Catherine Rideau-Kikuchi est maîtresse de conférence en histoire médiévale à l’Université de Versailles Saint-Quentin (Université Paris-Saclay). Elle a fait sa thèse sur les débuts de l’imprimerie à Venise, et travaille actuellement sur le commerce et les usages du papier à la fin du Moyen Âge.
Étienne Anheim est directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales. Ses travaux scientifiques portent sur la sociologie culturelle de l’Europe à la fin du Moyen Âge et à la Renaissance et sur l’historiographie et l’épistémologie de l’histoire.
Transcription du portrait de Catherine Rideau-Kikuchi et Étienne Anheim
Portrait croisé de Catherine Rideau-Kikuchi et d’Étienne Anheim, historiens médiévistes
Récemment, la revue Circé a fêté les 10 ans de la parution de son premier numéro et à cette occasion, l’équipe éditoriale propose ce portrait anniversaire avec vous, en vous réunissant autour de votre investissement dans le monde de l’édition scientifique. En guise d’introduction à notre discussion, nous voulions vous demander : quel est votre rapport à cette revue et par quel biais la connaissez-vous ?
Le travail d’édition par le chercheur
L’édition scientifique concerne plusieurs types de publications, des monographies, des articles, des contributions dans des ouvrages collectifs, mais également des chapitres dans des manuels à destination du supérieur. Ces types de publications sont assurés par des maisons d’édition et des revues scientifiques. Est-ce que vous pouvez revenir sur ces grands domaines de l’édition et donner une définition globale de ce qu’est l’édition dans le paysage scientifique aujourd’hui ?
Vous avez travaillé dans plusieurs entreprises éditoriales qui vous ont donné des charges de direction importantes dans des revues, des directions d’ouvrages collectifs et des manuels et elles vous ont amené à collaborer avec des éditeurs dont le métier est central dans le processus éditorial. Alors, nous voulions vous poser plusieurs questions. Comment travaille-t-on concrètement dans le monde de l’édition scientifique ? Quel est le rythme de travail ? Et quelle place prend le travail collectif et le travail individuel dans le processus éditorial ?
Est-ce que vous pourriez donner un exemple concret de la chaîne du processus éditorial à quelqu’un qui ne connaîtrait rien à l’édition, par exemple pour un numéro de revue ou pour un ouvrage collectif ? Quelles sont les grandes phases ou les grandes étapes et qui est impliqué ?
L’édition scientifique apparaît souvent dans l’ombre du métier de chercheur. Pourtant elle requiert un travail important, parfois ingrat, et qui n’est pas toujours reconnu à sa juste valeur dans la communauté scientifique. Quelles difficultés avez-vous rencontrées ou rencontrez-vous encore dans le processus éditorial en lui-même et dans la considération de votre travail dans le monde de l’édition par vos pairs ?
L’édition et la recherche en sciences humaines et sociales. Approches croisées
Vos recherches vous ont amené à être spécialistes de la culture de l’écrit et du livre à la fin du Moyen-Âge. Est-ce que vous pourriez nous donner les raisons qui vous ont conduit à choisir ces thématiques de recherche ? Pensez-vous que cette spécialisation dans ce champ d’étude a eu une incidence sur votre investissement dans le monde de l’édition ? Et réciproquement, est-ce que votre implication dans l’édition de travaux scientifiques joue-t-elle un rôle dans la conception de vos propres recherches ?
Ces dernières années, le rapport entre publication des travaux et travail scientifique a considérablement évolué. Il est par exemple conseillé à de jeunes chercheurs se lançant dans une carrière académique de publier beaucoup et précocement. On entend souvent la formulation « publish or perish ». De ce point de vue, votre profil d’enseignant-chercheur investi dans le travail éditorial est particulièrement intéressant. Pouvez-vous brièvement revenir sur ces évolutions ? Et quels constats tirez-vous ? Et comment les éditeurs scientifiques s’adaptent à ces reconfigurations ?
L’édition scientifique joue un rôle central dans la production du savoir et en retour les évolutions épistémologiques ont reconfiguré le monde de l’édition. Par exemple, depuis une quarantaine d’années, la recherche historique a été renouvelée par une approche interdisciplinaire qui a entraîné la création de nouvelles revues ou de nouvelles entreprises collectives éditoriales. Selon vous, comment le monde de l’édition scientifique s’adapte à l’intégration de problématiques issues de champs historiographiques en plein renouvellement comme les gender studies ou les études sur l’environnement et en retour, quelle place joue l’édition dans cette création de nouveaux savoirs ?
Édition scientifique, numérique et accessibilité des savoirs
Depuis les années 2000, la révolution numérique a eu un impact considérable sur le monde de l’édition scientifique : changement de modèle économique avec par exemple la question de l’open access, des données, l’ouverture à l’international et également des enjeux de traduction. Comment envisagez-vous ces reconfigurations actuelles du monde de l’édition et quels sont les principaux défis posés par une telle mutation ?
Certains projets éditoriaux numériques peuvent parfois offrir un contenu adaptable en situation d’enseignement dans le secondaire ou dans le supérieur. Pourquoi ce type de projet reste encore marginal dans le monde de l’édition ? Accordez-vous par exemple une place à ces projets éditoriaux novateurs dans votre métier d’enseignant et pensez-vous que l’édition scientifique doit davantage se tourner vers les pratiques des professionnels de l’éducation ?
Justement, pour revenir sur cette question du manuel d’initiation aux études historiques, comment est-ce que vous avez travaillé avec l’éditeur et comment est-ce que vous avez travaillé aussi avec les auteurs pour produire un contenu interactif ? Quelles ont été les réactions des auteurs ? Est-ce qu’ils se sont adaptés ? Est-ce qu’ils l’ont fait volontiers ? Comment est-ce que ça se passe en fait, très concrètement, pour faire un manuel en fait comme ça ?
Certaines de vos récentes activités s’éloignent un petit peu de l’édition scientifique à proprement parler pour intéresser davantage un public d’amateurs d’histoire. On pensait notamment aux bandes dessinées, blogs, podcasts, audio ou Twitch. Quelle place occupent de telles activités dans votre métier ? Quel rôle leur accordez-vous ? Et enfin, comment envisagez-vous l’investissement du chercheur en sciences humaines et sociales dans la vulgarisation du savoir et dans son engagement dans la vie publique ?
Nous vous proposons une dernière question conclusive par rapport à tout ce qui vient d’être dit dans cette discussion très intéressante. Quels conseils, au pluriel, vous pouvez en donner plusieurs, pourriez-vous donner à de jeunes chercheurs en sciences humaines et sociales qui souhaiteraient s’engager dans le travail éditorial ?
Bibliographie sélective
Anheim Étienne, Clément VI au travail. Lire, écrire, prêcher au XIVe siècle, Paris, Éditions de la Sorbonne, 2014.
Anheim Étienne, Le travail de l’histoire, Paris, Éditions de la Sorbonne, 2018.
Anheim Étienne, Pasquali Paul, Bourdieu et Panofsky. Essai d’archéologie intellectuelle. Suivi de leur correspondance inédite, Paris, Minuit, 2025.
Bérard Reine-Marie, Girault Bénédicte, Rideau-Kikuchi Catherine (dir.), Initiation aux études historiques, Paris, Nouveau Monde, 2020.
Besson Florian, Boestad Tobias, Fulconis Maxime, Guéna Pauline, Hasdenteufel Simon, Rideau-Kikuchi Catherine, Actuel Moyen Âge : l’aventure continue, Paris, Arkhé, 2019.
Rideau-Kikuchi Catherine, La Venise des livres, 1469-1530, Ceyzérieu, Champ Vallon, 2018.
Rideau-Kikuchi Catherine (dir.), Contrats du livre imprimé (Italie du Nord, 1470-1528) « Et ainsi les parties se sont accordées… », Paris, Classiques Garnier, 2024.
