un passage de Diodore (XII, 78), concernant une guerre qui aurait eu lieu en même temps et pour les mêmes raisons avec non pas les Épidauriens, mais avec les Lacédémoniens, est actuellement encore objet de discussion. B. Kowalzig, Singing…, p. 144, interprète ce passage comme relevant d’une guerre entre Trézène et Argos.

[52] Ibidem, p. 133.

[53] Ibidem, p. 138.

[54] FGrHist 3 F8 (apud Schol. ad Apollonios, I, 1213). On peut soit penser que Phérécyde reprend directement un mythe argien, soit que la tradition la plus véhiculée en Grèce de ce mythe était celle d’Argos.

[55] Pausanias, IV, 34, 9-10, fournit les informations les plus importantes sur les circonstances de cette expulsion, mais ne fait que reprendre des traditions plus anciennes, comme le prouve une monnaie du IIe siècle avant notre ère de cette cité d’Asinè de Messénie qui figure le héros Dryops au revers (Head², p. 432).

[56] N. Deshours, « Les Messéniens, le règlement des mystères et la consultation de l’oracle d’Apollon Pythéen à Argos », REG 112 (1999), p. 472, qui considère le péan de Bacchylide comme un témoignage de cette relation.

[57] D. Fourgous, « Les Dryopes : peuple sauvage ou divin », Mètis 4 (1989), p. 25.

[58] J. M. Hall, Ethnic Identity in Greek antiquity, Cambridge University Press, 1997, p. 75: « a negative social identity ».

[59] Voir note 91 d’E. Parmentier et F. Prometea Barone, dans Nicolas de Damas, Histoires, Paris, Les Belles Lettres, 2011, p. 68.

[60] Peut-être d’Éphore, FGrH. 70F 18b (d’après Strabon, VIII, 8, 5).

[61] M. Piérart, in M. H. Hansen (éd), An Inventory of Archaic and Classical Poleis, Oxford University Press, 2004, p. 600.

[62] Voir en particulier M.-F. Billot, « Apollon… », M. Piérart, « Un oracle d’Apollon à Argos », Kernos 3 (1990), p. 319-333 et le chapitre qui est réservé à ce culte dans B. Kowalzig, Singing…, p. 129-159.

[63] Avec toutefois élargissement du territoire de la cité d’Argos (Mycènes, Tirynthe).